Vikings en Islande
Islande, terre de la démesure. Les glaciers ont tranché des fjords noirs de jais dans les murailles de lave, l’eau brûlante et les fumerolles sulfureuses jaillissent du sol, les éruptions volcaniques scandent le quotidien de l’île où la nature ne semble connaître aucune limite à sa créativité. A terre de légende, peuple de légende : l’Islande est le pays des Vikings, et les Islandais sont immensément fiers de leur ascendance héroïque. J’ai voulu suivre leurs traces dans la péninsule de Snaefellsnes, à Oddi, et au fabuleux Viking Café de Stokknes. A vos drakkars, c’est parti.

Les Vikings, un peuple de légende
Autour du 9e siècle de notre ère, des hommes sont partis de Norvège, et ont pris la mer vers des contrées inconnues. Certains étaient en exil, chassés de leur pays pour avoir cherché querelle au jarl (roi). D’autres étaient en quête de nouvelles terres. D’autres enfin, étaient juste de la race des fous qui changent le monde – des illuminés en quête de la terre promise. On a appelé tous ces pionniers les Vikings. Ces hommes étaient des navigateurs hors pair, dotés d’une maîtrise de l’océan unique à leur époque. Leurs bateaux rapides et taillés pour la haute mer, leurs instruments astronomiques rudimentaire et leur instinct inouï de marin leur ont permis de conquérir le monde, de découvrir l’Amérique et de porter leurs bannières jusque dans l’empire byzantin. vikings en Islande


Dans l’histoire de l’humanité, la plupart des hommes en quête d’ailleurs mettent cap au sud. Ils vont chercher les températures clémentes, les mers chaudes, les fruits qui s’offrent aux mains tendues. Pas les Vikings qui ont découvert l’Islande. Eux ont mis cap plein Nord, vers la haute mer grise et glaciale, où les langues de l’Arctique prolongent les hivers. Ils ont trouvé une île perdue au milieu de nulle part, loin de toutes les terres habitées ; une île terrifiante, recouverte de glaciers et de magma, où le sol béant crachait le feu et où le règne du froid semblait sans fin. Ils l’ont nommée Snaeland, terre de neige, puis Island, terre de glace. Et ils y sont restés. vikings



en Islan
Islande, le pays des sagas
Dès les débuts de la colonisation, des écrivains ont consigné jour par jour l’histoire incroyable de ces hommes qui choisissent de rendre l’enfer hospitalier. Peu de peuples possèdent des témoignages aussi précis des premiers temps de leur histoire. Noircissant des pages et des pages, les chroniqueurs ont rédigé les sagas, ont raconté la conquête de l’île, les obstacles et les disputes, les luttes de pouvoir et l’établissement de l’Etat, les vies des Dieux et des hommes. Le Livre des Islandais, la saga d’Egil, la saga de Njall le brûlé, et bien d’autres encore, sont un patrimoine culturel inestimable, un témoignage vivant de la vie des Islandais d’il y a mille ans.

Parfois le mythe et l’histoire se confondent. On évoque des monstres, des héros aux forces surnaturelles, une nature complice, des forces cachées dans les sources et les volcans. Mais qui osera prétendre que les chroniqueurs mentent ?
Je l’écrivais dans mon premier article sur l’Islande. J’ai toujours pensé que pour l’homme soudain mis face à la démesure et à l’incroyable, le surnaturel était la dernière clef qui permette d’apprivoiser le monde. Imaginez un pays où, six mois par an, le soleil ne se lève que quelques heures par jour, rôdant tout près de l’horizon comme un œil pâle épiant les hommes frigorifiés, et ne se couche presque jamais durant l’été, baignant sans cesse les paysages de cette lumière extraterrestre qu’on nomme soleil de minuit. Imaginez un pays dont le cœur est constitué d’un gigantesque glacier, transpercé de grottes translucides et de moraines profondes, et dont la bouche froide s’ouvre sur une lagune où des blocs de glace dérivent le long des eaux bleutées. Imaginez un pays où le sol s’ouvre soudain béant et crache un geyser de près de quatre-vingt mètres de haut, où de l’eau brûlante bouillonne au fond des cratères rouges, où les sources sentent le souffre, où la fumée sort du sol, et où les éruptions volcaniques sont si titanesques qu’elles peuvent paralyser le ciel européen pendant des semaines. Imaginez des canyons creusés par des millénaires de glaces, des landes de lave noire, des étendues qui semblent refléter la surface de la Lune ou de la planète Mars, le ciel d’hiver embrasé par les miroitements des aurores boréales, comme les voiles d’un vaisseau fantôme glissant parmi la solitude infinie de ces paysages déserts, où on peut rouler des heures à travers l’incroyable sans jamais rencontrer âme qui vive. Ne seriez-vous pas enclin, vous aussi, à peupler un tel pays de créatures fantasmagoriques, de le croire au cœur d’une lutte acharnée entre les forces du bien et du mal, d’y voir la clef des mondes, la porte magique à travers laquelle on passe d’une sphère à l’autre, et touche aux royaumes des elfes, des fées, des nains, des morts et des Dieux ?

