Il se passait quelque chose d’étrange à Oester Urup.
Depuis que nous étions arrivées dans cette station balnéaire danoise en morte saison, j’avais le sentiment d’être au mauvais endroit au mauvais moment. Qui s’aventure fin octobre sur la péninsule d’Himmerland, tout au nord du Danemark ? Les habitants nous regardaient avec une certaine méfiance, nous les trois touristes françaises égarées au cœur de l’automne déserté. J’avais lu qu’Oester Hurup grouillait de vie en été. Les campings cars arrivaient de toute la Scandinavie et les enfants jouaient par milliers sur ces plages infiniment planes, où un peuple de crustacés taciturnes dessinait des signes cabalistiques dans le sable gris perle. Mais la dernière semaine d’octobre ? Ce n’était plus le temps où on tolère les visiteurs. Les bateaux étaient bâchés, les volets cloués. Le village semblait être rentré au plus profond de sa coquille, et mal supporter les intrusions.


Le premier soir, nous avions repéré un joli restaurant sur le port, où les tables étaient dressées et la salle éclairée. Mais à notre approche, la propriétaire s’était mise en colère, nous avait interdit d’entrer, et avait fermé le restaurant sans que nous comprenions pourquoi. Il était dix-neuf heures seulement. Nous avions mangé des frites dans une station-service, sous le regard lubrique des magazines de la rangée du haut. Les commerçants étaient glaciaux, distants. J’avais l’impression que nous interrompions quelque secret, et qu’on nous en voulait.

Le paysage, lui, était plus amène. Nous nous sommes longuement promenées sur la plage, dans une lumière très douce qui semblait monter du fond de l’océan, couler du ciel opale, fondre les deux en un même miroir nacré. Des herbes dorées et des églantines rouges couvraient les dunes de l’Himmerland, « le pays du ciel », et nous trouvions des coquillages au pied des petites maisons de bois. Par endroits, la mer si plate refluait sur un banc de sable au milieu de l’eau, et l’océan s’y soulevait comme un tapis. Un monde secret semblait affleurer sous la surface.







J’étais heureuse de découvrir cette contrée où je n’aurais jamais mis les pieds, si la mondiale du chat de race n’y avait pas été organisée.
Comment j’ai traversé l’Europe avec mes chats norvégiens
Vous avez bien lu : la mondiale du chat de race. Voici quelque chose que vous ne saviez peut-être pas à mon sujet : pendant plusieurs années, j’ai élevé avec passion des chats des forêts norvégiennes, à mes yeux les plus beaux félins domestiques du monde. Ce sont de gros chats qui ressemblent à des lynx, avec de petits plumets au sommet de leurs oreilles pointues, une collerette de fourrure pour les protéger des rigueurs hivernales, et un regard unique entre tous, vert, perçant, où je voyais miroiter toutes les légendes nordiques. Dans la mythologie scandinave, le chat des forêts, « norsk skogkatt », est si fort que même Thor ne peut le soulever, et c’est à lui qu’échoit l’honneur de tirer le char de la déesse Freya. Vivre avec de tels animaux, c’est caresser le mythe sur ses genoux, c’est attirer des morceaux d’aurore boréale sur son canapé. Par amour de la race, j’ai fait naître plusieurs portées, engloutissant beaucoup de temps, d’argent et d’énergie dans cette passion compliquée. Aujourd’hui, mes chats (stérilisés) font toujours partie de ma vie, et il me serait inimaginable de m’en séparer, mais je n’ai plus de chatons.
A ce stade, j’imagine que vous vous demandez à quoi ressemble un chat norvégien.

