La semaine dernière, j’ai réalisé un des fantasmes de toute méridionale manucurée qui se respecte : me la péter gravement en montant les vingt-quatre « marches de la gloire » à Cannes. Bien que n’ayant pas accédé soudainement à la célébrité intergalactique (pardon), j’ai adoré ce bref aperçu d’un des évènements les plus courus et mondains de la planète. Cela valait bien un petit article de blog en forme de carte postale – un instantané du royaume des palmiers et des robes longues. Garez votre yacht ici, c’est parti.

Le festival de Cannes est une fabuleuse bizarrerie. Chaque année, les plus grandes stars, les producteurs les plus puissants, les couturiers les plus courus, les mystérieux marionnettistes qui gouvernent en sous-main les mondes du cinéma, de la mode et de la presse, se parent d’or et de lumière pour aller assister tous en chœur à des films russes, turcs ou coréens en VO qui durent 2h30 et parlent généralement de désespoir existentiel, d’exil et d’avortement clandestin.

La sélection est exigeante : du cinéma d’auteur, faisant la part belle aux films du quatre coins du monde, refusant de céder à la facilité (c’est le moins qu’on puisse dire). Vous n’y verrez jamais les blockbusters qui font du chiffre, ni des comédies : pas de Pirates des Caraïbes ou de Bienvenue chez les Chtis à Cannes…même si leurs producteurs, leurs réalisateurs et leurs vedettes ont tous affûté nœuds papillons et stilettos et sont au rendez-vous sur la Croisette. Parallèlement au tapis rouge et à la compétition pour la palme d’or, le festival de Cannes est devenu incontournable pour son Marché du film, et c’est ici qu’on monte des projets, négocie des contrats, trouve des investisseurs. Nombreuses sont les boîtes de production qui louent des appartements sur la Croisette à cent mille euros la semaine, et affichent aux balcons des banderoles à leurs couleurs, pour montrer qu’ils sont là, qu’ils comptent, parce que Cannes est the place to be quand on veut exister dans ce milieu.

Certains regrettent une certaine forme d’hypocrisie : on ne projette que des films durs, sombres et exigeants, on rejette le rire et le tyrannosaure mutant qui se bat contre un robot, mais à demi-mot beaucoup confient être là précisément pour financer ce type de films dont chacun se délecte chez soi, loin des regards du bon goût. On projette des chefs d’œuvre obscurs, mais on habille le Carlton aux couleurs de Transformers, Cars et le Crime de l’Orient Express. Mais on peut aussi dire que Cannes est le dernier endroit où le cinéma d’auteur prend la lumière des flashs, où on célèbre une créativité sans concession et le risque commercial de porter « un certain regard » sur le monde. Sanctuaire de la faune menacée, Cannes préserve des espèces en grave danger d’extinction, comme les plans fixes de deux minutes trente sur une cuisine moscovite.


Et puis, c’est l’ascenseur émotionnel. On se démène pour obtenir le saint Graal : une invitation à la projection, qui donne droit à un tour de manège sur le tapis rouge magique. N’importe quelle date, n’importe quel film, l’important c’est d’y être, tout soir fera l’affaire. Munie du précieux sésame, la gentille cagole se maquille et se coiffe pendant plus de deux heures, se brûle le crâne au fer à friser, se colle le mascara dans l’œil, déploie des trésors d’ingéniosité pour éviter que ses seins viennent faire coucou à la caméra (un classique de Cannes, avec les décolletés plongeants qui ne permettent pas le port du soutien-gorge). Cannes, ce n’est pas qu’un festival du film, c’est un défilé de mode à ciel ouvert. Une fois sur le tapis rouge, cernée par deux murailles de flashs crépitants au milieu des stars du cinéma, de la chanson et de la téléréalité, elle fait tout pour prolonger ce moment et résister aux cerbères qui lui disent « hop hop hop on avance, arrête de faire ta belle et de te prendre pour Marilyn Monroe, tu montes gentiment ton escalier, tu vas t’asseoir dans la salle et tu arrêtes de faire ton cinéma ». Elle résiste aux injonctions et prend la pose devant les photographes, qui la mitraillent malgré tout parce que 1) il y a quelqu’un de vachement plus célèbre à côté d’elle 2) ils ne sont pas certains qu’elle ne soit pas éventuellement célèbre elle aussi et se disent qu’ils trieront tranquillou après entre le gratin et le fond de tarte 3) ils savent que même si personne ne s’intéresse aux œillades de Miss Cagole, elle va venir le lendemain acheter sa photo souvenir de la montée des marches. (Ce que j’ai bien évidemment fait.)

