Dubaï est la ville de tous les superlatifs. Sa démesure défie le climat, la gravité et l’imagination humaine : tout ce dont vous avez rêvé se trouve à Dubaï, mais aussi tout ce que vous n’aviez jamais pensé un jour désirer. Dubaï est mégalomane et sans limite – visite entre sable et vertige.

Cet article est le dernier d’une série consacrée aux Emirats Arabes Unis. Retrouvez ici l’article sur Abu Dhabi et ici celui sur l’oasis d’Al Ain.
Arriver à Dubaï, c’est tomber dans le ciel. Au-dessus des sables s’élève la silhouette vertigineuse de la Burj Khalifa, haute de 828 mètres, dont la démesure semble miniaturiser tout le reste de la skyline. Par temps brumeux, quand les brouillards du désert nappent Dubaï d’une couche opaque et vaporeuse, elle est la seule à émerger des nuages, et à signifier l’infinie ambition émirienne. C’est une nouvelle tour de Babel, construite par des centaines de travailleurs immigrés dont les langues se mélangent, et lancée à l’assaut des cieux.


Si Abu Dhabi, en sa qualité de capitale des Emirats Arabes Unis, se veut garante de la culture traditionnelle et d’un certain sens de la mesure infusé par son fondateur, le bien-aimé Sheikh Zayed, Dubaï ne connaît aucune limite. Ici tout est possible. Vous pouvez surfer des vagues artificielles et skier en plein désert, dormir dans un hôtel 7 étoiles pour 7000 euros la nuit, sauter en montgolfière sur des îles façonnées par la main de l’homme, et acheter tout ce qui dans l’univers peut se monétiser.

La caste minuscule et infiniment puissante qui tient Dubaï a les pouvoirs d’un démiurge, sculptant océans et montagnes au milieu du désert. Ici vivent les nouveaux Dieux. Comme à Asgard, comme sur l’Olympe, ils vivent ici dans un palais suspendu au-dessus des nuages construit d’une main de géant et sourd aux tumultes des mortels qui grouillent à ses pieds. Le fluide magique qui parcourt leurs villes électriques, qui fait jaillir les merveilles le long des artères rugissantes, c’est l’or qui dort dans les profondeurs. Comme les Dieux des mythologies autrefois, ils ont triomphé des rages martiales de leurs frères ennemis, renvoyé Titans et monstres à l’abîme et préfèrent la paix aux croisades. Jusqu’à peu, ils brandissaient leur pacifisme en étendard, et soulignaient qu’ils ne mènent aucune guerre nulle part, et que les hélicoptères militaires qui traversent parfois les villes se contentaient de s’entraîner dans leurs déserts. L’irruption de Daech a tout changé : les Emirats eux-mêmes sont allés s’engager dans le maelström. Cette guerre contre l’hydre jihadiste a des airs d’apocalypse.

Mais l’écume des tempêtes géologiques ne touche pas encore ces rivages dorés. Dubaï est un monde parallèle où tout n’est que luxe, calme et volupté. Au Dubai Mall, le plus grand centre commercial du monde, des dizaines de plongeurs en polystyrène bodybuildé font le saut d’Icare dans une cascade artificielle, et disent l’ivresse d’une vie illimitée. Les aquariums sont hauts comme les remparts d’un château fort, et on peut faire du ski et du patin à glace au milieu des chalets et des sapins sous une voûte d’acier. Dans la marina de Dubaï, l’éclat immaculé des yachts infiniment luxueux reflète le soleil descendant, et promet aux ultra riches une vie où on ne touche jamais terre, où les avions, bateaux et les tours vertigineuses vous libèrent de la malédiction du sol.

Tout le quartier de Palm Jumeirah semble illustrer la victoire de la volonté humaine sur les éléments. Les images satellites révèlent la forme du gigantesque palmier que forme un réseau d’îles artificielles, gagnées sur la mer. Sur les branches du palmier magique s’étalent des plages douces et claires, bordées de mosquées et de villas aux jardins fleuris.

Les hôtels les plus emblématiques de Dubaï se tiennent sur ce continent jailli des eaux, comme la Burj-Al-Arab, dont la silhouette de voilier rappelle les traditions nautiques émiriennes, et dont les chambres comptent parmi les plus chères et les plus opulentes de la planète. A ses pieds s’étendent de belles plages de sable blanc, dessinées pour rappeler les paradis exotiques dont rêve la planète entière.

L’Atlantis trône en roi du palmier artificiel. Ma passion aquatique me pousse à préférer cet hôtel colossal et fantasmatique à tous les autres : pousser les portes dorées de l’Atlantis, serties de conques et d’hippocampes, c’est descendre vingt mille lieues sous les mers. Je me souviens de la Petite sirène de Disney, du palais sous-marin du roi triton et de ses filles, et je replonge dans mes rêves de gamine. Un lustre de verre coloré semble dresser une colonne de lumière entre les mondes, des aquariums géants au décor de naufrage et d’Atlantide portent l’imagination vers des rivages lointains, et chaque détail évoque les trésors d’Arielle. La vie des Dieux est si douce.




