Promenade romantique dans la vallée du Chianti, au sud de Florence : voici la Toscane des cartes postales, les collines d’aquarelle et les cyprès comme de longs pinceaux noirs. Halte à San Gimignano, sans doute la citadelle médiévale la plus célèbre d’Italie, à Sienne la somptueuse, et à Greve in Chianti, au milieu des vignobles.
Nous nous sommes éloignés des rives de l’Arno, de l’éclatante splendeur Renaissance de Florence, et nous roulons maintenant dans le Chianti sous un ciel d’orage. Nous sommes au cœur de ces paysages qui ont inspiré à des générations de peintres une ardente nostalgie et mille toiles changeantes : à perte de vue, des courbes floues comme des vagues esquissées à l’aquarelle, mille vedute idylliques qu’on voudrait immortaliser à chaque virage. Les collines ploient sous les cyprès et les vignes comme des hydres asservies que la lumière ceint d’or et d’anthracite. Nous remontons le temps. Nous retournons au Moyen-Âge.
Paysage toscan.
Au sommet d’une colline, les hautes tours de San Gimignano dessinent une skyline inattendue : au beau milieu de la Toscane, on jurerait soudain voir un Manhattan médiéval.
Vue sur les tours de San Gimignano, à travers les cyprès et les oliviers.
San Gimignano est le chef d’œuvre de la féodalité. C’est le Moyen Âge florissant. Les âges sombres des premiers siècles se sont depuis longtemps dissipés, l’Europe a quitté cette longue ère où les mondes semblaient se dissoudre dans le chaos, où chaque nuit qui venait pouvait disjoindre les pierres, où les raids et les invasions rythmaient une vie de bête traquée, qui changeaient le continent en une plaie perpétuellement ravinée. Les arts, les cathédrales et la littérature éclosent. Mais la guerre rôde toujours, et les villes continuent de se recroqueviller derrière les murailles.
Cyprès d’encre, idylle toscane, San Gimignano au loin.
Au château de Brézé, dans le val de Loire, j’avais vu un château qui avait choisi de se terrer sous terre pour lutter contre l’ennemi, de créer un dédale souterrain de galeries et de machines de guerre enterrées. San Gimignano a choisi l’inverse : de bâtir un refuge dans les airs, de s’élever au-dessus de la menace. San Gimignano, c’est la féodalité resplendissante.
Trois des tours de San Gimignano.
Atmosphère médiévale.
Il faut du temps, et la confiance en l’avenir, pour édifier des tours aussi hautes. C’est l’heure de la première Renaissance, la médiévale. Le temps des troubadours provençaux, le temps de Pétrarque, la délicatesse et la foi qui fleurissent à l’ombre des murs épais. San Gimignano a compté jusqu’à soixante-douze tours, un nid de seigneurs arrogants et soucieux d’inscrire leur puissance dans les cieux. Il en reste quinze, et c’est une vision magique qui se dévoile au détour des collines, entre les conifères. Arpenter les rues du village est une promenade dans un monde depuis longtemps enfoui.
Ruelles de San Gimignano.
Parvis de l’église.
Panorama toscan depuis San Gimignano.
Nous continuons vers Sienne, l’autre perle de Toscane, l’éternelle rivale de Florence. Sienne la médiévale, contre Florence Renaissance. Sienne qui ressemble si peu à Florence.
Sienne.
C’est la ville du Moyen-Âge par excellence, organisée autour d’une place qui ne ressemble à rien que je connaisse : cette Piazza del Campo est concave comme un amphithéâtre, creuse en son centre, bardée de hauts murs et d’un hôtel de ville aux airs de forteresse.
Piazza del Campo de Sienne, l’hôtel de ville.
Place centrale de Sienne.
Chaque quartier arbore des drapeaux aux couleurs de son blason, comme dans un film de chevaliers. Les petites rues minuscules sont tellement italiennes, vélos et scooters y grouillent car aucune voiture ne passe, et décorées comme un jour de tournoi. Deux fois par an, les dix-sept quartiers s’affrontent dans une terrible course hippique à cru, sur la place principale : le Palio de Sienne. C’est un redoutable massacre, qui tue chevaux (et cavaliers) avec une régularité effarante. Tonnerre de sabots sur le pavé, virages serrés, corps entremêlés, membres brisés, écrasés. Le cheval peut gagner sans cavalier, tant qu’il franchit la ligne d’arrivée le premier, mais il faut que la couronne aux couleurs de son quartier soit restée fixée sur son chanfrein pour que la victoire lui revienne. C’est un rite sanglant, dans une atmosphère clanique, presque mafieuse. Je lis le prix effarant – plusieurs dizaines de milliers d’euros – de ces chevaux qu’on envoie à l’échafaud.
Rues pavoisées de Sienne.
La cathédrale de Sienne, Santa Maria Assunta, est l’une des plus belles que j’ai vues de ma vie, avec sa façade éblouissante, si différente du gothique français plus torturé, avec ses arches de marbre bicolore. La voûte de son dôme imite un ciel étoilé et son pavé présente une singularité que je n’ai vue nulle part ailleurs : des gravures à même le sol, partout dans l’église, sculptées selon la technique du graffito, mêlant sujets profanes et religieux, antiquité et christianisme, comme ce Socrate, parangon des vertus grecques, ou comme ces sibylles prophétisant la venue du Christ. La cathédrale contient la bibliothèque de Pie II, pape hors normes du Quatrocento, humaniste friand de livres, auteur d’une autobiographie et de contes érotiques.
Duomo de Sienne.
Cathédrale.
Technique du graffito au sol de la cathédrale.
Je commence à mieux comprendre ce que j’avais pressenti à Pise et à Florence, au début de cette escapade en Toscane. Pise, Florence, Sienne, ce sont au Moyen-Âge trois « communes » ou villes d’empire, jouissant de droits et de prérogatives propres, à la puissance rivale et à l’économie florissante. Ce sont trois villes libres et étincelantes, qui ont mieux que personne instrumentalisé la religion à des fins politiques, à l’image de ces Médicis débauchés qui donnent au monde trois papes. Elles révèlent au monde avec impudence ce qui a ulcéré Luther : le christianisme triomphant de la fin du Moyen-Âge est une création politique italienne (tout comme le luthéranisme est une réaction politique allemande). Je me sens étrangère à l’un comme à l’autre. Sans doute suis-je culturellement chrétienne, mais profondément aconfessionnelle. Je crois que je voudrais un christianisme hors sol, sans attache aucune, sans aucune structure temporelle, un christianisme absolument dénué de toute conception politique et morale, une religion de la métaphysique pure. Un apolitisme mystique transcendant. Mais pourrais-je vraiment renoncer aux cathédrales ?
Statue de Sallustio Bandini, homme politique et ecclésiastique.
Piazza del Campo de Sienne.Sienne, au coeur de la Toscane. Drapeaux annonçant le Palio.
Gelati, glaces italiennes, dans les rues de Sienne. Un ami italien me dit que ce ne sont pas les vraies, que ces montagnes sont des attrape-touristes. Allez savoir.
Le crépuscule me ferait pleurer de ne pas savoir peindre. Voici la Toscane éblouissante, la terre promise des rêveurs, des artistes et des amoureux.
Coucher de soleil bucolique en Italie.
Nous passons la soirée au cœur du Chianti. C’est la fête du vin à Greve in Chianti, le cœur vigneron de la Toscane. Nous assistons à une fanfare approximative et à un défilé de gens heureux un peu bourrés.
Fête des vignerons à Greve in Chianti.
Tous les restaurants de Greve sont bondés, on nous conseille une auberge au milieu des collines, alors nous sommes partis pour vingt-cinq minutes de piste défoncée dans l’obscurité la plus dense. Pas un lampadaire, pas un village, pas une voiture. Légèrement angoissés, nous commençons à nous demander si on ne nous a pas envoyés à l’Auberge rouge des cannibales. Nous arrivons finalement au lieu en question, mais un mariage bat son plein, lampions aux treilles et flaques de vomi violet dans les buissons, le restaurant est plein. Quand nous revenons sur les hauteurs de Greve, il est 22h, et une table s’est miraculeusement libérée. Nous mangeons le meilleur repas italien de notre vie, burrata et truffes comme s’il en pleuvait, desserts recouverts par des marées de fruits rouges, au milieu d’Italiens exubérants.
Dîner à Greve in Chianti, au coeur de la Toscane.
Depuis le début de ce voyage, c’est la première fois que j’ai l’impression de toucher à la Toscane authentique, à la vie derrière la carte postale. « Connais-tu le pays où fleurissent les citronniers ? », demandait Goethe. Maintenant, peut-être que oui, peut-être avons-nous pu lever un petit coin du voile. Nous prolongeons ce moment en silence, seuls à deux dans la nuit italienne. « Là-bas, mon ami, c’est là-bas qu’il nous faut aller. » Ou revenir.
Florence ! Son seul nom est une légende. Voici la perle de Toscane, la ville des superlatifs romantiques et des artistes qui s’évanouissent en foulant son sol, fauchés par tant de beauté et d’idéal. Promenade au milieu des merveilles de l’art et de l’histoire florentine, à la recherche du secret de ce qu’on appelle la Renaissance, et dont Florence est le sanctuaire vivant.
Florence, vue depuis Fiesole.
Cet article s’inscrit dans une série consacrée à un voyage en Toscane en amoureux – voir ici la première partie.
Après une première nuit à Pise, et une petite heure de route, nous apercevons le toit rond du Duomo dans la lumière du matin, et l’émotion me saisit : Florence, je suis à Florence. Combien de fois ai-je vu cette cité en peinture, combien de poèmes et de récits ai-je lus à son sujet ? Elle fait partie de ces villes si souvent imaginées en songe qu’on ne sait plus bien, au moment de les découvrir enfin, où s’achève la vie et où commence le rêve.
Vue sur Florence depuis le Duomo.
A la fin du quinzième siècle, à l’époque où les Médicis sont une des familles les plus riches et les plus influentes d’Italie, ils décident que l’art florentin devra porter l’étendard de leur puissance à travers le monde entier. Il faut que Florence devienne la nouvelle Athènes. Il faut qu’à l’image des astres les plus lumineux, elle soit cette ville soleil qui attirera irrésistiblement tout artiste à elle, et rayonnera en retour jusqu’aux confins de l’Europe. Ce qu’on appelle la Renaissance, c’est Florence qui l’a inventée, sculptant au biseau dans le marbre son propre mythe. Les peintres allemands et néerlandais, les rois de France et d’Angleterre, tous sont fascinés par cette nouvelle étoile émergée des eaux de l’Arno, posée au milieu d’un désordre de collines.
Au milieu des collines et des cyprès, le Duomo de Florence.
Trois siècles plus tard, les Romantiques allemands redécouvrent la Renaissance italienne, et racontent les histoires de protestants d’Allemagne du Nord qui découvrent Florence et tombent en pâmoison, se convertissent au catholicisme et rêvent de peindre comme Raphaël, de capturer Dieu dans les pigments de leur toile. Florence redevient le symbole de l’idéal, et de l’art tout entier dévoué à sa poursuite – de la quête de la beauté pure. En visitant la ville, Stendhal se sent submergé par sa beauté au point de se sentir mal, d’être pris de vertiges et de palpitations. C’est ce qu’on appellera « le syndrome de Stendhal », l’incapacité physique à supporter tant de beauté. Il paraît que Florence fait cela aux gens, et je me sens vulnérable.
Sur la piazza della Signoria.
Mais j’arrive à Florence la tête pleine de livres et de tableaux ; mes yeux ne sont plus vierges, tout ce que je vois de la ville se surimpose à ce que j’en sais ou crois déjà en savoir, et j’ai parfois la sensation de marcher à l’intérieur de ma propre tête, dans un musée intérieur de l’Occident. Je me serais désirée plus innocente et plus naïve, j’aurais voulu être un jeune aspirant artiste du Quattrocento, qui ne sait rien ou presque et que tant de beauté foudroie.
A vrai dire, ma « première fois » artistique, je l’ai vécue il y a dix ans, à Cologne. C’était l’été après mon bac, avant le début de mes études d’allemand. J’étais partie visiter la vallée du Rhin, les châteaux forts entre Coblence et Mayence, le rocher de la Lorelei, et le musée Wallraf-Richartz de Cologne. J’y avais découvert pour la première fois les tableaux de la Renaissance non pas italienne, mais allemande : les œuvres de Dürer, Cranach, Holbein, Grünewald, Altdorfer, ces hommes du Nord éblouis par l’art qui émerge en Toscane, et qui se l’approprient à leur manière. L’historienne de l’art Gloria Fossi explique que la différence la plus manifeste entre la peinture de la Renaissance italienne et de l’allemande, ce sont les paysages, les arrière-plans. Les Italiens se concentrent sur les visages et les corps – ce sont ces portraits qui ont défini notre vision de la beauté, ces Michel-Ange, ces Raphaël, ces Botticelli, qui continuent, un demi-millénaire plus tard, à incarner la perfection faite humanité. La Renaissance, c’est l’homme catapulté au cœur de l’univers, un nouveau Dieu fait chair, et c’est l’invention de la beauté pure. Les Allemands peignent eux aussi des visages, bien sûr – ce sont ces autoportraits saisissants de Dürer, ce sont les vierges et les Eve de Cranach, l’ambiguïté inquiétante de leurs sourires –, mais peuplent les arrière-plans, derrière leurs sujets, d’immenses paysages fantastiques, de forêts enchevêtrées, de châteaux gothiques, de panoramas immenses. C’est comme si les Allemands avaient déjà ce fantasme faustien de la totalité, et qu’ils voulaient faire de l’œuvre d’art la « goutte d’eau au bord du seau » de Klopstock : un microcosme qui reflète l’univers entier. J’ai cru voir le secret du vieux monde dans les tableaux de la Renaissance allemande, une sorte de clef magique, ce miroir qui coule dans nos livres et qui me hante. A seize ans, j’étais profondément gothique, et j’ai aimé les clairs-obscurs germaniques avant l’éclat éblouissant des œuvres italiennes. J’y reconnaissais mon fantôme.
