Depuis toujours, le golfe de Saint Tropez entretient une longue histoire d’amour avec la mer. Les légendes de marins et les envies d’ailleurs se reflètent sur cette côte d’une beauté rare. Et c’est à Ramatuelle, joli village voisin de Saint Tropez, que se cache le trésor le mieux préservé : la réserve naturelle du Cap Taillat. Autour de cette pointe rocheuse aux allures de forteresse minérales, les fonds marins revêtent des teintes fabuleuses, de petites criques sauvages invitent à se retirer loin du monde, et l’une des plus belles plages de la Côte d’Azur ouvre ses bras blancs. Découverte du golfe de Saint Tropez au fil de l’eau, à la citadelle, sur le port et en kayak à travers les flots transparents.



Saint Tropez, côté mer : le musée de la citadelle
Si je vous dis Saint-Tropez, sans doute pensez-vous à la jet set, aux yachts rutilants amarrés dans le port plein de belles filles, et aux beach partys sur la plage de Pampelonne. Mais le golfe de Saint-Tropez ne se réduit pas au tapage : un vieux cœur de marin bat sous les paillettes, baigné de légendes séculaires et d’écumes lointaines. Au bout du port, la musique et les lumières de la fête ne portent plus, et on retrouve le Saint Tropez d’autrefois, ses barques colorées amarrées dans les eaux calmes, ses pêcheurs attendant le soir.

La légende de Saint Tropez naît d’un miraculeux abordage : le corps décapité du chevalier Torpes, supplicié par Néron en raison de sa foi chrétienne, aurait voyagé en barque jusqu’à ce rivage. L’histoire du golfe continuera au fil des siècles d’être celle des amarrages successifs, des saints chrétiens morts aux stars éblouies.

Saint Tropez abritait une école hydrographique, qui a formé des générations de marins, et dont le musée de la citadelle retrace l’histoire. Dans ces murs qui surplombent le village, on lit les destins inouïs des grands explorateurs tropéziens, comme Pierre André de Suffren, parti aux Indes, Hippolyte Bouchard en Amérique du Sud ou Jean-François Alland au Pendjab.

De ces escales exotiques, ils rapportent des animaux rares, comme ce lémurien qui vivait librement dans les jardins de la citadelle, ou encore Gribouille, l’animal capturé par un marin qui croyait offrir à son capitaine un fourmilier, censé débarrasser son potager des nuisibles, mais qui était en réalité un coati, animal omnivore qui se régalait des fruits du potager, mais qui s’est laissé apprivoiser comme un chien et est devenu l’animal de compagnie du capitaine et de sa famille.
C’est ainsi que Saint Tropez commence à devenir un petit morceau d’ailleurs au sud de la Provence, une enclave magique en France.

On découvre au musée de la citadelle nombre de curiosités maritimes qui invitent au rêve, comme une noix de coco sculptée aux traits terrifiants, ornée d’une couronne de Neptune, selon une vieille tradition : les marins qui franchissaient pour la première fois l’équateur et arrivaient dans l’autre hémisphère étaient « baptisés » et coiffés de cet ornement. Ou encore, cette « rose des ouragans », instrument complexe qui indiquerait grâce à la combinaison de plusieurs facteurs – vent, pression, hygrométrie – où se forment les tempêtes. On y découvre les calculs des sextans qui tracent des triangles magiques entre les étoiles et les profondeurs, et les conditions de vie terribles de ces fous lancés à l’assaut des bords du monde sur des coquilles de noix.

Peintres et antiquaires amoureux
La mer, toujours. Elle s’invite jusqu’au cœur du village, grâce à ceux qui l’aiment. Sur la place de l’Ormeau, au milieu des ruelles, un voilier glisse sous les bougainvilliers. C’est la boutique la Vieille Mer, où un baroudeur buriné par les sept mers déploie sa cave aux trésors, antiquités maritimes, histoires de tempêtes et de goélands.

La mer longe le blanc cimetière marin de Saint-Tropez, qui perpétue le souvenir de ceux qui se sont battus ici et ailleurs.