L’anecdote de ma montée des marches, c’est ça. Ceux qui me suivent sur Twitter (@itinera_magica) savent que je suis une fan absolue de Notre Dame de Paris et que fin avril, j’étais allée voir le spectacle à Nice. C’était aussi magique qu’il y a vingt ans, avec vitraux, gargouilles et prêtre libidineux. Et surtout, avec la chanteuse libanaise Hiba Tawaji à la voix d’or, qui est une merveilleuse Esmeralda. Je lui avais fait une déclaration d’amour sur Twitter après le spectacle, elle l’avait retweetée et m’avait remerciée, bref, mon petit cœur de midinette avait battu très fort. A Cannes, je monte les marches, éblouie par les flashs et très concentrée sur le fait de ne pas me prendre les pieds dans ma belle robe blanche. Une semaine plus tard, une amie m’envoie une photo qu’elle a repérée sur internet : Hiba Tawaji sur le tapis rouge, et à un mètre, moi, de dos. J’étais juste à côté d’elle et je n’ai même pas saisi l’occasion de glapir « oh Hiba je suis grave fan vas-y faisons un selfie » et de crâner avec sur Instagram. Dans la vie, il y a des occasions en or qui ne se représentent pas. #tragique, mais moins que ce qui va suivre.


Une fois nos deux minutes de gloire terminées, on arrive en haut des marches, on commence à s’intéresser au film qu’on s’apprête à voir, et on découvre que c’est une histoire glauquissime de divorce et de disparition d’enfant en Russie. En haut des marches, c’est un remue-ménage assez comique : certains s’éclipsent discrètement et redescendent par les côtés, parce que tout ce qui comptait, c’était le tapis rouge, et qu’ils ne veulent surtout pas voir le film. D’autres n’osent pas se barrer (c’est Cannes, quand même), mais dégainent leur portable, font une recherche Google du nom inscrit sur l’invitation, et échangent des regards de terreur et des « ah ouais quand même, 5h12 de projection ».


Sincèrement ? Je ne serais jamais allée voir Faute d’amour d’Andreï Zviaguintsev si je n’étais pas venue à Cannes. C’est un film oppressant sur un couple qui divorce, et projette d’abandonner son enfant car il entrave leurs nouvelles vies respectives. Le gosse entend tout, et disparaît… s’ensuivent deux heures de recherche en apnée, de déchirements et de grosse déprime à la russe, le tout dans l’exubérance visuelle de l’hiver en banlieue moscovite. Niveau indice UV, on pourrait croire que ça a été tourné dans un sous-marin nucléaire. C’est guilleret, c’est désopilant. Bref, je ne serais jamais allée voir ce film, et je suis ravie de l’avoir vu. C’est un film qui m’a remuée et touchée, auquel j’ai repensé pendant plusieurs jours, et qui m’a fait remercier Cannes de me sortir un peu de mon confort culturel et me faire regarder ce vers quoi je ne vais pas spontanément. Le festival se veut la vitrine d’un cinéma mondial ambitieux et j’ai aimé son caractère unique. (Bon, et n’exagérons pas : il y avait quand même toute la team Twilight, avec un film avec Robert Pattison et un court-métrage dirigé par Kirsten Stewart. Je ne suis juste pas tombée dessus.) Après tout, vous connaissez beaucoup d’endroits où Kendall Jenner se met sur son 31 pour aller rendre hommage au cinéma japonais ? Moi non plus.


Après ces émotions slaves, j’ai passé une très belle soirée au restaurant du Majestic, La petite maison (je vous conseille tellement leur méli-mélo de mezze, j’ai employé toute ma volonté de fer pour ne pas lécher l’assiette de la brouillade aux truffes, parce qu’on était pas chez McDo), en compagnie de producteurs, réalisateurs et investisseurs passionnants et passionnés. Derrière les paillettes, le défilé de mode, le bling bling, on mesure à Cannes que des milliers de gens s’ingénient dans l’ombre à nos rêves. Des milliers de projets, d’idées, d’envies et de labeur pour ces 24 morceaux d’éternité par seconde qui feront trembler le projecteur. Je me suis souvenue d’à quel point j’aimais le cinéma, moi qui étais en option audiovisuel au lycée, moi qui ai longtemps rêvé d’être réalisatrice (afin de réaliser que je perdais patience au bout de deux heures de montage, et que j’étais bien plus faite pour l’écriture, où il n’y a ni cameraman, ni éclairage, ni financement entre toi et ton idée). J’ai donc le plaisir de me la péter en disant que j’ai appris des infos exclusives sur des films géniaux et excitants qui sont en train de se monter, et que Cannes m’a donné envie de retourner au ciné toutes les semaines. (Après, pendant les deux ans qui viennent, dès qu’un film sortira je rejetterai ma crinière en arrière, je prendrai un air blasé et je dirai « ouais j’en ai entendu parler à Cannes, ça a l’air pas mal »).