L’Adoration des Mages, d’Albrecht Dürer, à la galerie des Offices de Florence.
Quelques mois plus tard, j’ai visité le Louvre, dont on dit souvent qu’il a la plus belle collection d’art de la Renaissance après la galerie des Offices florentine, et j’ai découvert la lumière du sud – comme des milliers d’autres avant moi, je suis aussi tombée amoureuse de la Renaissance italienne, ce moment rare et précieux de l’histoire de l’humanité. Le plus beau livre qu’il m’a été donné de lire sur le siècle de Florence est Le rêve Botticelli, de Sophie Chauveau. Si vous aussi, vous rêvez de communier avec tous les artistes et les jeunes exaltés dans l’amour de la Renaissance italienne, je vous conseille de lire ce livre, puis de faire un tour au Louvre.
Le tableau le plus célèbre de la galerie des Offices, la Naissance de Vénus, par Sandro Botticelli.
Ma visite à la galerie des Offices de Florence, je l’attendais donc depuis dix ans. Je savais ce que je rêvais d’y voir. Cimabue, Le Pérugin, Mantegna, Giorgione, Raphaël, De Vinci, Lippi et la douceur de sa Madonne à l’enfant, Caravage et sa terrifiante Méduse, la sulfureuse Vénus d’Urbin de Titien. Et Botticelli, Botticelli avant tout, la Vierge à la Grenade, avec la délicatesse des pages tenant des fleurs autour de la Madonne, la Naissance de Vénus, symbole de beauté parfaite et emblème de la Renaissance italienne depuis un demi-millénaire, mais aussi sa Judith angélique et assassine, son énigmatique Portrait d’un homme, tenant une médaille dorée aux abords ésotériques, son Adoration des Mages, et Pallas et le Centaure, dont la tonalité fantasmagorique m’a toujours séduite. Je rêvais de ma rencontre avec Botticelli comme d’une entrevue amoureuse.
Pallas et le Centaure, Botticelli.
Mais je l’aurais appris à mes dépens : il ne faut pas venir en Toscane en septembre, comme nous l’avons fait. Il faut la voir en novembre, quand l’automne éblouit la campagne, mélange d’ors et de brumes, que les rues sont vidées de la cacophonie estivale, que le calme revient. Les rues de Florence sont littéralement assaillies par des groupes touristes chinois qui se comportent comme le troupeau de gnous du Roi lion, lancés à pleine vitesse dans le défilé et piétinant Mufasa sous leurs sabots aveugles. Leur guide brandit le porte-drapeau comme une lance et fonce dans la foule en écrasant tout sur son passage, comme une armée de conquête. A la Galerie des Offices et à la Galerie de l’Académie – les deux musées emblématiques de Florence –, les œuvres sont férocement gardées par des troupes compactes de gens hurlants et gesticulants, et je me demande par quel miracle les statues survivent à ce siège. Nous fuyons le musée, dépités, épuisés, tellement déçus. Je reviendrai à Florence au cœur de l’hiver, et je passerai des heures en tête à tête avec Botticelli, sans que quiconque puisse me réserver le funeste destin qui échoit à Mufasa.
Vue sur l’Arno. Derrière moi, le Ponte Vecchio, tellement bondé et pris d’assaut que j’ai préféré me retourner et prendre cet autre pont, bien moins iconique, mais plus désert…
Les églises sont à peine plus calmes. Il nous faut bien sûr voir l’emblématique Duomo de Florence, la cathédrale Santa Maria del Fiore, dont la coupole dessinée par Brunelleschi au début du quinzième siècle, cet octogone monumental, représente une prouesse architecturale inédite. De complexes calculs de forces, dont la subtilité mathématique m’échappe, et des techniques novatrices – la disposition en « arête de poisson » – a permis de concevoir une structure autoportante, qui semble crier au monde que rien n’arrêtera le génie florentin, pas même la gravité. En montant dans la coupole pour apprécier la vue sur Florence, la cohue est indescriptible, et je crains le mouvement de foule qui nous étouffera tous, étant donné que l’entrée et la sortie se font par le même boyau étroit et escarpé. Mais le panorama est époustouflant – les tours, les dômes et les toits miroitants de la perle sur l’Arno s’offrent à nos yeux, et je mesure à chaque instant combien Florence est belle.
Coupole du Duomo.
Vue depuis le dome.
Au pied de la cathédrale.
Façade de la cathédrale.
Nous trouverons plus de tranquillité dans l’église Santa Maria Novella. Je suis fascinée par la Trinité de Masaccio, peinte dans les années 1425, et déjà si profondément moderne – usage de la perspective, pas de disproportion à la mode byzantine entre les personnages selon leur rang, réalisme humaniste. Je repense à ce que je m’étais dit à Pise, au Campo Santo : la démarcation entre Moyen-Âge et Renaissance n’existe pas, ce sont deux fleuves qui mêlent leurs eaux, et continuent de cheminer vers le même océan du génie universel.
Santa Maria Novella.
Trinité de Masaccio, à Santa Maria Novella.
Dans l’église Santa Maria Novella toujours, je suis frappée par la Chapelle des Espagnols, bâtie et décorée par Andrea di Boniaiuto (dit aussi Andrea da Firenze) à la gloire de l’ordre des Dominicains, les « chiens de Dieu », qui sont parvenus à amender dans leur sens les dogmes de l’église. Le plus grand théologien médiéval, Saint Thomas d’Aquin, est dominicain, est entre dans le cercle très fermé des pères de l’église, un millénaire après les fondateurs. Plus que jamais lors de ce voyage en Toscane, la construction historique de l’Eglise, les luttes et triomphes idéologiques me deviennent tangibles – l’art et l’architecture des églises de Toscane en sont la chronique, l’épopée de la foi et du pouvoir. Mais ce qui me marque le plus n’est ici pas d’ordre théologique. Dans la Chapelle des Espagnols, je suis captivée par la fresque de l’église militante et de l’église triomphante, peinte par Andrea di Bonaiuto a été peinte autour de 1365. Que voit-on aux côtés des saints, docteurs de l’église, papes et autres figures éminemment saintes ? Boccace, Dante, Pétrarque, les trois immenses poètes médiévaux italiens, ceux qui ont inventé le roman et le sonnet, et ouvert la voie à toute la poésie de la Renaissance, qui s’est targuée d’être la littérature triomphante de la nouvelle ère. Et à leurs côtés, sur cette fresque si théologique, si dogmatique, les femmes qu’ils ont aimées et adulées, les muses de la littérature courtoise : Fiammetta, Béatrice, Laura. Dans une chapelle à la gloire de l’ordre dominicain et du canon chrétien, sur une fresque peinte au quatorzième siècle, on trouve trois poètes profanes et leurs amantes idéales. La glorification de l’art, l’élévation du profane au même niveau que le sacré, l’entrée de la vie dans la peinture, un siècle déjà avant ce qu’on appelle la Renaissance, voilà ce que me dit cette fresque magnifique. Qu’est-ce que je regrette soudain de ne pas avoir étudié l’histoire de l’art ! Elle est le meilleur antidote contre les découpages et les classifications hâtives, contre les simplifications qui insultent la beauté et la complexité du monde.
Fresque d’Andrea da Firenze. En bas, à droite, Laure, Béatrice et Fiammetta, les muses de Pétrarque, Dante et Boccace.
Statue de Pétrarque devant la galerie de l’Académie.
Cloître de Santa Maria Novella.
Je retrouve Dante, l’immense poète toscan mort en 1321, à la basilique Santa Croce, qui est en quelque sorte le panthéon florentin. Le cénotaphe de Dante est vide – son corps est à Ravenne –, mais nombre d’autres illustres personnalités florentines y reposent, dont Galilée, Machiavel et Rossini. En bas des marches du parvis trône un monument à la gloire du poète : A Dante, l’Italie reconnaissante. Cette perpétuelle collusion du sacré et du profane conspire à la gloire conjuguée de la Toscane ; elle révèle qu’on sert Dieu en louant les œuvres de ses créatures… et inversement.
La basilique Santa Croce de Florence, avec le monument à Dante.
A Santa Croce, je tombe en arrêt devant le crucifix de Cimabue, peint en 1265. J’ai longtemps cru à l’opposition simpliste entre catholiques et protestants, à Luther qui associe au catholicisme trop amoureux du monde le Christ triomphant de la résurrection, peint comme un prince byzantin venu régenter un monde d’or et de lumière, et lui préfère le Christ souffrant de la passion, se sacrifiant pour les hommes qu’il aime. Luther attribue au catholicisme le premier, la theologia gloriae, et au protestantisme le second, la theologia crucis. Mais déjà les Franciscains avaient mis au cœur de la dévotion chrétienne le Christ en croix, et l’imitatio des supplices qu’il subit par amour, déjà la devotio moderna avait développé ce dolorisme ancré dans la vie quotidienne et la quête de sainteté ici-bas. J’en viens à me demander ce qui se serait passé si le pape d’alors (un Médicis) avait manœuvré plus habilement et choisi de ne pas excommunier Luther – est ce que le protestantisme se serait fondu dans le grand corps Eglise comme tous les mouvements qui sont venus s’y agréger après s’être singularisés, mystiques rhénans, bénignes, franciscains et autres extatiques ? Ou est- ce que, faute de frapper d’un grand coup tonitruant sur la table, Luther aurait fini sur le bûcher comme Jan Hus ? Est-ce que, comme le pense Thomas Mann, la réforme était inévitable, car elle était une affaire politique, et non religieuse, un soulèvement de l’Allemagne contre la papauté devenue puissance étrangère occupante ? L’histoire de l’art murmure des histoires alternatives, sinueuses, des continuités secrètes et des échos bruissants. Je l’étudie en autodidacte, depuis ce jour où j’ai découvert la peinture du quinzième siècle, au musée de Cologne – j’avais dix-huit ans et j’ai eu l’impression soudain de comprendre. C’était ce jour-là mon illumination. Tout faisait sens, la clef de l’histoire était dans l’art, dans la matière opaque de ces visages vivants depuis des siècles, denses comme la chair, infiniment plus épais et secrets que l’unidimensionnalité des photos.
A l’intérieur de la basilique Santa Croce.
Je continue à lire l’histoire de Florence, et le destin incroyable des Médicis. Cette famille venue des campagnes vient s’installer au cœur de la cité au treizième siècle, pour profiter d’une période de croissance économique. Elle devient, comme les Fugger à Augsbourg et plus encore, souveraine sur cette ville d’empire libre où le capitalisme est florissant, et où l’argent peut acheter ce que la naissance ne confère pas. Cette famille inventera la Renaissance, affichera sa morgue étincelante de ville riche et libertine à la face de la Curie, puis donnera trois papes, renforcera l’inquisition puis offrira sa protection à Galilée, avant que la décadence ne la consume. Après avoir défié la papauté, elle devient la papauté. Florence, c’est l’intrication du sacré et du profane au service de la gloire éternelle, et les Médicis l’incarnent mieux que personne. Car je comprends maintenant : la Renaissance, c’est le plus fabuleux coup marketing de l’histoire de l’humanité. C’est une invention de Laurent de Médicis, qui veut que le monde des arts célèbre sa puissance et sa gloire, son affranchissement de tous les codes moraux et hiérarchiques de l’époque, qui veut que Florence devienne l’Athènes de la nouvelle ère, et qui proclame qu’une aube nouvelle descend sur le monde. Laurent de Médicis finance le génie des plus grands artistes de son époque afin qu’ils propagent l’évangile : venez à Florence, et si vous êtes beau et jeune et que vous avez du talent, les Médicis vous protègeront, vous paieront pour révolutionner l’art, et pardonneront toutes vos débauches.
La plus célèbre place de Florence, Piazza della Signoria.
Je suis fascinée par l’histoire du David de Michel-Ange, probablement la statue la plus célèbre du monde, qui trône aujourd’hui à la Galerie de l’Académie (et sa copie sur la Piazza della Signoria, devant le palazzo Vecchio. Laurent de Médicis meurt en 1492, au crépuscule d’un Quatrocento flamboyant qui aura signifié la Renaissance des arts, et au moment où la découverte du Nouveau Monde fait basculer l’Europe vers l’Atlantique. De nombreuses forces florentines tentent de rétablir la république que Laurent avait vidée de sa substance, et dans ce court intermède entre deux Médicis monte le nom mystérieux et étrange de Savonarole. Qui est Savonarole ? Un moine. Un moine qui ne cherche pas le pouvoir, si ce n’est par la parole. Cœur ardent, langue de feu, il prêche et il harangue, il dénonce la corruption et la débauche dans laquelle la ville a sombré. Il accuse les florentins de s’être perdus dans l’ivresse du pouvoir et de la richesse, d’être oisifs, libertins, corrompus. Sur la Piazza della Signoria, il allume un grand brasier qui brûle nuit et jour, et qu’on appellera le bûcher des vanités. Au coeur du coeur de Florence, le feu crépite, et Savonarole appelle les habitants à venir y jeter tout ce qui les détourne de l’éternel, objets de luxe, bijoux, tableaux obscènes, œuvres licencieuses. On verra des dames de l’aristocratie transies par la parole de Savonarole venir de leur plein gré jeter leurs colliers aux flammes, on verra Botticelli lui-même immoler des chefs d’œuvre inestimables, les nus, les scènes légères. Puis le vent tourne, la puissance de Savonarole inquiète. Savonarole brûle à son tour sur le feu qu’il a allumé, au terme d’un procès inique que dénonce une médaille commémorative, sur le pavé de la place – car Savonarole n’avait fomenté aucun complot, ne manigançait aucune sédition, il était juste un Calvin avant l’heure, un moine enragé de vertu à la parole incendiaire.
A la Pensione Bencista, où nous dormons, je prends mon petit déjeuner sur un plateau représentant l’exécution publique de Savonarole, par un peintre anonyme du XVIe siècle. La tarte tatin tombe sur l’incendie. Etrange.
