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  • La révolte des derniers Hawaïens

    « Hawaï » : peu de noms ont une telle puissance évocatrice que celui de cet archipel perdu au cœur de l’océan Pacifique, devenu synonyme de vagues incroyables, d’ukulélés fleuris et d’été qui ne finit jamais. Sur l’anse dorée de Waikiki, c’est ce paradis polynésien fantasmé depuis plus d’un siècle par la culture pop que les voyageurs viennent rechercher. Quand le soir tombe, les terrasses des grands hôtels se couvrent de danseuses de hula, au cou chargé de lei, ces colliers de fleurs roses et blanches dont on se voit revêtit dès l’atterrissage à Honolulu. A l’ombre d’un immense banyan, la statue de Duke Kahanamoku ouvre grand ses bras, célébrant l’illustre surfeur hawaïen né en 1890, qui a fait connaître à Hollywood le sport ancestral de son peuple de navigateurs.

    Sur Waikiki.
    Sur Waikiki.
    Surfeur de carte postale sur Waikiki.
    Surfeur de carte postale sur Waikiki.

    Mais où sont ces Hawaïens, dont la culture unique au monde aimante des touristes venus de partout ? A Waikiki, on cherchera en vain les visages des descendants de cette antique nation, qui a vécu préservée des incursions occidentales pendant plus de mille ans, jusqu’à l’arrivée du capitaine Cook en 1778. Les statistiques sont implacables : les Hawaïens de souche ne représentent plus que 10% de la population, contre 23% de blancs occidentaux et 39% d’asiatiques.

    Au cœur du chaudron

    La démographie semble obéir à la géologie – les mouvements tectoniques rapprochent chaque année de quelques centimètres Hawaï du Japon, le long de la plus grande et la plus ancienne chaîne volcanique du globe, un chapelet de cônes immenses que les profondeurs dérobent à nos regards, et dont les huit îles principales qui forment l’archipel d’Hawaï ne sont que la partie immergée.

    L'archipel hawaïen vu du ciel (NASA, Wikipedia Commons). De gauche à droite, des îles les plus anciennes aux plus récentes : Ni'ihau, Kauai, Molokai, Oahu, Maui, Hawaii. Le point chaud est sous Hawaii, la grande île, et glisse sans cesse vers l'Est.
    L’archipel hawaïen vu du ciel (NASA, Wikipedia Commons). De gauche à droite, des îles les plus anciennes aux plus récentes : Ni’ihau, Kauai, Oahu, Molokai, Lanai, Kahoolawe, Maui, Hawaii. Le point chaud est sous Hawaii, la grande île, et glisse sans cesse vers l’Est. A l’Est d’Hawaii, sous la mer, Lo’ihi se prépare à émerger.

    Séparés de la côte californienne par près de quatre mille kilomètres d’océan, ces confettis de lave au beau milieu du Pacifique sont les îlots les plus isolés au monde, l’extrême pointe nord de ce triangle polynésien formé par la Nouvelle-Zélande, les Samoa, l’île de Pâques et Tahiti. Etendard de la culture polynésienne qui continue de vivre à Hawaï, le drapeau officieux unissant les peuples de l’arc pacifique est une constellation d’étoiles rouges symbolisant ces îles et ces atolls, qui marque d’un sceau d’or l’île légendaire d’Hawaiki, berceau mythique de tous les Polynésiens et dont tous les bateaux seraient partis.

    Drapeau des peuples de Polynésie. L'île d'or est le berceau mythique, Havaiki. L'archipel hawaïen est représenté par les quatre étoiles les plus au nord.
    Drapeau des peuples de Polynésie. L’île d’or est le berceau mythique, Havaiki. L’archipel hawaïen est représenté par les quatre étoiles les plus au nord.

    Il faut imaginer les connaissances astronomiques de ces navigateurs qui traversèrent le Pacifique à la voile, parcourant plusieurs milliers de kilomètres en suivant les étoiles, et arrivèrent autour du huitième siècle de notre ère sur ces îles noires et ardentes, à la terre ravagée par les éruptions volcaniques et presque nue, car trop loin de tout pour que les vents et les vagues y charrient des graines. Ce sont les navires arrivés de Polynésie qui ont planté le taro, la noix de coco, la banane et l’arbre à pain, et toutes ces fleurs qui donnent à Hawaï ses airs de jardin enchanté : les premiers Hawaïens ont su planter l’éden à même la lave.

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    Cultures sur l’île de Kauai.

    La performance n’en est que plus fascinante, quand on songe à la violence des tempêtes qui agitent le Pacifique nord, et à la hauteur des vagues qu’ont dû affronter les frêles hokule’a, les pirogues à balancier que l’on peut admirer sur le site historique de Pu’uhonua. Seule terre émergée parmi d’immenses étendues d’eau profonde, Hawaï est au cœur du chaudron, et les vagues qui déferlent en hiver sur ses côtes battent tous les records, comme Jaws, la célèbre « mâchoire » pouvant dépasser les vingt-cinq mètres, qui bat les falaises de l’île de Maui et attire les grands surfeurs du monde entier.

    Sur ces pirogues à balancier, les Polynésiens ont traversé quatre mille kilomètres d'océan.
    Sur ces pirogues à balancier, les Polynésiens ont traversé quatre mille kilomètres d’océan.
    Surf sur le Northshore d'Oahu.
    Surf sur le Northshore d’Oahu.

