« Les plus grosses vagues du monde ». La ville de Nazaré, au nord de Lisbonne, vous accueille avec ce slogan, et ce n’est pas un mensonge. En raison d’une géologie sous-marine exceptionnelle, cette station balnéaire portugaise voit régulièrement déferler de véritables montagnes d’eau : des vagues hautes de trente mètres. Oui, vous avez bien lu, trente mètres. Fin février 2017, une tempête dans l’Atlantique nord a envoyé une houle spectaculaire sur Nazaré, et j’ai décidé en dernière minute que je ne pouvais pas manquer ce spectacle.
Voici le récit de cette expérience inoubliable, et quelques conseils pratiques : quand et comment voir les vagues géantes de Nazaré ? Petit guide pour apprivoiser les monstres.




Le Portugal en dernière minute
Nazaré, je la gardais au coin de l’œil depuis longtemps déjà. En 2014, Garrett McNamara y a battu le record du monde de la plus grosse vague jamais surfée, en chevauchant une hydre de 34 mètres. Et rien au monde ne me fascine autant que l’océan déchaîné. Quand j’avais huit ans, je collais des posters de vagues géantes et de surfeurs de l’extrême au plafond au-dessus de mon lit, et je m’endormais en rêvant de mers qui rugissent. Voir un jour une telle explosion de puissance océanique était mon fantasme ultime, mon Graal à moi.
Mais les vagues géantes ne viennent jamais sur commande : il faut guetter les grandes tempêtes dans l’Atlantique nord, et espérer pouvoir sauter dans un avion à la dernière minute.
Le week-end dernier, le monde du surf s’est mis à frémir. J’ai commencé à voir les hashtags #nazaré surgir sur les réseaux sociaux. Une tempête née au Groenland descendait vers la côte lusitanienne. Mardi 28 février 2017, les monstres s’étaient donné rendez-vous à Nazaré.
J’avais du travail, j’étais fatiguée et fauchée. Un aller-retour au Portugal ne faisait vraiment pas partie de mes plans. La flemme ou la raison ont failli me retenir. Et puis mon rêve d’enfance, couvé depuis toujours en secret, est venu me taper sur l’épaule : « Cela fait vingt ans que tu veux voir ça… Tu vas vraiment y renoncer maintenant ? » Alors j’ai suivi mon impulsion, et me suis résolue à manger des coquilettes quelques temps. Lundi à dix heures, j’ai réservé mon vol pour Lisbonne. J’ai entassé quelques tee-shirts et mon matériel photo dans un unique bagage à main, pour me plier aux règles de Ryanair, et j’ai mis un tour de clef. Lundi à onze heures, j’étais en route pour l’aéroport. La gamine de huit ans qui sommeille en moi applaudissait à pleines mains.
Arrivée à Lisbonne, j’ai loué une voiture et j’ai pris la route vers le nord, frémissante d’appréhension. J’ai allumé la radio une seconde, et j’ai entendu parmi un flot de portugais, que je ne comprends malheureusement pas, deux mots : « ondas… Nazaré… ». Le pays tout entier semblait en parler. Je suis arrivée à Nazaré à la nuit, et j’ai entendu l’océan mugir dans le noir. C’était un cri de guerre, un bruit plus menaçant que tout ce que j’avais entendu dans ma vie. La nuit était noire comme l’abysse. Sans rien voir, j’imaginais les monstres accourir dans les ténèbres.
Et je n’avais qu’une seule hâte : que le jour se lève enfin.

Les plus grosses vagues du monde à Nazaré ?
Je me suis levée dans l’aube grise, dopée à l’adrénaline pure. J’ai pris la route qui descend vers la plage nord, et soudain un mur d’eau s’avançait face à moi, comme s’il était à la hauteur de la route en surplomb, comme s’il me dévisageait. J’en ai presque eu le souffle coupé. C’était là. C’était vrai.

Qu’est-ce qui rend la côte de Nazaré si exceptionnelle ? Un canyon sous-marin profond de cinq-cent mètres. Ici, la houle venue du large se heurte à de gigantesques falaises immergées, et remonte comme un serpent courroucé vers la surface. Les vagues de Nazaré sont des apparitions qu’invoque la géologie secrète des fonds marins, comme un sorcier qui murmurerait une incantation. Face à ces pyramides mouvantes que coiffe l’écume, je pense aux estampes japonaises d’Hokusai, aux tempêtes d’encre et de légende.

