Fuir les rigueurs de l’hiver européen et renverser la roue des saisons pour retrouver l’été, nous sommes nombreux à en rêver quand le froid descend sur nos latitudes. La terre promise aux saisons inversées et aux plages sans fin, c’est la Gold Coast (Côte d’Or) australienne. Ce chapelet de criques et de baies idylliques s’étend sur la côte est de la grande île-continent, du nord de Sydney au sud de Brisbane. Voyage au paradis.
Surfeurs sur la plage de Byron Bay.
Bien sûr, il y a plein d’autres choses en Australie, ce petit morceau de planète extraterrestre qui semble avoir été largué par inadvertance en bas à droite de la nôtre, un jour où Dieu était d’humeur joueuse. Il y a des animaux qui semblent avoir été dessinés par Frankenstein, comme l’iconique kangourou qui, si on y réfléchit bien, est quand même une sacrée bizarrerie de la nature : un animal qui se déplace en bondissant, qui possède une queue capable d’assommer un homme, et dont le petit grandit dans une poche abdominale. Ou encore l’ornithorynque, ce marginal total, le plus grand punk du règne animal : un mammifère qui pond des œufs (sans même parler de son bec en spatule, de ses pattes palmées et de ses aiguillons venimeux – cet animal a tout pour lui). Ou encore le « renard volant », qui est une chauve-souris géante, la méduse mortelle dont les tentacules font cinquante mètres de long, et le seul serpent de mer ultra venimeux au monde – l’Australie, parfois, c’est trente millions d’ennemis.
Les pélicans, les clowns des plages australiennes. (Ceux-là ne font pas partie des trente millions d’ennemis : ils veulent juste te piquer ton sandwich.)
Le cœur rouge de l’île est un désert absolument gigantesque, et le traverser est une expérience hors du temps, où la géologie ressemble à une perpétuelle hallucination, et où on peut parcourir des centaines de kilomètres sans croiser personne, si ce n’est des chevaux sauvages, des kangourous et des cadavres abandonnés en plein soleil, sur cette route où personne ne vient faire le ménage. Au nord, la grande barrière de corail est une autre merveille du monde, une indescriptible féerie sous-marine. Et l’Australie est aussi la terre natale d’une des cultures les plus anciennes qui soient, celle des Aborigènes. Dans des grottes au cœur du désert, on a trouvé des peintures rupestres datant d’il y a 38 000 ans, des œuvres décrivant des danses, et des hommes et femmes jouant de la musique : c’est sans doute la plus ancienne preuve non seulement de la vie sociale des hommes, mais aussi de leurs activités culturelles, ludiques, bref, de leur humanité. La façon dont les Aborigènes ont été martyrisés par les Occidentaux et demeurent exclus de la société australienne est l’une des ombres majeures jetées au tableau idyllique ; une autre serait l’irresponsabilité écologique des habitants de cette terre ravagée par l’érosion, aux sols de plus en plus salés et infertiles, et aux ressources en voie d’épuisement. Je sais bien que l’Australie n’est pas le jardin d’Eden – mais quand on remonte la Gold Coast, allant de carte postale en carte postale, il est facile de croire au paradis.
Surf à Byron Bay.
L’Australie ressemble plus à l’Angleterre qu’aux Etats-Unis. Il n’y a pas ce culte américain de la démesure, du fric, des armes et des voitures ; on ne ressent pas cette impression d’être en permanence dans un jeu vidéo, comme on pourrait parfois le croire à Los Angeles, à Chicago ou à Miami. Il faut imaginer la Tamise transformée en lagon tropical, il faut imaginer des gens qui ont la tête de leur reine sur leurs pièces de monnaie et cultivent le flegme britannique, mais qui, après leur tea-time dans des jardins à l’anglaise, prennent leur planche de surf et vont chevaucher la marée montante. Il faut imaginer l’Angleterre sans le mauvais temps et sans la nourriture douteuse, l’Angleterre transplantée au milieu des palmiers, des flamboyants et des frangipaniers, au bord de l’eau transparente.
Ananas et géraniums.
Il faut imaginer un pays où il est normal de quitter le boulot avant que le soleil se couche, pour pouvoir prendre quelques vagues, ou courir le long de la jetée – où à peu près tous les êtres humains que l’on croise ressemblent à des Apollon ou des Aphrodite, et où les équipements de fitness sont aussi courants que les bancs publics. Partout, on voit des demi-dieux converser en faisant des tractions torse au-dessus de la barre avec une désinvolture telle qu’on les croirait en train d’effeuiller une marguerite. La seule chose qui me convainc de leur appartenance à l’espèce humaine, et non à une peuplade surhumaine et photoshopée, ce sont les coups de soleil. La couche d’ozone est percée au-dessus de l’Australie, et croyez-moi, cela se voit, cela se sent. En une demi-heure d’exposition, l’Australie m’a valu le pire coup de soleil de toute ma vie : pour survivre au soleil de là-bas sans finir carbonisé, les indices maximums sont de rigueur. Mais cela signifie aussi des journées radieuses, des couchers de soleil surréalistes et une perfection quotidienne qui fait pâlir le reste du monde en comparaison.
Port Stephens et ses collines aux airs de monde perdu.
Les Français ne s’y trompent pas : ils sont incroyablement nombreux sur la Gold Coast, et tous les serveurs et barmen racontent la même chose, une adolescence française, puis le grand départ vers l’autre bout du monde. Les visas « vacances et travail », ou « surf & work », permettent de vivre le fantasme d’un quotidien pieds-nus au bord de l’eau, même s’il a pris du plomb dans l’aile : face à l’afflux de Français, à l’essoufflement du marché du travail et au mauvais comportement de certains de nos compatriotes, le gouvernement australien a durci les conditions d’accès. Le consulat de France a même diffusé des recommandations aux jeunes Français, des conseils pleins de bon sens, du type, ne pas voler dans les magasins, squatter les propriétés privées ou faire pipi, ivre mort, sur la voie publique. Pour vivre le rêve australien, il est conseillé d’avoir cinq mille dollars sur soi, car l’Australie est terriblement chère, et un minimum de compétences : savoir faire quelque chose semble être devenu un prérequis apprécié.
