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Catégorie : Provence

  • Le MUCEM: la Méditerranée souriante

    Nous sommes au lendemain du premier tour des élections régionales, et le FN a encore une fois été « premier parti de France », et risque bien de s’emparer de la région que je chéris le plus, Provence-Alpes-Côte d’Azur. Quand j’entends discourir celle qui risque d’être notre présidente de région, je secoue la tête, et je me demande quel degré de désespoir et d’impuissance il nous a fallu atteindre pour que les gens en viennent à considérer que c’est elle, l’alternative. Que c’est elle, avec son programme décousu et incohérent, ses références moyenâgeuses, son mépris du droit des femmes, sa stigmatisation de l’autre, son inexpérience, son équipe de bras cassés, qui sera à même de nous sauver. Il nous a fallu tomber bien bas. J’ai le sentiment d’une faillite de la politique, d’une impasse. Et au final, je suis moins en colère contre les électeurs du FN que contre tout ce qui les a poussés à mettre ce bulletin dans l’urne – des années de marasme, de chômage et de précarité, de sentiment d’impuissance. Mais ma Provence en bleu marine, oui, cela fait mal. J’entends déjà ceux qui disent que sur l’hexagone, il faudrait couper les deux pointes, raboter le nord et le sud pour se débarrasser des crétins arriérés, comme sur un fruit pourri. Entendre cela me désole. Parce qu’on perd notre temps à mépriser les électeurs du FN au lieu de résoudre les causes de leur mal-être et de leur colère. Mais aussi parce qu’ils ne voient pas, les électeurs FN, à quel point leur vote leur fera du mal, nous fera du mal, en chassant les entreprises, les investisseurs, les touristes effarés. En faisant de nous l’étendard de la peur et du rejet. Je n’ai pas envie que ma Provence prenne le visage de Marion Maréchal-Le Pen. Et aujourd’hui, j’ai envie de parler de ma Provence à moi. Je veux me souvenir d’une balade à Marseille, en août dernier, pour explorer un lieu qui symbolise tout ce que le FN déteste, la curiosité de l’autre, la culture, et une histoire de France qui se souvient que notre pays n’a pas grandi refermé sur lui-même, mais dans l’échange perpétuel : le MUCEM, le musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée. Le MUCEM, ou la Méditerranée souriante.

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    Depuis le pont qui relie le MUCEM au Fort Saint Jean, vue sur le musée et sur la cathédrale

    Le MUCEM est né quand Marseille a fait peau neuve. D’immenses travaux ont eu lieu sur la place qui jouxte le vieux port, et ont changé le visage de la ville. J’ai le souvenir de Marseille avant le chantier, de la cathédrale de la Major sale et noircie, enchâssée entre des autoroutes vrombissantes, et du vieux port qui croupissait. Aujourd’hui, cet espace est transfiguré. L’autoroute est engloutie sous des tunnels, la cathédrale nettoyée trône autour d’une esplanade resplendissante, immensité de blanc qui sous le zénith ferait presque contracter la cécité des neiges. Face à elle s’est ouvert le musée Regards de Provence, et à l’autre bout de la place étincelante, comme une extension en gravier blanc du parvis de marbre, s’élève le Mucem avec son architecture aussi étrange que belle, comme une tresse d’algues échouée sur la grève, ou une tonnelle nouée de varech. Cette architecture est un hommage vivant à la mer.

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    Depuis le parvis de la cathédrale, vue sur le MUCEM.

     

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    « Lumières du Sud » – pourvu qu’elles brillent dimanche prochain !

    Dans le hall d’accueil, des malles sont empilées, comme les caisses au fond de la cale d’un navire, et chacune d’elles abrite un écran sur lequel palpitent des images de vagues, d’écume, d’eau vivante, avec des citations en latin, en hébreu, en arabe, en grec, et d’autres langues encore.

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    Dans le hall du MUCEM.

