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Catégorie : Amériques et Caraïbes

  • L’Arizona, terre des Amérindiens

    Les plus beaux sites amérindiens d’Arizona

    Les peuples ancestraux des grandes plaines vous fascinent, et vous voulez découvrir la culture de ces nations amérindiennes ? Un voyage en Arizona s’impose. Tuzigoot, Heard Museum, San Francisco Peaks, Mission San Xavier, Montezuma Castle… autant de sites amérindiens fascinants qui vous permettront de mieux comprendre les premiers Américains.
    Un quart du territoire de l’Arizona est occupé par des réserves, et les premiers habitants des Etats-Unis ont su préserver leur culture et l’adapter aux défis de la modernité, malgré les terribles violences subies lors de la colonisation. Ici, sur le gré rouge du Sud-Ouest, ils ont pu reconquérir des pans de cette terre immense. La ville de Phoenix accueille le plus grand et le plus beau musée consacré à l’art et la culture amérindiens, le musée Heard. Et partout dans l’Etat, des ruines monumentales racontent l’histoire des peuples Amérindiens qui ont apprivoisé ces terres arides, il y a si longtemps…

    Découvrez la culture amérindienne d'Arizona : Montezuma Castle, Tuzigoot, San Xavier del Bac... un roadtrip sur les traces des premiers Américains !
    Montezuma Castle, vestige d’une ville amérindienne troglodyte.

    Avant les Blancs, les Amériques ont connu des millénaires d’histoire amérindienne. Les premières traces d’une occupation humaine sur le sol de l’Arizona datent d’il y a treize mille ans – imaginez ce que cela représente, et tout ce que nous ignorons de l’odyssée humaine à travers les âges. Partout sur le continent américain, des empires ont soumis des terres immenses, puis se sont effondrés, des hommes ont bâti, combattu, cultivé, chanté, peint et regardé le ciel. On connaît les civilisations des Mayas ou des Aztèques, les ruines de Chichen Itza ou du Machu Picchu. Mais saviez-vous qu’en Arizona aussi, une civilisation monumentale a vu le jour bien avant notre ère, construit des villes et des canaux au cœur du désert ? On les a nommés les Sinagua, les « sans eau », car ils ont vécu au cœur de la chaleur aride. Mais leur monde n’était pas sans eau, bien loin de là : il avait appris à la dompter, à la faire jaillir là où le sol est sec. En allant en Arizona, j’ai découvert l’histoire de ces peuples, et de leurs descendants. Et leur histoire m’a fascinée.

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    Ce pays est notre maison : Arizona, terre amérindienne

    Commençons par la plus incroyable : savez-vous comment Phoenix est née ?

    Phoenix, une civilisation renaît d’une autre

    Il y a plus de mille ans, un peuple ingénieux et puissant occupait la « vallée du soleil », la vallée de Phoenix. Alors que l’été la change en fournaise, que le sol est sec et nu, ces gens avaient su mettre au jour les sources cachées dans la terre rouge, et la « Rivière salée » qui la traverse. Et ils les avaient domptées. Les Hohokam – tel est leur nom – avaient bâti un gigantesque système de canaux d’irrigation, qui s’étendait dans toute la vallée, et était devenu le berceau d’une civilisation florissante. Ces ingénieurs des temps anciens nourrissaient plus de huit mille personnes par leur maîtrise de l’eau, cultivant maïs, haricots, courges et coton.

    Hohokam Canals
    Représentation de la ville des Hohokam, à l’emplacement actuel de Phoenix. Source

    Autour de 1450, les Hohokam ont quitté la vallée du jour au lendemain, abandonnant leur ville prospère, leurs temples et leurs canaux, et personne ne sait pourquoi. Leurs descendants disent que les étoiles leur avaient intimé de poursuivre leur destinée ailleurs, et qu’ils suivaient les commandements des constellations. La ville des Hohokam abandonnée a somnolé durant quatre siècles.

    En 1867, les colons commencent à occuper l’Arizona, et Jack Swilling, un pionnier aventureux, découvre la vallée… et les canaux. Rendez-vous compte : cela faisait quatre cent ans que ces canaux végétaient dans le désert, mordus par les vents, le sable et l’érosion – et ils étaient toujours là. Swilling comprend l’ampleur et la qualité du système hydrographique qu’il a sous les yeux, et le potentiel de l’endroit. Il décide alors de réparer et de rouvrir les canaux. Quatre siècles plus tard, la ville verte des Hohokam reprend vie. Des récoltes spectaculaires ont lieu l’année suivante. Swilling venait de prouver, grâce au savoir des premiers peuples, qu’une vie florissante était possible au sud de l’Arizona. La colonie prospère, et il faut lui donner un nom. « Phoenix », suggèrent les lettrés, « Phoenix », car tel l’oiseau qui plonge dans les flammes et renaît de ses cendres, la nouvelle ville américaine est le miracle d’une très ancienne civilisation qu’on ramène à la vie.

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    Phoenix aujourd’hui. Le drapeau bleu, rouge et or est celui de l’Arizona. Il représente une étoile qui se lève dans le ciel…

    Aujourd’hui, Phoenix est la cinquième ville américaine. Les retraités sont venus chercher le soleil, puis les investisseurs ont suivi, et aujourd’hui, familles, étudiants, jeunes ambitieux continuent à la faire grandir. Phoenix est une ville jeune et neuve, propre et fonctionnelle, toute en rues perpendiculaires, façades pastel impeccables et palmiers. Une ville en croissance, où il y a du travail et des opportunités. Le rêve américain se perpétue dans la vallée du soleil, béni par des millénaires de sagesse amérindienne.