« Les plus grosses vagues du monde », c’est le blason glorieux de Nazaré. Certains diront qu’elle partage ce record avec d’autres lieux : on a déjà vu des vagues de trente mètres à Jaws (Maui, Hawaï) ou sur la Cortes Bank (au large de San Diego, Californie). Mais Nazaré a deux particularités qui la rendent réellement unique.
La ville peut se targuer de voir de telles vagues plus souvent que tout autre spot de surf. Chaque hiver ou presque, c’est le sabbat des géants.
Et surtout, c’est l’endroit au monde où les vagues géantes sont les plus accessibles au public avide de mystère et de magie.
Nombre de vagues gigantesques surgissent dans des endroits reculés, au large, inaccessibles aux curieux. Pas à Nazaré. Il suffit de venir sur la plage nord, Praia do Norte, de garer votre voiture, marcher cinquante mètres, et d’ouvrir grand les yeux. C’est l’explosion, tout autour de vous, les murs d’eau se fracassent dans un vacarme de décollage de fusée, si proches que vous sentez leur haleine salée sur votre visage. A Nazaré, les monstres viennent vous manger dans la main.


Les vagues du 28 février 2017 à Nazaré – inoubliable
J’ai du mal à décrire le sentiment d’euphorie, d’exaltation extrême qui m’a envahie tout au long de cette journée où la mer semblait vouloir décrocher le ciel. Nazaré un jour de tempête, c’est une drogue visuelle, un long trip où on chevauche un dragon d’écume à travers les nuages.

Il y avait des gens venus de partout, du Brésil à la Californie, des surfeurs professionnels espérant tenter leur chance, des photographes sportifs munis d’énormes téléobjectifs, ou des passionnés partageant ma fascination pour les vagues XXL. Des dizaines de campings cars couverts d’autocollants de surf faisaient face à la plage. J’ai discuté avec des Allemands qui me racontaient être venus de Bavière ou de Berlin, traversant l’Europe en camping car, juste pour passer le mois de février à Nazaré et espérer voir LA vague.
Ce qui m’a le plus impressionnée, c’est le ballet des jet-skis qui tractent les surfeurs sur la crête, puis assurent leur sécurité en allant les repêcher au cœur de l’écume bouillonnante quand ils ont le malheur d’être piégés par les mâchoires de l’océan. Je les suivais des yeux quand ils s’élançaient depuis la plage, slalomant entre les avalanches de mousse pour remonter jusqu’à la zone où la vague cassait, flirtant avec la lèvre qui s’abat, fonçant au cœur du tourbillon pour sauver un malchanceux. Un des scooters a été piégé par l’eau furieuse, et s’est renversé dans la vague, une scène terrifiante qui s’est heureusement bien terminée. A ce jour, Nazaré n’a pas volé de vie humaine… mais le spot compte plusieurs blessures effrayantes, comme ce surfeur défiguré par l’aileron de sa planche, et de quasi-noyades évitées de justesse. Seuls les « big wave surfers » chevronnés, surentraînés, bien équipés, entrent dans l’eau en des heures pareilles.
Au début de la journée, certains étaient un peu inquiets : les plus gros swells avaient déferlé autour de quatre heures du matin, comme si l’océan avait voulu révéler ses plus noirs secrets à huis-clos, dans le conclave de la nuit sans lune. Vers midi, les vagues atteignaient dix-quinze mètres, et c’était déjà plus extraordinaire que tout ce que j’ai vu dans ma vie. Mais beaucoup craignaient de ne pas voir les colosses tant espérés.


Et puis vers seize, dix-sept heures, à l’heure où le soleil descendait, l’océan a décidé d’être généreux. La plus grosse série de toutes s’est levée, et nous avons franchi un nouveau cran dans la fascination. J’ai vu les surfeurs hésiter, commencer à s’engager dans la vague, et en ressortir vite, intimidés par tant de violence. Puis l’un d’eux a osé. Le surfeur Francisco Porcella s’est élancé sur l’une des plus grosses vagues de la saison. Au pied du phare, le public s’est mis à frapper des pieds et des mains et à hurler des encouragements. Plus personne ne clignait des yeux tandis que Francisco plongeait au coeur du tube, disparaissait sous l’écume et ressortait triomphant. Le public exultait. Un pan de l’histoire du surf s’était écrit sous nos yeux.
Puis le soleil a plongé dans les nuages qui tapissaient l’horizon, et soudain l’obscurité s’est faite. Ce crépuscule anticipé sonnait le glas de la session de surf : aucun big wave surfer ne prendra le risque de tomber dans la pénombre, et de devenir invisible aux yeux de ses sauveteurs. Imaginez être englouti par la nuit, et mourir dans l’océan sans que personne ne puisse repérer votre main tendue… Les surfeurs et les jet-skis sont sortis de l’eau.
Aux derniers rayons du jour, alors que l’océan s’était vidé de ses aventuriers, une série plus spectaculaire encore a déferlé. Personne n’a pu la chevaucher et elle est venue rouler, narquoise et invaincue, sur les rochers assombris par le soir. Quelle était la taille de ces vagues ? Vingt mètres, vingt-cinq, davantage encore ? Sur les réseaux sociaux, les surfeurs débattent, et appliquent le théorème de Thalès à leurs photos.