    Il faut monter sur les toits du musée pour apprécier la beauté de cette construction parfaitement en harmonie avec la ville, cette poésie urbaine en bord de mer. Au sommet du Mucem, les vagues de béton gris projettent une ombre ondulante sur une belle terrasse où les gens boivent un verre, et une passerelle jetée au-dessus du port mène au fort Saint-Jean. La couleur de l’eau en contrebas est étonnamment claire et vive, un bleu vert vibrionnant de nuances. Deux gardes sur la passerelle sont postés là en permanence pour dissuader les gamins de répondre à l’injonction « eh Kevin, vas-y saute ! » hurlée vingt mètres plus bas. Il n’y a que deux ou mètres de profondeur – l’an dernier, plusieurs kamikazes se sont gravement blessés.

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    Baignade sous le pont.

     

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    La terrasse.

    Les remparts du fort Saint-Jean ont été recouverts d’un jardin des senteurs, les toits moutonnent comme un champ écrasé de soleil ; toutes les plantes du bassin méditerranéen que je connais sont là, et tant d’autres que je découvre, comme ces « plantes de la Saint-Jean », cueillies au matin du solstice, encore couvertes de rosée, et à qui on attribue un puissant pouvoir de guérison.

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    Jardin des senteurs.

    La vue sur le vieux port, sur la colline de Notre Dame de la Garde et sur les îles du Frioul est étourdissante. Tout près se dresse le château d’If, au nom si célèbre et si mythique que même les étrangers l’évoquent avec enthousiasme – pouvoir de la littérature, d’Alexandre Dumas et de Victor Hugo.

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    Au fond sur la colline, Notre Dame de la Garde.

    En visitant le Mucem, je suis envahie d’un sentiment presque religieux, et je comprends à quel point ce musée était indispensable et salutaire. Il se tient à la proue de la grande capitale du sud, qui redevient ainsi son phare culturel, inspirateur d’un profond sentiment de communion avec tous les peuples de la mare nostrum. Pas une seule fois les migrants ne seront évoqués, et pourtant on ne pense qu’à eux, tout le temps, avec un sentiment de fraternité meurtrie, à ceux qui meurent dans l’eau où nous prenons des vacances, et changent le berceau de nos mondes en cimetière honteux. Nos mondes sont à jamais liés, ils ont grandi ensemble, notre civilisation a éclos sur les rives de la « mer du milieu », dans les cales des bateaux qui vont d’un port à l’autre, et tissent ce réseau vivant entre l’Orient et l’Occident, l’Europe et l’Afrique. La galerie de la Méditerranée, l’exposition permanente, retrace ce maillage étroitement noué par les siècles et les siècles.

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    Des gens qui se croisent sur les pontons du MUCEM, par un jour d’automne – photo prise par ma tante, Florence Brunel, et que j’ai tout de suite adorée, car elle dit le mouvement et le mélange.

    En ce mois de juillet 2015, date de ma visite, le musée abrite plusieurs expositions temporaires, une sur la Tunisie contemporaine, une sur les lieux saints partagés, et une qui me fascine, Migrations divines. Le panorama de l’Antiquité vivante se déploie sous mes yeux, Grecs, Perses, Latins, Etrusques, Egyptiens, dont les Dieux voyagent, se partagent et se transforment. Tout commence avec ces dieux innommés d’il y a quatre mille ans, exhumés des sables de la Syrie et d’ailleurs, dont nous ne savons rien, mais dont les figures solennelles et étranges me frappent, comme ce Dieu à la face de hibou qui porte une ribambelle d’agneaux sur ses épaules. Un berger, deux mille ans avant le Christ.

    Un dieu chargé d'agneaux, vieux de quatre mille ans.
    Un dieu chargé d’agneaux, vieux de quatre mille ans.

