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  • Monument Valley, l’autre histoire des Amériques

    Monument Valley. Prononcer ce nom suffit à évoquer un somptueux décor de film, avec ses mesas rouge sang balayées par le vent du désert, ses crépuscules pourpre et son horizon infini. Mais au-delà des visions de carte postale, Monument Valley est un lieu hautement symbolique, qui raconte en filigrane une autre histoire : celle du peuple Navajo, des injustices et des souffrances immenses qu’il a subies, et de sa lutte pour la renaissance.

    Ombre et lumière à Monument Valley.
    Ombre et lumière à Monument Valley.

    Quand je suis partie pour ce voyage organisé sur trois états du sud-ouest américain, Nevada, Utah et Arizona, je ne savais pas grand-chose de Monument Valley et des autres merveilles géologiques que j’allais découvrir, mais j’avais du cinéma plein les yeux. La chevauchée fantastique, Il était une fois dans l’ouest, et des dizaines d’autres westerns ont été tournés sur ce sol à vif, hanté par les hautes silhouettes des plateaux érodés et des hoodoos solitaires. Nous avons quitté Las Vegas et nous nous sommes dirigés vers Zion National Park, à travers un paysage dont la présence humaine semblait peu à peu gommée – d’abord des banlieues éparses, puis des hangars solitaires, puis rien, la route et les montagnes lointaines, sierras clairsemées dans une plaine infiniment rouge et abrasée par les vents.

    La route vers Monument Valley, en pleine tempête de sable.
    La route vers Monument Valley, en pleine tempête de sable.

    Je croyais traverser le royaume du vide, et je repensais à ce poème de Goethe, écrit en 1827, dans lequel il louait cette Amérique plus chanceuse que notre vieux continent, cette Amérique sans châteaux en ruine et sans souvenirs, sans histoires de revenants. Un pays entièrement tournée vers le futur, et que rien ne hante. Je croyais moi aussi au mythe de la wilderness, la nature sauvage rétive aux hommes – un sol de pierre sur lequel aucune empreinte ne demeure, des rafales qui effacent les traces.

    Pas de fantômes.

    Paria River valley.
    Paria River valley.

    A Bryce Canyon, j’ai commencé à entendre parler d’eux. Eux, ce sont ceux qu’on appelle en anglais les « Native Americans », les premiers habitants des Amériques : ceux d’avant Christophe Colomb, avant le Mayflower, avant tous les bateaux venus de notre monde. J’ai vu le matin monter sur Bryce Canyon dans un état d’émerveillement difficile à décrire : je n’avais jamais vu ça. Ces badlands multicolores, dont les ravinements révélaient une féerie de tons ocres, jaunes et violets, au fil des strates de schiste, de calcaire, de limon, d’argile ou de grès. Cette forêt de cheminées de fées, ou hoodoos, sculptés par la lente érosion depuis des millénaires.

    Matin à Bryce Canyon.
    Matin à Bryce Canyon.
    Sentiers à travers la roche rouge.
    Sentiers à travers la roche rouge.

    Des groupes de chevaux descendaient sur les chemins étroits au milieu du peuple minéral ; on aurait juré voir une foule entière, un amphithéâtre debout pour célébrer la beauté de la nature vierge d’hommes.

    Chevaux à Bryce Canyon.
    Chevaux à Bryce Canyon.

    Du point de vue le plus célèbre, Inspiration Point, la vue était à couper le souffle, et un panneau disait que les indiens Paiute, les premiers habitants de cette région, racontaient qu’au commencement du monde, Bryce Canyon était peuplé de créatures hybrides, chimères de lézard, d’oiseau et de loup, qui avaient la capacité de se prendre des formes humaines. Mais un châtiment s’était abattu sur eux – l’histoire ne racontait pas pourquoi –, et le dieu coyote les avait tous changés en pierre. Ce que nous voyons était le résultat de la punition : des êtres suspendus en pleine métamorphose, dans la lumière du matin. Je me suis demandé quelle était le crime dont les créatures s’était rendues coupables, et quelle malédiction pesait sur eux.

    Inspiration Point
    Inspiration Point
    Les hoodoos, ou cheminées de fée.
    Les hoodoos, ou cheminées de fée.

    Nous avons repris la route vers Monument Valley. Une tempête de sable faisait rage, des virevoltants – en anglais tumbleweeds, ces balles d’herbes sèches qui traversent les grandes plaines arides – traversaient la route. Le paysage devenait à chaque instant plus grandiose. Nous sommes entrés en territoire Navajo, et j’ai appris que Monument Valley avait un statut à part : ce n’était pas un parc national, c’était une réserve navajo. Un territoire qui leur appartenait, et qu’ils administraient eux-mêmes. Des villages navajos au bord des routes promettaient, sur des panneaux publicitaires artisanaux, de l’artisanat local et la découverte de la vie traditionnelle de ces peuples. Nous ne nous sommes pas arrêtés, cela ne faisait pas partie du programme. Mais malgré l’obstination de notre guide à éviter les navajos, le centre d’information était incontournable. Et c’est là que j’ai compris. Je ne me tenais pas face à un décor de film, un territoire vierge sur lequel je pouvais projeter tous mes fantasmes d’occidentale cinéphile. Monument Valley n’avait jamais été terra nullius, et c’était un mémorial : le silence de ses grands espaces commémorait le sort terrible subit par les Navajos, et une de leurs rares victoires.

    Nos tentes à Monument Valley.
    Nos tentes à Monument Valley, en pleine tempête de sable – ou comment éviter de donner un centime aux Navajos… J’aurais préféré dormir dans l’hôtel qu’ils gèrent, à cinquante mètres de là.