    Le surf est l’invention hawaïenne qui a su conquérir le globe, et au bord de la plage de Waimea, sur la célèbre côte nord d’Oahu, lieu de pèlerinage incontournable pour les mordus de la discipline, un monument rend hommage à l’un de ses plus grands noms, Eddie Aikau. Ce maître-nageur sauveteur hawaïen a sauvé plus de cinq cent personnes des rouleaux de Waimea, et popularisé le surf de très grosses vagues – aujourd’hui encore, Quiksilver organise une compétition en son honneur dans la baie qui fut sienne, lorsque les vagues dépassent une hauteur de quinze mètres. Eddie Aikau est mort à trente et un ans, en 1978, dans une expédition visant à retracer les quatre mille kilomètres parcourus par les anciens navigateurs polynésiens, pour relier Hawaï et Tahiti. Le bateau s’abîma peu après son départ ; parti chercher de l’aide à la rame sur sa planche de surf, Aikau ne fut jamais retrouvé. Sa mort en mer, en quête des exploits de ses ancêtres, est symptomatique de cette soif d’origines qui fait battre le cœur de la renaissance hawaïenne depuis les années 1970, et lutte pour restaurer l’héritage de cette culture millénaire que la diminution continue du nombre d’Hawaïens de souche met en péril.

    Eddie Aikau (Wikipedia Commons).
    Eddie Aikau (Wikipedia Commons).

    Un génocide accidentel

    A l’arrivée de Cook, en 1778, quatre cent mille kanaka maoli – Hawaïens – peuplent l’archipel. En 1819, au moment où l’ancienne religion est abolie et le christianisme triomphe, ils ne sont déjà plus que deux cent mille. Car s’il n’y a jamais eu de politique d’extermination menée envers les Hawaïens, et qu’on a épargné aux îles ces raids sanglants et ces déportations massives d’indigènes qui ont rythmé la conquête de l’ouest américain, c’est par un phénomène bien plus sournois que les Hawaïens sont décimés, une sorte de « génocide accidentel », par les maladies venues d’ailleurs, sur ces terres jusqu’alors protégées par leur extrême insularité. La tuberculose et les maladies vénériennes font des ravages, puis l’immigration chinoise apporte la lèpre, à laquelle les Hawaïens sont les plus sensibles, et l’île de Molokai devient ce mouroir sous le soleil où l’on exile les condamnés.

    Reliefs découpés de la sublime côte Napali, sur Kauai. C’est ici que la « guerre des lépreux » a fait rage, lorsque les lépreux, menés par le guerrier Koolau, se sont cachés dans les vallées escarpées pour échapper à la déportation sur Molokai. Jack London en a tiré une nouvelle superbe.
    Reliefs découpés de la sublime côte Napali, sur Kauai. C’est ici que la « guerre des lépreux » a fait rage, lorsque les lépreux, menés par le guerrier Koolau, se sont cachés dans les vallées escarpées pour échapper à la déportation sur Molokai. Jack London en a tiré une nouvelle superbe.

    Comme un stigmate de cette relégation, ce sont sur les petites îles périphériques que l’on trouve aujourd’hui les derniers Hawaïens, sur Molokai, l’île aux falaises vertigineuses, sur Ni’ihau, couverte de bétail, île pâturage que n’habitent que cent ou deux-cent kanaka, ou encore sur Kahoʻolawe, la plus petite des huit îles hawaïennes principales, minuscule morceau de littoral âpre et désert, utilisée pendant des décennies comme site d’entraînement par la marine américaine, et rendue à l’état d’Hawai’i en 1994 – seuls les Hawaïens de souche ont le droit de s’y rendre, dans le cadre de pratiques religieuses et culturelles. Selon Elizabeth Kapu’uwailani, auteur du poignant documentaire Then there were none sur la disparition des Hawaïens, il n’en resterait plus que cinq mille aujourd’hui. Ces visages d’un brun lumineux, encadrés de cheveux noirs ondulés, aux traits si caractéristiques de ce peuple polynésien qui traversait les océans en pirogue et chérissait les volcans, disparaissent peu à peu.

    Then there were none, documentaire poignant sur la fin des Hawaïens.
    Then there were none, documentaire poignant sur la fin des Hawaïens.

    C’est sur la petite île de Ni’ihau qu’est né l’un des plus grands noms de la culture hawaïenne, Israël Kamakawiwoʻole, dit Iz, rendu célèbre par son interprétation d’Over the rainbow à l’ukulélé. En quelques albums, Iz s’est fait le porte-parole des Hawaïens qu’on a dépossédés de leur aina, la terre de leurs ancêtres, chantant la mémoire de son peuple et l’espoir de le voir accéder un jour à l’indépendance. Sa mort brutale à l’âge de trente-huit ans, en 1997, brise le cœur de tout l’archipel, et ce sont dix mille personnes qui suivront son cercueil lors de funérailles nationales. Tué par son obésité morbide – il pesait près de quatre-cent kilos au moment de son arrêt respiratoire –, tout comme ses parents, sa sœur et son frère Skippy, Iz fut victime du métabolisme des peuples polynésiens, accoutumé depuis des siècles à la grande frugalité, et qui ne tolère pas le régime alimentaire américain.

    Facing Future, l'album le plus célèbre d'Iz, que j'ai écouté en boucle durant mon dernier séjour hawaïen
    Facing Future, l’album le plus célèbre d’Iz, que j’ai écouté en boucle durant mon dernier séjour hawaïen.

    L’obésité, dernier avatar de ce génocide accidentel du monde occidental envers les premiers Hawaïens, explose parmi les derniers descendants. On peut ajouter à cela la malédiction de la drogue, qui décime les populations les plus fragiles de l’archipel. Si les choses se sont améliorées depuis le début des années 2000, où la méthamphétamine, dite crystal meth ou ice, causait de tels ravages que le procureur fédéral avait lancé un appel à l’aide au gouvernement, se disant « à genoux » pendant qu’Hawaï était « en train d’être tué par la drogue », la consommation de méthamphétamine dans l’archipel reste toujours largement supérieure à la moyenne nationale, et les visages fantomatiques des junkies de Hilo sont un témoignage poignant de l’addiction qui ronge les kanaka.