    Puis viennent les dieux de l’Egypte ancienne, et leurs fabuleuses silhouettes hybrides. Les déesses lionnes deviennent chattes quand on les amadoue, il y a des dieux cobras, chiens, ibis, et tant de créatures mélangées, chimères et sphinx au regard insondable. Longtemps avant Jésus, déjà Osiris démembré, recousu par Isis qui le ramène à la vie, dit la victoire sur la mort et l’éternité des formes.
    Puis ce sont les dieux des Grecs et Romains, dont les mythologies sont familières à tous les écoliers, tant nous avons baigné là-dedans – nous les reconnaissons tous, Athéna casquée, Zeus et son éclair, Poséidon et son trident, les Vénus anadyomènes, les Héraclès au regard martial, et Déméter pleurant sa fille enlevée dans le monde souterrain. Enfin arrivent les cultes à mystères et le syncrétisme de l’antiquité tardive – Isis, Mithra, Cybèle, ces « cultes du salut » qui sont le terreau du christianisme, en promettant pour la première fois la résurrection, la vie après la vie, par des rites voilés d’un nébuleux secret.
    Les cartes replacent cela en contexte. 1500 avant JC : Mycéniens en Grèce, Mitanni, Assyrie et Babylone aux rives de l’Asie mineure, l’Egypte impériale le long du Nil. 500 avant Jésus Christ : l’immense empire perse va jusqu’à Louxor, la Grèce entre Athènes, Sparte et Syracuse, et l’Italie étrusque. 323 avant Jésus Christ : seule l’Italie romaine résiste à l’empire d’Alexandre qui englobe Byzance, Ephèse, Louxor, Jérusalem, Babylone, Uruk, Persépolis, et va jusqu’à Gandhara – ramenant à nous les Dieux de l’Inde. Début de notre ère, carte des cultes à mystères sous l’empire romain : Isis et Mithra sont partout, de la Galice espagnole à l’Ecosse, du Pakistan à la Pologne. C’est le syncrétisme merveilleux de l’Antiquité tardive. Je retrouve Mithra, le Dieu au sang du taureau sacrifié qui promet la renaissance ; Isis, celle qui ressoude les corps et rend la vie ; Cybèle, la mater magna, mère de la nature, des dieux et des mondes, tous promettent la délivrance. Ces dieux ressemblent à des hommes – à des voyageurs. Je les imagine tous, emballant leurs attributs et leurs totems, prenant leur passeport sous le bras et mettant les voiles, allant de port en port, de ville en ville, changeant de forme et de nom au fil des rencontres, tous à la recherche du même secret. Ces dieux disent l’immortalité de l’espoir. Ils sont tous en quête de l’horizon lointain, de la vie meilleure. Ces dieux qui ont autant de visages qu’il y a de peuples et de langues sont des dieux migrants, qui attendent la terre promise et le ciel sans limites. Cette exposition s’arrête avec le Christ, mais je le sais déjà : les saints chrétiens et les sages musulmans sont eux aussi des voyageurs. Mages en fuite sur la route de l’exil, femmes jetées sur des barques sans rames qui arrivent miraculeusement à bon port, sanctuaires reculés en terre étrangère : nos « religions du livre » sont aussi nées de pérégrinations et de vents favorables. Je voudrais que Marion Maréchal-Le Pen, qui brandit son catholicisme comme un bouclier contre l’Autre, aille voir le MUCEM.

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    Vue sur les îles du Frioul, depuis Notre Dame de la Garde.

    Après une marche dans le vieux port, je gravis la colline de Notre Dame de la Garde, dite aussi la « Bonne Mère », la dame blanche qui règne sur Marseille. Les vues sur la ville sont étourdissantes, tout s’offre à mes yeux, le port, l’archipel du Frioul, les montagnes et la mer, l’immensité galopante de la deuxième métropole française. On y célèbre une messe devant une assemblée essentiellement africaine. Ceux qui chantent Jésus et le prient avec ferveur dans l’église la plus célèbre de Marseille, symbole de la ville, ce sont des hommes et des femmes à la peau noire, manifestement transportés par la piété qui les anime. L’atmosphère de cette messe très africaine me touche, cette joie qui rappelle les cérémonies évangéliques et remodèle le catholicisme assoupi. C’est aussi ça, la Provence d’aujourd’hui : une église noire  et joyeuse sur la plus haute colline.

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    Notre Dame de la Garde.

    La nef est pleine de bateaux, ex-voto montés en guirlande, le symbole de cette église de marins. Ces bateaux jetés dans le vide portent l’espérance, disent « garde moi des tempêtes et mène moi à bon port » ; nous aussi, nous sommes embarqués, en partance pour un horizon incertain. Je ne sais pas bien si je suis chrétienne, moi qui aime la beauté des églises sans être baptisée, mais ce soir, je retournerais bien à la Bonne Mère, poser un petit bateau au milieu des cierges, et espérer que de bons vents porteront le navire France.