Savonarole mort, Florence l’indomptable redresse la tête, et on charge le jeune Michel-Ange de sculpter un bloc de marbre monumental, mais rebelle, présentant des difficultés techniques quasi insurmontables, et qui a mis en échec déjà deux sculpteurs chevronnés. Michel-Ange, lui, triomphe du marbre rétif, transforme ses défauts en atouts, et il sculpte ce David fabuleux, ce corps puissant, bandé comme un arc, ce regard inimitable, qui surpasse toutes les statues de l’art antique. Regard de fauve, de guerrier, de roi du monde, corps jeune et invaincu. Un comité d’artistes se réunit. Il compte Léonard de Vinci, Botticelli, Pérugin, Lippi ; il faut les imaginer, cette réunion de génies à qui on a donné les clefs de la cité, cette artisto-cratie que Platon n’aurait jamais pu deviner, il faut imaginer ce comité pour comprendre la spécificité hallucinante de la Florence de 1500. Le comité des demi-dieux décide de faire trôner David devant le Palazzo Vecchio. Là où on a brûlé Savonarole, on place ce David nu, magnifique, sculpté par un homme ouvertement homosexuel, poète, peintre, sculpteur, libre jusqu’à l’insolence. C’est l’homme nouveau qu’on ne déboulonnera plus. Le triomphe de l’individu. L’ère des rois a commencé, de la constitution des états, des richesses accumulées, de l’égoïsme créateur, l’ère des absolutistes et des ors débordants. 1492-1789, les trois siècles mégalomanes, l’Europe qui met l’univers à genoux, les rois devenus Dieux. La Renaissance, c’est la beauté qui a changé le monde, dit une exposition au Palazzo Vecchio, mais c’est aussi le triomphe du moi, la soif de pouvoir, d’infini et de sang. La Vénus de Botticelli et le David de Michel-Ange : la nouvelle humanité est née à Florence, pour le meilleur et pour le pire.
Le David de Michel-Ange (copie placée devant le Palazzo Vecchio. L’original est à la Galerie de l’Académie.)
Nous dormons à la Pensione Bencista, à Fiesole, sur les hauteurs au-dessus de Florence – une vue de prince. J’ai rarement vu un endroit aussi charmant. Glycines noueuses, oliviers, tableaux anciens, couverts en argent, et un crépuscule et un jacuzzi sur Florence, c’est une idylle toscane accomplie.
Crépuscule dans les jardins avec vue sur Florence, à Fiesole.
Jardin de la Pensione Bencista.
Jaccuzzi au milieu des oliviers et avec vue sur Florence…
Je lis que la famille Bencista a acheté la maison des mains du fils d’Arnold Böcklin : l’immense peintre suisse est venu finir sa vie ici, et y est mort en 1901.La rue devant le couvent San Domenico porte son nom. C’est inspiré par la Toscane qu’il a peint l’Île des morts, cette œuvre qui me fascine infiniment depuis des années. On y voit une île forteresse, entourée de cyprès, symbole du deuil depuis les Métamorphoses d’Ovide dans la culture latine, à laquelle aborde une barque fantomatique, que surplombe une figure vêtue de blanc.
Île des morts d’Arnold Böcklin, version de Leipzig (1886).
Toute la Toscane me fait penser à Böcklin. C’est une île des morts démultipliée, un mausolée magnifique de la grandeur du continent. Demain, nous partons explorer la vallée du Chianti – le pays de ces fameux cyprès noirs, ou la Toscane des cartes postales.
A suivre…
Crépuscule florentin.
Trois livres que j’ai aimés sur Florence, la Toscane et ses grandes figures :
La Toscane, ses collines d’aquarelle, ses cyprès noirs, ses villes légendaires – Florence, Sienne, Pise – est pour tout voyageur l’objet d’une insatiable nostalgie. A la fin de l’été dernier, avant que l’automne ne vienne, j’ai voulu goûter une dernière fois la dolce vita, croquer le sud à pleines dents. Voici le récit, en plusieurs parties, d’une virée en Italie en amoureux. Premier jour : un arrêt à Portofino, puis une première soirée à Pise, au pied de la légendaire tour qui penche.
Crépuscule à Pise, sur la Piazza dei Miracoli.
Prendre la route vers l’Italie, c’est réaliser un fantasme de Provençale : toujours j’ai voulu continuer sur la route du Sud, ne pas m’arrêter et dévaler l’azur vers des latitudes toujours plus méridionales, franchir la frontière, continuer à sauter de crête en crête, et aujourd’hui nous le faisons enfin. Je me sens comme un élastique qu’on relâche, et qui bondit dans les airs. Après Nice, le paysage change, et nous arrivons sur cette côte montagneuse qui donne à pic sur la mer et que l’autoroute transperce par ses tunnels innombrables ; chaque nouvelle traversée dans le noir révèle une baie plus somptueuse que la précédente, un flot de lumière, de pins et de palmiers qui vient se déverser sur la rive. En France et en Italie, les visions sont les mêmes : maisons colorées à même les pentes, églises jaunes et oranges surmontées d’une unique tour aux contours arrondis, et des sommets vertigineux au-dessus de nos têtes. Dans très longtemps, dans quelques éternités, quand la vie n’aura plus besoin de nous, nous viendrons peut-être habiter ici, sur une des pentes ensoleillées, entre la mer et les montagnes. Je veux vivre tout au bord de l’eau quand je serai très vieille. Seul le bruit incessant de la mer et le face-à-face avec l’infini pourrait me permettre de ne pas devenir folle à l’idée de la solitude et la mort. Quand le néant a le visage de la mer, on peut sans doute s’y accoutumer.
Entre France et Italie, Menton.
Roquebrune Cap Martin, un des plus jolis villages de la côte à mes yeux.
Nous quittons l’autoroute à Rapallo et prenons la route vers Portofino, qui épouse toutes les découpes de cette côte radieuse, jusqu’au petit port entre les rochers.
La sublime route qui lie Santa Margherita Ligure à Portofino.
Pas de plage au sens où je l’entends, vaste, ouverte et ensablée, mais un port de plaisance, et un château corseté de cyprès d’où montent les brumes de l’eau et la fumée des feux de broussaille. Les pins qui poussent sur les parois rocheuses ressemblent à des désespérés pris d’un remords, suspendus par une main ou une branche à la falaise, et l’eau luit comme un gemme dans les petites criques.
Feux de bois sur les hauteurs de Portofino, cyprès, oliviers et brume antique.Le port de Portofino.
Ici sont venus Dante, Maupassant et Nietzsche, charmés par l’idylle portuaire comme par une sirène alanguie sur les rochers colorés. La nostalgie du sud – comment ne pas la comprendre en montant vers le château, au milieu des feux de bois qui évoquent des sacrifices antiques, quand les oliviers tamisent le jour ? Nous avons plongé dans le décor des vies meilleures.
Les hauteurs de Portofino.
Charme portuaire.
Je suis aussi séduite par Santa Margherita Ligure, avec son grand port coquet, ses façades pastel et chic, ses suspensions de surfinias blancs et mauves, ses statues de navigateurs et de héros sur la promenade festonnée de palmiers. Elle a des airs de station balnéaire pour aristocrate souffreteux et bien habillé de la Belle Epoque, elle donne envie de vivre comme dans un roman de Stefan Zweig. De descendre au grand hôtel, chargée de malles et de chapeaux, et de vivre un innamoramento secret et douloureux avec un dandy aperçu au détour d’une allée, de noircir les pages de son cahier et de mourir de consomption sans jamais avoir ouvert la bouche. Les surfinias ploient leurs cous comme des demoiselles en pâmoison.
Scène de rue et fleurs à Santa Margherita Ligure.
Port de Santa Margharita Ligure.
Portofino, vu du château.
Nous arrivons à Pise en fin d’après-midi sans même nous en rendre compte, surpris de voir soudain surgir la tour penchée au milieu d’un paysage de friches et de champs, de zone périurbaine aux petites routes où on se croise difficilement, et où je m’attendais plus à tomber sur un Ikea que sur une des merveilles de notre monde. La ville me laisse une impression étrange. On croirait qu’elle a été tranchée par un tremblement de terre ou un cataclysme inexpliqué. Elle ne respecte absolument pas la topographie classique des villes médiévales, dont elle fait pourtant partie, organisées en cercles concentriques : la Piazza dei Miracole, le fameux rectangle grand comme deux stades de foot mis bout à bout, où on trouve la tour penchée, la cathédrale et quelques autres édifices religieux, est tout en bout de ville, comme une corniche qui donnerait abruptement sur le vide des champs en jachère, et cela lui donne un air de cirque, de grand chapiteau planté n’importe comment au milieu du vague. Les rues grouillent de vendeurs à la sauvette et de bandes de filles qui rôdent comme des pies, à la recherche de ce qui brille et qui dépasse, comme un campement de fortune. Depuis la tour, je pourrai voir que Pise n’est pas aussi minuscule qu’elle le paraît au premier abord, et qu’elle s’étend derrière la Piazza, en rectangle plutôt qu’en cercle, comme une colonie de petits champignons sur un tronc abattu.
Il n’y a plus rien en lisière de la Piazza dei Miracoli – du moins, pas de ce côté-là -, le vide de la campagne toscane, d’où l’impression étrange d’avoir échoué au beau milieu de nulle part, dans un cirque à la gloire de Dieu.
Piazza dei Miracoli
En regardant la Piazza dei Miracoli, où sont concentrées les merveilles – la cathédrale, la tour, le baptistère, le cimetière et le cloître –, je comprends soudain la violence de la lutte qui a opposé, des siècles durant, le pouvoir temporel des empereurs et des rois, et le pouvoir spirituel des papes et des évêques, et le miracle de leur alliance ponctuelle. Cette place a quelque chose de babélien, c’est un cri de triomphe des hommes au nom de Dieu. Je comprends aussi l’acuité du rejet protestant de cette église-état infiltrée dans tous les pays, force politique redoutable et richissime qui avait le pouvoir d’actionner ses leviers à travers tout l’Europe – et la foi de ceux qui sont morts pour elle, bien plus que pour un Dieu, plutôt pour l’idée d’une institution si puissante qu’elle serait à même de serrer le continent tout entier dans sa main. L’église romaine est une armée et la Piazza dei Miracoli, sous son immense raffinement, la beauté de ses dentelles minérales, la lumière de ses murs de marbre et de pierre blancs, est une machine de guerre. Jamais je n’ai vu une telle rigueur doctrinale à l’œuvre en architecture, un ensemble si cohérent, si profondément théologique. Le baptistère n’est pas dans l’église, il lui fait face, bulbe de jacinthe corseté de toiles d’araignée, pour signifier que le baptême est la porte, le seuil à franchir avant de faire corps avec le grand ensemble couché en croix – corps de Jésus, corps de l’église.
Baptistère face à l’église, à l’entrée de la Piazza dei Miracoli de Pise. Aucune ligne n’est droite, toutes les perspectives sont bouleversées, d’où l’étrange impression de tournis – ce n’est pas la photo, c’est Pise !
Vertus cardinales sur les piliers, vertus théologales sur les arches, chapiteaux organisés comme un conclave d’hommes et d’esprits à la puissance conjuguée pour asseoir le dogme – apôtres, saints, pères de l’Eglise et papes, tous réunis comme des cariatides pour porter l’édifice ecclésiastique, et verrouiller les portes pour les siècles des siècles. Je comprends toutes les théories conspirationnistes, les Da Vinci Code, les Nom de la rose, et autres histoires de moines aveugles et cabalistes, quand je vois cette église qui a eu le pouvoir et l’argent d’édifier de telles merveilles somptuaires à l’heure où les hommes crevaient de froid, de faim et de peste, de lancer des générations d’hommes sur des chantiers qu’ils ne verraient jamais achevés de leur vivant, quand j’entends bruisser la foule discrète mais tenace qui continue de faire vivre ces murs, prêtres, nonnes, organistes, et tous ceux des échelons au-dessus.
Art sacral éblouissant.
La Piazza dei Miracoli donne le tournis – c’est un cliché basique s’il en est, mais tellement vrai. Vertige de cette concentration de pierre sublime au service de l’invisible, de la permanence et du pouvoir – l’église, le seul empire qui aura duré deux mille ans. Vertige réel de ce sol limoneux et instable. La tour est bien plus penchée que tout ce que j’avais imaginé. A l’intérieur, on se croirait dans le trou d’Alice. Mais surtout, tout penche, la cathédrale, le baptistère, et puisque la construction a duré deux siècles, les architectes ont eu le temps de constater l’inclinaison et de tenter de la compenser au fur et à mesure, donc aucune ligne ne répond à celle du dessus, les perspectives sont folles, biscornues, incompréhensibles, les photos semblent toujours tordues, on ne trouve jamais deux parallèles exactes, et le sol semble tanguer. Pise est une hallucination.
Pise ou le vertige des parallèles impossibles.
La tour posée sur les sols limoneux.
Dans le Campo Santo, le cimetière, je suis happée par la sublime fresque du Triomphe de la mort de Buffalmacco, peinte au début du quatorzième siècle. Puissance de l’évocation, beauté des visages, perfection de la composition – la Toscane m’aura confirmé ce que je crois depuis longtemps : le Moyen Âge et la Renaissance n’existent pas vraiment. Tout est cycle, disparition et retour, évolution imperceptible et volte-face brutale. Les visages de Buffalmacco ne ressemblent pas aux caricatures de l’art gothique qu’on voit parfois placardées – bébés dessinés comme d’immondes homunculi, faces plates et blafardes, absence de relief, étouffement de la feuille d’or – elles ont la grâce et l’harmonie de ce Moyen-Âge ptoléméen qui croit en la musique des sphères, et déjà le réalisme, la vie, la douceur diffuse du Cinquecento. Est-ce que la Renaissance existe ? Si oui, elle a commencé bien avant 1492 en Italie. Peut-être même qu’elle est l’Italie – qu’elle est toute cette débauche de lumière et de beauté dont nous nous approchons peu à peu. A Pise, nous ne sommes pas encore au cœur du sanctuaire, mais déjà je sens mon cœur battre plus vite. La terre promise est tout près. Demain, Florence…
Triomphe de la mort de Buffamalco, dans le Campo Santo (cimetière).