    La déesse des volcans

    Iz, l’enfant de Ni’ihau qui ne parlait pas l’anglais classique, seulement l’hawaïen et le pidgin (anglais créole façonné par les Hawaïens), était devenu la voix de ce peuple dont les droits ont été rongés peu à peu tout au long du dix-neuvième siècle, jusqu’en 1893, lorsque les Américains propriétaires de grandes plantations, businessmen et soldats de Pearl Harbour fomentent un coup d’état contre la dernière reine d’Hawaï, Lili’uokalani. Contrainte à un humiliant procès dans la salle même de son trône, enfermée durant neuf mois dans une  chambre de son palais, Io’lani, elle se voit forcée d’abdiquer et d’assister, impuissante, à l’annexion unilatérale d’Hawaï par les Etats-Unis en 1898, que jamais aucun traité international n’a ratifié. Les mouvements indépendantistes hawaïens continuent de dénoncer le coup d’état et l’annexion.

    La princesse Liliuokalani.
    La princesse Lili’uokalani.

    Le souverainisme vivace d’Hawaï surprend le visiteur dans des lieux inattendus, comme sur ce panneau surplombant les cascades de Wailua, sur l’île de Kauai, qui proclame « Ku’e Amerika ! », « rejette l’Amérique ! », et explique : « Ce slogan exprime notre colère envers le gouvernement américain qui occupe illégalement Hawaï depuis 1893. Nous n’avons jamais approuvé cette occupation et ne l’accepterons jamais. Nous demandons la pleine restauration de notre souveraineté et de nos droits. Profitez de votre séjour à Hawaï, et revenez quand notre indépendance sera restaurée ! Les Hawaïens ». Si le bien-fondé de leurs revendications est historiquement incontestable, l’hécatombe hawaïenne et la démographie en leur défaveur rendent l’espoir d’un l’accession à l’indépendance utopique. En 2000, des juristes appartenant au mouvement indépendantiste Hawaiian Kingdom ont porté l’affaire de la violation de souveraineté devant la Cour permanente d’arbitrage de La Haye – mais les Etats-Unis ayant refusé de comparaître, la cour s’est déclarée incapable de statufier sur l’annexion de 1898.

    Panneau indépendantiste.
    Panneau indépendantiste.

    Les Hawaïens accèdent malgré tout à une plus grande reconnaissance. Le mouvement Nation of Hawai’i, mené par un descendant du roi Kamehameha, a obtenu la rétrocession d’un certain nombre de terres au profit des premiers habitants. Peu à peu, ils reconquièrent la plus grande et la plus symbolique des îles hawaïennes, celle où vivaient les rois et d’où émanait la puissance politique, celle qui a donné son nom à l’archipel : Hawaï. Dite aussi « the Big Island », elle gagne chaque année sur l’océan grâce aux coulées de lave du volcan Kilauea, où elles se jettent dans des explosions d’écume brûlante.

    Waipio, la "vallée des rois", sur la grande île, haut lieu de l'histoire politique de l'archipel.
    Waipio, la « vallée des rois », sur la grande île, haut lieu de l’histoire politique de l’archipel.

    Cette île sacrée, foyer de la déesse des volcans, Pele, semble devenue le cœur de la renaissance hawaïenne. Pour un vrai Hawaïen, voir sa maison détruite par les éruptions, c’est être béni par la déesse, et sans doute faut-il être imprégné de cette foi pour accepter de vivre sur Hawaï, île incandescente où villes et routes peuvent être englouties par des flots de magma du jour au lendemain, créant des paysages lunaires à perte de vue, immenses étendues de roche noire qui met plusieurs dizaines d’années à refroidir jusqu’au cœur, où les laves incessantes du Kilauea grignotent toujours plus avant les terres habitables, et plonge toute une partie de l’île sous une cloche de vog, brouillard volcanique qui étouffe les personnes sensibles et colore de souffre les levers et couchers de soleil.

    La déesse Pélé - vue d'artiste exposée au Jagger Museum.
    La déesse Pele – vue d’artiste exposée au Jagger Museum.

    On sait qu’un jour, le monstrueux bouclier du plus grand des volcans, le Mauna Loa, sautera et submergera l’île sous le feu d’une éruption inouïe. Ce sont majoritairement des Hawaïens qui travaillent au Hawaii Volcanoes National Park, et initient les visiteurs à la superbe mythologie hawaïenne, histoire d’une lutte perpétuelle entre les ténèbres de la nuit primordiale, le soleil, l’océan et le feu du sol, au bord du cratère bouillonnant d’Halemaumau, dont la lumière et les fumées infernales sont visibles à des kilomètres dans l’obscurité.

    Le cratère d'Halemaumau luisant dans la nuit - ici un article sur les volcans d'Hawaï.
    Le cratère d’Halemaumau luisant dans la nuit – ici un article sur les volcans d’Hawaï.

    Une mémoire prodigieuse

    Ce sont les Hawaïens qui ont repris possession d’un des lieux les plus sacrés de l’archipel, le heiau (temple) de Pu’ukohola, où le plus grand roi hawaïen, Kamehameha, a tué et sacrifié son cousin invité à l’inauguration, afin de devenir le premier maître unique de toutes les îles. Symbole de la monarchie hawaïenne, le roi Kamehameha figure parmi les statues de l’United States Capitol de Washington depuis 1969, et on peut aussi l’admirer à Pu’ukohola, avec son casque surmonté d’une crête de plumes, sa cape rouge et or, et ses armes rituelles, massues pour tuer d’un coup violent derrière la tête, arceaux surmontés de dents de requins pour trancher la gorge, poings de combat avec les mêmes artefacts tranchants. Les murs épais des deux temples dressés sur la colline de Pu’ukohola sont interdits à tout haole – non natif de ces terres – et ne sont pénétrés par les Hawaïens que lors des cérémonies rituelles. Sur un autel en bois, on aperçoit des offrandes à Ku, le dieu de la guerre, mais ce ne sont plus que fleurs et fruits, et non des chairs humaines comme autrefois.