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    La nef de la « Bonne Mère » et ses ribambelles de bateaux.
  • Sous les glycines, le dix-huitième : un jour à Grasse

    Pendant longtemps, j’ai eu des scrupules à raconter ma Provence, comme si chaque fois que je parlais d’elle, je parlais de moi.

    Ma Provence. J’y suis née par hasard, car mes parents ne venaient pas d’ici et s’y sont installés par un heureux concours de circonstances. Je n’ai hélas pas appris l’occitan, et je n’ai pas l’accent du midi, je cache mes racines sous le tapis d’un français lisse et normé. Mais au fil des années, je l’ai ressenti avec toujours plus d’acuité : je suis provençale, profondément méridionale, viscéralement attachée à cet horizon qu’ouvre le Rhône qui a coulé sous mes fenêtres depuis l’enfance, à ce chemin de lumière vers la Méditerranée, à mes falaises de garrigue rugueuse, thym, romarin, lavandin, buis, chênes verts, et à leurs sœurs innombrables, marelle de calcaire éclatant jusqu’aux éblouissements plus purs encore de la mer, je suis chez moi dans le Sud, et nulle part ailleurs, fille des étés écrasants, du mistral qui rend fou, de ce sol aride et ingrat, de ces pierres moites, de ce monde si ancien et si beau, des tessons d’amphore au fond des profondeurs limoneuses du Rhône.

    Je suis née ici, tout au sud de la Drôme provençale, là où le Rhône file entre les falaises blanches du défilé.
    Je suis née ici, tout au sud de la Drôme provençale, là où le Rhône file entre les falaises blanches du défilé.

    Y être née ne suffit pas ; depuis quelques années, j’apprends ma Provence. Je lis les éditions bilingues de Frédéric Mistral, de Folco de Baroncelli, du marquis de Sade, qui s’était piqué d’apprendre le provençal auprès de la fille de son notaire, une villageoise infiniment érudite, Milli de Rousset. Je fais mon pèlerinage à Notre Dame de Beauregard, à la Sainte Victoire, dans les gorges du Verdon, en Avignon et en Arles, dans les calanques de Cassis, sur l’île de Porquerolles, aux Saintes, évidemment. J’ai vécu une illumination violente lors du pèlerinage des provençaux, un jour de mai dans l’église des Saintes, un foudroiement non pas religieux, mais patriotique – oui, moi l’extraterrestre, moi l’éternelle étrangère, je suis capable, pour quelques heures, pour plus longtemps peut-être, de me fondre dans la foule et d’en être : du peuple de Provence.
    Ma Provence ne s’arrête pas à ses confins historiques, je lui rends ses prolongements naturels, je renoue les Alpes Maritimes au Verdon, les azurs de Ramatuelle à ceux de Cassis. Et par un dimanche de printemps, je réalise un vieux rêve : me rendre à Grasse.

    Glycines à Grasse.
    Glycines à Grasse.

    Il y a quelque chose dont je sais gré à ma terre natale : sa beauté imperméable aux intempéries. J’aime infiniment l’Allemagne, mais qu’elle est triste sous la pluie, si morose et étouffante, comme si l’hiver ne devait jamais finir ! Le Sud reste beau même par mauvais temps. Quand on dévale la Provençale vers le Sud, toutes les montagnes – la Sainte Victoire coiffée de brumes, dont émerge seulement la croix du midi, la Sainte Baume et sa pécheresse repentie, la roche de Roquebrune – , toutes les baies entrevues au détour d’un virage font rêver. J’aperçois la colline de Grasse, ce village perché au-dessus des vallées fleuries, et même sans l’azur, sans le soleil, sans la lumière incomparable du Sud, sa beauté me renverse. Grasse, ou l’incarnation de mon fantasme dix-huitième, de ce monde poudré de miroirs et de ravages qu’on maquille d’un sourire qui m’a happée à l’âge de treize ans, lorsque j’ai lu pour la première fois les Liaisons dangereuses. 

    Flacons anciens au musée Fragonard.
    Flacons anciens au musée du parfum. Toutes les passions humaines distillées dans une fiole de cristal ouvragé.