La skyline de Surfers Paradise à l’horizon.
Remonter la Gold Coast, c’est aller d’émerveillement en émerveillement. La plage affleure partout au bord des villes. Une douceur de vivre indescriptible sourd des eaux azur. Au crépuscule, les arbres sont remplis d’inséparables et d’autres perroquets, des myriades d’oiseaux colorés au pépiement assourdissant.
Inséparables au soleil couchant.
Iguanes et autres lézards vous dévisagent sans curiosité, les ananas poussent dans les pelouses et l’odeur des frangipaniers évoque sans cesse une suavité infiniment exotique. Partout, le surf est roi : la plus grande ville de la Gold Coast s’appelle Surfers Paradise, sa skyline est posée à même le sable doré, et les businessmen semblent tous avoir un leash à leur attaché-case.
Surfers Paradise indeed.
A Coffs Harbour, le Legends Surf Museum célèbre la mythologie de ce sport devenu religion, qui célèbre la recherche de l’été éternel et de la communion avec la vague.
Le surf, le culte collectif.
A Port Stephens, j’ai vu le plus beau coucher de soleil de ma vie au milieu des dunes sauvages, un incendie de tons pastels follement romantiques. La Gold Coast, ou le ciel en technicolor.
Crépuscule australien.
Mais la plus belle plage de toutes restera à mes yeux celle de Byron Bay – rarement je me suis crue aussi près du paradis terrestre. Et si aujourd’hui, on me proposait de retourner n’importe où, n’importe où sur Terre, je crois que je n’hésiterais pas : je demanderais un billet d’avion pour Byron Bay. Cette plage immense où des vagues parfaites venaient se dessiner dans l’eau cristalline, surmontée par une petite colline aux airs de paradis perdu, à laquelle on accède par un escalier au milieu des palmiers et d’où on peut contempler toute l’étendue de la baie, continue de vivre dans mes rêves. Byron Bay a allumé en moi une inextinguible nostalgie des étés australiens. Je retournerai un jour sur la Gold Coast, je le sais.
Byron Bay
Coffs Harbour, bonheurs du bout du monde.
Shelly Beach.
Port Stephens.
La nuit à Surfers Paradise, bars, boîtes et fêtes tout au bord de l’eau.
Byron Bay, mon éden à moi.
Eclosion d’un palmier à Surfers Paradise.
Byron Bay, encore et encore.
Coucher de soleil au dessus de Brisbane, fin du rêve et retour au froid.
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« Hawaï » : peu de noms ont une telle puissance évocatrice que celui de cet archipel perdu au cœur de l’océan Pacifique, devenu synonyme de vagues incroyables, d’ukulélés fleuris et d’été qui ne finit jamais. Sur l’anse dorée de Waikiki, c’est ce paradis polynésien fantasmé depuis plus d’un siècle par la culture pop que les voyageurs viennent rechercher. Quand le soir tombe, les terrasses des grands hôtels se couvrent de danseuses de hula, au cou chargé de lei, ces colliers de fleurs roses et blanches dont on se voit revêtit dès l’atterrissage à Honolulu. A l’ombre d’un immense banyan, la statue de Duke Kahanamoku ouvre grand ses bras, célébrant l’illustre surfeur hawaïen né en 1890, qui a fait connaître à Hollywood le sport ancestral de son peuple de navigateurs.
Sur Waikiki.Surfeur de carte postale sur Waikiki.
Mais où sont ces Hawaïens, dont la culture unique au monde aimante des touristes venus de partout ? A Waikiki, on cherchera en vain les visages des descendants de cette antique nation, qui a vécu préservée des incursions occidentales pendant plus de mille ans, jusqu’à l’arrivée du capitaine Cook en 1778. Les statistiques sont implacables : les Hawaïens de souche ne représentent plus que 10% de la population, contre 23% de blancs occidentaux et 39% d’asiatiques.
Au cœur du chaudron
La démographie semble obéir à la géologie – les mouvements tectoniques rapprochent chaque année de quelques centimètres Hawaï du Japon, le long de la plus grande et la plus ancienne chaîne volcanique du globe, un chapelet de cônes immenses que les profondeurs dérobent à nos regards, et dont les huit îles principales qui forment l’archipel d’Hawaï ne sont que la partie immergée.
L’archipel hawaïen vu du ciel (NASA, Wikipedia Commons). De gauche à droite, des îles les plus anciennes aux plus récentes : Ni’ihau, Kauai, Oahu, Molokai, Lanai, Kahoolawe, Maui, Hawaii. Le point chaud est sous Hawaii, la grande île, et glisse sans cesse vers l’Est. A l’Est d’Hawaii, sous la mer, Lo’ihi se prépare à émerger.
Séparés de la côte californienne par près de quatre mille kilomètres d’océan, ces confettis de lave au beau milieu du Pacifique sont les îlots les plus isolés au monde, l’extrême pointe nord de ce triangle polynésien formé par la Nouvelle-Zélande, les Samoa, l’île de Pâques et Tahiti. Etendard de la culture polynésienne qui continue de vivre à Hawaï, le drapeau officieux unissant les peuples de l’arc pacifique est une constellation d’étoiles rouges symbolisant ces îles et ces atolls, qui marque d’un sceau d’or l’île légendaire d’Hawaiki, berceau mythique de tous les Polynésiens et dont tous les bateaux seraient partis.