    En 1864, les Etats-Unis décidèrent une de ces grandes déportations d’Indiens qui entachent toute l’histoire américaine du dix-neuvième siècle. Les différents peuples qui vivaient dans cette région qu’on appelle les Four Corners – quatre coins, car ses montagnes sont à la frontière entre quatre états – furent rassemblés à Monument Valley, devenu pour quelques jours un premier avatar de ce spectre terrible que raviveront les génocides du vingtième siècle, le camp de concentration. Puis on annonça à ces hommes et ces femmes qu’ils devaient quitter leur terre ancestrale, et seraient déplacés à trois cent miles (environ quatre cent cinquante kilomètres) de là. Afin de s’assurer que personne ne puisse se cacher et rester sur place, les soldats américains incendièrent les villages, empoisonnèrent les puits, détruisirent tout sur leur passage, puis ils escortèrent les Navajos dans leur longue marche – c’est ainsi qu’on nomme aujourd’hui cet effroyable épisode, the Long Walk of the Navajo. Plusieurs centaines de personnes périrent, incapables de supporter la marche sur une telle distance, sous la chaleur et sans ravitaillement ou presque. On raconte des histoires horribles de vieillards, de femmes enceintes et d’enfants incapables de suivre le groupe, et que les soldats achevaient d’une balle.

    Mais au cœur de l’horreur, les Navajos eurent une chance dont bénéficièrent très peu de nations amérindiennes : ils eurent le droit de revenir. La résistance navajo était si tenace qu’en 1868, un traité fut conclu entre eux et les Etats-Unis. Monument Valley et les terres alentours, ces terres si arides et désertes qu’elles ne présentaient alors aucun intérêt pour les Américains, revinrent au peuple navajo. C’est pour cela qu’aujourd’hui, l’hôtel qui surplombe les mesas iconiques, The View Hotel, est entièrement géré par eux, c’est pour cela que j’ai pu enfin mettre un terme à mon aveuglement, et lire l’autre histoire de Monument Valley.

    Photo prise au musée des Indiens d'Amérique, Smithsonian, Washington DC.
    Photo prise au musée des Indiens d’Amérique, Smithsonian, Washington DC. « Nous n’avons jamais abandonné », disent les nations indiennes.

    Je sais depuis que d’autres peuples amérindiens ont eu moins de chance encore. La pire déportation fut celle qu’on nomme aujourd’hui la Piste des Larmes – Trail of Tears –, lorsqu’en 1830, les Cherokees, Muscogees, Séminoles, Chickasaws et Choctaws furent forcés à un exil de plusieurs centaines de kilomètres, dans des conditions atroces. Près de cinq mille personnes moururent d’une mort insoutenable durant cette longue marche de l’horreur, un des actes les plus explicitement génocidaires de la « conquête de l’ouest ». La population Cherokee fut décimée. Les guerres américano-indiennes furent le théâtre d’autres massacres injustifiables, comme celui de Sand Creek, lorsqu’un général fanatique décida un raid sur des villages pacifiques, et tua hommes, femmes et enfants avec une sauvagerie que je me refuse à détailler ici.

    Depuis Monument Valley, je suis retournée plusieurs fois aux Etats-Unis – auxquels je suis extraordinairement attachée, c’est une histoire d’amour-haine qui me poursuit depuis toujours –, et j’ai pu visiter le magnifique musée des indiens d’Amériques, à Washington D.C. (Smithsonian’s National Museum of the American Indian). J’ai mieux compris le lent processus par lesquels on avait dépossédé les Indiens de leurs terres et de leurs vies. La volonté génocidaire n’est venue qu’au dix-neuvième siècle, l’ère effroyable des guerres américano-indiennes, des massacres de masse, de Buffalo Bill et des cow-boys sans scrupules, glorifiés par bien trop de westerns. On raconte toujours l’histoire du point de vue des vainqueurs. Dans ce musée en forme de paysage mouvant, mi vague mi montagne, entouré d’un jardin aquatique qui cultive toutes les plantes ancestrales, j’ai pu découvrir les mondes en danger des nations indiennes qui luttent pour la survie de leurs cultures, leurs langues et leurs dieux.

    Au musée des peuples amérindiens, à Washington DC.
    Au musée des peuples amérindiens, à Washington DC.

    J’ai lu que durant les premiers temps, la coexistence entre les occidentaux et les Natives était plutôt pacifique, et comportait quelques belles histoires – c’est ce que célèbre Thanksgiving, lorsque les Indiens évitèrent aux pèlerins débarqués du Mayflower de mourir de faim lors de leur premier hiver dans le nouveau monde. Des accords de paix ont été conclus, symbolisés par la Guswenta, la célèbre ceinture à deux bandes, qui symbolise le cours parallèle de deux navires étrangers sur la même rivière, sans que l’un d’eux cherche à renverser l’autre.

    La Guswenta, symbole du respect mutuel. Deux trajectoires parallèles sur une même rivière.
    La Guswenta, symbole du respect mutuel. Deux trajectoires parallèles sur une même rivière.

    Mais malgré eux, les Européens ont amené du vieux monde des maladies auxquelles les Indiens étaient incroyablement vulnérables, et la première vague de diminution de la population indienne a commencé – comparable à ce génocide accidentel des Hawaïens lors de l’arrivée des navigateurs, que je raconte ici.

    Puis les traités se sont retournés contre les premiers occupants. Le musée détaille le basculement au début du dix-neuvième, l’évolution de ces traités de plus en plus injustes, et imposés avec toujours plus de violence. Les Etats-Unis expansionnistes ont commencé à dégainer tout un arsenal juridique contre les Nations indiennes, à les exproprier et déposséder en toute légalité. Souvent, les contreparties promises aux Indiens n’étaient pas respectées. Et quand les traités ne suffirent plus, vint la violence, la déportation et les guerres. Paradoxe sinistre de l’histoire, la signature de traités favorables aux Indiens eut aussi des conséquences terribles pour eux : l’exemple le plus éclatant est celui de la Californie, ma terre promise depuis toujours, mais que je sais entachée par des actes violents et injustes, qui n’obtinrent jamais réparation. Estimant que les traités accordant des réserves aux Natives en Californie leur étaient trop favorables, les Blancs déclenchèrent de véritables pogroms qui exterminèrent des nations entières, tels que les Yuki. Quatre mille cinq cent Indiens environ furent tués, et des milliers d’autres vendus comme esclaves.