Nous nous éloignons de la Piazza dei Miracoli, dans le dédale sombre du cœur de Pise, à la recherche d’un restaurant qui ne se soit pas spécialisé dans l’arnaque sans vergogne de touristes innocents, à qui on annonce à la fin du repas qu’ils doivent payer quinze euros par personne pour le pain et le couvert. On dit souvent que la qualité d’un restaurant est inversement proportionnelle à sa proximité d’avec les sites touristiques, et cela est particulièrement vrai en Italie, je le sais pour l’avoir vécu à Venise. Nous nous perdons, et nous mangeons merveilleusement bien.
Restaurant en bordure de la Piazza dei Miracoli, qui recrée un décor de dolce vita accomplie. Nous avons mangé dans un endroit moins cinématographique, plus loin de la place et de la tour.
Les rues sont mal éclairées et traversées par des Vespa et des scooters qui slaloment autour de nous à toute allure, je me croirais dans un film noir des années 60.
La belle Piazza dei Cavalieri, conçue à la Renaissance par Vasari, dans le soir.
Pise à la tombée de la nuit.
Durant cette première nuit à Pise, bercée par les fontaines d’un petit hôtel qui joue à recréer l’Italie des princes et des Césars, je me sentirai étrangement en apesanteur, comme si j’avais traversé l’écran. N’est-ce pas ce qu’on attend du voyage – cette suspension volontaire de l’incrédulité ? Nous sommes les héros d’un vieux film glamour, deux amoureux en Toscane, et demain, Florence est à nous.
Connaissez-vous Nancy, son grand cœur clair et lumineux, sa place Stanislas, qui est peut-être la plus belle place de France, la roseraie du parc de la Pépinière, et les arabesques fleuries de la Belle époque ?
La place Stanislas, coeur de Nancy.
Lumières de la place Stanislas.
Il y a trois ans, je n’avais encore jamais mis les pieds dans la plus grande ville de Lorraine. De son passé, je ne connaissais qu’une histoire lointaine et fascinante, celle du partage de l’empire de Charlemagne entre ses fils, au neuvième siècle de notre ère. Cette genèse de l’Europe moderne, on me l’avait racontée au début de mes études d’allemand : à la mort de Charlemagne, le roi des Francs, ses trois fils se partagent un immense empire, qui s’étendait de Ratisbonne à Brest, de Brême à Barcelone. En 843, à Verdun, Charles le Chauve, qui parle une langue romane, hérite de ce qui deviendra la France, Louis le Germanique, qui parle une langue saxonne, esquisse pour la première fois l’Allemagne, et Lothaire hérite d’un étrange empire du milieu. Une longue bande de terres et de peuples disparates, courant d’une mer à l’autre, d’Aix la Chapelle à la Lombardie.
Le traité de Verdun, ou le partage de l’Europe occidentale entre les fils de Charlemagne. Source: Wikipedia commons.
Les terres du sud seront très vite perdues, mais restera le cœur, le duché de Lorraine, qui porte le nom de son premier empereur, Lothaire. Rattaché au Saint Empire romain germanique, la Lorraine resterait longtemps une enclave étrangère, peu à peu encerclée par les conquêtes françaises. Dès 1681, Strasbourg devenait française, mais le duché de Lorraine ne céderait qu’en 1766. En tant qu’Européenne de cœur et de conviction, j’étais captivée par l’histoire de l’Alsace et de la Lorraine, ces terres du milieu, ballotées entre deux cultures, comme un îlot suspendu où germerait véritablement le cosmopolitisme européen. Les influences françaises, allemandes, néerlandaises et italiennes venaient s’y marier ; de Strasbourg à Trèves, la plus ancienne colonie romaine en Germanie, de Nancy à Luxembourg, battait le cœur du vieux continent. Mais si j’avais une vague idée de l’identité alsacienne – cigognes, colombages, dialecte germanique, marchés de Noël –, je ne savais rien de la Lorraine, si ce n’est qu’elle était le pays où poussent les mirabelles.
Apéritif lorrain typique, dans lequel flotte une mirabelle, pris à l’Excelsior – l’ambiance Art Nouveau explique le menu promettant le retour des Années folles.
Il y a du vrai dans tout cliché : en Lorraine, la mirabelle est prosélyte. On la trouve en sirop, en confiture, en tarte, en liqueur, en bonbon, et sous bien d’autres formes encore, l’étendard doré du pays, toujours caché quelque part dans votre dessert. Elles sont une forme de soleil de poche lorsque le brouillard tombe sur la Moselle, et change Nancy en ville de film noir, ou lorsque les rigueurs du long hiver lorrain la nimbent de glace.
Brume sur Nancy.
Si je ne me suis jamais habituée au climat continental, je me suis mise à aimer les mirabelles il y a trois ans, lorsque j’ai décidé de faire ma thèse en littérature allemande en Lorraine. Je voulais être dirigée par le grand spécialiste du romantisme allemand, professeur à Nancy, et je savais qu’une amie très chère m’y ouvrirait sa maison. C’est ainsi que j’ai découvert le cœur de ville de Nancy, la sublime place Stanislas, au début de l’été 2012. J’ai accueilli le son et lumières projeté sur la façade de l’hôtel de ville comme un présage enchanteur : Nancy se changeait en féerie colorée pour me souhaiter la bienvenue, et elle me racontait en quelques coups de projecteur sa longue histoire.
La nuit, sur la place Stanislas.
Au fil de mes trois années nancéiennes, j’ai appris les grands moments de son épopée.
En 2013, ce fut l’année Renaissance, qui célébrait le premier âge d’or de la Lorraine, celui où Henri IV dit de Nancy que « cette ville mérite un roi ». Tout Nancy célébrait la révolution scientifique, l’art des graveurs lorrains, la construction des machines, les progrès de la médecine et de la botanique, et les métamorphoses du centre historique au seizième siècle. La ville médiévale fortifiée se changea en ville nouvelle ; un plan de 1617 montre l’arrivée de la lumière, la bourrasque des temps nouveaux dans le coeur de la cité.
Plan de Nancy d’après Claude de la Ruelle, 1617. Source : Bibliothèque municipale de Nancy.
Durant l’année Renaissance, on célébrait aussi la peinture de l’un des plus illustres enfants de Lorraine, Georges de La Tour, le maître du clair-obscur et des mystérieuses lumières baroques. Il était le pendant lorrain du Caravage, dont on peut admirer l’Annonciation au musée des Beaux-Arts de Nancy. J’en venais à regretter qu’ils n’aient pas peint les brumes nancéennes, les étranges tableaux qu’elles dessinent le matin.
Annonciation, Le Caravage, musée des Beaux Arts de Nancy.
Le dix-septième siècle vit naître un autre artiste illustre, Claude Gellée, dit le Lorrain, mais lui non plus n’immortalisa pas ses terres natales, ce sont les paysages italiens, les ports et les soleils méridionaux, qu’il peignit à l’infini. Il mourut à Rome – une flèche du Nord jetée vers la Méditerranée, un autre lien dans ce réseau vivant qui se noue au centre de l’Europe. La statue de Claude Gellée, sculptée par Auguste Rodin, trône aujourd’hui au parc de la Pépinière. C’est un des lieux qui m’ont le plus touchée à Nancy : la roseraie de la Pépinière, ses bancs ouvragés au milieu des dizaines et des dizaines de roses fragiles et uniques, et les tours néo-gothiques de la basilique Saint Epvre au loin.
La roseraie, au coeur du parc de la Pépinière
Mais celui qui a rendu Nancy belle et célèbre franchit ses portes au début du dix-huitième siècle : Stanislas Leszczynski, aristocrate polonais, grand-duc de Lorraine. Il ne descend pas d’une des familles les plus nobles et anciennes d’Europe, mais sa fille épousera Louis XV. Et il fera du cœur de Nancy une perle de pierre blanche, une « ville-Lumières », phare du siècle de la raison triomphante, où Voltaire et Montesquieu viendront séjourner. « A Stanislas le bienfaisant, la Lorraine reconnaissante » : ce sont les mots qui ornent sa statue, au centre de la place Stanislas.
Le plus célèbre duc de Lorraine, Stanislas.
La place à l’approche de Noël.
Je ne me lasserai jamais de la place Stanislas, de ses proportions parfaites, de ses deux fontaines exubérantes, et de ses façades, celles de l’hôtel de Ville, du Musée des Beaux-Arts, et du Grand Hôtel de la Reine, où j’ai passé mon dernier week-end nancéien.
Fontaines de la place Stanislas, la nuit.
Ors des Lumières.
Je rêvais d’une folie avant de dire au revoir à l’Est, et j’ai adoré ce séjour au temps des salons de velours, des lustres de cristal et des candélabres. J’ai pu prendre le petit-déjeuner en surplombant la place Stanislas, et me réveiller avec la vue sur les toits de Nancy et sa cathédrale Notre-Dame de l’Annonciation, construite au temps du grand-duc polonais, mais qui ne deviendra siège d’un évêché qu’après sa mort : le roi de France craignait tant la puissance et le rayonnement de Stanislas qu’il se refusait à conférer un pouvoir religieux à Nancy. En 1766, Stanislas meurt, la Lorraine devient française, et l’évêque s’installe.
Vue sur les toits de Nancy et sa cathédrale, depuis ma chambre au Grand hôtel de la Reine.
Façade de la cathédrale de Nancy.
Ce dernier week-end à Nancy m’a permis de dîner encore une fois Chez Suzette, dans la rue Héré qui débouche de la place Stanislas. Cette bonbonnière rose et dorée qui propose des plats extrêmement originaux et frais avec des noms improbables est sans doute mon restaurant préféré à Nancy.
Chez Suzette, rue Héré, sur la place Stanislas.
Mais la plus célèbre des brasseries nancéiennes, c’est l’Excelsior, qui a des airs de capsule temporelle tout droit sortie de la Belle Epoque. Ses hauts plafonds tressés d’arches et de volutes, ses volumes et ses lignes sinueuses, tout porte la marque de « l’école de Nancy », le célèbre mouvement ornemental du début du vingtième siècle.
L’Excelsior, dit aussi le Flo, en face de la gare de Nancy. Charmes de l’Art nouveau.
L’Excelsior.
Illustre initiatrice de l’Art nouveau, l’école de Nancy, avec ses libellules, ses lianes, ses femmes diaphanes et diaboliques, ses fleurs pâles et ses arabesques insinuantes, possède une beauté vénéneuse qui me séduit infiniment. Ces atmosphères me font rêver d’être une pâle cantatrice éprise de spiritisme, gantée d’améthystes et alanguie au bord d’un gramophone grésillant, dans un salon d’avant-guerre. Le musée de l’école de Nancy est une merveille pour les amoureux de cette époque qui cultive la mystique des apparences au creux d’une corolle de nénuphar, ou d’une hampe de lierre. Entre jardins poétiques, boiseries et vases colorés, il recrée l’époque de Dorian Gray et de Salomé.
Le merveilleux musée de l’école de Nancy – photos tirées du site du musée.
Mais j’ai aussi aimé la Nancy bruyante et fêtarde, la ville étudiante truffée de bars bondés, comme le Médiéval, et la Nancy des grandes fêtes populaires : j’ai retrouvé en Lorraine chaque mois de juin les immenses fêtes foraines que j’avais aimées en Allemagne, les manèges clignotants et les océans de confiseries. A la foire ou début décembre, lors des grandes fêtes de la Saint Nicolas, Nancy prend des airs de ville médiévale, au bon sens du terme : une ville populaire et chaleureuse, animée par cette convivialité très particulière des villes du Nord et de l’Est.
A la foire de Nancy.
Lundi 14 décembre, je suis revenue à Nancy et je suis devenue docteur en littérature allemande. Je redoute les jalons solennels et les accomplissements, car je n’aime pas assister à la fossilisation du présent, à sa chute vers le passé. C’est comme si je voyais ma vie devant mes yeux comme un grand boulier, et que j’avais décalé une bille de plus vers hier – combien de boules me reste-t-il avant la fin du chemin ? Chaque fois que je franchis une étape essentielle, j’ai toujours l’impression d’ajouter un article à ma nécrologie. Cela me fait drôle de savoir que « doctorante à Nancy » n’est plus mon présent, mais une tâche achevée, quelque chose qu’on pourra dire à mon sujet pour résumer ma vie quand je serai morte, « en 2015, elle devient docteur en littérature allemande ». Je n’aime pas voir s’éloigner derrière moi les étapes franchies, sur un chemin de vie que je voudrais ne jamais achever. Le succès, c’est la mort, et je suis toujours un peu mélancolique quand je réussis. Il me faut me nourrir de projets, toujours construire, rechercher et écrire, pour que le futur pèse plus lourd que le passé dans la balance de ma vie, et que je sois toujours attirée vers demain et non vers hier.
Parc de la Pépinière, l’hiver. Spleen.
Après ce dernier week-end en forme d’apothéose, j’ai dit au revoir à l’Est, au brouillard sur la Moselle et aux lumières de la place Stanislas. Mais peut-être y reviendrai-je à la saison où on cueille les mirabelles.
Trompe l’oeil et immeuble dix-huitième.
Statue de Jeanne d’Arc, dans le coeur de Nancy. Jeanne d’Arc est née à soixante kilomètres de Nancy, à Domrémy (aujourd’hui Domrémy-la-Pucelle), ville en plein conflit de loyauté entre le pouvoir temporel, lié à la France, et le pouvoir spirituel, lié au Saint Empire romain germanique. De l’équivoque des territoires liminaires émerge une des plus grandes figures de l’histoire de France… paradoxes lorrains.