Drapeau des peuples de Polynésie. L’île d’or est le berceau mythique, Havaiki. L’archipel hawaïen est représenté par les quatre étoiles les plus au nord.
Il faut imaginer les connaissances astronomiques de ces navigateurs qui traversèrent le Pacifique à la voile, parcourant plusieurs milliers de kilomètres en suivant les étoiles, et arrivèrent autour du huitième siècle de notre ère sur ces îles noires et ardentes, à la terre ravagée par les éruptions volcaniques et presque nue, car trop loin de tout pour que les vents et les vagues y charrient des graines. Ce sont les navires arrivés de Polynésie qui ont planté le taro, la noix de coco, la banane et l’arbre à pain, et toutes ces fleurs qui donnent à Hawaï ses airs de jardin enchanté : les premiers Hawaïens ont su planter l’éden à même la lave.
Cultures sur l’île de Kauai.
La performance n’en est que plus fascinante, quand on songe à la violence des tempêtes qui agitent le Pacifique nord, et à la hauteur des vagues qu’ont dû affronter les frêles hokule’a, les pirogues à balancier que l’on peut admirer sur le site historique de Pu’uhonua. Seule terre émergée parmi d’immenses étendues d’eau profonde, Hawaï est au cœur du chaudron, et les vagues qui déferlent en hiver sur ses côtes battent tous les records, comme Jaws, la célèbre « mâchoire » pouvant dépasser les vingt-cinq mètres, qui bat les falaises de l’île de Maui et attire les grands surfeurs du monde entier.
Sur ces pirogues à balancier, les Polynésiens ont traversé quatre mille kilomètres d’océan.Surf sur le Northshore d’Oahu.
Le surf est l’invention hawaïenne qui a su conquérir le globe, et au bord de la plage de Waimea, sur la célèbre côte nord d’Oahu, lieu de pèlerinage incontournable pour les mordus de la discipline, un monument rend hommage à l’un de ses plus grands noms, Eddie Aikau. Ce maître-nageur sauveteur hawaïen a sauvé plus de cinq cent personnes des rouleaux de Waimea, et popularisé le surf de très grosses vagues – aujourd’hui encore, Quiksilver organise une compétition en son honneur dans la baie qui fut sienne, lorsque les vagues dépassent une hauteur de quinze mètres. Eddie Aikau est mort à trente et un ans, en 1978, dans une expédition visant à retracer les quatre mille kilomètres parcourus par les anciens navigateurs polynésiens, pour relier Hawaï et Tahiti. Le bateau s’abîma peu après son départ ; parti chercher de l’aide à la rame sur sa planche de surf, Aikau ne fut jamais retrouvé. Sa mort en mer, en quête des exploits de ses ancêtres, est symptomatique de cette soif d’origines qui fait battre le cœur de la renaissance hawaïenne depuis les années 1970, et lutte pour restaurer l’héritage de cette culture millénaire que la diminution continue du nombre d’Hawaïens de souche met en péril.
Eddie Aikau (Wikipedia Commons).
Un génocide accidentel
A l’arrivée de Cook, en 1778, quatre cent mille kanaka maoli – Hawaïens – peuplent l’archipel. En 1819, au moment où l’ancienne religion est abolie et le christianisme triomphe, ils ne sont déjà plus que deux cent mille. Car s’il n’y a jamais eu de politique d’extermination menée envers les Hawaïens, et qu’on a épargné aux îles ces raids sanglants et ces déportations massives d’indigènes qui ont rythmé la conquête de l’ouest américain, c’est par un phénomène bien plus sournois que les Hawaïens sont décimés, une sorte de « génocide accidentel », par les maladies venues d’ailleurs, sur ces terres jusqu’alors protégées par leur extrême insularité. La tuberculose et les maladies vénériennes font des ravages, puis l’immigration chinoise apporte la lèpre, à laquelle les Hawaïens sont les plus sensibles, et l’île de Molokai devient ce mouroir sous le soleil où l’on exile les condamnés.
Reliefs découpés de la sublime côte Napali, sur Kauai. C’est ici que la « guerre des lépreux » a fait rage, lorsque les lépreux, menés par le guerrier Koolau, se sont cachés dans les vallées escarpées pour échapper à la déportation sur Molokai. Jack London en a tiré une nouvelle superbe.
Comme un stigmate de cette relégation, ce sont sur les petites îles périphériques que l’on trouve aujourd’hui les derniers Hawaïens, sur Molokai, l’île aux falaises vertigineuses, sur Ni’ihau, couverte de bétail, île pâturage que n’habitent que cent ou deux-cent kanaka, ou encore sur Kahoʻolawe, la plus petite des huit îles hawaïennes principales, minuscule morceau de littoral âpre et désert, utilisée pendant des décennies comme site d’entraînement par la marine américaine, et rendue à l’état d’Hawai’i en 1994 – seuls les Hawaïens de souche ont le droit de s’y rendre, dans le cadre de pratiques religieuses et culturelles. Selon Elizabeth Kapu’uwailani, auteur du poignant documentaire Then there were none sur la disparition des Hawaïens, il n’en resterait plus que cinq mille aujourd’hui. Ces visages d’un brun lumineux, encadrés de cheveux noirs ondulés, aux traits si caractéristiques de ce peuple polynésien qui traversait les océans en pirogue et chérissait les volcans, disparaissent peu à peu.
Then there were none, documentaire poignant sur la fin des Hawaïens.