    Traités de Californie.
    Traités de Californie et complainte déchirante d’un vieil Indien de la Mission Dolores de San Francisco.

    Pourtant, la colonisation de la Californie avait commencé sous des auspices moins effroyables. Je me souviens de ma visite dans ce qui est à mes yeux le quartier le plus vivant et le plus attachant de San Francisco, Mission.

    Mission Dolores, ou plutôt Mission Saint François d'Assise, l'église des missionnaires, dans le plus vieux quartier de San Francisco - miraculeusement épargné par le grand séisme du début du XXe.
    Mission Dolores, ou plutôt Mission Saint François d’Assise, l’église des missionnaires, dans le plus vieux quartier de San Francisco – miraculeusement épargné par le grand séisme du début du XXe.

    Il faut remonter à l’époque où l’Espagne, arrivée depuis l’Atlantique dans le nouveau monde, et ayant conquis toute l’Amérique du sud jusqu’à rejoindre les rivages de l’autre océan, occupe le Mexique. Sa recherche de terres nouvelles la pousse cette fois vers le nord : vingt et une missions chrétiennes sont envoyées explorer les terres désertes de la Californie, et y fonder des communautés et des églises. La mission San Francisco de Asis,  menée par le père Junipero Serra et le lieutenant José Joaquin Moraga, est celle qui remonta le plus loin sur la côte, et donnera à la ville encore en germe le nom de son saint patron, Saint François d’Assise. C’est en 1776 qu’ils découvrent la baie, et décident d’y établir leur mission ; un contact pacifique est établi avec les indiens Ohlone, qui construiront la mission et l’église en échange d’un repas par jour, et de l’évangélisation. Je suis saisie par la maquette montrant la mission à la fin de sa première construction, en 1791 : un bâtiment au milieu de nulle part, seul sur des collines pelées, dépourvues de tout arbre (les missionnaires allaient chercher le bois plus à l’intérieur des terres, car la baie était nue – pourtant c’était bien à l’embouchure et sur l’eau qu’ils voulaient fonder cette cité), dans un paysage désolé. Les franciscains de la Mission Dolores recherchent la concorde avec les Ohlone, et ils n’ont pas le choix : ils sont seuls au milieu de nulle part, quelques ecclésiastiques face à des centaines d’Ohlone. Ainsi, le plafond de la mission est décoré selon les techniques Ohlone traditionnelles, avec des teintures végétales et des motifs géométriques qui m’évoquent le tissage ; le musée ne comporte pas seulement crucifix, pyx, ostensoirs et calices venus du Mexique, sculptés dans l’or et l’argent et sertis de pierres précieuses, dans la pure tradition du baroque européen, mais aussi nombre d’objets rituels Ohlone dont les tribus avaient fait don aux missionnaires, témoins de cette culture qui avait su apprivoiser l’âpreté de la baie depuis des millénaires.

    L'église de la mission. Mobilier européen baroque, toit décoré selon les techniques des Ohlone.
    L’église de la mission. Mobilier européen baroque, toit décoré selon les techniques des Ohlone.

    Mais les cultures ne prennent pas dans le sable aride, les missionnaires sont aussi dépendants des provisions arrivées du Mexique que du savoir-faire des Ohlone. On sent qu’une certaine solidarité se noue entre les peuples ancestraux et ces nouveaux venus bien démunis face aux terres immenses qu’ils sont venus évangéliser avec leurs bouts de croix et leurs icônes bien fragiles face aux vents du désert. Et pourtant, bien malgré eux, les Espagnols seront la perte des Ohlone. Les maladies européennes, telles que la rougeole, déciment les Indiens – le cimetière de la mission commémore les cinq mille vies perdues lors des épidémies de 1814 et 1826. Terrible paradoxe de ces missions sacrificielles, où des prêtres courageux viennent sans armes et sans viatique porter cette parole de feu qui soutient leur vie dans des territoires immenses et isolés, sans armes et sans intention belliqueuse, et tuent pourtant malgré eux ces mondes millénaires. L’Espagne céda la Californie au nouvel état indépendant du Mexique en 1821, puis le Mexique fut forcé de l’abandonner aux Etats-Unis en 1848 ; je ne peux m’empêcher d’être touchée par ces prêtres Espagnols seuls dans le désert, qui posent les premières pierres d’une ville dont ils ne verront jamais la magnificence, et pourtant, j’ai le cœur serré devant les parures, les pagnes et les coiffes des Ohlone, devant les maquettes qui reproduisent leurs villages, leurs cérémonies, leurs chasses. Terrible Christ des outremers qui consume ceux qu’il est venu embrasser.
    Dans cet article consacré à Lisbonne, j’évoquais déjà l’ambivalence à laquelle nous contraignent les récits des grandes explorations et des missions d’autrefois, à travers ces mondes que nous avons « découverts » et tant altérés.

    Guerrier indien fourbu sur les étoiles et rayures.
    Guerrier indien fourbu sur les étoiles et rayures.

    A côté de l’église de la Mission, le cimetière ombragé par de grands cyprès, des figuiers et des acanthes galopantes, est une litanie de la mortalité précoce – comme on est vite foudroyé, dans ce nouveau monde hostile. Des anges et des mères éplorées aux larmes de pierre veillent sur les vieilles tombes, des animaux de marbre dorment aux pieds de certains défunts, c’est un beau jardin de morts. La Mission m’aura touchée au cœur, plus que tout autre monument de San Francisco. Elle dit l’ambiguïté des découvertes et du contact entre les cultures, l’horreur mais aussi, l’espoir.