Une de mes boutiques préférées à Nancy : L’Huilier, et son cheval jaillissant de la façade.
Je ne sais plus combien de fois j’ai vu Lisbonne, mais je retrouve toujours avec la même joie ses pavés disjoints, ses tramways, ses collines et ses couleurs.
Le célèbre tramway lisboète.
Fernando Pessoa, qui est né à Lisbonne, l’a follement aimée et y est mort, écrivait à son sujet : « Pour le voyageur arrivant par la mer, la ville s’élève, même de loin, comme une belle vision de rêve, se découpant nettement contre un ciel bleu vif que le soleil réchauffe de ses ors. Et les dômes, les monuments, les vieux châteaux surplombent la masse des maisons, tels les lointains hérauts de ce délicieux séjour, de cette région bénie des dieux. » Le vieux Lisbonne fourmille de reconnaissance envers le fantôme du grand écrivain qui l’a tant chantée ; on trouve son portrait tagué partout sur les murs défraîchis des ruelles, ou sur le sol sillonné par les rails du tramway, et on découvre la ville porté par ce regard amoureux, qui incite à la déférence et à la tendresse. Dès le matin, quand je vois le jour se lever sur les façades d’un rose éclatant, je la vois avec les yeux de Pessoa, et j’exulte d’être à Lisbonne.
Lisbonne, la belle.
La Portugaise, l’hymne national du pays, chante ce glorieux peuple navigateur : Héros de la mer, noble peuple, Nation vaillante, immortelle, Relevez aujourd’hui de nouveau La splendeur du Portugal ! Entre les brumes de la mémoire, Ô Patrie, on entend la voix De tes illustres aïeux, Qui te guidera vers la victoire !
Comme son hymne, Lisbonne est toute entière tournée vers l’Ailleurs. Elle est cette rêverie posée sur le rebord d’une fenêtre, les yeux dans le lointain. C’est sur le fleuve lisboète, le Tage, qu’il y a cinq siècles les navigateurs revenaient, chargés des richesses du nouveau monde, amarrer leurs caravelles sous les façades éblouissantes de la Torre de Belem. Lisbonne entend depuis toujours l’appel du large, et dans le ciel du crépuscule, toutes les chimères dessinent des horizons lointains et des outremers capiteux.
Torre de Belem, blanche gardienne de la ville.
Lisbonne parle à mon amour de la Renaissance, et à ce goût qui m’est un peu suspect pour les navigateurs, les incursions sublimes dans le blanc des cartes, les bateaux anciens, caravelles, galions, frégates, pour tous les instruments qui apprivoisaient l’inconnu, astrolabes, sextans, roses des vents et boussoles – je dis suspect, car je sais ce que nous, Européens, avons fait aux autres mondes, je sais la destruction des cultures, l’esclavage et le goût du pillage. Il y a quelque chose de vertigineux dans l’histoire européenne, la gloire et la souillure, l’ivresse de la liberté et la honte des saccages. Je crois que c’est cela que je recherche partout à Lisbonne – la grandeur et la décadence. Lisbonne est aussi éblouissante qu’approximative, un mélange de grand siècle français, tout entière tournée vers la gloire baroque des rois de l’âge d’or, Henri, Manuel, les rois conquérants, et de l’exotisme des ailleurs. J’ai souvent entendu dire que les Portugais étaient les plus Africains des Européens. Il y a quelque chose des outremers à Lisbonne, comme si des morceaux d’Afrique et de Brésil étaient remontés par capillarité le long du Tage, brassés dans les soutes des navires qui revenaient du nouveau monde et qui faisaient halte à l’entrée de la ville, à la Torre de Belem. Antonio Lobo Antunes, sans doute le plus grand écrivain portugais vivant, a raconté dans La splendeur du Portugal – une allusion ironique au fameux hymne – l’ambivalence du passé colonial, les guerres sordides et les fantasmes d’empire, et la tristesse qui englue ceux qui vivent dans le passé. Lisbonne est profondément mélancolique, mais ses rêves de grandeur déchue, affleurant à toutes les stèles et statues, sont sans cesse contrebalancés par la couleur et le bruit. C’est un vieux palais colonial qu’envahiraient des lianes chamarrées, un cimetière en fête. Tout est poésie à Lisbonne. J’en veux pour preuve les quatre lignes du métro, à l’effigie d’une mouette, d’une boussole, d’une fleur et d’une caravelle.
Azuleijos et bougainvilliers.
Ruines de l’église des Carmes.
Ma première journée de déambulation commence sur la place du commerce. Le carré de lignes nettes, les grandes façades rectilignes et claires, signature de la fin du XVIIIe siècle, disent la tentative d’organisation urbaine entreprise après le grand séisme de 1755, mais aussitôt qu’on remonte vers la vieille ville et le château, le fouillis d’autrefois ressurgit.
Place du commerce.
Je monte vers la Sé, la cathédrale, dans un dédale de ruelles où sèche le linge et vagabondent les chiens ; l’extérieur de la Sé est superbe, avec ses deux tours dentelées aux cloches apparentes, et son imposante rosace, mais l’intérieur est austère. Il faut laisser le regard s’attarder sur les fonts baptismaux, qui furent, dit-on, ceux de Saint Antoine, sur les superbes ex-votos pompeux et doloristes, témoignage de la piété portugaise. La ville regorge d’églises saisissantes.
La Sé (cathédrale).
Je garde en mémoire tout particulièrement Sao Domingos, témoignage vivant des cicatrices multiples de Lisbonne. Edifiée au XIIIe siècle, l’église fut aux temps de l’Inquisition le lieu maudit du massacre des Juifs, et nombre de stèles commémorent l’horreur. Puis vint le séisme de 1755, qui la ravagea, la reconstruction rococo, et puis l’incendie de 1959, qui la défigura à nouveau. On fit le choix de la laisser telle quelle – Sao Domingos est noircie par les flammes, à demi écroulée, mais toujours pleine d’encens, de cierges et de chants, symbole saisissant d’une foi branlante mais vivace, parmi des murs carbonisés.
Les ruines d’une autre église, celle des Carmes, sont aussi un spectacle prodigieusement baroque, comme une vanité aux dimensions d’un navire. La voûte de cette église gothique s’est effondrée lors du grand tremblement de terre ; ne demeurent plus que les arches brisées dans le ciel bleu, et le jeu d’ombres sur les ruines. Dans le musée attenant à cette cathédrale éventrée, le musée retrace l’histoire des jésuites, cette « armée du Christ » qui ne répondait qu’aux ordres du pape lui-même, et portait le catholicisme par-delà les mers. Sic transit gloria mundi.
Eglise des Carmes.
Lignes brisées, pierres disjointes, stigmates du séisme.
Je continue l’ascension dans le château, dans le labyrinthe pittoresque de l’Alfama, le plus vieux quartier de Lisbonne, une carte postale vivante, avec azuleijos – ces carreaux de faïence si typiques du Portugal –, bars de fado et restaurants typiques où on sert de la morue.
Perspectives lisboètes.
De Sao Jorge, le château de Lisbonne, on ne voit depuis les rives du Tage qu’une imposante ceinture de fortifications et d’épais conifères, comme une couronne sur une chevelure foisonnante. Depuis ses hauteurs hérissées de tours vertigineuses, de canons, de pins et d’oliviers, la vue sur la ville est fantastique.
Lisbonne, vue depuis le château.
Au sommet des tours.
J’adore voir cette houle de toits biscornus, percés de puits de lumière, qui se presse sur les collines environnantes et qui descend jusqu’au fleuve, jusqu’au grand pont de métal rouge qui évoque à tous le Golden Gate, et au Christ triomphant qui rappelle, lui, le Corcovado. Etrange télescopage des ailleurs, à l’extrême sud du continent européen. Construit par les Maures, devenu résidence royale après la Reconquista, le château est habité par des colonies de paons, vestiges vivants de la pompe et de l’apparat, et présente un irrésistible mélange d’art maure et catholique.
Sur les hauteurs de ce château qu’adorait Pessoa.
Paons du château.
Le chemin de ronde se jette au-dessus du vide, et je veux revenir vers le fleuve, vers la lumière bleue des rives. Demain, Belem.
Le pont et le Christ roi, de l’autre côté de la baie.
Belem. Ce quartier, situé à quelques kilomètres du cœur de Lisbonne, était la porte vers les autres mondes, le lieu d’où partaient les explorateurs, et où ils revenaient riches et fourbus, si les sept mers ne les avaient pas dévorés. Avant que le grand séisme de 1755 ne modifie le lit du fleuve et ne la jette sur la rive, la Torre de Belem se tenait au beau milieu du Tage, gardienne de la cité, divinité blanche à qui tout marin devait payer son tribut. Chef d’œuvre de l’architecture manuéline, elle a la stature d’une forteresse, envahie de tourelles sinueuses, luxuriantes comme une floraison de pierre – comme si la tour était un chêne couvert de lierre et de vigne vierge. Tout l’ornement est imprégné de la riche symbolique héraldique : des sphères armillaires, symbolisant le pouvoir du roi sur l’ensemble du monde temporel, des lions, des croix de l’ordre du Christ, et des motifs tirés des herbiers, des bestiaires fantastiques et de l’arsenal des navigateurs. Par des escaliers étroits et torsadés qui évoquent le squelette des coquillages, on monte par degrés, conquérant des vues toujours plus belles.
Torre de Belem.
A quelques encablures de la tour, une carte retrace les découvertes portugaises, au XVe et XVIe siècle. Dès 1528, les Portugais avaient mis un pied sur chaque continent et possédaient une large part des terres émergées. A Torquesillas en 1494, Portugais et Espagnols se sont partagé le monde, comme une grande proie qu’on découperait à coup d’ancres et de hauts mâts ; sous des drapeaux divers, ils vont propager la langue latine et le Dieu incarné à la pointe de l’épée, amasser l’or et faire couler le sang. Le Monumento dos Descobrimentos – monument des découvreurs –, édifié au temps de Salazar, est aussi saisissant que pompeux. Comme sur la proue d’un énorme navire se massent toutes les corporations, prêtres en chasuble et tonsure, brandissant la croix, arpenteurs, équerre et compas à la main, guerriers en armes ; en tête du cortège, les navigateurs, en queue les rois, précédés de juristes armés de traités orchestrant la dépossession des indigènes, dans la pure légalité romaine. Sur l’autre rive, le Cristo Rei – Christ roi – fait face à Vasco de Gamma.
Monument des découvertes.
Je continue vers le Museu dos coches, musée des carrosses (ou « coches », dans le français du temps de Montaigne). C’est l’ancien manège royal, un endroit sombre et un peu poussiéreux, où les sublimes voitures royales et papales, datant du XVIe au XVIIIe, sont attroupées comme des bêtes préhistoriques assoupies au fond d’une caverne. Je déambule devant leurs monstrueuses mandibules, leurs pattes de métal et leur gueules de velours digéré par les siècles, au milieu des tapisseries anciennes et des portraits royaux. Les carrosses des défilés en grande pompe, parade des ambassadeurs, nuptiales ou de couronnement, sont stupéfiants, de véritables monstres, aux panses difformes et aux roues pantagruéliques, les arceaux surchargés d’or et de bois sculpté à la gloire du Portugal conquérant. Sur l’un des plus beaux, l’océan Atlantique et l’océan Indien, éphèbes éternels aux barbes de vieillards, se donnent la main sous l’œil étincelant de la Renommée.
Musée des coches.
Voici enfin ce qui est à mes yeux le véritable joyau de Lisbonne, sans doute le plus bel exemple d’art chrétien que je connaisse : le Mosteiro dos Jeronimos, Monastère des Hiéronymites, l’apothéose du style manuélien.
Monastère des Hiéronymites.
La verticalité vertigineuse, la puissante intériorité et l’anguleuse perfection du gothique demeurent, mais le vent de la Renaissance a soufflé sur elles, les lointains s’engouffrent par les vitaux, et invoquent cette efflorescence inspirée ; les piliers sont une éclosion à l’assaut du ciel, les corolles se déploient sur la voûte comme une forêt de pissenlits en graines, prêts à être portés aux quatre vents, par-delà les murs. La richesse visuelle et symbolique de tous les ornements invite à des lectures infinies. La lumière est douce, chaude, enveloppante. Je suis rompue aux splendeurs de l’architecture chrétienne, j’ai vu et aimé des églises, cloîtres et cathédrales sur tous les continents, mais ici je retrouve l’émerveillement primitif, la sensation d’harmonie parfaite entre lumière et l’ombre, entre les charmes d’ici-bas et la pureté du très haut. C’est un éblouissement d’une infinie douceur.
Eglise des Hiéronymites.
Au XIXe siècle, dans ce même mouvement de construction nationale vécu par toutes les nations européennes, le monastère est devenu une sorte de Panthéon des gloires lusitaniennes. Dans l’église trônent deux tombeaux monumentaux, celui de Vasco de Gamma, et celui de Luis Camoes, auteur de l’épopée Os Lusiadas, qui chante les grandes découvertes portugaises, dans le style de l’Enéide. Le couvent est nationalisé en 1833 ; une exposition retrace la vie et l’œuvre d’Alexandre Herculano, artisan de cette nouvelle sanctification identitaire des murs, un historien, militant opposé à la monarchie absolue, lecteur avide, auteur de romans à la Walter Scott, figure accomplie de l’homme total du XIXe.
Infinie beauté de cette église.