    Je me souviens du Parfum de Süskind, du livre et du film – Grasse, terre promise des parfumeurs, ville fleur, ville odeur, frémissante. Les arches croulent sous les glycines en fleur, et les roses anciennes s’y mêlent parfois dans le fouillis des treilles, toute la ville a l’air d’un jardin. Je rêve de revenir en été, lorsque les jardins du musée de la parfumerie seront ouverts, et que toutes les plantes que nous mettons en flacon s’y épanouiront – mais il n’y aura plus le cri des glycines, cette mélancolie presque obscène qui nous chavire à tous les coins de rue.

    Hommage à Fragonard, l'enfant terrible et chéri de Grasse.
    Hommage à Fragonard, l’enfant terrible et chéri de Grasse.

    Glycines autour du monument au morts, sur le parvis de la cathédrale, glycines à côté de la statue de Jean Honoré Fragonard, le peintre, le magicien qui a su mettre sous verre ce siècle de poignards et de roses. Au petit musée qui lui est consacré, l’Enfant délivrant un oiseau me ravit – délicieuse allégorie de la chasteté hésitante, oiseau sorti de sa cage, et tenu par la jeune fille par un fin ruban qui menace de glisser entre ses doigts. Portraits, scènes de genre, amitiés féminines, paysages de Grasse, esquisses préparatoires et dessins dans des petites pièces aux allures de boudoir. Quelques œuvres de Jean-Baptiste Mallet et de Marguerite Gérard, aussi, cette constellation me ravit – le musée a quelque chose d’un salon de bon goût. Je comprends pourquoi la parfumerie Fragonard a emprunté au plus illustre enfant du pays son patronyme : il y a quelque chose dans ce nom qui contient toute l’élégance à la française, polissonnerie et raffinement, rêverie et rire aigu, un idéal du grand siècle finissant en feu d’artifice.

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    Jeune fille délivrant un oiseau de sa cage, Honoré Fragonard. Oeuvre exposée au musée Fragonard. Source de  l’image : http://art.mygalerie.com.

    Au musée de la parfumerie Fragonard sont conservés nombre de témoignages sublimes de ces synesthésies décadentes, alliant le délire de l’odeur et l’exubérance visuelle : brûle-parfum de serpents d’or entrelacés, colliers cache-parfums, flacons ouvragés, couverts de fleurs vénéneuses, de cœurs enflammés, or et porcelaine, cristal et pierres précieuses, tout plaide en la faveur de l’infinie supériorité de l’art de la nature sur la nature. Les immenses chaudrons et alambics de cuivre, tous les ustensiles qui permettent l’enfleurage, la distillation, l’extraction, le passage de la « concrète » à « l’absolue » ont des airs d’antre de sorcières. Le parfumeur évoque l’alchimiste, le magicien – mettre l’amour, la vie et la mémoire, le désir et l’extase en bouteille, tel est son pouvoir. Je visite les usines Fragonard et j’ai furieusement envie de relire le Parfum.

    Alambics au musée du parfum.
    Alambics au musée du parfum.
    Brûle-parfum aux courbes reptiliennes.
    Brûle-parfum aux courbes reptiliennes.

    Un autre musée me touche plus encore : celui du costume et du bijou provençal, juste à l’angle de la rue, une vieille maison de bois délavé où un clair-obscur mélancolique fait revivre la beauté des siècles enfuis en terre de Provence.

    Musée provençal du costume et du bijou.
    Musée provençal du costume et du bijou.

    Dans la pénombre lambrissée s’expose la collection de madame Costa, silhouettes vêtues des plus beaux atours de l’Arlésienne, comme les convives d’un bal fantôme, crinolines, rubans, fichus noirs, art romantique et art de la Tournure, dentelles et taffetas, jupons innombrables, élégance hiératique de la Provençale des temps anciens, et ces bijoux, surtout, ces croix ! Croix de Provence, croix de Malte, croix de dévote, croix Jeannette, croix Maintenon, et ma préférée, la croix papillon, alourdissant les coups graciles de leur opulente beauté. J’ai toujours admiré les Arlésiennes, dans les rues des Saintes, lors du pèlerinage – envie soudain de posséder ce costume, et de le faire mien, d’en être digne, en vraie Provençale.