Le sentier des morts mène jusqu’à la plage des Graniers, petite crique aux airs du bout du monde, puis, pour les plus courageux, jusqu’à la grande plage de Pampelonne, à cheval entre Saint Tropez et Ramatuelle. C’est là que tout a commencé, en 1955. Roger Vadim crée le mythe Saint Tropez quand il filme Brigitte Bardot sur cette plage immense et claire. Tous crèvent l’écran, la blonde boudeuse à demi nue sur un tronc d’arbre, la mer cristalline, le rivage encore sauvage. Les stars du monde entier afflueront désormais.

Mais en vérité, Saint Tropez était déjà un repère d’artistes et d’intellectuels depuis plus de cinquante ans – c’est le peintre Paul Signac qui a donné le signal, à la toute fin du XIXe, lorsqu’avec son yacht Olympia, il aborde dans les criques qui bordent le petit port, et tombe sous le charme de ce morceau de lumière bleue. C’est en style pointilliste qu’il peint les quais, les lavandes, les pins, autant de tableaux qu’on retrouve au musée de l’Annonciade. Le pointillisme sied à ces vues maritimes et champêtres soudain estompées, plongées dans ce halo brumeux que suggère l’interruption du trait : elles revêtent ce caractère onirique qui a dû tant toucher l’artiste. Face à la sensation d’avoir retrouvé l’Eden, le pointillisme est finalement une réponse adéquate.

Retrouver l’idylle : le cap Taillat en kayak
J’ai eu envie de retrouver l’émerveillement de Paul Signac qui découvre cette côte illuminée de lumière. On peut découvrir le golfe de Saint Tropez en bateau, et avoir le plaisir d’entrer dans le port depuis la mer, de voir le village se révéler au fil des vagues. C’est une expérience que j’ai adorée.

Mais mon plus beau souvenir du golfe de Saint Tropez, c’est en kayak que je l’ai vécu. Sur la plage de l’Escalet, à Ramatuelle, louer un kayak ou un paddle vous ouvre le chemin du Cap Taillat, réserve naturelle d’une beauté exceptionnelle. La balade nautique de l’Escalet à la plage de la Bastide blanche, en faisant le tour du cap, est un enchantement.


Les fonds marins revêtent des couleurs incroyables. Un camaïeu de bleus et de verts, de liserés blancs ouatés et de buissons sous-marins plus sombres, se révèle en transparence.

Longeant des collines couvertes de végétation et de quelques maisons blanches à l’allure infiniment luxueuses, on découvre des criques solitaires, où la blancheur du sable et les rochers ronds qui émergent des eaux évoquent des îles lointaines. Je pense aux Seychelles, aux Caraïbes, à d’autres noms plus exotiques encore. On me raconte que les maisons sur cette colline sont les plus chères de toutes – que les plus grandes stars viennent s’y réfugier, payant des fortunes le prix de la solitude.




Plus loin. Le cap Taillat s’enfonce dans la mer, et nous en faisons le tour, le long d’un paysage de falaises et de pins funambules au-dessus des eaux si claires. A la pointe, le kayak se glisse entre deux rochers, et je me sens dans un film d’aventures.


Mais le plus beau reste encore à venir. Nous franchissons le cap et découvrons une grande plage de sable blanc en demi-lune, une plage hollywoodienne, parfaite : la Bastide blanche. Deux ou trois maisons assoupies dans les dunes se partagent le privilège inouï de la solitude au paradis. Toute personne qui arrive ici et découvre la clarté du sable, des eaux, du ciel, le sentiment d’idylle volée au monde, rêve d’en être le propriétaire.



Nous repartons. Plutôt que de refaire le tour du cap, nous choisissons de soulever le kayak sur les trente mètres de petite plage qui constituent l’isthme. C’est un banc de sable gardé par des rochers délicieusement pittoresques. Ramatuelle semble décliner toutes les formes de perfection balnéaire. Je voudrais prolonger ce moment pour toujours, et il me semble soudain avoir goûté au luxe ultime – la lumière pure, l’eau translucide, la solitude au cœur d’une des côtes les plus populaires du monde. La Côte d’Azur n’a jamais aussi bien mérité son nom.




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