Dernière station avant le soir : le Musée de la marine. C’est pour la salle des grandes découvertes que je suis venue. La fresque d’Henri le Navigateur, auréolé des terres nouvellement révélées et entouré de prêtres, de géomètres, de juristes et de guerriers, est de toute beauté. Je découvre l’évolution des bateaux, la barca, puis la nau et la caravelle de la Renaissance, le galion ventru du XVIIe, et au XVIIIe, la superbe frégate, blanche, élancée et rapide. Comme toujours, mon fétichisme des reliques est en émoi face à la collection d’instruments de navigation – si j’avais vécu au XIIe siècle, je pense que j’aurais collectionné les morceaux de croix du Christ et de couronne d’épines, amoncelé les ossements de saints ; si j’avais été du XIXe, j’aurais caché un cabinet de curiosités délirant dans mon manoir. Soudain, une curieuse symétrie vient me frapper au travers des océans : en Floride, dans le musée des trésors des naufrages, j’avais admiré l’or retrouvé de la Nuestra Senora de Atocha, coulée en 1622 au large des Keys. Je découvre ici un astrolabe de bronze fondu la même année, témoignage de ces projections fantasmagoriques de l’Europe par-delà les océans, et de tous les fantômes qui reposent sur les grands fonds marins. Le soir tombe, des voiles se gonflent dans le ciel lisboète.
Extrait de mon cahier de voyage.
Le blason de Lisbonne associe une barque, emblème de cette ville de marins, et un corbeau. L’oiseau noir est l’héritier d’une vieille légende chrétienne, celle du martyre Saint Vincent jeté aux flots, mais dont les corbeaux protégeaient le corps à la dérive, au lieu de le dévorer. Ses reliques, portées par les vagues au Cap qui porte aujourd’hui son nom, le point le plus occidental du continent européen, furent ramenées à Lisbonne en grande pompe. On retrouve le corbeau imprimé sur les tee-shirts « Lisboa Lovers », avec tout un tas d’autres symboles de la capitale portugaise, le poisson séché, tel qu’on le sert dans les restaurants de l’Alfama, la croix ou encore le cœur. Pourquoi un cœur ? Je ne crois pas devoir l’expliquer – qui viendra à Lisbonne aura aussitôt compris.
Une des tours de la cathédrale, entre les palmiers.
Cette nuit, des terroristes sont descendus sur Paris et ont ouvert le feu sur des gens qui dînaient au restaurant, qui assistaient à un concert, qui marchaient dans la rue. C’est cela, l’insoutenable force du terrorisme : tuer des innocents au hasard, pour que chacun de nous sache « cela aurait pu être moi ». Frapper au cœur de nos vies, pour que plus personne ne se sente en sécurité. Transformer les rues de la ville lumière, un beau vendredi soir de novembre, en scène de guerre et de désolation – corps inanimés, sang qui coule, cris et panique, et des passants qui cherchent frénétiquement à se mettre à l’abri, car soudain la rue n’appartient plus à tout le monde, elle leur appartient. Durant cette année 2015, de telles scènes ont eu lieu partout, en Afghanistan, en Irak, en Turquie, en Tunisie, au Nigéria, ailleurs encore, et nous les avons vues avec une consternation hébétée, en nous demandant quand est-ce que ce cauchemar allait prendre fin, et puis nous avons été frappés à nouveau. C’est nous, encore une fois, et quand l’horreur touche une ville où vit un Français sur six, où nous sommes nombreux à avoir vécu et étudié, où nous avons tous de la famille, des amis, nous savons par la force des statistiques que nous ne serons pas indemnes. Nous avons tous écrit ou téléphoné à un proche, cette nuit, et attendu anxieusement la réponse – comme si les terroristes nous avaient nous aussi jetés dans la rue comme des bêtes apeurés, depuis les quatre coins de France.
En ce jour de deuil et d’angoisse, je repense au Vercors.
Je pense à ce massif montagneux bardé de hautes murailles minérales et cadenassé par des goulets étroits, qui n’a pas usurpé le qualificatif de « forteresse », et dont le nom suffit à évoquer le martyre des résistants de France. Parce que le Vercors était escarpé et inaccessible, un réseau secret de grottes, de galeries et de hauts plateaux protégés par des versants abrupts, les maquisards en ont fait leur place forte ; parce qu’il était le symbole de la lutte, les Nazis ont puni et torturé le Vercors.
A la tombée de la nuit, sur la route de Villard-de-Lans, j’ai vu les ruines de Valchevrières s’abîmer dans le soir. Le 22 juillet 1944, l’occupant ouvre le feu contre les maquisards ; tous mourront les armes à la main, et le village sera réduit en cendres. Il ne reste plus que des pierres éparses, des poutres calcinées, et une chapelle miraculeusement réchappée du massacre, qui se tient seule au-dessus de la désolation, devenue mausolée de Valchevrières. A La Chapelle en Vercors, seize jeunes hommes furent exécutés sur la place du village, et la liste de leurs noms, de leurs âges – les plus jeunes, Maurice et Aimé, avaient dix-sept ans – nous rappelle ce que furent les rêves et les combats d’une génération brisée.
Je n’ai pas fait de photos au belvédère mémoriel de Valchevrières, la nuit descendait vite et un couple de personnes assez âgées pour avoir vécu cette histoire se recueillait face au monument. Source de cette image des ruines : Calips, Wikipedia Commons.
Je marche le long des cascades et des à-pics, sous les sommets enneigés des Alpes et au bord de parois vertigineuses, et je pense à ce que cette beauté solennelle a su incarner aux yeux des hommes et des femmes qui sont morts pour elle. Un paysage fait liberté. Le Vercors incarne une certaine idée de la France.
Vercors, ombre et lumière.
Dans le calme des alpages, où des vaches et des chevaux vivant en semi-liberté viennent suivre mes pas, il serait facile d’oublier le monde et de croire que notre si belle France est une île, à l’abri du tumulte de l’histoire.
Le contraste des visions bucoliques et de la violence de l’histoire. Les morts sommeillent sous la mousse.
Jusque dans les recoins les plus secrets du massif, les grottes occupées par les résistants et les pierres disjointes viennent nous le rappeler : nous ne sommes à l’abri nulle part, et surtout pas quand nous tournons le dos et fermons les yeux. Je pense au Vercors, et je pense à 1938, quand à Munich, nous avons cru préférer une paix honteuse aux horreurs d’un conflit. « Ils ont eu le choix entre le déshonneur et la guerre ; ils ont choisi le déshonneur, et ils auront la guerre », écrivit Winston Churchill. Je repense à 1938, car je ne comprends plus notre passivité face à Daech. Un nouveau nazisme prend forme, une menace d’une acuité inouïe, et depuis deux ans, nous tergiversons, et nous les regardons grandir.
La forteresse et la source.
Bien que nous continuions à le nier, Daech a réussi ce qu’il proclame : il s’est constitué en État. Il contrôle un territoire immense, entre la Syrie et l’Irak, et qui continue de grandir. Il a fait main basse sur des puits de pétrole, et sur les armes de guerre de l’ancienne armée irakienne, que l’attaque américaine a jetée dans les bras des radicaux. Il s’est allié à d’autres mouvements islamistes tels que Boko Haram, qui contrôle lui-même de larges territoires au Nigéria – on lit des choses horribles sur cette forêt sordide où Boko Haram tient des centaines de femmes en esclavage –, et bande ainsi un terrible arc terroriste, qui chaque jour gagne en puissance et en cohésion. Il terrorise les populations sous son joug, quelle que soit leur ethnie et leur religion, car contrairement à Al Qaeda, qui haïssait les Occidentaux mais voulait conquérir les cœurs du monde musulman, Daech se fout bien de l’adhésion des peuples. C’est par la terreur qu’ils règnent, par l’établissement d’un système totalitaire qui n’a rien à envier aux pires régimes à qui le vingtième siècle a donné le jour, et qui utilise les technologies les plus récentes au service d’une entreprise de mort incroyablement sophistiquée. Chaque jour, ils vont plus loin dans l’horreur, et l’idée même d’établir ici la liste de leurs crimes me donne la nausée. Oui, Daech est un nouveau nazisme, fanatisé jusqu’à l’extrême inhumanité, structuré avec une précision terrifiante, disposant de ressources croissantes, et ils le disent sans aucune ambiguïté : ils veulent notre mort.
Nous les Français du XXIe siècle, nous doutons parfois de notre identité, nous ne sommes plus certains de savoir ce que cela signifie aujourd’hui, la France, l’Europe, l’Occident ? Mais soyons-en sûrs : les soldats de Daech le savent très bien, eux. Ils la perçoivent, cette identité que nous avons perdue de vue, ils savent très bien ce que nous incarnons presque malgré nous, sans être toujours conscients de notre chance – le pluralisme, l’égalité des hommes et des femmes, le respect de la religion de l’autre, la liberté, liberté de mouvement, d’expression, de conscience, de mœurs, la liberté de définir nous-mêmes nos vies. Notre identité, la voici : nous sommes tout ce que Daech veut anéantir. Et même si nous persistons à l’ignorer, nous sommes tous déjà en guerre.
Tumulus poétique – ou métaphore des ruines du monde.
Face à Daech, nous larguons quelques bombes depuis le ciel, nous disons soutenir des combattants insurgés, nous envoyons quelques pichenettes. Bien sûr que nous sommes réticents à envoyer des troupes au sol. Les précédentes opérations occidentales incitent à la méfiance : avons-nous contribué à la naissance du monstre, avec ces actions si incomplètes en Afghanistan, en Irak, en Libye ? La tentation est grande de nous sortir les doigts du bourbier moyen-oriental, et de ne plus toucher à rien. Mais cela n’est plus possible. Le chaos n’est plus circonscrit à une zone lointaine, que nous pouvons abandonner à son triste sort en détournant les yeux. Il vient nous frapper dans les rues de Paris. Il va continuer à déployer ses hydres, jusqu’à ce qu’on les cautérise à la source.
Vercors, forteresse.
Face aux paysages sereins du Vercors, à cette beauté que je suis libre de savourer, qui suis-je pour appeler à la guerre ? Moi qui n’ai jamais manié une arme, qui ne partirai pas au combat ? Je lis les noms des jeunes gens tombés l’arme à la main, et je comprends ceux qui ne veulent pas mettre en danger l’armée française, exposer nos soldats au péril des opérations au sol. L’idée de voir mourir des jeunes Français loin de notre terre, dans des contrées étrangères et hostiles, est insoutenable. Je pense à la tristesse infinie des cimetières militaires, à la marée de croix blanches et aux drapeaux tricolores à la nécropole de Vassieux en Vercors. Mais avons-nous encore vraiment le choix ? L’arsenal de Daech ne cesse de croître, sa force militaire est devenue celle d’un état, sa technologie est redoutable – ce n’est pas une guérilla de bouseux en machette, c’est une armée moderne, forte de scientifiques et de combattants entraînés. Attendons-nous qu’ils mettent la main sur la bombe ? Peut-être que l’horreur dans les rues de Paris convaincra les nations occidentales de la nécessité d’aller tuer le monstre.
Alpages, pierriers, mémoires.
Outre la menace physique, réelle, qu’il fait peser sur chacun d’entre nous, Daech engendre aussi un autre type de monstre. Les analystes l’ont écrit depuis longtemps : ces types qui ouvrent le feu sur la foule en criant « Allah Akbar » savent très bien à quel jeu pervers ils jouent. Puisqu’ils ne parviendront jamais à convaincre les musulmans du monde entier de rejoindre leur croisade meurtrière, alors ils cherchent à les isoler de force, à les désolidariser des sociétés dans lesquelles ils se sont intégrées. A exciter la méfiance, la colère et la peur envers eux, à faire d’eux des étrangers au sein de leur propre pays. Les terroristes veulent que la petite vieille, qui a toujours vécu en bonne entente à côté de ses voisins musulmans, regarde soudain passer la dame voilée en se demandant « et s’il y avait une bombe sous ce tissu ? ». En excitant les amalgames et l’islamophobie, ils cherchent à transformer les musulmans en éléments insolubles dans le creuset républicain – à transformer le monde occidental en un lieu hostile, où les musulmans ne se sentent plus chez eux. Et ils se disent que comme ça, l’adolescent paumé, le jeune adulte frustré, ont plus de chances de venir les rejoindre, puisqu’ils se sentent incompris et rejetés dans le pays qui les a vus grandir. Daech ne se contente pas de projeter des balles et des bombes, il injecte aussi le poison lent de la xénophobie.
J’ai découvert le Vercors grâce à un ami qui y a grandi et qui y vit toujours, qui connaît mon amour des grands espaces et qui est heureux de me montrer son pays. Le Vercors incarne une certaine idée de la France, ai-je dit ; pour moi, à travers le visage métissé de cet ami, le Vercors est un double symbole. Son père est malien, noir et musulman, sa mère est blanche, de tradition catholique, enracinée dans le Vercors depuis des générations. Tandis que nous marchons à travers les paysages à couper le souffle, la grande falaise des Dogons du Mali se confond aux versants lisses du massif alpin ; il me raconte son héritage africain, et me montre les routes vertigineuses, arrachées à la montagne, que ses ancêtres ont aidé à construire, et les grottes où les résistants se cachaient. Tout ce qu’il est incarne cette double ascendance, tout à la fois l’amour du monde, le cosmopolitisme et l’attrait des lointains, et le profond attachement à ce sol, ce terroir, cette histoire française ; une racine dans l’eau des sept océans, une dans les roches du Vercors.
Les routes vertigineuses du Vercors, creusées à même la roche.
Il me raconte aussi le racisme, les commentaires horribles des ignorants sur sa couleur de peau ou sur la religion de son père, l’impression terrible que parfois, cette France qui l’a vu naître et grandir le rejette. Au cours de cette dernière année, lui comme moi avons constaté avec effarement le déchaînement de la haine qui se montre au grand jour, comme une bête immonde qu’on tenait jusqu’alors enfermée derrière un soupirail, et avec qui on ose maintenant parader en pleine rue. Les amalgames, les fantasmes, les délires, les commentaires à vomir sur les réseaux sociaux, la méfiance ordinaire à l’égard de l’étranger, du musulman, de celui qui est soudain devenu l’autre.