Sur les images, il est parfois difficile de montrer à quel point la vague est énorme, car vous n’avez pas d’échelle. Alors guettez les petits points noirs sur mes photos. Les minuscules fourmis qui dépassent de l’eau, ce sont des hommes, en planche ou en scooter.
Regardez la taille des vagues par rapport à ces hommes microscopiques. Regardez la taille des vagues par rapport au phare et à la falaise. Regardez mes photos d’ensemble, ou mes photos prises au sommet de la colline, où je suis à plus d’un kilomètre des vagues, et où leur hauteur reste absolument spectaculaire. Alors vous comprendrez : ces vagues sont comme un immeuble qui court, comme une montagne en fuite, comme un morceau de ciel tombé dans la mer.


Je serais bien incapable de définir leur taille exacte, je sais juste une chose : leur puissance est au-delà des mots. Je tremblais de terreur et d’exaltation, j’avais envie de hurler de joie ou de pleurer, mon sismographe émotionnel avait explosé l’échelle.
Je sais que je suis droguée à vie. Que je vais continuer à chasser les monstres, à Nazaré, à Maui, à Teahupoo, à Shipstern, partout où l’océan crache ses enfants maudits, et que je sacrifierai tout à mon obsession.
Ce ne sera pas la dernière fois. L’océan m’appelle, et je dois y aller.


Guide pratique – comment et quand voir les vagues de trente mètres à Nazaré ?
Quand voir les vagues géantes de Nazaré
D’octobre à mars environ, à l’heure des tempêtes hivernales. C’est la période où il faut surveiller les balises qui prévoient la houle à Nazaré.

Aller à Nazaré
Nous avons de la chance : Nazaré est facile d’accès. Cette station balnéaire est située à environ 1h30 de route au nord de Lisbonne, et 2h30 au sud de Porto. Ces deux aéroports sont très bien desservis depuis la France : la TAP, Ryanair et Easyjet assurent de nombreux vols. J’ai pris un Marseille-Lisbonne avec Ryanair, j’aurais pu aussi prendre un Lyon-Lisbonne avec Easyjet, un Paris-Lisbonne avec la TAP, etc. Réservez votre vol pour Lisbonne.
Puis j’ai loué une voiture à l’aéroport de Lisbonne et j’ai roulé vers le nord.
Nazaré : meilleurs points d’observation de la vague
Le cœur de ville de Nazaré fait face à une grande et belle plage principale, Praia da Nazaré. Tous les hôtels sont situés sur cette plage là – la jolie allée en front de mer s’appelle Marginal da Nazaré. Quand vous êtes sur la plage principale de Nazaré, vous trouverez, en hauteur sur votre droite, une falaise et un promontoire au bout duquel se dresse un phare rouge, Farol da Nazaré. La plage Nord, Praia do Norte, est de l’autre côté : les vagues géantes se brisent face au phare et sur cette plage. On les devine depuis la ville (on voit les rochers sous le phare auréolés d’écume), mais on ne peut vraiment admirer les vagues qu’en montant sur ce promontoire et en gagnant le phare.


Depuis le centre-ville, vous pouvez accéder à la plage nord par un funiculaire qui vous emmène au sommet de la colline. Vous arrivez alors sur une jolie esplanade, où se trouve la cathédrale de Nazaré, et vous pouvez marcher quelques centaines de mètres jusqu’à la plage nord. Ou vous pouvez tout simplement prendre votre voiture, et vous garer au sommet du promontoire qui surplombe la plage.

Tous les points de vue sont exceptionnels. Sur la colline au-dessus du phare, sur le phare, en dessous du phare où une corniche a été aménagée, sur la plage… tout est magique. Nazaré est le paradis de l’observation des vagues géantes.
Sur la plage, les vagues sont un peu cachées par l’écume des précédentes, mais l’ambiance brumeuse est magique.


Sous le phare, des escaliers descendent vers une corniche, d’où on voit les vagues se fracasser sur les rochers.


Mais le plus beau point de vue reste au niveau du phare.


Comment savoir quand viennent les vagues géantes à Nazaré ?
Durant tout l’hiver, il vous faut surveiller les sites de prévision des vagues, et attendre un « forecast » (bulletin de prévision) favorable. En général, les prévisions sont fiables environ 3 jours avant l’arrivée de la vague. J’ai commencé à entendre parler de la vague de mardi 28 dans la journée de samedi.
Ces sites sont nombreux, à vous de choisir votre préféré : Windguru est sans doute le plus célèbre, mais vous avez aussi Surfline, Surfreport, Allosurf, etc. Celui que j’utilise personnellement est Magicseaweed. C’est en suivant la page Facebook de Magicseaweed que j’ai entendu parler de la prévision pour mardi. (Je suis aussi son fondateur, un expert en tempêtes et grosses vagues, sur Twitter et Instagram : Ben Freeston).
Concernant Nazaré en particulier, un autre site vous sera très utile : Nazare Waves. Vous y trouverez des tonnes d’informations utiles, les prévisions, et une webcam montrant la plage nord en direct.