    Une des croix du musée provençal. Source de l'image : http://fragonard.com
    Une des croix du musée provençal. Source de l’image : http://fragonard.com

    Au musée de la parfumerie, j’achète la Bible inépuisable, le Livre du parfumeur, toute l’histoire des fragrances depuis l’Antiquité jusqu’à son efflorescence au dix-huitième, jusqu’à nos jours, toutes les essences, les formules, légendes, chimie et magie ; j’achète aussi les mémoires de Jean-Claude Ellena, le parfumeur d’Hermès, créateur de Terre, de Voyage, de Jardin d’été après la mousson, et habitant bienheureux de Grasse.
    Enfin, bonheur suprême, moment d’initiation : deux heures de création de parfum au studio des fragrances de la parfumerie Galimard. Tout me porte vers la famille des chyprés fruités. Les notes de fond seront la praline, le santal boisé, la vanille et l’iris, les notes de cœur la jacinthe, avant tout, en quantité prépondérante, car elle est ma fleur fétiche, précieuse cathédrale odorante de printemps, la fleur de grenadier, l’ylang-ylang et le tiaré, et les notes de tête s’efforceront d’évoquer déjà la jacinthe qui va s’imposer au cœur, lotus, freesia, magnolia, litchi, géranium. Je rejette les roses que j’aime pourtant, car rien ne doit écraser la jacinthe, ce sera un parfum de fleurs blanches, parmi lesquelles l’épée bleue et mauve trônera en reine. Je voudrais recommencer mille fois.

    Dans l'atelier du sorcier.
    Dans l’atelier du sorcier.

    Je suis en transe, persuadée d’avoir raté ma vocation. Voici les études qui auraient dû être miennes, percer à jour les secrets des odeurs, du désir et du souvenir, étudier froidement et avec la magie dissolvante de l’intellect la chimie du sens le plus instinctif, le plus primordial. Celui qui nous bouleverse et nous fait venir les larmes. Celui qui nous fait désirer furieusement, celui qui a le don de faire revivre les morts, de mettre en flacon les secrets de l’âme humaine, créer des lieux et faire renaître le temps dans une odeur, devenir Faust ! Mon parfum s’appellera Reste donc encore – je pense bien sûr au « Verweile doch, du bist so schön… » du héros de Goethe. Il n’est bien sûr pas à la hauteur de la promesse, je le voulais précipité d’éternité, mélancolie obsédante, temple de l’amour dont on se souvient, de la tristesse de l’aube après la nuit – quand l’attente a été comblée, que le futur ardent du désir s’est mué en en adieu et en regret. Je crois le parfum sablier que l’on retourne, illusion du temps suspendu. Je voudrais recommencer. Je voudrais rester à Grasse, devenir magicienne, et faire que les glycines pleurent toujours et ne se fanent jamais – que l’amour ne blêmisse pas et que la mort nous oublie.

    Devant le Musée international de la parfumerie, cette statue reproduit un dessin du XVIIIe: le parfumeur, homme flacon, chargé d'essences et de senteurs.
    Devant le Musée international de la parfumerie, cette statue reproduit un dessin du XVIIIe: le parfumeur, homme flacon, chargé d’essences et de senteurs.
    Roses et glycines, délices mélancoliques.
    Roses et glycines, délices mélancoliques.

  • Rêves et chimères au Lavandou

    Le Var. Court et martial, lancé par cette lettre en forme d’envol, ce département a toujours eu pour moi un nom de citadelle insulaire, d’outremer mystique, de forêt profonde. Mais au Lavandou, il revêt une douceur dont je ne me lasserai jamais. Un week-end d’automne au Lavandou, une des plus jolies stations balnéaires du Var.

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    Coucher de soleil dans le port du Lavandou.