J’ai de la chance : la part d’ailleurs dans mon sang, celle de ma grand-mère libanaise, de mon père qui est né à Marrakech et a vécu de l’autre côté de la Méditerranée jusqu’à ses dix-sept ans, ne se voit pas sur mon visage, ou seulement aux yeux des initiés. C’est quelque chose dont je n’ai pris conscience que très tard, lors de mon arrivée à Paris au début de mes études, lorsque des personnes originaires du Moyen-Orient ont commencé à me faire des clins d’œil de connivence, lorsqu’un vendeur de fallafels, né à Beyrouth, m’a dit en me rendant la monnaie : « ta beauté n’est pas de France ». Je me suis demandé ce qu’il racontait. Bien sûr que j’étais de France. Et puis j’ai commencé à me réapproprier cet héritage, à rêver de faire un tour de la Méditerranée, si un jour ses rives étaient lavées des horreurs de la guerre. J’ai commencé à comprendre ce qui avait pu inspirer à ce Libanais un tel commentaire, ce qu’il y a de typiquement moyen-oriental en moi – la couleur indéfinissable des yeux, ce bleu-gris-vert si distinctif, l’association des sourcils très sombres et des cheveux plus clairs, cette peau entre deux tons, qui ne prend presque pas de coups de soleil, mais se couvre pourtant de taches de rousseur, et la part cachée, le groupe sanguin qu’on ne trouve que plus à l’Est, et que je partage avec ma grand-mère. C’est cela que les gens du Liban, de Turquie ou d’Israël identifient chez moi. Je suis allée à Istanbul avec mon frère et ma sœur – qui n’ont pas hérité des mêmes gènes que moi – et plusieurs personnes ont cru que j’étais la guide turque, accompagnant des touristes français. Mais contrairement à mon ami montagnard, j’ai été protégée du racisme et de la bêtise. L’étranger en moi est discret.
Il y a une petite maison sur la colline, au milieu des pierres. Je me demande depuis quand. Je me demande ce qu’elle a vu.
J’ai grandi dans une petite ville tout au sud de la Drôme provençale, où vit une importante communauté maghrébine, de culture musulmane, arrivée dans la région lors de la construction des barrages et des centrales nucléaires. Si je dis que j’ai un ami musulman, ce n’est pas l’éternel badge d’honneur des racistes ordinaires, un demi-mensonge inspiré par le vendeur de légumes basané, que je supposerais musulman, à qui je parlerais une fois par semaine et qui serait devenu mon alibi : j’ai des dizaines d’amis musulmans. Des hommes et des femmes rencontrés dans mon enfance ou au cours de mes études, beaucoup de Français et quelques personnes d’autres nationalités venus préparer un diplôme en France, Turcs, Iraniens, Marocains, Tunisiens. Quand sur les réseaux sociaux, je vois des amis et des connaissances vomir des tombereaux de fantasmes paranoïaques, de préjugés mal emballés et d’invectives à peine dissimulées à l’encontre de la communauté musulmane, je me demande toujours s’ils en connaissent un seul représentant. S’ils savent que peut-être, leur médecin, leur prof de gym, leur ostéopathe, leur maçon, leur comptable, leur secrétaire, leur dame de cantine, leur collègue est musulman(e), et se prend tout ça dans la gueule en silence.
Parfois, j’ai l’impression d’être dans la pièce Rhinocéros, de Ionesco, quand je vois des gens que j’aime, que j’estime, que je crois intelligents et sensibles, se transformer en monstres en quelques lignes. Se mettre à partager des immondices anti-réfugiés. Des liens menant à des sites de fachos complètement paranoïaques et complotistes. Des commentaires délirants sur les réfugiés. Et j’ai mal au ventre.
Reparlons-en, des réfugiés, de ces hommes, femmes et enfants qui fuient une horreur indicible, avec d’un côté, un régime qui a utilisé du gaz sarin contre son propre peuple, et de l’autre, l’état islamique qui progresse, et qui partout sur son passage et sans distinction de religion, tue, viole, terrorise, détruit, asservit. Reparlons-en, de cette « invasion » qui inspire tant de bienveillance à certains de nos concitoyens, reparlons de ceux qui craignent pour l’identité chrétienne de la France, mais n’ont aucun mal à fermer charitablement leur porte à des hommes, femmes et enfants qui ont cheminé pendant des semaines sur des routes sordides et dangereuses, risqué la mort dans la soute des camions ou sur des embarcations de fortune jetées sur les eaux froides de la Méditerranée, et qui attendent dans des camps insalubres qu’on daigne statuer sur leur sort.
Est-ce que vous comprenez, maintenant ? Maintenant qu’en une heure, Paris a été mis à feu et à sang par une poignée de types solitaires, que plus personne n’était à l’abri, qu’il fallait fuir les rues à tout prix, les rues jonchées de corps, pleines de blessés, de gens en pleurs, traumatisés, hébétés ? La tuerie de la rue de Charonne ou du Bataclan, c’est ce que vivent les Syriens tous les jours – c’est ça, la terreur, la vulnérabilité extrême, l’horreur quotidienne, l’impression qu’il n’existe plus aucun sanctuaire face à la barbarie. Les types qui ont poignardé Paris contrôlent un état tout entier – mais bordel, vous comprenez, maintenant ? Pourquoi les réfugiés se barrent par milliers, et pourquoi nous devons faire quelque chose ?
Je trouve encore et toujours des raisons de revenir dans les Alpes bavaroises, tout au sud de l’Allemagne, entre lacs, châteaux et montagnes. Les plus beaux endroits de Bavière
Idylle bavaroise, avec deux châteaux de Louis II : Neuschwanstein et Hohenschwangau.
La Bavière est pour moi le pays où le kitsch cesse d’être kitsch et confine au sublime. Boiseries ornées de géraniums, bulbes baroques dorés, sommets découpés, lacs et forêts en Technicolor, forêts de contes de fée, la Bavière me donne envie d’être changée en nain de jardin et de rester ici pour toujours.
Garmisch-Partenkirchen, village de carte postale et ciels si bleus.
Extra Bavariam nulla vita, et si una, non est ita : il n’est point de vie hors de la Bavière, ou bien une vie qui n’en est pas une. Il règne ici une douceur de vivre inégalée, une impression roborative de confort propret et de perfection bucolique, en toute saison.
Le lac Eibsee, au pied du plus haut sommet d’Allemagne, le Zugspitze.
A une période de ma vie, j’ai passé beaucoup de temps à Würzburg, en Franconie – tout au nord de la Bavière. Je ne cessais de rêver du sud, des prairies de l’Allgäu et des lacs au bleu presque tropical. Würzburg est la porte de la route des Alpes, dite aussi la « route romantique », un chapelet de villages médiévaux qui mène jusqu’aux châteaux de Louis II de Bavière, le roi fou. J’avais collé dans mon agenda une photo du plus iconique d’entre eux, Neuschwanstein, prise en novembre depuis les hauteurs. On y voyait ses hauts cous blancs surgir de l’incendie automnal, et se refléter dans les eaux du lac. Au loin, la neige accordait la couleur des montagnes à celle des tours. J’ai passé des heures à dessiner ce château, et les forêts baignées par sa beauté : j’y ai installé le chef-lieu de mon imaginaire.
La nuit, à Neuschwanstein – une longue exposition dessine des étoiles autour du château.
Le mythe de Louis II se perpétue, malgré la disneylandisation totale du château sur la colline, les visites minutées et robotisées en trente minutes, les vitrines où on trouve des figurines de Sissi (la cousine de Louis II, et son grand amour impossible) à côté de Blanche-Neige et Cendrillon. La Bavière est hantée par une fascination morbide pour son dernier roi, au point de vendre des cartes postales de Louis sur son lit funèbre, en grand manteau noir, entouré de dizaines et dizaines de bougies ; au point de célébrer d’étranges processions funèbres le jour de sa mort, au pied du château. J’y ai assisté une fois, par un soir d’orage ; la foudre qui venait lécher les tours de Neuschwanstein et la pluie froide et méchante ne dispersaient pas l’étrange assemblée de culottes de peau et corps de chasse, venus célébrer le mythe Ludwig, l’incarnation de la Bavière éternelle.
Paysage alpin, entre Allgäu et Tirol.
Jeune prince de toute beauté, Ludwig (Louis en VF, donc) est un rêveur invétéré, fasciné par les chevaliers qui peuplaient les livres de son enfance, par la grandeur du siècle de Louis XIV, et par la solennité grandiose des opéras de Wagner. C’est à des peintres, pas à des architectes, qu’il demande de dessiner les châteaux dont la construction videra les caisses du royaume. Linderhof, le petit monde fantasmagorique au cœur d’un grand parc bruissant de fontaines, avec sa grotte de Vénus souterraine, sa hutte de Wodan ou son palais maure. Herrenchiemsee, le nouveau Versailles tout d’ors et de miroirs, suspendu sur une île au milieu d’un lac embrumé.
Versailles ? Non, Herrenchiemsee.
Et Neuschwanstein, la folie wagnérienne, chimère de château médiéval dressé au sommet d’un éperon rocheux – les ruines d’un véritable bourg historique vieux de plusieurs siècles ont été pulvérisées pour permettre son édification, preuve du sens historique très relatif de Ludwig. Neuschwanstein résiste mal à l’épreuve du gros plan – ses murs ressemblent à des Lego agglomérés, et ses intérieurs vides truffés d’ascenseurs (la grande nouveauté à la fin du XIXe siècle) n’invitent pas à la rêverie. Mais vu de loin, avec le flou du songe, le dessin des tours blanches qui jaillissent au-dessus des pins ne peut que subjuguer.
Neuschwanstein et Hohenschwangau, entre lacs et forêts.Château de conte de fées.
Interné par des conseillers soucieux de le voir dilapider la richesse du royaume pour construire des folies de pierre, Ludwig est mort dans des circonstances mystérieuses, qui ne seront jamais élucidées. On l’a retrouvé mort sur la rive du lac de Starnberg, en compagnie de son médecin, parti avec lui pour une promenade en barque. Crise de démence qui aurait mal tourné, tentative de fuite, suicide, assassinat ? L’essaim de théories bourdonne encore, alimenté par les Bavarois légitimistes qui rêvent de restaurer le royaume – pour eux, Ludwig aurait été supprimé parce qu’il s’opposait à la dissolution de la Bavière dans l’Empire allemand, gouverné par Guillaume Ier et la Prusse triomphante. Le roi romantique, friand de promenades en luge au clair de lune et d’opéras joués au fond des grottes, est l’emblème de la Bavière insoumise.
La ville de Füssen.
Königsee.
Outre Starnberg, où Ludwig s’est noyé, on compte des dizaines, des centaines de lacs en Bavière, tous plus follement exotiques les uns que les autres, si cristallins et colorés qu’on rêverait d’y plonger comme dans une mer chaude – si on ne les savait descendus des glaces. Au pied du Zugspitze, la plus haute montagne d’Allemagne, le lac Eibsee fascine avec ses deux couleurs, le vert émeraude près des rives, et le bleu de la plus grande profondeur. Des dizaines d’îlots solitaires le coiffent de verdure, comme une carte au trésor tout juste exhumée.
Le lac Eibsee.
J’ai aussi une grande affection pour le « lac des rois », le Königsee, au coeur duquel se niche une petite île enchanteresse à laquelle on accède en bateau, et son église, St. Bartholomä. Les montagnes plissées comme un grand accordéon semblent ne jamais permettre au soleil d’éclairer tous les versants à la fois – en automne, le contraste est époustouflant.
Eglise St. Bartholomä, au coeur du Königsee.
Königsee.
Toutes les églises de Bavière se ressemblent un peu, avec leurs rotondités baroques qui leur confèrent un faux air slave, et leur tendance à poser au milieu de paysages grandioses, Alpes, lacs et forêts.
Plaines verdoyantes et églises aux bulbes baroques, le paysage bavarois typique.
La Bavière m’a appris à ne plus croire au kitsch, ou à ne plus m’en formaliser. A aimer les vaches avec leurs lourdes cloches autour du cou, l’ouverture de Tannhäuser et les couchers de soleil étourdissants sur des sommets enneigés. En Bavière, j’ai dix ans à nouveau, et je me remets à croire aux princes et aux princesses, je lis les lettres de Sissi à Ludwig, les témoignages de leur amour impossible, au bord de lacs bleu gentiane. Ces contrées furieusement romantiques offrent mille prétextes à qui veut vivre comme dans un livre enluminé – on serait presque tentée d’embrasser des crapauds et de chevaucher des citrouilles. Lors de mon dernier voyage, j’ai dormi à l’hôtel Sonne à Füssen, dans une chambre tout en velours rouge et en dorures, avec lit à baldaquin. Les couloirs étaient remplis de costumes d’époque, de partitions de Wagner et de portraits de Ludwig, sous lesquels on pouvait dîner aux chandelles. Et sur le signe Do not disturb ? Le portrait iconique de Ludwig… affublé de lunettes de soleil. Tout juste assez de dérision pour me donner bonne conscience d’aimer à ce point être chavirée par les lumières du crépuscule. « Is des net schee? », demanderait un Bavarois dans son dialecte inimitable – « est-ce que ça n’est pas beau ? »
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Chaque fois que je viens dans la vallée de la Loire, je me sens transportée vers des temps très anciens et très doux. Les roseraies redisent le nom de Ronsard, et la « douceur angevine », la lumière de perle et les miroitements du fleuve, font venir Du Bellay aux lèvres.
Saumur se reflétant dans les eaux de la Loire.
C’est un paysage littéraire, une forêt de citations – je pense à Eugénie Grandet se morfondant parmi les peupliers le long du fleuve, j’imagine Madame de Mortsauf, la belle et pieuse héroïne du Lys dans la vallée, attendant au sommet de chacune de ces tours construites sous le règne de François Ier, toutes de tuffeau clair et d’ardoise bleutée. Quant au château de Saumur, il évoque à tous les très riches heures du duc de Berry, le chapelet d’images pieuses, vécues au rythme des cloches et des saisons, des temps où on rêvait d’enclore l’univers entier dans son jardin.
Le château de Saumur, tel que représenté par les Très riches heures du duc de Berry, au XVe siècle. Source : Wikipedia Commons.