Il paraît qu’à Cannes, il y a aussi des soirées démentielles, où on fait des feux d’artifice sur des yachts et des smoothies à la cocaïne, et qu’après les critiques physiquement démolis utilisent les projections pour dormir et dissertent sur des films qu’ils n’ont qu’entraperçus entre deux ronflements, mais malheureusement personne ne m’a invitée à ça. Ils ne savent pas ce qu’ils manquent. J’ai un karma d’animateur de club de vacances et la danse ringarde dans le sang, moi. Invitez-moi à une soirée et je monte sur la table pour danser la Macarena, conviez-moi s’il vous plaît.


Comme personne n’a sollicité mes talents de GO vitaminé, je suis allée me coucher à 1h du mat avec les poules et j’étais fraîche comme une pivoine le lendemain matin pour profiter d’une longue journée à Cannes. En faisant mon jogging sur la Croisette à 7h30 du mat, parce que je suis super healthy comme fille, j’ai croisé les mecs qui revenaient de soirée avec la tronche d’un meuble Ikea qu’on a monté à l’envers, et les zombies qui pérégrinaient vers les projections du matin en dégainant leur sacro-saint badge. A Cannes, le badge, c’est l’accessoire mode ultime. Et si t’en as pas, tu fais comme si. Que ton badge mentionne « régie Canal + » ou « technicien France Telecom », tu t’en fous, tu l’enlèves jamais. Tu vas au petit déj avec ton badge, tu prends ta douche avec ton badge, tu arpentes la croisette d’un air affairé avec ton badge, tu le colles sous le nez de toute personne qui ose te dévisager.



Du coup, j’ai pris le temps de regarder un peu les gens à Cannes. Les jeunes Asiatiques ravissantes qui se croient dans un casting géant et se trimballent en talons aiguilles à 9h du matin sur la plage en espérant qu’un producteur les repère. Les vieilles Cannoises qui n’en ont rien à taper du festival et qui se font bronzer seins nus sur la Croisette, l’air de dire « venez pas m’emmerder avec vos films, ici on est dans le Sud ». Les gens qui déchaînent toute leur créativité à Cannes et se trimballent avec une iroquoise multicolore et un pyjama licorne. Les paparazzis qui se cachent derrière les haies et poubelles et braquent leurs téléobjectifs sur les balcons des palaces. Les gens ravagés par la chirurgie esthétique, tellement défigurés et déformés par les injections et les implants qu’ils n’ont plus d’apparence humaine, mais ressemblent à des pastèques tombées du camion et piétinées par un hippopotame. Les gens qui espèrent une invitation et brandissent un carton avec le nom du film dont ils rêvent (il y aurait donc des gens qui viennent pour voir les films). (Pardon de ne pas avoir immortalisé tout ça, je n’aime pas photographier les gens, je préfère les paysages – ils ne risquent pas de te casser la gueule. J’ai aussi très peu de photos des évènements mondains à Cannes, montée des marches, soirée, etc, car c’est le genre de milieu où il est mal vu de te trimballer avec ton reflex et d’être le paparazzo infiltré). Et toute la sécurité hallucinante – encore renforcée en période Vigipirate –, la Croisette bouclée, le ballet des policiers et des voitures à vitres fumées.


J’ai aussi vu qu’il y avait aussi une vie en dehors de la Croisette, une vieille ville cannoise typique de la Côte d’Azur, toute en églises sur les hauteurs, en calades pavées, bougainvilliers et points de vue sur la Méditerranée éblouissante. J’étais en haut de la colline du Suquet, je voyais les flashs crépiter au loin au Palais des festivals, et je regardais la mer et les îles de Lérins sous les oliviers verts. J’assumais plutôt bien ma non-célébrité, en fait. Je me disais que les beautiful people venaient tous ici pour quinze jours sur la Côte d’Azur, et que moi j’y vivais toute l’année, et qu’un jour moi aussi je serai une vieille parcheminée par les UV à qui on la fait pas, dépoitraillée sur la Croisette au milieu du tourbillon des badges, immunisée par le soleil contre toute forme de mondanité. Que la vie dans le Sud était bien douce.
Gardez Hollywood, I keep PACA.
Mais quand même, si vous voulez m’inviter à danser jusqu’au bout de la nuit sur un yacht, ne vous gênez pas.










Promis, j’arrête mes bêtises, je range mon décolleté et je vous sors très vite les articles sur Cabourg et Jersey. N’hésitez pas à vous inscrire à la newsletter si vous voulez suivre ça.


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