    Sacrifices de fleurs et de fruits (et non plus de viscères) à Pu'ukohola Heiau.
    Sacrifices de fleurs et de fruits (et non plus de viscères) à Pu’ukohola Heiau.

    Car telle est l’ambigüité du rapport des Hawaïens aux Occidentaux : l’ancienne religion hawaïenne, régie depuis le quatorzième siècle par le kapu ou tabou, organisait la vie selon des principes d’une extrême sévérité, et toute transgression – comme par exemple croiser l’ombre portée par le roi – était passible de mort. Tout porte à croire que les Hawaïens ont accueilli avec joie certains missionnaires pétris d’humanité, comme le père Damien, qui sacrifiaient leur vie pour moissonner les âmes, combattaient la lèpre et l’ignorance, luttaient contre le kapu, et propageaient l’écriture et la connaissance. C’est le fils de Kamehameha lui-même, Liholiho, qui a en 1819 aboli le kapu. Nombre d’Hawaïens ont reconnu en Jésus le sauveur qui les délivrerait de la brutalité de l’ordre ancien, comme James Kekela, né en 1824 sur Oahu, ordonné révérend en 1853 et parti en mission lutter contre le cannibalisme aux Marquises – les vieilles tombes du cimetière de la mission, dans le cœur d’Honolulu, rendent hommage à ces destinées rares.

    Pu'ukohola Heiau. La croix surmontée de deux boules blanches est le symbole ancestral du "kapu" ou tabou : l'interdit suprême. Autrefois, la transgression était passible de mort. Aujourd'hui, le kapu sert à signifier aux touristes qu'ils doivent rester à leur place.
    Pu’ukohola Heiau. La croix surmontée de deux boules blanches est le symbole ancestral du « kapu » ou tabou : l’interdit suprême. Autrefois, la transgression était passible de mort. Aujourd’hui, le kapu sert à signifier aux touristes qu’ils doivent rester à leur place.

    Aujourd’hui encore, nombre d’Hawaïens revendiquent profondément leur christianisme. Dans ces territoires à la marge, friches abandonnées sur les flancs du volcan, petits villages boueux aux airs de Far Ouest branlant, pullulent les espérances les plus débridées; parmi toutes les églises d’obédiences diverses qui s’affrontent à renfort de panneaux publicitaires, Latter Day Saints (mormons), témoins de Jéhovah, scientologues et autres adventistes, on trouve nombre de petites églises hawaïennes. Qui plus que les kanaka ont besoin d’entendre que les premiers seront les derniers, eux à qui les statistiques officielles du gouvernement américain font battre le record de l’archipel en termes de pauvreté et de taux d’emprisonnement ? Dans les églises hawaïennes, des femmes et des hommes aux longs cheveux noirs chantent dans la langue originelle du pays, cet idiome polynésien dont l’alphabet compte treize caractères, et où les voyelles semblent cascader à l’infini.

    Eglise des Saints des derniers jours (mormons) à Hawaï. Elle est présente dans un nombre incroyable de villages.
    Eglise des Saints des derniers jours (mormons) à Hawaï. Elle est présente dans un nombre incroyable de villages.

     

    Jolie église épiscopalienne.
    Jolie église épiscopalienne.

    Avant l’écriture, les anciens Hawaïens apprenaient par cœur des litanies remontant le fil du temps jusqu’à sa nuit, chants de navigation menant les bateaux des Samoa à Tahiti, puis de Tahiti à Hawaï, généalogies des hommes et des dieux, histoire des raz de marée, des éruptions et des massacres, secrets déposés d’oreille à oreille. Quand les missionnaires leur apprirent à lire, ils furent stupéfaits par leur mémoire prodigieuse : ces gens rompus à porter la geste des siècles sur leurs épaules surent connaître par cœur des pans entiers de la Bible en un rien de temps.

    Champ de pétroglyphes de Waikoloa, sur la grande île - les pétroglyphes sont un témoignage émouvant de la présence séculaire des Hawaïens sur l'île. Ces dessins, symboles et figures tracés dans la lave racontent un univers qui nous demeure à jamais inaccessible.
    Champ de pétroglyphes de Waikoloa, sur la grande île – les pétroglyphes sont un témoignage émouvant de la présence séculaire des Hawaïens sur l’île. Ces dessins, symboles et figures tracés dans la lave racontent un univers qui nous demeure à jamais inaccessible.

    Le dernier roi de l’archipel, David Kalakaua, roi chrétien, progressiste, et pétri de la nécessité d’une renaissance hawaïenne, a recueilli l’histoire et la mythologie de son peuple, et l’a rédigée en anglais pour la diffuser dans le monde. Il a raconté les mystères grandioses de la cosmogonie hawaïenne, tout en soulignant les étranges analogies avec la Bible – la lumière jaillie de Po, la nuit primordiale, révérée déesse du chaos, la trinité bâtisseuse, Kane, Ku et Loho, l’homme et la femme modelés de glaise, la révolte des anges et le Lucifer hawaïen, Kanaloa, l’épisode de l’arche et du déluge. Il fut le premier monarque à accomplir un tour du globe en bateau, afin de faire connaître et estimer la culture hawaïenne, et fut reçu par toutes les grandes puissances de la fin du dix-neuvième siècle. Dans le centre historique d’Honolulu, on peut aujourd’hui visiter Io’lani, le somptueux palais qu’il a fait édifier pour faire accéder son royaume océanique au rang des pays qu’il convient de respecter – peine perdue. Deux ans après sa mort, en 1893, c’est là-même que sa sœur Lili’uokalani fut séquestrée et contrainte à l’abdication, et Io’lani est devenu le mausolée mélancolique de la souveraineté hawaïenne.