A l’époque où se déroule cette histoire, j’étais encore éleveuse, et j’emmenais régulièrement mes chats en exposition féline, où on juge de la conformité des chats et chatons au standard de la race. J’avais donc l’habitude de traverser la France avec une voiture remplie à ras bord de tous les ustensiles nécessaires à ce type d’évènement, pour assurer le confort de mes chats pendant le trajet, à l’exposition, à l’hôtel. Je pense que les mères de famille nombreuse peuvent imaginer la logistique que cela représente. Il fallait qu’un sac poubelle, une pelle et une balayette, un bol d’eau, des croquettes, un tapis, une litière, soient présents dans tous les lieux susmentionnés – et facilement accessibles. Il fallait équiper la cage et toiletter les chats avec douze peignes différents, talc, anti-statique, gloss à pelage, etc. Il fallait aussi songer à ses propres affaires (je crois que tous les éleveurs ont un jour préparé avec tant d’attention les valises des chats qu’ils ont oublié la leur), et choisir des vêtements aptes à résister à un déluge de poil félin pendant trois jours. C’était l’aventure, la vraie. Personne ne peut imaginer l’héroïsme quotidien des mémères à chat, prêtes à traverser l’Europe sous la neige et le verglas avec assez de matos pour équiper une animalerie. J’ai voyagé depuis toute petite, mais ce qui m’a appris à avaler mille kilomètres dans une journée, à parer à toute éventualité, à toujours avoir tout sous la main dans toute circonstance, à gérer l’imprévu avec l’ingéniosité d’Indiana Jones, c’est l’élevage de chats. Quand on a été bloqué dans un tunnel sous la neige quelque part dans les Balkans avec cinq félidés qui braillent sur la banquette, dont l’un qui a fait la centrifugeuse à vomi sur tous ses petits camarades, on ne craint plus rien. Je n’aurais pas pu l’imaginer au départ, mais j’ai gagné mes galons de colonel de la vadrouille en faisant naître des peluches nordiques. Mieux que le trek, l’élevage de chats !

Tous les ans, fin octobre, c’est la grande épopée, l’évènement incontournable pour les félinomaniaques : la mondiale, où les champions récompensés sur les podiums locaux peuvent se mesurer à une concurrence venue de toute la planète. Imaginez un gigantesque hall, type salon de l’agriculture, rempli de plusieurs milliers de chats de toutes les races et de toutes les pays, avec leurs propriétaires maquillés aux couleurs de leur pays, arborant des drapeaux et hurlant de joie quand le chat d’un de leurs concitoyens remportait la coupe suprême. Il y a les festivals de heavy metal, et il y a les mondiales félines : adrénaline pure.

J’allais toujours aux mondiales avec des amies très proches, elles aussi mordues de chats norvégiens, et ces voyages nous inspiraient le genre de récits de guerre qu’on se remémorait pendant des années, un chat sur les genoux. « Tu te rappelles la fois où on a été bloquées par une vache sur un passage à niveau en Pologne ? Tu te rappelles la fois à Zagreb où un mec a défoncé notre voiture et menacé de nous tuer si on ne payait pas ? Tu te rappelles la fois en Suisse où on a dégagé la voiture des congères à mains nues ? » Les éleveuses de chat sont une espèce guerrière opiniâtre, ordinairement très sous-estimée.
La menace violette
Mais à Oester Hurup, rien ne devait nous arriver. Le Danemark, quoi de plus sûr, quoi de plus tranquille ? On se voyait déjà manger des harengs séchés et boire de la bière dans des cabanes en bois. Nous étions parties toutes les trois de Lorraine, avions traversé toute l’Allemagne, puis tout le Danemark sans encombre, avant d’arriver ici. Nous avions choisi cette station balnéaire pour nous remettre des mille deux cent kilomètres de route, et profiter des paysages du Jutland. Balades sur la plage, pains traditionnels – s’il n’y avait pas eu cette atmosphère étrangement pesante dans le village déserté, tout aurait été idyllique.
Le dimanche soir, en rentrant de la mondiale, nous fûmes accueillies par une lumière presque surnaturelle. Il n’y avait pas un souffle de vent, et un halo de feu embrasait les maisons. On aurait cru qu’une porte s’était ouverte dans le ciel. L’air était électrique. Des créatures fugaces, presque subliminales, s’allumaient au rebord des gouttières et des lampadaires – on clignait des yeux et on pensait avoir rêvé. Tout était si calme, étonnamment immobile, comme si la nature tapie à l’affut guettait l’imminence d’un désastre. Je me disais que j’avais lu ça dans les livres. Qu’il y avait toujours ce type de lumière, d’atmosphère sourde et fauve, avant.
Avant quoi ?