    Le cimetière de la mission.
    Le cimetière de la mission.

    Je suis ensuite allée me promener dans les rues de Mission, quartier hispanique et explosion perpétuelle de couleurs, qui a érigé l’art de la fresque murale en clef de son identité. Ses rues sont presque entièrement décorées par des artistes urbains aussi talentueux qu’engagés, qu’y commémorent les morts du sida et de la drogue, et les luttes des peuples indigènes des Amériques. J’y ai vu une oeuvre représentant des Indiens, légendée par ces mots si terribles, si explicites : « 1492-1992. 500 years of Native survival » : 500 ans de survie indienne.

    1492-1992, cinq cent ans de survie indienne.
    1492-1992, cinq cent ans de survie indienne.

     

    Fresque commémorant la lutte des paysans indiens.
    Fresque commémorant la lutte des paysans indiens.

    Je continue d’aimer à la folie les paysages américains du Sud-Ouest, les terres rouges et les crépuscules enchantés. A rêver de Monument Valley, de Bryce Canyon, et du canyon le plus spectaculaire de la planète, le Grand Canyon. Mais j’ai compris combien je m’étais trompée. Goethe a tort, l’Amérique a ses fantômes. Ces terres aussi sont hantées – mais on a sciemment effacé les traces. J’ai repensé à la malédiction de Bryce Canyon. L’Occident dévoreur de mondes, ma maison, le moule qui m’a forgée et dont je ne saurais me départir, aurait peut-être lui aussi mérité d’être changé en pierre.

    Bryce Canyon, Inspiration Point.
    Bryce Canyon, Inspiration Point.

     

    Grand Canyon.
    Grand Canyon.

     

    Lever du jour à Monument Valley.
    Lever du jour à Monument Valley.
  • Les merveilles de l’Afrique australe

    Au nord du Botswana, le delta de l’Okavango est la terre promise des amoureux de la faune sauvage. Zèbres, lions, guépards, léopards, girafes, rhinocéros, hippopotames, buffles, gnous, impalas, et des dizaines d’espèces d’oiseaux, déploient entre rivières et savanes le paysage incroyable d’une Afrique édénique.

    lion botswana
    Lionne couchée.

    L’Okavango est un fleuve qui ne trouve jamais la mer : ses eaux vont s’enfouir dans le désert du Kalahari, formant l’un des plus grands deltas intérieurs du monde.

    hippopotame botswana
    Hippopotames dans la rivière.

    Les images aériennes montrent le caractère inouï de cette vision, un bras d’eau immense qui se ramifie soudain et va se noyer dans les sables.

    Le delta vu par les satellites de la NASA. Source: Wikipedia Commons.
    Le delta vu par les satellites de la NASA. Source: Wikipedia Commons.

    Un dédale mouvant de canaux et de lacs, sans cesse remodelé par le niveau du fleuve, attire les bêtes par milliers. Je regrette de n’avoir eu alors qu’un petit appareil compact pour immortaliser ces instants, et de n’avoir pu photographier les hyènes qui rôdaient autour de notre camp la nuit (et venaient essayer de voler nos restes), l’éblouissant léopard qui dévorait sa proie dans la fourche d’un grand arbre, ou le vol des grues dans le soir tombant.

    Acrobaties des girafes.
    Acrobaties des girafes.

     

    Baobab, l'arbre miraculeux des savanes, celui qui résiste aux incendies, dont les fruits sont comestibles, et dont le tronc creux sert de refuge, de source et de temple.
    Baobab, l’arbre miraculeux des savanes, celui qui résiste aux incendies, dont les fruits sont comestibles, et dont le tronc creux sert de refuge, de source et de temple.

    Je regrette de n’avoir pas pu photographier la nuit, la nuit habitée, presque sardonique, les dizaines d’yeux dans le noir, et la densité du ciel soudain révélée par l’absence d’éclairage parasite : la toile noire était devenue cathédrale de lumière, comme si des dizaines d’autres mondes s’étaient soudain creusés dans la profondeur sidérale. Je n’oublierai jamais la sensation d’épaisseur qui émanait des galaxies et des constellations innombrables, infiniment intriquées dans leurs orbes blancs – il me semblait soudain que le ciel avait lui aussi ses sommets et ses abysses.

    Crépuscule austral.
    Crépuscule austral.

    Mais ce que je regrette le plus, c’est d’avoir vu tant d’animaux merveilleux, dans le delta et dans le fabuleux parc animalier de Chobe, et si peu d’hommes. Nous traversions des étendues immenses, en 4×4 ou en bateau à travers le labyrinthe des canaux, sans jamais croiser les habitants du delta, et nous sommes repartis sans avoir vu entendu leur langue et vu leur culture.

    botswana okavango éléphants safari
    Eléphants sur les berges.

    C’était l’expérience assez frustrante d’une Afrique sans hommes, dans ces safaris conçus par des Blancs et pour des Blancs, qui ont un petit arrière-goût d’expédition coloniale. Si je pouvais refaire ce voyage, je voudrais comprendre la vie des pêcheurs dont la mokoro (pirogue traditionnelle) fusait au milieu des nénuphars, et que nous avons vus que de dos, je voudrais voir les villes et entendre les voix. Malgré la beauté du souvenir, j’ai une sensation de gêne quand je repense au Botswana – comme si des Botswanais venaient dans les Alpes françaises, campaient dans les alpages sans jamais mettre les pieds dans un village, et n’avaient vu de notre pays que les marmottes, les chamois et les bouquetins. (Ma mère, la géographe et écrivain Sylvie Brunel, raconte ce type de tourisme désincarné dans son livre La planète disneylandisée.) Je voudrais retourner voir la faune des savanes, je voudrais découvrir la Tanzanie et finir le voyage sur le rocher de Zanzibar – mais en essayant de procéder autrement. Car ces safaris merveilleux perpétuent malgré tout la vision d’une Afrique qui demeurerait encore et toujours le terrain de jeu des Blancs, un immense canevas vierge sur lequel nous projetons nos fantasmes de nature sauvage et intacte, de retour aux origines, d’innocence et de liberté, loin de la civilisation qui corrompt.

    namibie safari
    Pêcheur en mokoro.