    David Kalakaua, le dernier roi hawaïen.
    David Kalakaua, le dernier roi hawaïen.

    Signe funeste du déclin du peuple natif de l’archipel, plus aucun Hawaïen de souche ne participe depuis 2010 aux championnats du monde de surf, là où nombre de kanaka maoli s’étaient illustrés depuis des décennies dans ce sport inventé par leurs ancêtres et profondément imprégné de leur culture, de ce sentiment de communion avec l’océan au bord duquel ils ont grandi. David Kalakaua écrivait à propos de son peuple, les kama’aina, enfants de la terre : « Ils sombrent peu à peu sous le poids des contraintes et des fardeaux qui les accablent, et à terme, ils succomberont à ces conditions politiques et économiques étrangères à leur nature et toxiques à leur sang. Année après année, les empreintes de leurs pas s’effacent sur le sable de leurs littoraux abrités par les récifs coralliens, et sous l’ombre des palmiers, le son de leurs chants naïfs s’assourdit, jusqu’au jour où leurs voix se tairont pour toujours.» Les derniers Hawaïens se battent pour faire mentir la sinistre prophétie, et célébrer plutôt cet autre mot de Kalakaua, devenu devise de l’état d’Hawaï : Ua mau ke ea o ka ‘aina i ka pono, « la vie de notre terre se perpétue dans la justice ».

    Soleil couchant à Kauai.
    Soleil couchant à Kauai.
  • Saumur, roses et fantômes sur les bords de la Loire

    Chaque fois que je viens dans la vallée de la Loire, je me sens transportée vers des temps très anciens et très doux. Les roseraies redisent le nom de Ronsard, et la « douceur angevine », la lumière de perle et les miroitements du fleuve, font venir Du Bellay aux lèvres.

    Saumur se reflétant dans les eaux de la Loire.
    Saumur se reflétant dans les eaux de la Loire.

    C’est un paysage littéraire, une forêt de citations – je pense à Eugénie Grandet se morfondant parmi les peupliers le long du fleuve, j’imagine Madame de Mortsauf, la belle et pieuse héroïne du Lys dans la vallée, attendant au sommet de chacune de ces tours construites sous le règne de François Ier, toutes de tuffeau clair et d’ardoise bleutée. Quant au château de Saumur, il évoque à tous les très riches heures du duc de Berry, le chapelet d’images pieuses, vécues au rythme des cloches et des saisons, des temps où on rêvait d’enclore l’univers entier dans son jardin.

    Le château de Saumur, tel que représenté par les Très riches heures du duc de Berry, au XVe siècle. Source : Wikipedia Commons.
    Le château de Saumur, tel que représenté par les Très riches heures du duc de Berry, au XVe siècle. Source : Wikipedia Commons.

    Le val de Loire respire une mélancolie très douce et très tendre ; cela tient peut-être au climat, effectivement bien moins tranché qu’à Paris, à ces brouillards légers comme des voiles jouant avec le soleil, à ces crachins caressants qui flattent toutes sortes de fleurs. Je pense à la Fantaisie de Nerval, à cet « air très vieux » que convoque la rêverie sur les temps enfuis, et à la dame « à sa haute fenêtre, en ses habits anciens, que dans une autre existence peut-être, j’ai déjà vue… et dont je me souviens ». La dame est ici une belle courtisée par Ronsard, ou une héroïne romantique au cœur mordu par des passions tumultueuses. Peut-être que son château a été restauré par Viollet-le-Duc, au dix-neuvième, habillé de gargouilles, de dragons et de fantasmagories minérales, peut-être qu’il ressemble désormais à une estampe de Gustave Doré.

    Jardins du château de Brézé
    Jardins du château de Brézé

    Cette ribambelle de châteaux le long du fleuve – soixante-douze châteaux Renaissance, de Nantes à Orléans–, corsetés de hautes tourelles, reflétés par la Loire grise, dans une lumière changeante, est belle comme un roman.

    Vue sur Saumur depuis le château
    Vue sur Saumur depuis le château

    Je descends du train à Angers, et la route touristique des bords de Loire, entre Angers et Saumur, est un ravissement : le tracé suit la levée érigée au-dessus du lit du fleuve, large et sablonneux, et je ne trouve jamais la lumière aussi belle que quand l’eau vivante la multiplie. En contrebas de la route, tout contre la levée, se serrent des maisons très anciennes, aux toits d’ardoise, aux pignons élégants, aux fenêtres à meneaux ; le long des berges, le lit second du fleuve est couvert d’herbe épaisse et d’arbres au moins centenaires. Sur les collines, on devine de temps à autre les tours d’un château qui surplombe la vallée : c’est un paysage de contes de fées.

    Les vignes qui entourent le château de Brézé
    Les vignes qui entourent le château de Brézé

    Cette pierre blanche dont on fait les châteaux, c’est le tuffeau, abondant dans la région ; on creuse les falaises de roche tendre pour en extraire le précieux matériau, et crée ainsi des cavités qui deviennent, depuis le Moyen-Âge, des habitations troglodytes. Nous déjeunons aux Caves de Marson, restaurant troglodyte qui m’évoque des images du Seigneur des Anneaux, de maison de hobbit nichée dans une colline recouverte d’herbe et surmontée d’une cheminée qui fume, tout ceci est pittoresque à mourir. Je découvre le Layon, le vin blanc sucré et liquoreux du val de Loire, et la fouée, le petit pain chaud qu’on garnit.