Le fantastique est peut-être la seule façon possible de raconter l’Islande.

Les fjords de l’Est, où les vikings ont touché terre
Arrivant de Norvège, les Vikings ont pour la première fois touché terre à l’Est de l’Islande, dans ces paysages de fjords sublimes qui ont dû leur évoquer leur pays natal. La tempête les avait amenés au bord du naufrage, et ils arrivaient épuisés, affamés, perdus, sans savoir si leur navire fracassé par les lames de l’Atlantique nord les amènerait à la terre ferme. Soudain une île apparut. Ce fut l’Islande.



Un peu plus au sud, ils découvrirent ensuite les glaciers immenses, le Vatnajökull qui recouvre un tiers de la surface de l’île, les langues d’outre-monde qui rampaient entre les pierres. La glace, c’était le néant absolu, le symbole de l’inhumain. Dans ces étendues infinies de diamant fatal, on quittait la terre des hommes et pénétrait le pays des monstres. Islande, pays de glace.

Le Viking Café, sur la péninsule de Stokksnes
Au sud-est de l’Islande, pas très loin de ce premier abordage, on trouvera une péninsule que la plupart des guides touristiques mentionnent à peine : Stokksnes. Elle restera pourtant un des plus beaux souvenirs de mon voyage. Une chaîne de volcans striés d’or et de suie projette ses cônes fantastiques sur les nuages qui les défient ; à leurs pieds, d’immenses étendues de sable noire portent le témoignage de leurs colères d’autrefois. La mer a dessiné des baies rondes et herbeuses dans ces morceaux de bout du monde, où les mouettes et les sternes arctiques tournoient au-dessus des talus.


Dans ce paysage grandiose, un homme est venu bâtir un rêve. Amoureux des légendes de son pays et de l’histoire fabuleuse des Vikings en Islande, il a construit un village de l’an 1000, avec ses toits de tourbe, sa palissade de pieux tranchants, et toutes les fantaisies que lui inspiraient le cinéma : cachots, douves, donjon. Il espérait le vendre un jour à Hollywood. Huit ans plus tard, son vœu a été exaucé : un film à grand spectacle sur les Vikings en Islande devrait être y être tourné l’année prochaine. Chez les Vikings comme partout ailleurs, il faut croire en ses rêves. vikings en Islande






L’endroit se nomme le Viking Café. On peut y camper et y manger des muffins. Les Vikings sont finalement devenus très accueillants.

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Info pratique : comment trouver le Viking Café ? Lorsque vous prenez la route circulaire 1 dans le sens sud nord (Vik => Jökulsarlon => Egilsstadir), vous trouverez la route vers Stokknes quelques kilomètres après l’embranchement vers Höfn (que vous ne prendrez pas !) et peu avant le tunnel qui mène vers Egilsstadir. Le panneau indique « Stokksnes ». Suivez cette unique route jusqu’au Viking Café. L’entrée coûte 5 euros et vous permet d’accéder au village et au bout de la péninsule, où vous verrez peut-être des phoques sur une grande plage de sable noir. La beauté du site naturel vaut le détour. vikings en Islande


Oddi, où a grandi Snorri Sturluson
Peut-être avez-vous, comme moi, grandi en lisant Thorgal et en vous passionnant pour le panthéon nordique. Peut-être avez-vous rêvé au char doré de Freya, la déesse de l’amour, tiré par des chats, à Yggrasil, l’arbre des mondes aux neuf portes, aux royaumes des elfes et de la brume, à l’effondrement du Walhalla, à la lutte entre Ases et géants, à l’or des nains et à celui que cache l’arc-en-ciel, aux walkyries et aux ruses de Loki. On doit la transcription des légendes du panthéon nordique à un immense érudit islandais du 12e siècle, Snorri Sturluson, souvent qualifié « d’Homère du Nord », qui a écrit l’histoire des Dieux dans son Edda. J’ai voulu voir le lieu où il est né : Oddi, qui fut pendant tout le Moyen-Âge un immense lieu de rayonnement de la culture islandaise, l’école des grands écrivains. Il ne reste rien aujourd’hui des murs où Snorri appris à enchanter le monde. Juste une jolie église où j’ai entendu un vieux pasteur jouer la marche nuptiale, seule au milieu des tombes couvertes de mousse. Saviez-vous que sa mélodie était tirée de l’opéra Lohengrin, de Wagner ? Entendre Wagner sur les terres de l’Edda : la boucle était pour moi bouclée.