Le val de Loire respire une mélancolie très douce et très tendre ; cela tient peut-être au climat, effectivement bien moins tranché qu’à Paris, à ces brouillards légers comme des voiles jouant avec le soleil, à ces crachins caressants qui flattent toutes sortes de fleurs. Je pense à la Fantaisie de Nerval, à cet « air très vieux » que convoque la rêverie sur les temps enfuis, et à la dame « à sa haute fenêtre, en ses habits anciens, que dans une autre existence peut-être, j’ai déjà vue… et dont je me souviens ». La dame est ici une belle courtisée par Ronsard, ou une héroïne romantique au cœur mordu par des passions tumultueuses. Peut-être que son château a été restauré par Viollet-le-Duc, au dix-neuvième, habillé de gargouilles, de dragons et de fantasmagories minérales, peut-être qu’il ressemble désormais à une estampe de Gustave Doré.
Jardins du château de Brézé
Cette ribambelle de châteaux le long du fleuve – soixante-douze châteaux Renaissance, de Nantes à Orléans–, corsetés de hautes tourelles, reflétés par la Loire grise, dans une lumière changeante, est belle comme un roman.
Vue sur Saumur depuis le château
Je descends du train à Angers, et la route touristique des bords de Loire, entre Angers et Saumur, est un ravissement : le tracé suit la levée érigée au-dessus du lit du fleuve, large et sablonneux, et je ne trouve jamais la lumière aussi belle que quand l’eau vivante la multiplie. En contrebas de la route, tout contre la levée, se serrent des maisons très anciennes, aux toits d’ardoise, aux pignons élégants, aux fenêtres à meneaux ; le long des berges, le lit second du fleuve est couvert d’herbe épaisse et d’arbres au moins centenaires. Sur les collines, on devine de temps à autre les tours d’un château qui surplombe la vallée : c’est un paysage de contes de fées.
Les vignes qui entourent le château de Brézé
Cette pierre blanche dont on fait les châteaux, c’est le tuffeau, abondant dans la région ; on creuse les falaises de roche tendre pour en extraire le précieux matériau, et crée ainsi des cavités qui deviennent, depuis le Moyen-Âge, des habitations troglodytes. Nous déjeunons aux Caves de Marson, restaurant troglodyte qui m’évoque des images du Seigneur des Anneaux, de maison de hobbit nichée dans une colline recouverte d’herbe et surmontée d’une cheminée qui fume, tout ceci est pittoresque à mourir. Je découvre le Layon, le vin blanc sucré et liquoreux du val de Loire, et la fouée, le petit pain chaud qu’on garnit.
Restaurant troglodyte des Caves de MarsonL’ambiance feutrée des Caves de Marson
Au château de Brézé, le monde troglodyte prend une nouvelle dimension. Brézé est un « château sous un château » : en dessous de l’élégante construction Renaissance, se cache une véritable forteresse souterraine, un dédale de puits et de couloirs profonds, qu’on arpente dans une pénombre angoissante avec l’impression de descendre au fonds de la terre. Les douves sont profondes, plus de dix-huit mètres de profondeur, hérissées de pont-levis, de tours et de chemins de ronde, et au fond de celles-ci s’ouvrent des bouches vers le monde d’en dessous. C’est le monde de la paranoïa et de la guerre sans relâche : ce complexe militaire loin des rayons du soleil est si étendu, si profond et complexe, et déploie tant de stratagèmes pour se prémunir contre des dangers si multiples et terribles, qu’on en vient à se demander s’ils redoutaient d’être attaqués par des hommes, ou par des dragons. Le contraste est saisissant : sous les galeries claires du château Renaissance, les roses et les vignes, se déploie un monde obscur et fantasmatique, en guerre permanente, et qui craint que chaque nuit soit la dernière.
Douves du château de BrézéDépendance du château de Brézé.
Il y a quelques années, j’étais déjà venue dans le val de Loire, plus en amont sur le lit du fleuve, et j’avais pu découvrir les deux châteaux les plus célèbres de la Renaissance française, Chambord et Chenonceau. Eux ne sont que lumières et élévations – Chambord est solaire et mégalomane, le triomphe de François Ier et de la nouvelle ère faite architecture.
Le château de Chambord.
J’avais été fascinée par la puissance ésotérique qui s’en dégageait, avec son escalier à double révolution, comme une équation jetée en trois dimensions, ses tours asymétriques à profusion, ses statues et ses emblèmes fantasmatiques.
Tours asymétriques du château de Chambord.
La salamandre y était omniprésente, et j’avais lu que cet animal à qui on prêtait la vertu de survivre aux flammes était le totem de François Ier. « Nutrisco et extinguo » : je nourris et j’éteins le feu, telle était sa devise, parant l’animal et le roi de pouvoirs cosmiques qui siéent bien au vertige de grandeur du jeune seizième siècle.
Salamandres aux murs et plafonds de Chambord.
Mais Chenonceau m’avait plus séduite encore, alors que je l’avais vu couvert d’échafaudages, envahi par des groupes bruyants et par mauvais temps. Une atmosphère presque druidique régnait dans le « château des dames », refuge des reines contre les mauvais vents de la cour, suspendu par ses arches blanches au-dessus des lacs et des canaux.
Jardins de Chenonceau.Le château de Chenonceau semble enjamber les eaux brunes.
Les hautes tours couvertes de vigne vierge étaient hantées par des nuées d’oiseaux noirs tournoyants, comme si l’esprit ambivalent de Catherine de Médicis guettait derrière les hautes croisées, et soulevait dans les airs cette ronde sans fin de plumes et de cris.
Chenonceau et ses oiseaux obstinés.
La chambre toute noire de Louise de Lorraine m’avait captivée, chambre de deuil, bardée d’épines et de douleurs. J’aurais voulu revenir à la brume, seule ou avec un cercle choisi, et écouter les murmures.
Détail doloriste de la chambre de Louise de Lorraine.
Si je suis venue cette fois passer vingt-quatre heures dans le val de Loire, c’est qu’un recueil de textes équestres de Rudolf G. Binding que j’ai traduits et commentés, « Traité d’équitation pour ma bien-aimée », a reçu le prix Pégase du Cadre Noir de Saumur – la plus haute école d’équitation française, ce qui réjouit le cœur de la cavalière que je suis.
Remise du prix Pégase, au Cadre Noir de Saumur. Elle fut suivie d’un spectacle enchanteur, mais que je n’ai malheureusement pas pu photographier.
Le Cadre Noir, avec ses écuyers de noir vêtus, ses sauteurs, ses cabrioles, ses rituels, perpétue la fine fleur de l’art équestre français depuis des siècles ; le soir, dans le grand manège illuminé par des candélabres, se poursuit un élégant carrousel entamé au temps de Pluvinel. C’est un bal des fantômes qui reprennent vie – dans le val de Loire, le passé est vivant, tangible, et c’est ce qui me touche infiniment, cette coexistence des mondes et des époques que les brumes réunissent. Cette vallée qu’on appelait « vallée des rois » est aussi celle des esprits, princesses amoureuses, poètes exaltés et chevaux attentifs. Au fond de la Loire bat un cœur très ancien.
J’ai souvent rêvé de Prague, sans savoir que c’était elle.
Calèches sur la Place de la Vieille-Ville, sous les tours noires de l’église Notre-Dame du Týn
Je rêvais de grandes tours noires et carrées, surmontées à chaque angle de flèches acérées comme autant de corbeaux perchés sur un nid funeste, des tours que le voyageur épuisé par des jours et des jours d’errance dans des forêts marécageuses apercevrait de loin, par-delà la brume du fleuve, sans savoir s’il devait se réjouir ou frémir.
Je voyais se détacher un château sur une colline, souverain parmi une assemblée de clochers prosternés, et dont l’éclat chavirerait le cœur de tous ceux qui portent les yeux sur lui, siècle après siècle. Je faisais de lui un cauchemar gothique : je le voyais vêtu de clairs obscurs, d’aubes glaciales et de crépuscules sulfureux, de lumières ambiguës, avec cet arrière-goût ferrugineux qui évoque le sang, je le faisais bruisser de secrets, de tombes entrouvertes et de malédictions séculaires, et puis je le nimbais de volutes échappées d’un alambic – j’imaginais les lueurs des phosphores et des brasiers fulminer au creux de ses flancs, en pleine nuit, sous un ciel d’orage, tandis que dans l’entrelacs de ruelles à ses pieds, des hommes sans âge se penchaient sur de très vieux grimoires.
L’atelier d’un alchimiste, dans la Ruelle d’Or, au coeur de l’enceinte du château – témoignage de la fascination occulte du roi Rodolphe, le grand roi Renaissance de Prague, que nimbe un halo de mystère et de folie.
La mythique horloge astronomique de la tour de l’hôtel de ville, symbole absolu de la Prague hermétique et mystérieuse qui hante nos songes.
Je rêvais de musique, de musique telle que seuls connaissent les rêves, du rythme des sabots sur les pavés, de grandes orgues qui pleuraient au milieu des dorures, et de symphonies indicibles qui se déversaient dans le fleuve et résonnaient sous les ponts. Je rêvais du chant ininterrompu de l’eau, et de l’éternelle permanence des formes quand meurt la matière.
Et de songe en songe, la ville magique se dessinait, tantôt gothique, puis baroque, toujours belle et triste à couper le souffle, et elle me semblait incroyablement familière, comme si tout le sang de la vieille Europe s’était déversé dans l’encre de mon rêve, et je traçais la silhouette de ma ville les yeux fermés, à la poursuite d’un souvenir obsédant – c’était ici, c’était tout près, et nous y avions tous vécu, il y a très longtemps.
Le château, vu depuis le Pont Charles et ses anges pétrifiés
Quand je suis arrivée à Prague pour la première fois, il faisait nuit, les grandes figures noires du pont Charles flottaient sur des îlots de lumière au-dessus de la Vlatva, et j’en avais les larmes aux yeux : arrachée aux profondeurs de mes rêves, comme un galion renfloué après des siècles sous les eaux, elle surgissait à mes yeux, la ville que j’avais si ardemment désirée.
Tout à mon extase, je voulais être sienne. Pour la première fois de ma vie, je voulais être la princesse d’un royaume de cendres, l’héritière de la couronne mille fois bafouée et infiniment maudite de Wenceslas. Je voulais être la sorcière murmurant à l’oreille de Rodolphe les orbites des étoiles et les secrets des poisons, je voulais être une femme peinte par Mucha, habillée de serpents et de fruits, cœur, corps et âme voués à l’adoration d’un éternel automne.
Dernier soleil de l’après-midi, depuis la terrasse du palais Lobkowicz
J’ai aimé Prague comme on aime un fantôme revenu pour une nuit à la vie. Jamais je n’avais mieux compris ce qu’était le syndrome de Stendhal, et jamais je n’avais su avec une évidence aussi viscérale à quel point j’étais européenne, qu’en arpentant les rues de Prague la nuit, en regardant le soleil se coucher depuis les terrasses du château, en écoutant Bach joué sur de grandes orgues qu’avaient connues les mains de Mozart, en fermant les yeux, humble et recueillie, dans les églises et les synagogues, pour laisser venir à moi les morts, et me dire les cicatrices des siècles.
Crépuscule sur le pont Charles
Par trois fois, Prague s’est tenue au fond du maelstrom.
Quand des flots de sang ont souillé les cimes de la montagne blanche et les parvis des églises, quand le fer, le feu et la folie ont englouti un tiers des Européens dans cette guerre de trente ans, c’est à Prague que tout a commencé.
Quand l’Europe a sombré au plus noir de l’horreur, quand elle a dévoré ses plus fidèles enfants sans qu’aucun cri du cœur ou de la raison ne puisse enrayer la machine qui les broyait, l’heure fatidique a sonné aux portes de Prague – les serres brunes ont fondu sur la Bohème et la Moravie, et notre monde a fini.
Le mélancolique quartier juif, avec ses synagogues au sol plus bas que terre, ses cimetières enchevêtrés, témoignage poignant de la mémoire des juifs d’Europe, qui dit-on, avaient su faire naître le Golem sur les rives de la Vlatva… sans que celui-ci puisse les protéger de l’atroce.
Quand les chars et les barbelés ont roulé leur haleine de glace sur l’Europe endolorie, c’est parce qu’un vent printanier avait gonflé d’espoirs les rues de Prague – ces fleurs qu’on a alors fauchées, on les jette aujourd’hui sur la tombe d’un jeune homme, au pied des marches du musée.
La tombe de Jan Palach, martyre du printemps de Prague, tombé en 1968.
Chaque fois que l’Europe se suicidait, Prague nichait au cœur du gouffre – capitale éternelle et maudite. Cette beauté que trois siècles d’incendies ont laissée intacte en devient presque terrifiante : comment demeurer si belle, quand on a vu mourir le monde ancien, quand on garde dans ses pierres l’écho de tous les cris ? Elle se tient au cœur du brasier, et elle nous dévisage.
Sur le pont Charles.
La nuit sur le pont Charles, toute frémissante d’une douloureuse exaltation, j’ai entendu les silhouettes noires m’admonester. « Ce monde vaut-il vraiment mieux que celui que vous avez anéanti ? »
Je crains que Prague m’ait brisé le cœur.
Le pont Charles entre chien et loup.
Sous les ponts de Malá Strana, cadenas sur les fers forgés (et mon coeur à Prague enchaîné).
Tout m’évoque l’Amadeus de Milos Forman, qui fut tourné ici.
La Vlatva au soleil couchant.
Saints Norbert, Venceslas et Sigismund, sur le Pont Charles. On dit que la couronne de Venceslas, conservée au château de Prague, est maudite, et que quiconque la poserait sur sa tête sans être le roi légitime de Bohème périrait dans l’année – un commandant nazi aurait été victime de la vengeance de Saint Venceslas, fantôme outragé.
Crépuscule électrique dans une des plus belles, des plus touchantes villes d’Europe.