    Restaurant troglodyte des Caves de Marson
    Restaurant troglodyte des Caves de Marson
    L'ambiance feutrée des Caves de Marson
    L’ambiance feutrée des Caves de Marson

    Au château de Brézé, le monde troglodyte prend une nouvelle dimension. Brézé est un « château sous un château » : en dessous de l’élégante construction Renaissance, se cache une véritable forteresse souterraine, un dédale de puits et de couloirs profonds, qu’on arpente dans une pénombre angoissante avec l’impression de descendre au fonds de la terre. Les douves sont profondes, plus de dix-huit mètres de profondeur, hérissées de pont-levis, de tours et de chemins de ronde, et au fond de celles-ci s’ouvrent des bouches vers le monde d’en dessous. C’est le monde de la paranoïa et de la guerre sans relâche : ce complexe militaire loin des rayons du soleil est si étendu, si profond et complexe, et déploie tant de stratagèmes pour se prémunir contre des dangers si multiples et terribles, qu’on en vient à se demander s’ils redoutaient d’être attaqués par des hommes, ou par des dragons. Le contraste est saisissant : sous les galeries claires du château Renaissance, les roses et les vignes, se déploie un monde obscur et fantasmatique, en guerre permanente, et qui craint que chaque nuit soit la dernière.

    Douves du château de Brézé
    Douves du château de Brézé
    Dépendance du château de Brézé.
    Dépendance du château de Brézé.

     Il y a quelques années, j’étais déjà venue dans le val de Loire, plus en amont sur le lit du fleuve, et j’avais pu découvrir les deux châteaux les plus célèbres de la Renaissance française, Chambord et Chenonceau. Eux ne sont que lumières et élévations – Chambord est solaire et mégalomane, le triomphe de François Ier et de la nouvelle ère faite architecture.

    Le château de Chambord.
    Le château de Chambord.

    J’avais été fascinée par la puissance ésotérique qui s’en dégageait, avec son escalier à double révolution, comme une équation jetée en trois dimensions, ses tours asymétriques à profusion, ses statues et ses emblèmes fantasmatiques.

    Tours asymétriques du château de Chambord.
    Tours asymétriques du château de Chambord.

    La salamandre y était omniprésente, et j’avais lu que cet animal à qui on prêtait la vertu de survivre aux flammes était le totem de François Ier. « Nutrisco et extinguo » : je nourris et j’éteins le feu, telle était sa devise, parant l’animal et le roi de pouvoirs cosmiques qui siéent bien au vertige de grandeur du jeune seizième siècle.

    Salamandres aux murs et plafonds de Chambord.
    Salamandres aux murs et plafonds de Chambord.

    Mais Chenonceau m’avait plus séduite encore, alors que je l’avais vu couvert d’échafaudages, envahi par des groupes bruyants et par mauvais temps. Une atmosphère presque druidique régnait dans le « château des dames », refuge des reines contre les mauvais vents de la cour, suspendu par ses arches blanches au-dessus des lacs et des canaux.

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    Jardins de Chenonceau.
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    Le château de Chenonceau semble enjamber les eaux brunes.

    Les hautes tours couvertes de vigne vierge étaient hantées par des nuées d’oiseaux noirs tournoyants, comme si l’esprit ambivalent de Catherine de Médicis guettait derrière les hautes croisées, et soulevait dans les airs cette ronde sans fin de plumes et de cris.

    Chenonceau et ses oiseaux obstinés.
    Chenonceau et ses oiseaux obstinés.

    La chambre toute noire de Louise de Lorraine m’avait captivée, chambre de deuil, bardée d’épines et de douleurs. J’aurais voulu revenir à la brume, seule ou avec un cercle choisi, et écouter les murmures.

    Détail doloriste de la chambre de Louise de Lorraine.
    Détail doloriste de la chambre de Louise de Lorraine.

    Si je suis venue cette fois passer vingt-quatre heures dans le val de Loire, c’est qu’un recueil de textes équestres de Rudolf G. Binding que j’ai traduits et commentés, « Traité d’équitation pour ma bien-aimée », a reçu le prix Pégase du Cadre Noir de Saumur  – la plus haute école d’équitation française, ce qui réjouit le cœur de la cavalière que je suis.

    Remise du prix Pégase, au Cadre Noir de Saumur. Elle fut suivie d'un spectacle enchanteur, mais que je n'ai malheureusement pas pu photographier.
    Remise du prix Pégase, au Cadre Noir de Saumur. Elle fut suivie d’un spectacle enchanteur, mais que je n’ai malheureusement pas pu photographier.

    Le Cadre Noir, avec ses écuyers de noir vêtus, ses sauteurs, ses cabrioles, ses rituels, perpétue la fine fleur de l’art équestre français depuis des siècles ; le soir, dans le grand manège illuminé par des candélabres, se poursuit un élégant carrousel entamé au temps de Pluvinel. C’est un bal des fantômes qui reprennent vie – dans le val de Loire, le passé est vivant, tangible, et c’est ce qui me touche infiniment, cette coexistence des mondes et des époques que les brumes réunissent. Cette vallée qu’on appelait « vallée des rois » est aussi celle des esprits, princesses amoureuses, poètes exaltés et chevaux attentifs. Au fond de la Loire bat un cœur très ancien.

    Bords de Loire, entre Angers et Saumur
    Bords de Loire, entre Angers et Saumur

    Pour en savoir plus sur la vallée des rois et ses châteaux : http://www.leschateauxdelaloire.org/

    La ravissante mairie du village de Rosiers-sur-Loire
    La ravissante mairie du village de Rosiers-sur-Loire

     

    Chenonceau, verdure, ailes et secrets.
    Chenonceau, verdure, ailes et secrets.
  • Sous les glycines, le dix-huitième : un jour à Grasse

    Pendant longtemps, j’ai eu des scrupules à raconter ma Provence, comme si chaque fois que je parlais d’elle, je parlais de moi.