    Et en effet, face à la beauté du delta de l’Okavango, il est presque impossible de ne pas succomber à ces humeurs grandiloquentes. Même dans mes rêves les plus fous, je n’aurais jamais cru pouvoir voir en si peu de temps une telle variété d’animaux extraordinaires. Se tenir à quelques mètres d’une lionne qui vient de manger, de zèbres galopants dans les herbes hautes, ou de jeunes éléphants qui jouent dans la boue, semble presque irréel.

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    Les éléphants sont incroyablement nombreux dans le delta – presque trop : la surpopulation pèse lourdement sur la flore.

     

    Gnous et impalas.
    Gnous et impalas.

     

    Mes préférés : les zèbres.
    Mes préférés : les zèbres.

    Même aujourd’hui, en revoyant les photos, je n’arrive pas à croire qu’ils étaient si nombreux, si proches. Trop proches. Le campement de tentes de toile au beau milieu du bush a ses limites, et la dernière nuit a révélé notre extrême vulnérabilité. Un éléphant est venu se régaler des branches juste au-dessus de nos têtes, touchant même l’une d’entre elles en reculant pour mieux savourer ; terrifiés, nous avons entendu les craquements et le bruit lourd des pas tout près, espérant ne pas finir piétinés, mais n’osant sortir, de peur d’énerver le monumental pachyderme. Au matin, nous avons trouvé en descendant notre fermeture éclair les empreintes, les crottins, les branchages tombés au sol, juste devant la tente.

    Face à face avec l'éléphant.
    Face à face avec l’éléphant.

    Mais le plus grand danger, nous l’avons vécu de jour, à deux pas de la clairière où nous nous étions arrêtés pour déjeuner. Alors qu’il nous montre les ibis qui nichent en haut des arbres, soudain notre guide se fige comme foudroyé, et nous intime de ne pas faire un geste : face à lui se dresse un mamba noir, le reptile le plus venimeux du continent africain. Il se tient en position d’intimidation, debout à la verticale, arrivant ainsi à la poitrine de notre guide. Au Botswana, le mamba est surnommé le « serpent deux minutes » : lorsqu’il te mord, tu as deux minutes, puis tu es mort. A moins d’être pris en charge immédiatement par des équipes médicales, la sentence est implacable, et nous sommes à plus de trois heures de l’hôpital le plus proche.

    Mamba noir (par Tad Arensmeier, source Wikipedia Commons). Car non, non, je n'ai pas fait de photo à cet instant...
    Mamba noir (par Tad Arensmeier, source Wikipedia Commons). Car non, non, je n’ai pas fait de photo à cet instant…

    Face à l’immobilité totale de notre guide, le mamba se calme, et file dans les fourrés. Nous finirons par en plaisanter, comme si le mamba noir faisait partie du package obligé du touriste occidental venu faire le plein de sensations fortes dans la brousse, que son venin mortel était le sceau de l’authenticité, mais nous avons tous vu la terreur à l’état brut dans son regard. Personnellement, je sais aussi apprécier les voyages qui ne risquent pas de s’achever dans la soute frigorifiée de l’avion.

    Le ballet coloré des oiseaux dans les arbres.
    Le ballet coloré des oiseaux dans les arbres.

    Mais je ne regrette rien de celui-ci, et surtout pas l’un des instants les plus beaux, les plus magiques : la découverte des chutes Victoria, à la frontière entre le Zimbabwe et la Zambie.

    cascade victoria afrique zimbabwe
    Chutes Victoria.

    Dans une des langues des peuples du fleuve, elles se nomment Mosi-oa-Tunya, ou « la fumée qui gronde », et je comprends aussitôt ce nom : puisque le fleuve Zambèze se jette du haut d’un immense plateau rocheux, dans une faille étroite, les chutes ne se révèlent à l’œil émerveillé du visiteur qu’au tout dernier instant, et jusqu’au bout, on avance avec le cœur qui bat la chamade, environné d’une brume épaisse et d’un fracas croissant, sans voir la fabuleuse cataracte qui enfante ce tonnerre vivant.

    L'une des nombreuses chutes.
    L’une des nombreuses chutes.

    Il ne s’agit pas d’une cascade, c’est une forêt de jets d’eau blanche, selon les différents points d’où elle se précipite dans la gorge, et les arcs-en-ciel sont si nombreux qu’on jurerait avoir affaire à une espèce endémique, une variété d’oiseaux géants et particulièrement chatoyants qui auraient choisi de nicher au-dessus du canyon.

    cascade arc en ciel
    Spectacle sublime de ces cascades découvertes par Livingstone en 1851.

    Je me souviens d’un texte de Hegel qui m’avait fascinée, où le philosophe idéaliste comparait le mouvement de l’être à celui d’une cascade. Sans cesse, la matière se métamorphose et s’abîme, et aucune des gouttes qui constituent la cascade à un moment donné ne demeure à l’instant suivant, mais la forme perdure. Toutes les gouttes sont mortes, mais la cascade vit ; rien n’est plus, et rien n’a changé. Les cascades sont une glorieuse affirmation de la vie jusque dans sa chute ultime, de la victoire de la beauté sur le vide, et de l’éternité du vivant. A l’heure où certains méprisent tant la vie qu’ils ne voient sur cette vaste Terre rien de plus désirable qu’une mort meurtrière aux explosifs, les cascades disent la permanence de la beauté du monde, son miracle toujours renouvelé. Que peuvent la haine et la folie contre la puissance d’une cascade ? Que peut la mort contre la beauté, l’abîme contre l’arc-en-ciel ? Il faut voyager, savourer et être heureux, il faut se nourrir de joie et de merveilles – être une petite goutte d’eau riante dans le jaillissement éternel.

    cascade afrique chutes victoria sunset waterfall
    Crépuscule sur les chutes Victoria.
  • Les volcans d’Hawaï, ou la beauté du diable

    Les volcans d’Hawaï, ou l’île telle que vous ne l’auriez jamais imaginée. Il y a toujours eu plus de violence que de douceur sirupeuse dans mes rêves d’Hawai’i, plus de magma, de déferlantes et de gouffres que de Mai Tais sirotés sur la plage d’Honolulu. Car des forces titanesques viennent converger sur ce confetti de terre, plus éloigné des continents, plus seul au milieu des eaux que toute autre terre immergée.