C’est sur la petite île de Ni’ihau qu’est né l’un des plus grands noms de la culture hawaïenne, Israël Kamakawiwoʻole, dit Iz, rendu célèbre par son interprétation d’Over the rainbow à l’ukulélé. En quelques albums, Iz s’est fait le porte-parole des Hawaïens qu’on a dépossédés de leur aina, la terre de leurs ancêtres, chantant la mémoire de son peuple et l’espoir de le voir accéder un jour à l’indépendance. Sa mort brutale à l’âge de trente-huit ans, en 1997, brise le cœur de tout l’archipel, et ce sont dix mille personnes qui suivront son cercueil lors de funérailles nationales. Tué par son obésité morbide – il pesait près de quatre-cent kilos au moment de son arrêt respiratoire –, tout comme ses parents, sa sœur et son frère Skippy, Iz fut victime du métabolisme des peuples polynésiens, accoutumé depuis des siècles à la grande frugalité, et qui ne tolère pas le régime alimentaire américain.
Facing Future, l’album le plus célèbre d’Iz, que j’ai écouté en boucle durant mon dernier séjour hawaïen.
L’obésité, dernier avatar de ce génocide accidentel du monde occidental envers les premiers Hawaïens, explose parmi les derniers descendants. On peut ajouter à cela la malédiction de la drogue, qui décime les populations les plus fragiles de l’archipel. Si les choses se sont améliorées depuis le début des années 2000, où la méthamphétamine, dite crystal meth ou ice, causait de tels ravages que le procureur fédéral avait lancé un appel à l’aide au gouvernement, se disant « à genoux » pendant qu’Hawaï était « en train d’être tué par la drogue », la consommation de méthamphétamine dans l’archipel reste toujours largement supérieure à la moyenne nationale, et les visages fantomatiques des junkies de Hilo sont un témoignage poignant de l’addiction qui ronge les kanaka.
La déesse des volcans
Iz, l’enfant de Ni’ihau qui ne parlait pas l’anglais classique, seulement l’hawaïen et le pidgin (anglais créole façonné par les Hawaïens), était devenu la voix de ce peuple dont les droits ont été rongés peu à peu tout au long du dix-neuvième siècle, jusqu’en 1893, lorsque les Américains propriétaires de grandes plantations, businessmen et soldats de Pearl Harbour fomentent un coup d’état contre la dernière reine d’Hawaï, Lili’uokalani. Contrainte à un humiliant procès dans la salle même de son trône, enfermée durant neuf mois dans une chambre de son palais, Io’lani, elle se voit forcée d’abdiquer et d’assister, impuissante, à l’annexion unilatérale d’Hawaï par les Etats-Unis en 1898, que jamais aucun traité international n’a ratifié. Les mouvements indépendantistes hawaïens continuent de dénoncer le coup d’état et l’annexion.
La princesse Lili’uokalani.
Le souverainisme vivace d’Hawaï surprend le visiteur dans des lieux inattendus, comme sur ce panneau surplombant les cascades de Wailua, sur l’île de Kauai, qui proclame « Ku’e Amerika ! », « rejette l’Amérique ! », et explique : « Ce slogan exprime notre colère envers le gouvernement américain qui occupe illégalement Hawaï depuis 1893. Nous n’avons jamais approuvé cette occupation et ne l’accepterons jamais. Nous demandons la pleine restauration de notre souveraineté et de nos droits. Profitez de votre séjour à Hawaï, et revenez quand notre indépendance sera restaurée ! Les Hawaïens ». Si le bien-fondé de leurs revendications est historiquement incontestable, l’hécatombe hawaïenne et la démographie en leur défaveur rendent l’espoir d’un l’accession à l’indépendance utopique. En 2000, des juristes appartenant au mouvement indépendantiste Hawaiian Kingdom ont porté l’affaire de la violation de souveraineté devant la Cour permanente d’arbitrage de La Haye – mais les Etats-Unis ayant refusé de comparaître, la cour s’est déclarée incapable de statufier sur l’annexion de 1898.
Panneau indépendantiste.
Les Hawaïens accèdent malgré tout à une plus grande reconnaissance. Le mouvement Nation of Hawai’i, mené par un descendant du roi Kamehameha, a obtenu la rétrocession d’un certain nombre de terres au profit des premiers habitants. Peu à peu, ils reconquièrent la plus grande et la plus symbolique des îles hawaïennes, celle où vivaient les rois et d’où émanait la puissance politique, celle qui a donné son nom à l’archipel : Hawaï. Dite aussi « the Big Island », elle gagne chaque année sur l’océan grâce aux coulées de lave du volcan Kilauea, où elles se jettent dans des explosions d’écume brûlante.
Waipio, la « vallée des rois », sur la grande île, haut lieu de l’histoire politique de l’archipel.
Cette île sacrée, foyer de la déesse des volcans, Pele, semble devenue le cœur de la renaissance hawaïenne. Pour un vrai Hawaïen, voir sa maison détruite par les éruptions, c’est être béni par la déesse, et sans doute faut-il être imprégné de cette foi pour accepter de vivre sur Hawaï, île incandescente où villes et routes peuvent être englouties par des flots de magma du jour au lendemain, créant des paysages lunaires à perte de vue, immenses étendues de roche noire qui met plusieurs dizaines d’années à refroidir jusqu’au cœur, où les laves incessantes du Kilauea grignotent toujours plus avant les terres habitables, et plonge toute une partie de l’île sous une cloche de vog, brouillard volcanique qui étouffe les personnes sensibles et colore de souffre les levers et couchers de soleil.
La déesse Pele – vue d’artiste exposée au Jagger Museum.
On sait qu’un jour, le monstrueux bouclier du plus grand des volcans, le Mauna Loa, sautera et submergera l’île sous le feu d’une éruption inouïe. Ce sont majoritairement des Hawaïens qui travaillent au Hawaii Volcanoes National Park, et initient les visiteurs à la superbe mythologie hawaïenne, histoire d’une lutte perpétuelle entre les ténèbres de la nuit primordiale, le soleil, l’océan et le feu du sol, au bord du cratère bouillonnant d’Halemaumau, dont la lumière et les fumées infernales sont visibles à des kilomètres dans l’obscurité.