    Ma Provence. J’y suis née par hasard, car mes parents ne venaient pas d’ici et s’y sont installés par un heureux concours de circonstances. Je n’ai hélas pas appris l’occitan, et je n’ai pas l’accent du midi, je cache mes racines sous le tapis d’un français lisse et normé. Mais au fil des années, je l’ai ressenti avec toujours plus d’acuité : je suis provençale, profondément méridionale, viscéralement attachée à cet horizon qu’ouvre le Rhône qui a coulé sous mes fenêtres depuis l’enfance, à ce chemin de lumière vers la Méditerranée, à mes falaises de garrigue rugueuse, thym, romarin, lavandin, buis, chênes verts, et à leurs sœurs innombrables, marelle de calcaire éclatant jusqu’aux éblouissements plus purs encore de la mer, je suis chez moi dans le Sud, et nulle part ailleurs, fille des étés écrasants, du mistral qui rend fou, de ce sol aride et ingrat, de ces pierres moites, de ce monde si ancien et si beau, des tessons d’amphore au fond des profondeurs limoneuses du Rhône.

    Je suis née ici, tout au sud de la Drôme provençale, là où le Rhône file entre les falaises blanches du défilé.
    Je suis née ici, tout au sud de la Drôme provençale, là où le Rhône file entre les falaises blanches du défilé.

    Y être née ne suffit pas ; depuis quelques années, j’apprends ma Provence. Je lis les éditions bilingues de Frédéric Mistral, de Folco de Baroncelli, du marquis de Sade, qui s’était piqué d’apprendre le provençal auprès de la fille de son notaire, une villageoise infiniment érudite, Milli de Rousset. Je fais mon pèlerinage à Notre Dame de Beauregard, à la Sainte Victoire, dans les gorges du Verdon, en Avignon et en Arles, dans les calanques de Cassis, sur l’île de Porquerolles, aux Saintes, évidemment. J’ai vécu une illumination violente lors du pèlerinage des provençaux, un jour de mai dans l’église des Saintes, un foudroiement non pas religieux, mais patriotique – oui, moi l’extraterrestre, moi l’éternelle étrangère, je suis capable, pour quelques heures, pour plus longtemps peut-être, de me fondre dans la foule et d’en être : du peuple de Provence.
    Ma Provence ne s’arrête pas à ses confins historiques, je lui rends ses prolongements naturels, je renoue les Alpes Maritimes au Verdon, les azurs de Ramatuelle à ceux de Cassis. Et par un dimanche de printemps, je réalise un vieux rêve : me rendre à Grasse.

    Glycines à Grasse.
    Glycines à Grasse.

    Il y a quelque chose dont je sais gré à ma terre natale : sa beauté imperméable aux intempéries. J’aime infiniment l’Allemagne, mais qu’elle est triste sous la pluie, si morose et étouffante, comme si l’hiver ne devait jamais finir ! Le Sud reste beau même par mauvais temps. Quand on dévale la Provençale vers le Sud, toutes les montagnes – la Sainte Victoire coiffée de brumes, dont émerge seulement la croix du midi, la Sainte Baume et sa pécheresse repentie, la roche de Roquebrune – , toutes les baies entrevues au détour d’un virage font rêver. J’aperçois la colline de Grasse, ce village perché au-dessus des vallées fleuries, et même sans l’azur, sans le soleil, sans la lumière incomparable du Sud, sa beauté me renverse. Grasse, ou l’incarnation de mon fantasme dix-huitième, de ce monde poudré de miroirs et de ravages qu’on maquille d’un sourire qui m’a happée à l’âge de treize ans, lorsque j’ai lu pour la première fois les Liaisons dangereuses. 

    Flacons anciens au musée Fragonard.
    Flacons anciens au musée du parfum. Toutes les passions humaines distillées dans une fiole de cristal ouvragé.

    Je me souviens du Parfum de Süskind, du livre et du film – Grasse, terre promise des parfumeurs, ville fleur, ville odeur, frémissante. Les arches croulent sous les glycines en fleur, et les roses anciennes s’y mêlent parfois dans le fouillis des treilles, toute la ville a l’air d’un jardin. Je rêve de revenir en été, lorsque les jardins du musée de la parfumerie seront ouverts, et que toutes les plantes que nous mettons en flacon s’y épanouiront – mais il n’y aura plus le cri des glycines, cette mélancolie presque obscène qui nous chavire à tous les coins de rue.

    Hommage à Fragonard, l'enfant terrible et chéri de Grasse.
    Hommage à Fragonard, l’enfant terrible et chéri de Grasse.

    Glycines autour du monument au morts, sur le parvis de la cathédrale, glycines à côté de la statue de Jean Honoré Fragonard, le peintre, le magicien qui a su mettre sous verre ce siècle de poignards et de roses. Au petit musée qui lui est consacré, l’Enfant délivrant un oiseau me ravit – délicieuse allégorie de la chasteté hésitante, oiseau sorti de sa cage, et tenu par la jeune fille par un fin ruban qui menace de glisser entre ses doigts. Portraits, scènes de genre, amitiés féminines, paysages de Grasse, esquisses préparatoires et dessins dans des petites pièces aux allures de boudoir. Quelques œuvres de Jean-Baptiste Mallet et de Marguerite Gérard, aussi, cette constellation me ravit – le musée a quelque chose d’un salon de bon goût. Je comprends pourquoi la parfumerie Fragonard a emprunté au plus illustre enfant du pays son patronyme : il y a quelque chose dans ce nom qui contient toute l’élégance à la française, polissonnerie et raffinement, rêverie et rire aigu, un idéal du grand siècle finissant en feu d’artifice.

