Je trouve encore et toujours des raisons de revenir dans les Alpes bavaroises, tout au sud de l’Allemagne, entre lacs, châteaux et montagnes. Les plus beaux endroits de Bavière

La Bavière est pour moi le pays où le kitsch cesse d’être kitsch et confine au sublime. Boiseries ornées de géraniums, bulbes baroques dorés, sommets découpés, lacs et forêts en Technicolor, forêts de contes de fée, la Bavière me donne envie d’être changée en nain de jardin et de rester ici pour toujours.

Extra Bavariam nulla vita, et si una, non est ita : il n’est point de vie hors de la Bavière, ou bien une vie qui n’en est pas une. Il règne ici une douceur de vivre inégalée, une impression roborative de confort propret et de perfection bucolique, en toute saison.

A une période de ma vie, j’ai passé beaucoup de temps à Würzburg, en Franconie – tout au nord de la Bavière. Je ne cessais de rêver du sud, des prairies de l’Allgäu et des lacs au bleu presque tropical. Würzburg est la porte de la route des Alpes, dite aussi la « route romantique », un chapelet de villages médiévaux qui mène jusqu’aux châteaux de Louis II de Bavière, le roi fou. J’avais collé dans mon agenda une photo du plus iconique d’entre eux, Neuschwanstein, prise en novembre depuis les hauteurs. On y voyait ses hauts cous blancs surgir de l’incendie automnal, et se refléter dans les eaux du lac. Au loin, la neige accordait la couleur des montagnes à celle des tours. J’ai passé des heures à dessiner ce château, et les forêts baignées par sa beauté : j’y ai installé le chef-lieu de mon imaginaire.

Le mythe de Louis II se perpétue, malgré la disneylandisation totale du château sur la colline, les visites minutées et robotisées en trente minutes, les vitrines où on trouve des figurines de Sissi (la cousine de Louis II, et son grand amour impossible) à côté de Blanche-Neige et Cendrillon. La Bavière est hantée par une fascination morbide pour son dernier roi, au point de vendre des cartes postales de Louis sur son lit funèbre, en grand manteau noir, entouré de dizaines et dizaines de bougies ; au point de célébrer d’étranges processions funèbres le jour de sa mort, au pied du château. J’y ai assisté une fois, par un soir d’orage ; la foudre qui venait lécher les tours de Neuschwanstein et la pluie froide et méchante ne dispersaient pas l’étrange assemblée de culottes de peau et corps de chasse, venus célébrer le mythe Ludwig, l’incarnation de la Bavière éternelle.

Jeune prince de toute beauté, Ludwig (Louis en VF, donc) est un rêveur invétéré, fasciné par les chevaliers qui peuplaient les livres de son enfance, par la grandeur du siècle de Louis XIV, et par la solennité grandiose des opéras de Wagner. C’est à des peintres, pas à des architectes, qu’il demande de dessiner les châteaux dont la construction videra les caisses du royaume. Linderhof, le petit monde fantasmagorique au cœur d’un grand parc bruissant de fontaines, avec sa grotte de Vénus souterraine, sa hutte de Wodan ou son palais maure. Herrenchiemsee, le nouveau Versailles tout d’ors et de miroirs, suspendu sur une île au milieu d’un lac embrumé.

Et Neuschwanstein, la folie wagnérienne, chimère de château médiéval dressé au sommet d’un éperon rocheux – les ruines d’un véritable bourg historique vieux de plusieurs siècles ont été pulvérisées pour permettre son édification, preuve du sens historique très relatif de Ludwig. Neuschwanstein résiste mal à l’épreuve du gros plan – ses murs ressemblent à des Lego agglomérés, et ses intérieurs vides truffés d’ascenseurs (la grande nouveauté à la fin du XIXe siècle) n’invitent pas à la rêverie. Mais vu de loin, avec le flou du songe, le dessin des tours blanches qui jaillissent au-dessus des pins ne peut que subjuguer.


Interné par des conseillers soucieux de le voir dilapider la richesse du royaume pour construire des folies de pierre, Ludwig est mort dans des circonstances mystérieuses, qui ne seront jamais élucidées. On l’a retrouvé mort sur la rive du lac de Starnberg, en compagnie de son médecin, parti avec lui pour une promenade en barque. Crise de démence qui aurait mal tourné, tentative de fuite, suicide, assassinat ? L’essaim de théories bourdonne encore, alimenté par les Bavarois légitimistes qui rêvent de restaurer le royaume – pour eux, Ludwig aurait été supprimé parce qu’il s’opposait à la dissolution de la Bavière dans l’Empire allemand, gouverné par Guillaume Ier et la Prusse triomphante. Le roi romantique, friand de promenades en luge au clair de lune et d’opéras joués au fond des grottes, est l’emblème de la Bavière insoumise.


Outre Starnberg, où Ludwig s’est noyé, on compte des dizaines, des centaines de lacs en Bavière, tous plus follement exotiques les uns que les autres, si cristallins et colorés qu’on rêverait d’y plonger comme dans une mer chaude – si on ne les savait descendus des glaces. Au pied du Zugspitze, la plus haute montagne d’Allemagne, le lac Eibsee fascine avec ses deux couleurs, le vert émeraude près des rives, et le bleu de la plus grande profondeur. Des dizaines d’îlots solitaires le coiffent de verdure, comme une carte au trésor tout juste exhumée.

J’ai aussi une grande affection pour le « lac des rois », le Königsee, au coeur duquel se niche une petite île enchanteresse à laquelle on accède en bateau, et son église, St. Bartholomä. Les montagnes plissées comme un grand accordéon semblent ne jamais permettre au soleil d’éclairer tous les versants à la fois – en automne, le contraste est époustouflant.


Toutes les églises de Bavière se ressemblent un peu, avec leurs rotondités baroques qui leur confèrent un faux air slave, et leur tendance à poser au milieu de paysages grandioses, Alpes, lacs et forêts.

La Bavière m’a appris à ne plus croire au kitsch, ou à ne plus m’en formaliser. A aimer les vaches avec leurs lourdes cloches autour du cou, l’ouverture de Tannhäuser et les couchers de soleil étourdissants sur des sommets enneigés. En Bavière, j’ai dix ans à nouveau, et je me remets à croire aux princes et aux princesses, je lis les lettres de Sissi à Ludwig, les témoignages de leur amour impossible, au bord de lacs bleu gentiane. Ces contrées furieusement romantiques offrent mille prétextes à qui veut vivre comme dans un livre enluminé – on serait presque tentée d’embrasser des crapauds et de chevaucher des citrouilles. Lors de mon dernier voyage, j’ai dormi à l’hôtel Sonne à Füssen, dans une chambre tout en velours rouge et en dorures, avec lit à baldaquin. Les couloirs étaient remplis de costumes d’époque, de partitions de Wagner et de portraits de Ludwig, sous lesquels on pouvait dîner aux chandelles. Et sur le signe Do not disturb ? Le portrait iconique de Ludwig… affublé de lunettes de soleil. Tout juste assez de dérision pour me donner bonne conscience d’aimer à ce point être chavirée par les lumières du crépuscule. « Is des net schee? », demanderait un Bavarois dans son dialecte inimitable – « est-ce que ça n’est pas beau ? »

=>La suite ici : la Bavière en hiver


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