Ce sont les Hawaïens qui ont repris possession d’un des lieux les plus sacrés de l’archipel, le heiau (temple) de Pu’ukohola, où le plus grand roi hawaïen, Kamehameha, a tué et sacrifié son cousin invité à l’inauguration, afin de devenir le premier maître unique de toutes les îles. Symbole de la monarchie hawaïenne, le roi Kamehameha figure parmi les statues de l’United States Capitol de Washington depuis 1969, et on peut aussi l’admirer à Pu’ukohola, avec son casque surmonté d’une crête de plumes, sa cape rouge et or, et ses armes rituelles, massues pour tuer d’un coup violent derrière la tête, arceaux surmontés de dents de requins pour trancher la gorge, poings de combat avec les mêmes artefacts tranchants. Les murs épais des deux temples dressés sur la colline de Pu’ukohola sont interdits à tout haole – non natif de ces terres – et ne sont pénétrés par les Hawaïens que lors des cérémonies rituelles. Sur un autel en bois, on aperçoit des offrandes à Ku, le dieu de la guerre, mais ce ne sont plus que fleurs et fruits, et non des chairs humaines comme autrefois.
Sacrifices de fleurs et de fruits (et non plus de viscères) à Pu’ukohola Heiau.
Car telle est l’ambigüité du rapport des Hawaïens aux Occidentaux : l’ancienne religion hawaïenne, régie depuis le quatorzième siècle par le kapu ou tabou, organisait la vie selon des principes d’une extrême sévérité, et toute transgression – comme par exemple croiser l’ombre portée par le roi – était passible de mort. Tout porte à croire que les Hawaïens ont accueilli avec joie certains missionnaires pétris d’humanité, comme le père Damien, qui sacrifiaient leur vie pour moissonner les âmes, combattaient la lèpre et l’ignorance, luttaient contre le kapu, et propageaient l’écriture et la connaissance. C’est le fils de Kamehameha lui-même, Liholiho, qui a en 1819 aboli le kapu. Nombre d’Hawaïens ont reconnu en Jésus le sauveur qui les délivrerait de la brutalité de l’ordre ancien, comme James Kekela, né en 1824 sur Oahu, ordonné révérend en 1853 et parti en mission lutter contre le cannibalisme aux Marquises – les vieilles tombes du cimetière de la mission, dans le cœur d’Honolulu, rendent hommage à ces destinées rares.
Pu’ukohola Heiau. La croix surmontée de deux boules blanches est le symbole ancestral du « kapu » ou tabou : l’interdit suprême. Autrefois, la transgression était passible de mort. Aujourd’hui, le kapu sert à signifier aux touristes qu’ils doivent rester à leur place.
Aujourd’hui encore, nombre d’Hawaïens revendiquent profondément leur christianisme. Dans ces territoires à la marge, friches abandonnées sur les flancs du volcan, petits villages boueux aux airs de Far Ouest branlant, pullulent les espérances les plus débridées; parmi toutes les églises d’obédiences diverses qui s’affrontent à renfort de panneaux publicitaires, Latter Day Saints (mormons), témoins de Jéhovah, scientologues et autres adventistes, on trouve nombre de petites églises hawaïennes. Qui plus que les kanaka ont besoin d’entendre que les premiers seront les derniers, eux à qui les statistiques officielles du gouvernement américain font battre le record de l’archipel en termes de pauvreté et de taux d’emprisonnement ? Dans les églises hawaïennes, des femmes et des hommes aux longs cheveux noirs chantent dans la langue originelle du pays, cet idiome polynésien dont l’alphabet compte treize caractères, et où les voyelles semblent cascader à l’infini.
Eglise des Saints des derniers jours (mormons) à Hawaï. Elle est présente dans un nombre incroyable de villages.
Jolie église épiscopalienne.
Avant l’écriture, les anciens Hawaïens apprenaient par cœur des litanies remontant le fil du temps jusqu’à sa nuit, chants de navigation menant les bateaux des Samoa à Tahiti, puis de Tahiti à Hawaï, généalogies des hommes et des dieux, histoire des raz de marée, des éruptions et des massacres, secrets déposés d’oreille à oreille. Quand les missionnaires leur apprirent à lire, ils furent stupéfaits par leur mémoire prodigieuse : ces gens rompus à porter la geste des siècles sur leurs épaules surent connaître par cœur des pans entiers de la Bible en un rien de temps.
Champ de pétroglyphes de Waikoloa, sur la grande île – les pétroglyphes sont un témoignage émouvant de la présence séculaire des Hawaïens sur l’île. Ces dessins, symboles et figures tracés dans la lave racontent un univers qui nous demeure à jamais inaccessible.
Le dernier roi de l’archipel, David Kalakaua, roi chrétien, progressiste, et pétri de la nécessité d’une renaissance hawaïenne, a recueilli l’histoire et la mythologie de son peuple, et l’a rédigée en anglais pour la diffuser dans le monde. Il a raconté les mystères grandioses de la cosmogonie hawaïenne, tout en soulignant les étranges analogies avec la Bible – la lumière jaillie de Po, la nuit primordiale, révérée déesse du chaos, la trinité bâtisseuse, Kane, Ku et Loho, l’homme et la femme modelés de glaise, la révolte des anges et le Lucifer hawaïen, Kanaloa, l’épisode de l’arche et du déluge. Il fut le premier monarque à accomplir un tour du globe en bateau, afin de faire connaître et estimer la culture hawaïenne, et fut reçu par toutes les grandes puissances de la fin du dix-neuvième siècle. Dans le centre historique d’Honolulu, on peut aujourd’hui visiter Io’lani, le somptueux palais qu’il a fait édifier pour faire accéder son royaume océanique au rang des pays qu’il convient de respecter – peine perdue. Deux ans après sa mort, en 1893, c’est là-même que sa sœur Lili’uokalani fut séquestrée et contrainte à l’abdication, et Io’lani est devenu le mausolée mélancolique de la souveraineté hawaïenne.