    Une vocation provençale

    Toujours quand je prends la route vers le sud, je ressens cette irrésistible attraction de la mer. Je suis née au bord du Rhône, et toute petite je l’entendais déjà rouler la nuit sous mes fenêtres; je me suis toujours dit que j’étais faite pour descendre le fleuve et rejoindre la mer. Rouler vers le sud, c’est obéir à la force du courant, à ce tropisme aussi irrésistible que la gravité, tout ceci est dans l’ordre des choses. Je pense aux tournesols, et je me dis que moi, je suis marétrope ou tournemer : il faut me rendre à l’eau. J’ai gardé des week-ends à la mer, petite, un amour irrationnel pour l’A7, pour les différentes stations qui jalonnent le parcours, pour le château de Mornas, la séparation des autoroutes qui est toujours un dilemme – à gauche Avignon, Aix, la côte d’Azur, à droite la Camargue, Montpellier, l’Espagne et l’Atlantique, comment choisir ? – et l’arrivée dans la lumière. Depuis que je vis à Aix la plupart du temps, j’ai découvert la joie de la poursuite, toujours plus au sud, le long de la côte d’Azur : voir défiler l’épine dorsale de la graniteuse Sainte Victoire, surmontée de la croix du midi à laquelle s’accroche toujours une éclaircie, les deux baies successives, Cassis et La Ciotat, ouragan de lumière bleue, le cœur dormant de la Sainte Baume, les tours de la Cadière et les souvenirs d’enfance, la traversée de Hyères et son vertige de palmiers qui me rappelle toujours Los Angeles, la route de Saint Tropez, les criques édéniques du Lavandou, puis de nouveau la Californie avec Nice et Cannes, et enfin la route de Menton, sinueuse et labyrinthique, avec ses vues vertigineuses au détour d’un virage, jusqu’à San Remo, jusqu’à l’Italie. Je suis une femme d’engouements irrésistibles et je suis retombée amoureuse de mon enfance.

    Lever de soleil sur la plage Saint Clair.
    Lever de soleil sur la plage Saint Clair.

    Le Lavandou, le secret bien gardé de la Côte d’Azur

    Je me suis attachée à l’exploration méthodique des plages de la côte d’Azur, et ces derniers mois, Le Lavandou est devenu un de mes refuges préférés contre le monde et la mélancolie. Comment être encore triste, quand on prend la petite route qui mène de Hyères au Lavandou, cette route littorale que la mer, les jacarandas, les agaves et les cactées viennent assaillir de leurs sérénades à chaque virage ? Moins tapageur que Saint Tropez, moins célèbre que Porquerolles, Le Lavandou tient les promesses de douceur que son nom recèle.

    Le sentier du littoral, ce merveilleux chemin de randonnée qui ourle la côte d'Azur, passe bien sûr par Le Lavandou - ici, la portion qui mène du port à la plage Saint Clair.
    Le sentier du littoral, ce merveilleux chemin de randonnée qui ourle la côte d’Azur, passe bien sûr par Le Lavandou – ici, la portion qui mène du port à la plage Saint Clair.

    Dauphins et baleines : les Journées de l’écume au Lavandou

    Pendant les « Journées de l’écume », en septembre, Le Lavandou célèbre son titre officieux de « capitale des dauphins ». Je découvre à cette occasion qu’un gigantesque sanctuaire marin, Pelagos, s’étend du golfe de Ligurie aux îles d’Or qui font face à Hyères, et que Le Lavandou est l’un des sommets de ce triangle magique. Du Lavandou, on peut prendre des bâteaux qui conduisent au large, tôt le matin, et promettent la rencontre avec les cétacés. Des dauphins, souvent, et parfois, des baleines. Je voudrais vivre ce moment à nouveau, quand un puissant jet d’eau crève soudain la surface, quand une queue immense balaie les flots et laisse deviner l’ampleur majestueuse de l’animal qui se meut sous le bleu, quand la surface bosselée par la houle, comme la carapace d’un monstre antique, s’ouvre pour laisser jaillir une créature plus gracieuse et fascinante encore. Il me faudra revenir au Lavandou, encore et encore.

    Lever de soleil sur la plage Saint Clair. Un bateau, un chien, un oiseau.
    Lever de soleil sur la plage Saint Clair. Un bateau, un chien, un oiseau.