Dubaï est belle comme un mirage, surtout là où son âme d’antan transparaît. Le vieux quartier de Deira raconte l’Arabie des marins et des marchands, les horizons lointains distillés dans les épices et les étoffes précieuses empaquetées dans les grandes barques à fond plat. Le long des docks de The Creek, le ballet permanent des bateaux continue de parler la langue du petit commerce, et ouvre une fenêtre sur le passé. Dans le souk aux épices, créé à l’arrivée des Perses au XIXe siècle, on vous met sous le nez le saffran, la badiane, le ras el hanout, le cumin et la coriandre, on ouvre sous vos yeux des citrons séchés et débite les publicités de Leclerc, Carrefour ou Intermarché pour vous faire sourire et vous vanter des prix imbattables. Des petits stands proposent tous les délices de l’Orient riche et ondoyant qu’on a tous fantasmé, pain pita, labneh, hoummous, fromage halloumi et taboulé. Au cœur de Dubaï, il est possible de retrouver l’Orient des mille et une nuits.



De tous côtés, la ville continue de grandir. A JBR The Walk, un quartier balnéaire construit de toute pièce pour évoquer l’ambiance douce et nonchalante des villes de la côte Ouest des Etats-Unis, on peut s’asseoir à la terrasse d’un café et voir les attractions de demain prendre forme dans la baie. De nouveaux hôtels, toujours plus délirants. Le grand 8 le plus gigantesque et le plus rapide du monde, pour vous propulser définitivement dans la stratosphère. Avant que le pétrole vienne à manquer, avant que le monde bascule, Dubaï bâtit de quoi aimanter le monde entier. Il faut parer à l’inévitable et l’incertain, car toujours point l’angoisse du crépuscule des Dieux. Quand je vois la Burj Khalifa émerger à des kilomètres de distance, immense et fantomatique, un frisson me parcourt. Une cime si audacieuse semble appeler la foudre. Dubaï évoque toutes les légendes médiévales sur la folie des hommes et le châtiment divin qui menace ceux que la vie a trop gâtés.


Partout, le désert menace de reprendre ce qu’on lui a arraché. Le sable dont Dubaï et Abu Dhabi ont jailli autrefois a déjà envahi le World, ce pharaonique projet de reproduction du globe au large de Dubaï. Et il n’est pas difficile de se laisser gagner par un rêve de mort et de ruines, d’imaginer la ville jaillie des sables, rendue aux sables, les gratte-ciels enlisés dans des dunes toujours plus hautes, les jardins asphyxiés par son emprise insidieuse, et le désert qui recouvre tout. Peut-être que dans deux cent ans, les Emirats Arabes Unis seront un nouveau Pompéi où l’on grattera au pinceau et à la truelle parmi les vents brûlants pour mettre à jour les traces de la folie des hommes. Peut-être que des collectionneurs et des mécènes, venus de la nouvelle nation ascendante, entreprendront de restaurer ces palaces, et que les générations futures viendront visiter l’Atlantis, ses mille figures marines, ses aquariums au décor de Nautilus chaviré, ses fresques de Poséidon, comme on visite aujourd’hui Versailles, dans une étrange mise en abyme. Peut-être que cet opulent simulacre d’Atlantide sera englouti comme son modèle, puis sauvé une nouvelle fois des profondeurs, et arpenté par des amoureux des ruines. J’imagine sa grande arche sinueuse, aujourd’hui ouverte sur les eaux turquoises, alors replongée dans l’indéfini, ses sculptures érodées par le temps, et les méditations mélancoliques des romantiques de demain, fascinés par l’histoire de ces princes qui fondèrent un empire à nul autre pareil au cœur du désert hostile, à la force du songe et de la démesure.


Nous les enfants des démocraties occidentales fatiguées, nous sommes ambivalents face aux princes du désert. Nous qui avons aboli les privilèges depuis cette nuit du Quatre août, nous qui sommes libres et égaux dans notre uniformité, qui bâtissons des prisons et des hôpitaux au lieu de cathédrales et de châteaux, nous allons en masse le week-end visiter Notre-Dame et Chambord, les châteaux de Louis II de Bavière et le palais des Doges, commémorer les folies d’autrefois. Quand nous voyons des centaines de milliers d’hommes assujettis au rêve d’un seul, et nous ne savons si nous sommes horrifiés ou envieux. Face aux sublimes lubies des émirs, nous hésitons de même entre l’invective et la fascination, la peur et la jalousie, et nous, peuple démocratique, syndiqué, revendicateur, ironique, gréviste, débatteur. Nous pointons du doigt tout ce qui ne correspond pas à nos valeurs, puis nous supplions les nouveaux dieux de nous corrompre, et il est si doux de leur céder.


Nous avons toujours eu besoin d’heureux élus, plus beaux, plus riches, plus puissants que nous tous, qui font jaillir l’argent comme une source vive dans notre quotidien aride, et qui construisent les piscines de jade, les restaurants avec vue imprenable sur des lieux d’une beauté à couper le souffle, les fontaines immenses, les tours plus hautes que les nuages, les hôtels plus beaux que les rêves, pour nous offrir des miettes de ce paradis si ardemment désiré, et que nous suspectons de ne pas voir s’ouvrir après notre mort, puisque nous n’avons jamais été certains de croire en Dieu. Alors nous cherchons sur terre les minutes de douceur, d’harmonie, de joie sans partage, les minutes où l’eau chante dans un jardin luxuriant à la tombée de la nuit, et où nos corps se reposent du tumulte de la vie normale et laborieuse. Vendons-nous notre âme ? Mais qu’avons-nous d’autre à proposer ?


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