David Kalakaua, le dernier roi hawaïen.
Signe funeste du déclin du peuple natif de l’archipel, plus aucun Hawaïen de souche ne participe depuis 2010 aux championnats du monde de surf, là où nombre de kanaka maoli s’étaient illustrés depuis des décennies dans ce sport inventé par leurs ancêtres et profondément imprégné de leur culture, de ce sentiment de communion avec l’océan au bord duquel ils ont grandi. David Kalakaua écrivait à propos de son peuple, les kama’aina, enfants de la terre : « Ils sombrent peu à peu sous le poids des contraintes et des fardeaux qui les accablent, et à terme, ils succomberont à ces conditions politiques et économiques étrangères à leur nature et toxiques à leur sang. Année après année, les empreintes de leurs pas s’effacent sur le sable de leurs littoraux abrités par les récifs coralliens, et sous l’ombre des palmiers, le son de leurs chants naïfs s’assourdit, jusqu’au jour où leurs voix se tairont pour toujours.» Les derniers Hawaïens se battent pour faire mentir la sinistre prophétie, et célébrer plutôt cet autre mot de Kalakaua, devenu devise de l’état d’Hawaï : Ua mau ke ea o ka ‘aina i ka pono, « la vie de notre terre se perpétue dans la justice ».
Les volcans d’Hawaï, ou l’île telle que vous ne l’auriez jamais imaginée. Il y a toujours eu plus de violence que de douceur sirupeuse dans mes rêves d’Hawai’i, plus de magma, de déferlantes et de gouffres que de Mai Tais sirotés sur la plage d’Honolulu. Car des forces titanesques viennent converger sur ce confetti de terre, plus éloigné des continents, plus seul au milieu des eaux que toute autre terre immergée.
« Hawai’i ».
Le nom seul, tout en verticalité, en javelots jetés vers le ciel, avec la vague en son cœur, fait vivre le mythe lorsqu’on le prend en bouche. L’histoire d’Hawai’i ressemble à celle de l’ange déchu. Lassé de tant de douceur et mu par un instinct prométhéen, un Polynésien prend sa pirogue à balancier et s’élance à travers le plus grand océan du globe, à travers la mort et la nuit, avec les étoiles pour seul viatique. Plusieurs milliers de kilomètres de vagues et de profondeurs le séparent de son point de départ, l’archipel de la Société. Puis il arrive ici, sur ce chapelet basaltique tout hérissé de cônes noirs fumants, battu par les tempêtes du Pacifique Nord – quelles puissances titanesques ont conspiré au jaillissement de cet archipel ? –, loin de tout, loin des terres immergées, dans le fracas et le secret.
A Hawai’i, le monde est renversé, et plus personne ne croit aux points cardinaux. Ce n’est plus l’Occident – nous sommes au-delà de sa dernière limite, la côte américaine, plus loin encore que le coucher du soleil. Ce n’est pas l’Orient, le berceau de la lumière. Nous sommes seuls au cœur de la nuit sur ce lambeau de terre surgi de l’immense et des ténèbres, et le monde sauvage guette sur le seuil. Les hommes vivent avec les volcans.
Hawai’i, la grande île : terre à vif
L’océan et le basalte noir des laves séchées, au bout de la Chain of Craters Road.
Après plusieurs jours sur Oahu, l’île capitale, je m’envole pour Hawai’i, la grande île, celle des rois et de la démesure.
Hawaï est un chapelet d’îles nées du volcanisme, tirées des profondeurs du Pacifique par l’obstination du magma à percer la surface. Aujourd’hui, il ne brûle plus que sur la grande île. Le feu s’est éteint sous toutes les autres îles de l’archipel, une par une, tandis que le point chaud se déplaçait vers l’Est, suivant le mouvement des plaques tectoniques. Les cratères de Diamond Head à Honolulu, ou de Waimea à Maui, dorment depuis des siècles, et si, à Maui, on se demande si Haleakala ne se réveillera pas une dernière fois avant le sommeil éternel, on sait que cela ne sera qu’un chant du cygne. Désormais, imperceptiblement, mais sans l’ombre d’un doute, les îles retournent à la mer. Les vagues viennent ronger le basalte et le sable, le poids des roches aspire à retourner aux profondeurs, le pompage de l’eau douce et la détérioration des récifs coralliens qui jouaient le rôle de bouclier contre l’océan accélèrent l’érosion – après des millénaires d’ascension, après la longue course des laves noires vers la surface, plus aucun brasier ne soutient les montagnes posées au cœur du Pacifique. Oahu, Maui, Kauai, Lanai, Molokai, Nihau, toutes disparaîtront dans un temps incommensurable pour une mortelle. Seule Hawai’i vit encore. Ici aussi, la vie va d’ouest en est : le plus ancien volcan, le Mauna Kea, ne se réveillera pas, mais le Mauna Loa et le Kilauea bouillonnent. Tout à l’Est, sous les eaux, un volcan sous-marin forme une nouvelle île, qui ne jaillira que dans des centaines de milliers d’années : Lo’ihi, le tout dernier rejeton de la ceinture de feu du Pacifique.