    « Hawai’i ».
    Le nom seul, tout en verticalité, en javelots jetés vers le ciel, avec la vague en son cœur, fait vivre le mythe lorsqu’on le prend en bouche. L’histoire d’Hawai’i ressemble à celle de l’ange déchu. Lassé de tant de douceur et mu par un instinct prométhéen, un Polynésien prend sa pirogue à balancier et s’élance à travers le plus grand océan du globe, à travers la mort et la nuit, avec les étoiles pour seul viatique. Plusieurs milliers de kilomètres de vagues et de profondeurs le séparent de son point de départ, l’archipel de la Société. Puis il arrive ici, sur ce chapelet basaltique tout hérissé de cônes noirs fumants, battu par les tempêtes du Pacifique Nord – quelles puissances titanesques ont conspiré au jaillissement de cet archipel ? –, loin de tout, loin des terres immergées, dans le fracas et le secret.
    A Hawai’i, le monde est renversé, et plus personne ne croit aux points cardinaux. Ce n’est plus l’Occident – nous sommes au-delà de sa dernière limite, la côte américaine, plus loin encore que le coucher du soleil. Ce n’est pas l’Orient, le berceau de la lumière. Nous sommes seuls au cœur de la nuit sur ce lambeau de terre surgi de l’immense et des ténèbres, et le monde sauvage guette sur le seuil. Les hommes vivent avec les volcans.

    Hawai’i, la grande île : terre à vif

    L'océan et le basalte noir des laves séchées, au bout de la Chain of Craters Road.
    L’océan et le basalte noir des laves séchées, au bout de la Chain of Craters Road.

    Après plusieurs jours sur Oahu, l’île capitale, je m’envole pour Hawai’i, la grande île, celle des rois et de la démesure.
    Hawaï est un chapelet d’îles nées du volcanisme, tirées des profondeurs du Pacifique par l’obstination du magma à percer la surface. Aujourd’hui, il ne brûle plus que sur la grande île. Le feu s’est éteint sous toutes les autres îles de l’archipel, une par une, tandis que le point chaud se déplaçait vers l’Est, suivant le mouvement des plaques tectoniques. Les cratères de Diamond Head à Honolulu, ou de Waimea à Maui, dorment depuis des siècles, et si, à Maui, on se demande si Haleakala ne se réveillera pas une dernière fois avant le sommeil éternel, on sait que cela ne sera qu’un chant du cygne. Désormais, imperceptiblement, mais sans l’ombre d’un doute, les îles retournent à la mer. Les vagues viennent ronger le basalte et le sable, le poids des roches aspire à retourner aux profondeurs, le pompage de l’eau douce et la détérioration des récifs coralliens qui jouaient le rôle de bouclier contre l’océan accélèrent l’érosion – après des millénaires d’ascension, après la longue course des laves noires vers la surface, plus aucun brasier ne soutient les montagnes posées au cœur du Pacifique. Oahu, Maui, Kauai, Lanai, Molokai, Nihau, toutes disparaîtront dans un temps incommensurable pour une mortelle. Seule Hawai’i vit encore. Ici aussi, la vie va d’ouest en est : le plus ancien volcan, le Mauna Kea, ne se réveillera pas, mais le Mauna Loa et le Kilauea bouillonnent. Tout à l’Est, sous les eaux, un volcan sous-marin forme une nouvelle île, qui ne jaillira que dans des centaines de milliers d’années : Lo’ihi, le tout dernier rejeton de la ceinture de feu du Pacifique.

    L'archipel hawaïen vu du ciel (NASA, Wikipedia Commons). De gauche à droite, des îles les plus anciennes aux plus récentes : Ni'ihau, Kauai, Molokai, Oahu, Maui, Hawaii. Le point chaud est sous Hawaii, la grande île, et glisse sans cesse vers l'Est.
    L’archipel hawaïen vu du ciel (NASA, Wikipedia Commons). De gauche à droite, des îles les plus anciennes aux plus récentes : Ni’ihau, Kauai, Oahu, Molokai, Lanai, Kahoolawe, Maui, Hawaii. Le point chaud est sous Hawaii, la grande île, et glisse sans cesse vers l’Est. A l’Est d’Hawaii, sous la mer, Lo’ihi se prépare à émerger.