Je revenais de la plage quand mon portable vibra. Un SMS de Marcel, mon fiancé. « Regarde les prévisions météo. Important. » J’ouvre mon appli météo, et je crois mon écran cassé. Je connais les couleurs usuelles des alertes : vert, jaune, orange, rouge. Sur toute la zone qui couvre le Danemark et le nord de l’Allemagne s’étale une couleur violette. Un coup d’œil à la légende : « Violet = Ouragan ».
Echapper à l’ouragan Christian avant qu’il soit trop tard
Je me mets à lire frénétiquement. La tempête Christian, au départ une simple dépression née dans les eaux froides de l’Atlantique, est en train de se changer en monstre. Un cyclone extratropical, nourri par des vents glacés : c’est ce que les météorologistes appellent une « bombe ». Et c’est ce qui s’apprête à déferler sur le Danemark. Les vents atteindront deux-cent kilomètres/heure. L’apocalypse est annoncée.
Mes amies et moi étudions la trajectoire annoncée de la bête. Il doit frapper Flensburg, une ville au nord de l’Allemagne par laquelle il nous faudra passer pour revenir en France, aux environs de midi. Dès dix heures, le vent s’intensifiera avec une telle violence que des arbres et des toitures seront arrachés, que les routes deviendront mortellement dangereuses – si elles ne sont pas barrées. Puis il remontera vers le nord et frappera le Danemark.
Nous mettons le réveil à cinq heures du matin. La course contre la montre est lancée : il faut atteindre Flensburg avant Christian. Au fil de notre descente vers le sud, la nature se met en branle. Toute la forêt est secouée de tremblements maladifs. Des tornades de feuilles déferlent sur notre route. Le vent hurle le long des portières. L’ouragan arrive.

Au sud de Flensburg, nous nous arrêtons une vingtaine de minutes pour prendre un café et nous reposer. Mal nous en prend. L’ouragan est derrière nous, il nous rattrape. Lorsque nous sortons de la station, le vent est tellement violent que nous avons du mal à tenir debout, et que les portières menacent d’être arrachées. Les chats, d’ordinaire si calmes en voiture, sont inquiets. Nous fonçons sur l’autoroute allemande presque vide, l’ouragan dans le dos. Tout est si réel. Nous le sentons comme un monstre lancé à nos trousses, sa présence est physique, manifeste. Quelque chose d’horrible nous poursuit. Foncer, ne plus s’arrêter. Regagner le sud. Mes bras sur le volant sont si tendus que j’en aurais des crampes pendant plusieurs jours. Chaque coup de vent est une charge contre la carrosserie. Les tunnels sont de rares oasis de calme – dès la sortie, l’attaque hurlante reprend.
Derrière nous, c’est le chaos. Au Danemark, un échafaudage s’écroule, et tue plusieurs personnes – Christian fera quinze victimes au total. A Hambourg, l’électricité est coupée, les routes bloquées. Plusieurs éleveurs rentrant de la mondiale passeront une nuit terrifiante sur l’autoroute avec leurs chats, coincés dans la gueule du cyclone, plongés dans le noir et la tempête. Des vagues monstrueuses noient les côtes. De nombreuses photos et vidéos attestent l’ampleur de la dévastation causée par l’ouragan Christian – un phénomène météorologique d’une ampleur rare.

Nous reviendrons en France saines et sauves, et nos chats aussi. Avoir échappé à un ouragan avec cinq félins fait partie de mes plus grands actes héroïques de mémère à chats. Et Oester Hurup ? Je ne suis pas sûre d’y revenir un jour.
Certaines de ces photos – notamment celles où je figure – ont été prises par mon amie Marie-Pierre François, amoureuse des chats, vétérinaire au cabinet félin de Nancy, et une des meilleures éleveuses de chats norvégiens qui soient ! Si je vous ai fait rêver avec cette race merveilleuse, et que vous aussi, vous voulez une boule de fourrure pleine de blizzard et de magie, jetez un coup d’œil à son élevage.
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