L’archipel hawaïen vu du ciel (NASA, Wikipedia Commons). De gauche à droite, des îles les plus anciennes aux plus récentes : Ni’ihau, Kauai, Oahu, Molokai, Lanai, Kahoolawe, Maui, Hawaii. Le point chaud est sous Hawaii, la grande île, et glisse sans cesse vers l’Est. A l’Est d’Hawaii, sous la mer, Lo’ihi se prépare à émerger.
Le Mauna Kea, forge des premiers dieux, nuit et feu du monde d’où jaillissent les formes, point chaud primordial qui a tiré hors des eaux tout l’archipel, est éteint depuis 4600 ans. Aujourd’hui sur ses sommets vertigineux ne dorment plus que les glaciers, les « épées d’argent » qui grandissent pendant cinquante ans, fleurissent une fois, puis meurent, et les myriades de constellations et de galaxies qu’on voit ici mieux que partout ailleurs sur terre ; mais les autres volcans veillent.
En 1950, le Mauna Loa a submergé tout un pan de l’île sous une monstrueuse coulée ; en 1984, il s’est réveillé à nouveau, le monde entier a tremblé, mais le volcan a différé sa menace. Tout le monde le sait : le jour où il crachera, rien ne l’arrêtera. Son gosier contient bien plus de lave que son impétueux voisin du sud, le Kilauea. Et pourtant, le Kilauea sait aussi détruire – le village de Kapoho, par exemple, dévoré par les laves en 1960. Le Kilauea est en éruption permanente, et parfois ses laves vont se jeter dans la mer, alors le spectacle est indescriptible. Des cascades de roches en feu qui explosent au contact des vagues, des gerbes de braise et d’écume, la sculpture vivante d’une terre qui grandit sous nos yeux. On dit le Kilauea antre de la déesse des volcans, Pele. On raconte qu’elle prend parfois la forme d’une belle femme aux cheveux de feu, une femme fatale, qui rejoint les rois et les élus dans leur couche, et leur murmure à l’oreille les secrets de l’univers. On raconte qu’on la croise parfois dans les bois, qu’elle vous transperce ses yeux d’incendie, et qu’on ne saurait dire si c’est un présage de grandeur et d’extase, ou de destruction imminente. J’arrive sur la grande île frémissante de légendes et d’appréhension. volcans d’Hawaï volcans d’Hawaï volcans d’Hawaï volcans d’Hawaï
Le récit de l’arrivée de Pele sur la grande île.
La déesse Pélé – vue d’artiste exposée au Jagger Museum.
Fumerolles volcaniques qui s’échappent du sol – sur la grande île, partout la Terre respire, partout la chaleur et le souffre m’enveloppent.
En route vers les volcans d’Hawaï
Pour monter vers le volcan, il faut passer par Pahoa, en limite des laves du Kilauea. Pahoa a des airs de Far West – stations-service jaunies où amarrent des minivans déglingués et bourrés de hippies jusqu’à la gueule, façades pastel aux allures de saloon mordu par l’humidité, jungle exubérante, incroyable, où les hommes en dreadlocks et rêves tatoués sur la peau se noient doucement. Au parc Lava Tree, perdu au milieu de nulle part, les troncs pétrifiés par la coulée de 1790 ont des airs de gnomes austères dans le soir (les crépuscules sont gris sur ce versant de l’île, et les levers de soleil aussi, la brume dissout la lumière), sous une canopée d’albizias démesurés. Des orchidées sauvages et des « goyaves fraises » poussent parmi les fougères géantes et les étranges formes mi minérales, mi végétales.
Arbres pétrifiés au Lava Tree State Park.
Orchidée sauvage.
C’est dans le soir que je gravis les pentes du Kilauea, vers le village de Volcano. La nuit tombe comme un corps qui se laisse happer vers le sol – elle est physique, dense – je comprendrai plus tard que c’est le « vog », ou « volcano smog » craché par le Kilauea qui lui donne cette réalité épaisse et pesante, qui éteint la lumière à l’heure où elle touche encore les côtes. Dans le noir, il faut décrypter les chiffres du cadenas qui ferme la grille, pour arriver à la maison – la maison, je le dis sur le ton plein de révérence menaçante qu’on réserve aux films de genre. C’est un lieu déjà peuplé de tous mes fantasmes et mes clichés abreuvés par des heures de visionnage tremblotant – c’est une maison de film d’horreur. La jungle la dévore. Fougères géantes, qui marchent comme une armée furieuse vers les grandes baies, araucarias aux silhouettes d’avalanches, pleins de langues d’épines, sous-bois impénétrable, et la maison – vaste, glacée, humide, toute de bois sombre, remplie de miroirs et d’escaliers, de vitres qui plongent sur les ténèbres moites, planchers où tout résonne et tout s’amplifie, et là, tout près, la caldeira incandescente du Kilauea, Halema’uma’u et ses phosphorescences lucifériques dans le soir, son flot continu de vog sulfureux et toxique, et le village fantôme de Volcano à la merci de ses colères. That’s the stuff nightmares are made on. Nuit pleine de paupières, comment dormir au bord d’un volcan en éruption ?
« La » maison, au milieu des fougères voraces.
Beauté jurassique des fougères qui se déploient.
Hawai’i Volcanoes National Park. Mes mots se délitent au fil de la Chain of Craters Road.
D’abord, marcher vers le Jaggar Museum en longeant l’immense caldeira noire et ocre causée par l’effondrement au quatorzième siècle – imaginer que le canyon faisait autrefois six cent mètres de profondeur, et que d’éruption en éruption, il se comble peu à peu, rempli de lave bouillonnante qui laisse ensuite ce paysage lunaire couvert de craquelures et d’aplats extraterrestres. Au loin, Halema’uma’u fume avec constance, cratère dans la caldeira, petit chaudron opiniâtre.
La caldeira du Kilauea, et le cratère fumant.