     Le Mauna Kea, forge des premiers dieux, nuit et feu du monde d’où jaillissent les formes, point chaud primordial qui a tiré hors des eaux tout l’archipel, est éteint depuis 4600 ans. Aujourd’hui sur ses sommets vertigineux ne dorment plus que les glaciers, les « épées d’argent » qui grandissent pendant cinquante ans, fleurissent une fois, puis meurent, et les myriades de constellations et de galaxies qu’on voit ici mieux que partout ailleurs sur terre ; mais les autres volcans veillent.
    En 1950, le Mauna Loa a submergé tout un pan de l’île sous une monstrueuse coulée ; en 1984, il s’est réveillé à nouveau, le monde entier a tremblé, mais le volcan a différé sa menace. Tout le monde le sait : le jour où il crachera, rien ne l’arrêtera. Son gosier contient bien plus de lave que son impétueux voisin du sud, le Kilauea. Et pourtant, le Kilauea sait aussi détruire – le village de Kapoho, par exemple, dévoré par les laves en 1960. Le Kilauea est en éruption permanente, et parfois ses laves vont se jeter dans la mer, alors le spectacle est indescriptible. Des cascades de roches en feu qui explosent au contact des vagues, des gerbes de braise et d’écume, la sculpture vivante d’une terre qui grandit sous nos yeux. On dit le Kilauea antre de la déesse des volcans, Pele. On raconte qu’elle prend parfois la forme d’une belle femme aux cheveux de feu, une femme fatale, qui rejoint les rois et les élus dans leur couche, et leur murmure à l’oreille les secrets de l’univers. On raconte qu’on la croise parfois dans les bois, qu’elle vous transperce ses yeux d’incendie, et qu’on ne saurait dire si c’est un présage de grandeur et d’extase, ou de destruction imminente. J’arrive sur la grande île frémissante de légendes et d’appréhension. volcans d’Hawaï volcans d’Hawaï volcans d’Hawaï volcans d’Hawaï

    Le récit de l'arrivée de Pele sur la grande île.
    Le récit de l’arrivée de Pele sur la grande île.

     

    La déesse Pélé - vue d'artiste exposée au Jagger Museum.
    La déesse Pélé – vue d’artiste exposée au Jagger Museum.

     

    Fumerolles volcaniques qui s'échappent du sol - sur la grande île, partout la Terre respire, partout la chaleur et le souffre m'enveloppent.
    Fumerolles volcaniques qui s’échappent du sol – sur la grande île, partout la Terre respire, partout la chaleur et le souffre m’enveloppent.

    En route vers les volcans d’Hawaï

    Pour monter vers le volcan, il faut passer par Pahoa, en limite des laves du Kilauea. Pahoa a des airs de Far West – stations-service jaunies où amarrent des minivans déglingués et bourrés de hippies jusqu’à la gueule, façades pastel aux allures de saloon mordu par l’humidité, jungle exubérante, incroyable, où les hommes en dreadlocks et rêves tatoués sur la peau se noient doucement. Au parc Lava Tree, perdu au milieu de nulle part, les troncs pétrifiés par la coulée de 1790 ont des airs de gnomes austères dans le soir (les crépuscules sont gris sur ce versant de l’île, et les levers de soleil aussi, la brume dissout la lumière), sous une canopée d’albizias démesurés. Des orchidées sauvages et des « goyaves fraises » poussent parmi les fougères géantes et les étranges formes mi minérales, mi végétales.

    Arbres pétrifiés au Lava Tree State Park.
    Arbres pétrifiés au Lava Tree State Park.

     

    Orchidée sauvage.
    Orchidée sauvage.

    C’est dans le soir que je gravis les pentes du Kilauea, vers le village de Volcano. La nuit tombe comme un corps qui se laisse happer vers le sol – elle est physique, dense – je comprendrai plus tard que c’est le « vog », ou « volcano smog » craché par le Kilauea qui lui donne cette réalité épaisse et pesante, qui éteint la lumière à l’heure où elle touche encore les côtes. Dans le noir, il faut décrypter les chiffres du cadenas qui ferme la grille, pour arriver à la maison – la maison, je le dis sur le ton plein de révérence menaçante qu’on réserve aux films de genre. C’est un lieu déjà peuplé de tous mes fantasmes et mes clichés abreuvés par des heures de visionnage tremblotant – c’est une maison de film d’horreur. La jungle la dévore. Fougères géantes, qui marchent comme une armée furieuse vers les grandes baies, araucarias aux silhouettes d’avalanches, pleins de langues d’épines, sous-bois impénétrable, et la maison – vaste, glacée, humide, toute de bois sombre, remplie de miroirs et d’escaliers, de vitres qui plongent sur les ténèbres moites, planchers où tout résonne et tout s’amplifie, et là, tout près, la caldeira incandescente du Kilauea, Halema’uma’u et ses phosphorescences lucifériques dans le soir, son flot continu de vog sulfureux et toxique, et le village fantôme de Volcano à la merci de ses colères. That’s the stuff nightmares are made on. Nuit pleine de paupières, comment dormir au bord d’un volcan en éruption ?

    "La" maison, au milieu des fougères voraces.
    « La » maison, au milieu des fougères voraces.

     

    Beauté jurassique des fougères qui se déploient.
    Beauté jurassique des fougères qui se déploient.

    Hawai’i Volcanoes National Park. Mes mots se délitent au fil de la Chain of Craters Road.
    D’abord, marcher vers le Jaggar Museum en longeant l’immense caldeira noire et ocre causée par l’effondrement au quatorzième siècle – imaginer que le canyon faisait autrefois six cent mètres de profondeur, et que d’éruption en éruption, il se comble peu à peu, rempli de lave bouillonnante qui laisse ensuite ce paysage lunaire couvert de craquelures et d’aplats extraterrestres. Au loin, Halema’uma’u fume avec constance, cratère dans la caldeira, petit chaudron opiniâtre.

    La caldeira du Kilauea. Volcans d'Hawaï
    La caldeira du Kilauea, et le cratère fumant.

    Atteindre le Jaggar Museum comme dans un songe nimbé de souffre – là-bas, toucher les bombes volcaniques, les cristaux, les larmes et les cheveux de Pele, voir se déployer tout le panthéon hawaïen sous les pinceaux des artistes de l’île, Pele la sublime, la luxurieuse, Pele et ses cheveux d’incendie et son corps en fusion, Pele l’irrésistible, l’irrépressible, et sa sœur la mer, et son amant rieur, dieu des cascades et des prairies, et toute la cohorte de ses admirateurs, dieu du tonnerre, dieu requin des profondeurs, une explosion sensuelle et cosmique. Continuer vers le Kilauea Iki, et voir le lac de lave qui a mis trente ans à refroidir vraiment, et les humains microscopiques au milieu du chaudron.