    La plage de Cavalière, ou plage des Paillettes

    Et puis, une autre chose encore au Lavandou accroît l’intimité avec l’océan. La plage de Cavalière, qu’on appelle aussi « plage des paillettes », m’a changée en sirène pour quelques instants. « Pictures or it didn’t happen », dit-on toujours, mais cette chose-là relève du miraculeux, comme le fantôme aperçu dans le miroir, ou la chimère dans la brume : je n’ai pas réussi à la photographier. Plage des paillettes – c’est donc vrai. Le sable est cousu de petites roches éblouissantes qui décuplent le scintillement de l’eau, minuscules morceaux de lumière qui transforment l’or de la plage en voie lactée. Je marche dans le ciel, extatique. Quand je me déshabillerai le soir, j’aurai des paillettes partout dans mon maillot, j’essaierai en vain de les mettre en bocal, mais elles y perdront tous leurs reflets ; elles ne se révèlent que sur la peau humaine, comme si elles avaient pour vocation unique de nous métamorphoser en sirène iridescente.

    La plage de Cavalière, ou plage des Paillettes. Au fond, on devine le Cap Nègre, et la célèbre maison qui se dresse à la pointe de la péninsule.
    La plage de Cavalière, ou plage des Paillettes. Au fond, on devine le Cap Nègre, et la célèbre maison qui se dresse à la pointe de la péninsule.

    Rester plage Saint Clair pour toujours…

    Mais la plage que j’aime par-dessus toutes les autres, c’est la plage Saint-Clair, avec ses airs de lagon tropical, le bateau bleu posé au bord des palmiers, les restaurants de plage en bois flotté, toute cette panoplie de l’idylle qui me donne envie de changer ma vie en long été indien, d’oublier l’hiver et de rester ici pour toujours.

    Peut-être que si je fais mes adieux au monde, si je me love dans une crique et que je me soumets aux marées, si je laisse les algues m’habiller jusqu’à me faire rocher, si des écailles me poussent sur le corps, peut-être alors que la mort m’oubliera; je vivrai pour toujours entre deux vagues, et je me ferai sable et écume, murmure des flots, secret du ressac. De moi, il ne restera plus que deux yeux, pour boire inlassablement la beauté de la mer et ses promesses d’éternité, voir, voir jusqu’à plus soif, pour que mon œil se fasse à son tour océan, ivre de refléter la plus haute perfection que la Terre ait créée. Voir la mer, à jamais.

    La plage Saint Clair, et sa barque bleue.
    La plage Saint Clair, et sa barque bleue.

    Pratique – Organiser son voyage au Lavandou. Blog Le Lavandou

    Aller au Lavandou par les transports en commun

    La gare et l’aéroport les plus proches sont à Toulon (avions et TGV), à 20km de là. Vous avez des bus qui vous conduisent ensuite au Lavandou.
    En voiture, vous êtes à un peu plus d’une heure de Marseille.

    Dormir au Lavandou : mon hôtel préféré

    • Vous trouverez plusieurs campings au Lavandou, mais je ne les ai jamais testés.
    • J’ai un énorme coup de coeur pour le Roc Hôtel, sur la belle plage Saint Clair. L’hôtel n’est pas juste en front de mer, il est pratiquement dans la mer. La vue est superbe. A partir de 87 euros en basse saison, un lieu enchanteur.
    • Pour une folie ou pour rêver : sur la magnifique plage de Cavalière, le Club de Cavalière & Spa. J’ai eu l’occasion de le visiter et j’ai été éblouie. Chambres somptueuses, jardins et terrasses sur la plage, luxe et charme fou, un endroit absolument parfait, qui rentre au top 3 des hôtels qui me font le plus rêver sur la Côte d’Azur. A partir de 307 euros en basse saison.

    Les plus belles plages du Lavandou

    Le Lavandou compte douze plages, autant dire que vous serez comblé. La grande plage du Lavandou est la plus accessible et familiale. Certaines, comme la plage de l’Elephant ou la plage du Rossignol, sont difficiles d’accès, donc plus sauvages et solitaires. J’ai deux énormes coups de coeur : la plage St Clair et la plage de Cavalière, vastes, claires, aux eaux translucides – un rêve sur la Côte d’Azur.

    Excursions à partir du Lavandou – Que faire au Lavandou ?

    Blog sur Le Lavandou, que faire au Lavandou
    Une infinité de plages sublimes autour du Lavandou

     

    Que faire au Lavandou ? Voir les plus belles plages de la Côte d'Azur ! Blog Le Lavandou
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