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Je n’ai hélas pas eu le temps d’aller à Reykholt, où Snorri Sturluson finit sa vie assassiné tout près de la source d’eau chaude où il aimait se baigner. Si vous y êtes allés, racontez-moi…
Je me suis consolée en m’arrêtant à Lita Hof, où subsiste une des dernières églises en toit de tourbe d’Islande.


La forteresse de Borgarvirki, sur la péninsule de Vatnses
Au nord de l’île, la petite péninsule de Vatnses abrite un lieu de conte gothique, un lieu hanté par la lave et le sang : Borgarvirki. Cette citadelle de basalte, façonnée par la furie des volcans, semblait destinée par la nature à servir de forteresse aux humains belliqueux. Lieu stratégique lors de la colonisation de l’Islande, Borgarvirki fut le témoin d’un long siège et de nombre de machinations épiques. C’est un cœur noir qui bat sous la pluie, un cercle de fantômes brumeux. Le lieu dégage une puissance d’ordre mystique.


A quelques pas de là, le célèbre rocher Hvitserkur se dresse dans la mer grise. On raconte qu’il s’agit d’un troll ulcéré par le son des cloches d’une église avoisinante, et qui s’était déterminé à la détruire en pleine nuit. Surpris par les premiers rayons du soleil, son courroux s’est figé à tout jamais, et les voyageurs viennent admirer sa silhouette trapue et renfrognée que narguent les mouettes.

Snaefellsnes, là où les Vikings se sont installés
Tout à l’Ouest de l’île, comme projetée vers le Groenland et l’Amérique, la péninsule de Snaefellsnes est un haut lieu de l’histoire islandaise. C’est d’ici qu’Erik le Rouge est parti conquérir le Vinland autour de l’an 1000, un demi-millénaire avant Christophe Colomb : les premiers bateaux sur le sol américain furent des drakkars, et non des caravelles. Tout au bout de la péninsule, au bord de falaises de basalte envahies d’oiseaux qui nichent au milieu des colonnes noires, on peut se tenir au bord du vide, à mi-chemin entre l’Europe et l’Amérique, et rêver à ces voyages extraordinaires. vikings en Islande




C’est à Snaefellsnes que les premiers habitants de l’Islande établirent leurs fermes et leurs villages, dont le célèbre Grani, un des plus célèbres colons, et on nomme souvent Snaefellsnes « la péninsule des sagas ». Peu de lieux sont aussi riches de sens pour l’histoire ancienne de l’Islande, peu de lieux portent autant la marque des légendes qui font battre le cœur de l’île. A Borgarnes, le musée de la colonisation retrace l’histoire de ces premiers Islandais, évoque leurs voyages et leurs vies, entre guerres, politique et agriculture. Une des sagas les plus célèbres, la saga d’Egil, a pour lieu la péninsule de Snaefellsnes – l’exposition sur Egil au musée tient lieu de guide viking pour découvrir ces paysages. vikings en Islande


Tout Snaefellsnes est baigné de légendes, comme celle du troll Bárðar, qui serait le premier habitant du glacier Snaefellsjökull. Ce volcan recouvert de glaces et de brumes n’a jamais cessé d’inspirer les écrivains : Jules Vernes y a placé le puits qui mène au centre de la Terre. A Arnarstapi, deux monuments rendent hommage à l’imagination, et Bárðar fait face à Jules Vernes sur cette contrée où on sait que l’invisible gouverne toute chose. On dit que des colonies de trolls et d’elfes se sont établies ici, et que les arches de lave sont leur église. Qui n’abdique pas sa raison face à l’évidence du merveilleux ne comprendra jamais vraiment l’Islande. Snaefellsnes ouvre les portes. vikings en Islande



Parce que le fantastique est la seule langue adéquate pour évoquer l’Islande, cette terre hors du monde, la saga n’a jamais pris fin. Après les sagas médiévales, après les aventures de Jules Vernes, Game of Thrones a aujourd’hui pris possession de l’imaginaire islandais. Ne pourrait-on pas qualifier cette épopée haletante d’Odyssée ou d’Edda de notre temps ? Après celles des vikings, j’ai voulu suivre les traces de Jon Snow.
Bientôt sur Itinera Magica : les lieux de tournage de Game of Thrones en Islande. Inscrivez-vous à la newsletter pour ne pas manquer ça !


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