    L'ancien lac de lave.
    L’ancien lac de lave.

     

    Quand le lac de lave était encore brûlant.
    Quand le lac de lave était encore brûlant.

    Vers le bout du monde : la fin de la Chain of Craters Road

    Marcher dans l’immense tube de lave aux parois de château de sable léché par la marée. Sauter à la marelle de cratère en cratère, parfois crépus et hérissés de laves a’a, parfois lisses et onctueux, comme des pattes d’éléphant dessinées à la spatule, quand ce sont des pahoehoe qui mollement s’étalent. Imaginer le spectacle, au moment de l’éruption – les Niagaras de lave incandescente, les Mississipi de feu, un torrent de magma, large comme dix fois mon Rhône familier, qui roule vers la mer. Plus on avance vers elle et plus le paysage se fait apocalyptique – la coulée recouvre des hectares et des hectares à perte de vue, tout n’est que champ de basalte fondu, brûlant et frémissant de fumée au soleil à son zénith (toutes mes photos ressemblent à des mirages, la chaleur est telle que l’image se brouille, que la lave semble se mouvoir encore – persistance des fantômes sur film sensible). Imaginer le déluge, la houle immense de lave – échouer. Tout est brûlant, tout est terrible. Pas une plante ne survit. Paysage impitoyable, entièrement minéral, noir de sang.

    Cordées de lave, comme enflammées à nouveau par le soleil à son zénith - chaleur écrasante qui monte du sol, brume et vertiges. Volcans d'Hawaï. Hawaii Volcanoes National Park
    Cordées de lave, comme enflammées à nouveau par le soleil à son zénith – chaleur écrasante qui monte du sol, brume et vertiges.

    Tout au bout de la route, l’arche sculptée dans un océan déchaîné. Les vagues s’engouffrent entre ses colonnes, viennent frapper la lave – peu à peu, des plages de sable noir surgissent au milieu de nulle part.

    La lave à perte de vue, et la mer.
    La lave à perte de vue, et la mer. Au coeur de l’Hawaii Volcanoes National Park, la démesure

    Je regarde encore le Mauna Loa. Toute la lave que je vois autour de moi, ces kilomètres-Pompéi, c’est celle du Kilauea. Il faut imaginer : le Mauna Loa à l’air si impassible, le géant oblongue tout bleu de petits nuages, contient dans le secret de ses chambres magmatiques dix fois, cent fois, mille fois la lave du Kilauea. Il faut le savoir : il va se réveiller. Demain, dans dix ans, dans cent ans – mais pas plus tard. Son heure approche. Et la grande île sera submergée par le feu.

    Arche de lave au bout de la Chain of Craters Road. Volcans d'Hawaï.
    L’arche de lave, au bout de la Chain of Craters Road.

    Le cratère d’Halema’uma’u au cœur de la nuit – soudain je sais pourquoi je suis venue au bout du monde. Dans la nuit profonde et sans étoiles, saturée de vog, la lumière rouge du cratère qui crache ses bouffées de souffre, le brasier que l’on voit à des kilomètres dans le noir, qui semble changer l’espace en une mer liquide irrésistiblement aspirée par son maelström flamboyant. Personne ne peut détourner le regard. Comme toute la richesse intérieure d’un humain semble vaine et dérisoire à Hawai’i – l’expérience du sublime est si radicale qu’elle en confine à l’absurde. Mes bricolages de culture et de sens se pulvérisent à l’épreuve de la démesure. Aucune substance ne garde ses propriétés dans le feu du cratère. Sous le Mauna Loa, les chambres magmatiques sont pleines, des milliers et des milliers de lave en fusion sous le profil bombé du bouclier déposé sur la plaine, et il suffira d’un tressaillement pour que les geysers ardents fusent jusqu’à la cime des plus hauts arbres, que les déluges de basalte en fusion ravagent l’île entière, que toute trace des œuvres humaines s’abîme dans le feu des entrailles – à quoi bon ? Et l’océan – les raz de marée qui menacent, les vagues plus hautes que des immeubles qui menacent de balayer les terres immergées, de venir rendre à la mer cette île que les volcans lui ont arrachée, ces murailles d’eau que rien n’arrête, demain peut-être, ou le jour d’après, mais cela viendra. Un bébé qui naît aujourd’hui verra avant la fin de sa vie le Mauna Loa exploser et le tsunami balayer l’île, ce n’est pas une statistique, c’est une loi irréfutable. Trouver refuge sur les pentes froides des volcans éteints ? Mais sur les cimes glacées du Mauna Kea, c’est le vertige le plus poignant qui déchire le cœur. Cette densité lumineuse infinie – ce ne sont plus des étoiles qui piquètent le ciel, c’est une armada de navires célestes, des voiles de lumière sans fin, des villes et des océans de galaxies et constellations telles qu’on n’en a jamais vues – et ces myriades sont mortes, ces millions d’yeux qui me transpercent sont ceux de spectres jetés à travers le vide intersidéral, mues et reliques d’astres déjà consumés ? L’univers semble s’ouvrir grand sous mes yeux et ce n’est qu’une chute sans fin à travers des milliards et des milliards d’années de ténèbres sans visage. volcans d’Hawaï volcans d’Hawaï

    volcans d'Hawaï. Cratère du Kilauea la nuit, Halemaumau.
    Le cratère incandescent, la nuit.

    Je ne sais pas si Hawai’i m’aura permis de consentir à l’anéantissement. Mais elle m’aura enseignée l’infinie beauté du diable et de la chute. volcans d’Hawaï

    Au bord de la caldeira du Kilauea. Volcans d'Hawaï.
    Au bord de la caldeira.

     

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