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    Jeune fille délivrant un oiseau de sa cage, Honoré Fragonard. Oeuvre exposée au musée Fragonard. Source de  l’image : http://art.mygalerie.com.

    Au musée de la parfumerie Fragonard sont conservés nombre de témoignages sublimes de ces synesthésies décadentes, alliant le délire de l’odeur et l’exubérance visuelle : brûle-parfum de serpents d’or entrelacés, colliers cache-parfums, flacons ouvragés, couverts de fleurs vénéneuses, de cœurs enflammés, or et porcelaine, cristal et pierres précieuses, tout plaide en la faveur de l’infinie supériorité de l’art de la nature sur la nature. Les immenses chaudrons et alambics de cuivre, tous les ustensiles qui permettent l’enfleurage, la distillation, l’extraction, le passage de la « concrète » à « l’absolue » ont des airs d’antre de sorcières. Le parfumeur évoque l’alchimiste, le magicien – mettre l’amour, la vie et la mémoire, le désir et l’extase en bouteille, tel est son pouvoir. Je visite les usines Fragonard et j’ai furieusement envie de relire le Parfum.

    Alambics au musée du parfum.
    Alambics au musée du parfum.
    Brûle-parfum aux courbes reptiliennes.
    Brûle-parfum aux courbes reptiliennes.

    Un autre musée me touche plus encore : celui du costume et du bijou provençal, juste à l’angle de la rue, une vieille maison de bois délavé où un clair-obscur mélancolique fait revivre la beauté des siècles enfuis en terre de Provence.

    Musée provençal du costume et du bijou.
    Musée provençal du costume et du bijou.

    Dans la pénombre lambrissée s’expose la collection de madame Costa, silhouettes vêtues des plus beaux atours de l’Arlésienne, comme les convives d’un bal fantôme, crinolines, rubans, fichus noirs, art romantique et art de la Tournure, dentelles et taffetas, jupons innombrables, élégance hiératique de la Provençale des temps anciens, et ces bijoux, surtout, ces croix ! Croix de Provence, croix de Malte, croix de dévote, croix Jeannette, croix Maintenon, et ma préférée, la croix papillon, alourdissant les coups graciles de leur opulente beauté. J’ai toujours admiré les Arlésiennes, dans les rues des Saintes, lors du pèlerinage – envie soudain de posséder ce costume, et de le faire mien, d’en être digne, en vraie Provençale.

    Une des croix du musée provençal. Source de l'image : http://fragonard.com
    Une des croix du musée provençal. Source de l’image : http://fragonard.com

    Au musée de la parfumerie, j’achète la Bible inépuisable, le Livre du parfumeur, toute l’histoire des fragrances depuis l’Antiquité jusqu’à son efflorescence au dix-huitième, jusqu’à nos jours, toutes les essences, les formules, légendes, chimie et magie ; j’achète aussi les mémoires de Jean-Claude Ellena, le parfumeur d’Hermès, créateur de Terre, de Voyage, de Jardin d’été après la mousson, et habitant bienheureux de Grasse.
    Enfin, bonheur suprême, moment d’initiation : deux heures de création de parfum au studio des fragrances de la parfumerie Galimard. Tout me porte vers la famille des chyprés fruités. Les notes de fond seront la praline, le santal boisé, la vanille et l’iris, les notes de cœur la jacinthe, avant tout, en quantité prépondérante, car elle est ma fleur fétiche, précieuse cathédrale odorante de printemps, la fleur de grenadier, l’ylang-ylang et le tiaré, et les notes de tête s’efforceront d’évoquer déjà la jacinthe qui va s’imposer au cœur, lotus, freesia, magnolia, litchi, géranium. Je rejette les roses que j’aime pourtant, car rien ne doit écraser la jacinthe, ce sera un parfum de fleurs blanches, parmi lesquelles l’épée bleue et mauve trônera en reine. Je voudrais recommencer mille fois.

    Dans l'atelier du sorcier.
    Dans l’atelier du sorcier.

    Je suis en transe, persuadée d’avoir raté ma vocation. Voici les études qui auraient dû être miennes, percer à jour les secrets des odeurs, du désir et du souvenir, étudier froidement et avec la magie dissolvante de l’intellect la chimie du sens le plus instinctif, le plus primordial. Celui qui nous bouleverse et nous fait venir les larmes. Celui qui nous fait désirer furieusement, celui qui a le don de faire revivre les morts, de mettre en flacon les secrets de l’âme humaine, créer des lieux et faire renaître le temps dans une odeur, devenir Faust ! Mon parfum s’appellera Reste donc encore – je pense bien sûr au « Verweile doch, du bist so schön… » du héros de Goethe. Il n’est bien sûr pas à la hauteur de la promesse, je le voulais précipité d’éternité, mélancolie obsédante, temple de l’amour dont on se souvient, de la tristesse de l’aube après la nuit – quand l’attente a été comblée, que le futur ardent du désir s’est mué en en adieu et en regret. Je crois le parfum sablier que l’on retourne, illusion du temps suspendu. Je voudrais recommencer. Je voudrais rester à Grasse, devenir magicienne, et faire que les glycines pleurent toujours et ne se fanent jamais – que l’amour ne blêmisse pas et que la mort nous oublie.

    Devant le Musée international de la parfumerie, cette statue reproduit un dessin du XVIIIe: le parfumeur, homme flacon, chargé d'essences et de senteurs.
    Devant le Musée international de la parfumerie, cette statue reproduit un dessin du XVIIIe: le parfumeur, homme flacon, chargé d’essences et de senteurs.
    Roses et glycines, délices mélancoliques.
    Roses et glycines, délices mélancoliques.