Mais qu’est-ce qu’un bon forecast pour voir des vagues géantes à Nazaré ?
* Une houle au-dessus de six mètres. Le canyon de Nazaré amplifie considérablement les vagues, on considère qu’il peut les tripler… voire davantage. Une houle de six mètres peut potentiellement donner naissance à des vagues de 18 mètres, et à quelques vagues maximales de plus de vingt mètres. Le 28 février, la houle était de 8 mètres, rendant possible la naissance de vagues énormes.
* Une longue période, au-dessus de 14 secondes. La période est l’intervalle qui sépare deux vagues successives. Plus la période est longue, plus la mer se creuse, et plus les vagues gagnent en puissance et en hauteur. On considère que doubler la période double la taille des vagues. Le 28 février, la période était de 19 secondes.
* Une houle orientée vers l’Ouest. Pour que des vagues géantes déferlent sur la plage, il faut que la houle se dirige sur elle : à Nazaré, cela signifie une direction Ouest ou Nord-Ouest.
* Un vent assez faible, allant de la terre vers le large, creusant les vagues. C’est l’élément qui a manqué à Nazaré le mardi 28 : le vent était « de travers », et désordonnait les vagues au lieu de les creuser. Certains surfeurs disent qu’avec un vent parfait, tous les records auraient été battus. Mais la naissance des monstres procède d’une alchimie subtile… et l’océan aime nous tenir encore en haleine.
Voilà les éléments qu’il vous faut guetter pour assister au spectacle !

Hébergement à Nazaré
La plupart des personnes venues à Nazaré pour voir les vagues étaient des voyageurs en camping car, van ou caravane. Vous trouverez des emplacements de stationnement sur la plage nord.
Je ne suis pas passée par Air BnB (que j’ai tendance à éviter quand je voyage seule, car je veux limiter tout facteur de stress), mais j’ai vu que plusieurs étaient disponibles en centre-ville.
Les hôtels sont eux aussi situés sur la plage centrale et en centre-ville. Vous n’en trouverez aucun sur la plage nord, très sauvage. Je vous recommande l’hôtel Praia, situé à 50 mètres de la plage centrale, qui dispose d’une terrasse panoramique avec piscine et vue sur la mer. J’ai payé 55 euros pour des conditions quasi luxueuses.
Location de voiture
Je suis arrivée à l’aéroport de Lisbonne, et j’ai loué une voiture le temps de mon périple. Nazaré est à un peu plus d’une heure de route au nord de Lisbonne (2h si vous partez de Porto), la majorité du trajet sur autoroute, cela se fait facilement. Je suis passée par Discover Cars pour la location de ma voiture et tout s’est bien passé.
Avertissement de sécurité fondamental pour qui veut voir les vagues XXL
Les vagues obéissent à un modèle mathématique capricieux et complexe. Elles sont capables de se voler mutuellement de l’énergie, potentialisant leur puissance et leur danger. Parfois, une vague va « dévorer » ses voisines et se transformer en véritable ogre, devenant beaucoup plus haute que toutes les autres vagues de la série. C’est comme ça qu’au milieu de vagues de 12 mètres, on va soudain trouver un géant de plus de 30 mètres. (Si le sujet vous intéresse, cherchez sur Google « vagues scélérates », cela va vous passionner.) Cela vaut dire qu’il faut se montrer d’une prudence extrême face aux vagues géantes. Une vague énorme peut succéder à une série calme. L’océan peut soudain monter beaucoup, beaucoup plus haut que ce que vous avez imaginé, et balayer un point d’observation qui demeurait jusqu’alors au sec. Tous les ans, des gens meurent en observant les grosses vagues, surpris et emportés par une déferlante plus violente que les autres. Etablissez une distance de sécurité à partir de vos observations des vagues précédentes, et doublez ou triplez-la. Je vous garantis que quelqu’un qui se ferait emporter sur la corniche de Nazaré et tomberait au milieu des rochers sous des déferlantes de 15 mètres n’aurait aucune chance de survie. Veillez à votre sécurité, et retenez ce truc que mon père me répète depuis que je suis toute petite : sur le rivage, et particulièrement les jours de grosses vagues, on ne tourne jamais le dos à l’océan.

Bonne chance, les chasseurs de vague.
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