Atteindre le Jaggar Museum comme dans un songe nimbé de souffre – là-bas, toucher les bombes volcaniques, les cristaux, les larmes et les cheveux de Pele, voir se déployer tout le panthéon hawaïen sous les pinceaux des artistes de l’île, Pele la sublime, la luxurieuse, Pele et ses cheveux d’incendie et son corps en fusion, Pele l’irrésistible, l’irrépressible, et sa sœur la mer, et son amant rieur, dieu des cascades et des prairies, et toute la cohorte de ses admirateurs, dieu du tonnerre, dieu requin des profondeurs, une explosion sensuelle et cosmique. Continuer vers le Kilauea Iki, et voir le lac de lave qui a mis trente ans à refroidir vraiment, et les humains microscopiques au milieu du chaudron.
L’ancien lac de lave.
Quand le lac de lave était encore brûlant.
Vers le bout du monde : la fin de la Chain of Craters Road
Marcher dans l’immense tube de lave aux parois de château de sable léché par la marée. Sauter à la marelle de cratère en cratère, parfois crépus et hérissés de laves a’a, parfois lisses et onctueux, comme des pattes d’éléphant dessinées à la spatule, quand ce sont des pahoehoe qui mollement s’étalent. Imaginer le spectacle, au moment de l’éruption – les Niagaras de lave incandescente, les Mississipi de feu, un torrent de magma, large comme dix fois mon Rhône familier, qui roule vers la mer. Plus on avance vers elle et plus le paysage se fait apocalyptique – la coulée recouvre des hectares et des hectares à perte de vue, tout n’est que champ de basalte fondu, brûlant et frémissant de fumée au soleil à son zénith (toutes mes photos ressemblent à des mirages, la chaleur est telle que l’image se brouille, que la lave semble se mouvoir encore – persistance des fantômes sur film sensible). Imaginer le déluge, la houle immense de lave – échouer. Tout est brûlant, tout est terrible. Pas une plante ne survit. Paysage impitoyable, entièrement minéral, noir de sang.
Cordées de lave, comme enflammées à nouveau par le soleil à son zénith – chaleur écrasante qui monte du sol, brume et vertiges.
Tout au bout de la route, l’arche sculptée dans un océan déchaîné. Les vagues s’engouffrent entre ses colonnes, viennent frapper la lave – peu à peu, des plages de sable noir surgissent au milieu de nulle part.
La lave à perte de vue, et la mer. Au coeur de l’Hawaii Volcanoes National Park, la démesure
Je regarde encore le Mauna Loa. Toute la lave que je vois autour de moi, ces kilomètres-Pompéi, c’est celle du Kilauea. Il faut imaginer : le Mauna Loa à l’air si impassible, le géant oblongue tout bleu de petits nuages, contient dans le secret de ses chambres magmatiques dix fois, cent fois, mille fois la lave du Kilauea. Il faut le savoir : il va se réveiller. Demain, dans dix ans, dans cent ans – mais pas plus tard. Son heure approche. Et la grande île sera submergée par le feu.
L’arche de lave, au bout de la Chain of Craters Road.
Le cratère d’Halema’uma’u au cœur de la nuit – soudain je sais pourquoi je suis venue au bout du monde. Dans la nuit profonde et sans étoiles, saturée de vog, la lumière rouge du cratère qui crache ses bouffées de souffre, le brasier que l’on voit à des kilomètres dans le noir, qui semble changer l’espace en une mer liquide irrésistiblement aspirée par son maelström flamboyant. Personne ne peut détourner le regard. Comme toute la richesse intérieure d’un humain semble vaine et dérisoire à Hawai’i – l’expérience du sublime est si radicale qu’elle en confine à l’absurde. Mes bricolages de culture et de sens se pulvérisent à l’épreuve de la démesure. Aucune substance ne garde ses propriétés dans le feu du cratère. Sous le Mauna Loa, les chambres magmatiques sont pleines, des milliers et des milliers de lave en fusion sous le profil bombé du bouclier déposé sur la plaine, et il suffira d’un tressaillement pour que les geysers ardents fusent jusqu’à la cime des plus hauts arbres, que les déluges de basalte en fusion ravagent l’île entière, que toute trace des œuvres humaines s’abîme dans le feu des entrailles – à quoi bon ? Et l’océan – les raz de marée qui menacent, les vagues plus hautes que des immeubles qui menacent de balayer les terres immergées, de venir rendre à la mer cette île que les volcans lui ont arrachée, ces murailles d’eau que rien n’arrête, demain peut-être, ou le jour d’après, mais cela viendra. Un bébé qui naît aujourd’hui verra avant la fin de sa vie le Mauna Loa exploser et le tsunami balayer l’île, ce n’est pas une statistique, c’est une loi irréfutable. Trouver refuge sur les pentes froides des volcans éteints ? Mais sur les cimes glacées du Mauna Kea, c’est le vertige le plus poignant qui déchire le cœur. Cette densité lumineuse infinie – ce ne sont plus des étoiles qui piquètent le ciel, c’est une armada de navires célestes, des voiles de lumière sans fin, des villes et des océans de galaxies et constellations telles qu’on n’en a jamais vues – et ces myriades sont mortes, ces millions d’yeux qui me transpercent sont ceux de spectres jetés à travers le vide intersidéral, mues et reliques d’astres déjà consumés ? L’univers semble s’ouvrir grand sous mes yeux et ce n’est qu’une chute sans fin à travers des milliards et des milliards d’années de ténèbres sans visage. volcans d’Hawaï volcans d’Hawaï
Le cratère incandescent, la nuit.
Je ne sais pas si Hawai’i m’aura permis de consentir à l’anéantissement. Mais elle m’aura enseignée l’infinie beauté du diable et de la chute. volcans d’Hawaï
Au bord de la caldeira.
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