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    Phoenix, ville moderne, sagesse ancestrale

    Le mystère des villes abandonnées : Tuzigoot et Montezuma Castle

    Mais pourquoi les Hohokam ont-ils quitté Phoenix ? Le mystère est entier. Mais ils ne sont pas les seuls. Au quinzième siècle, avant l’arrivée des premiers colons européens, sans cause extérieure identifiable, des villes entières ont été désertées. Tout l’Arizona – ainsi que les états limitrophes, notamment le Colorado – porte le souvenir d’un monde enfoui, disparu sans livrer ses secrets. Au sud de Sedona, la ville de Camp Verde compte deux sites archéologiques exceptionnels.

    Perché sur une colline, Tuzigoot était une ville Sinagua, composée de maisons de pierre de deux ou trois étages. Quelques centaines de personnes vivaient ici, et le musée présente les objets qui ont été retrouvées, bijoux, poteries, paniers tissés en yucca, vestiges d’une vie agricole et citadine fourmillante.

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    Tuzigoot.

    Plus au sud, Montezuma Castle fascine.
    Les premiers explorateurs ont cru que Montezuma Castle avait été bâti par le grand empereur aztèque Moctezuma II, d’où le nom – mais en réalité, le monarque n’est jamais venu ici, et la ville troglodyte a été construite bien avant sa naissance par le peuple Sinagua. Seules certaines ont survécu à huit-cent ans de solitude tempétueuse, mais ce sont des dizaines, des centaines de maisons qui avaient été construites à même la pierre, de véritables immeubles de plusieurs étages arrachés à la falaise. Les reconstitutions montrent une vie sociale riche et complexe, des villes laborieuses, agitées, vivantes. Le lieu m’émeut extraordinairement.

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    Montezuma Castle

     

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    Habitations troglodytes à demi effacées par le temps

    Au bord de la rivière poussent de grands arbres au tronc blanc, des sycomores d’Arizona, à qui l’écorce claire confère une silhouette ectoplasmique sous le ciel d’orage. C’est une assemblée de fantômes, venue au chevet des murmures.

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    Sycomores d’Arizona

     

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    Arbres fantômes.

    San Francisco Peaks : les monts des esprits

    Car le monde amérindien est peuplé de voix et d’esprits. Dans ces cultures, les points cardinaux ne sont pas des signes arbitraires placés dans le ciel : ce sont des Dieux du monde, chargés de symboles et de sens, associés à des couleurs, des pierres, des formes et des époques de la vie. Aller vers le nord ou vers l’ouest, c’est accomplir un chemin spirituel, une épopée intime. Je me souviens de cela en parcourant l’Arizona dans les plaines immenses. Les Dinés – peuple amérindien vivant en Arizona, New Mexico et Utah – placent la beauté du monde au cœur de leurs chants rituels, tels que le Sitsijj’ Hozhoo doo : Beauté devant moi, Beauté derrière moi, Beauté sous moi, Beauté au-dessus de moi, Beauté autour de moi… Les monts San Francisco, au nord de Falstaff, font partie des lieux les plus sacrés d’Arizona. On les aperçoit depuis le parc du Grand Canyon, émergeant entre les ruines des pueblos, ordonnant aux temples de s’orienter vers eux. Ce sont les montagnes des morts et des esprits, et leurs cimes enneigées, hautes de près de quatre mille mètres, sont des portes vers les mondes multiples. Dans le soir, je vois les monts jaillir des longues herbes grises, et emprisonner le couchant. La route semble dérouler les millénaires.

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    Ruine d’un pueblo Amérindien, de la culture dite Sinagua. On aperçoit les monts San Francisco au fond.

     

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    La route vers les montagnes sacrées

     

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    Coucher de soleil sur les monts San Francisco

    Les Amérindiens d’aujourd’hui : le musée Heard, à Phoenix

    Mais la disparition des Hohokam et Sinaguas ne doit pas faire oublier que leurs lointains descendants peuplent toujours les plaines et les villes d’Arizona. Les nations Hopi, Navajo, Hapache, Hualapai, Diné, Havasupai, et bien d’autres encore, ont survécu aux horreurs du 19e siècle et se battent pour que vive leur culture et leur peuple.

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    Peuples amérindiens d’Arizona. Carte tirée du fabuleux livre Home, consacré aux nations indiennes du sud-Ouest des USA.

    Dans l’article consacré à Antelope Canyon, je racontais la façon dont le tourisme permet aux Amérindiens de rester sur leurs terres ancestrales, et de maintenir une présence traditionnelle dans des territoires enclavés et isolés. Mais l’Arizona est un des rares Etats où les Amérindiens sont aussi intégrés au tissu urbain, citoyens des grandes villes, intégrés, participant à la fabuleuse mosaïque ethnique de ce territoire neuf et ouvert.

    Phoenix abrite le plus grand et le plus beau musée d’art « Native » au monde : le musée Heard. On y retrouve le savoir-faire traditionnel des nations indiennes, les fabuleux bijoux sertis de turquoises – la pierre précieuse du Sud-Ouest, au cœur de la joaillerie amérindienne –, les objets tissés en fibre de yucca ou de cactus, couverts de motifs géométriques, les poteries ornées d’arabesques noires et blanches symbolisant la pluie, les coiffes solennelles, un art de toute beauté et méconnu. Mais on trouve aussi l’art des Natives d’aujourd’hui – les créations des sculpteurs, peintres, plasticiens contemporains, qui se réapproprient leur héritage, et interrogent la modernité. Je lis ce poème Navajo : « Les Navajos qui quittent la réserve / Et viennent à Phoenix / Ne comptent jamais rester. / Dans leurs valises, ils cachent les rêves / Du retour ». Et pourtant, Phoenix est devenue un nouveau berceau de culture amérindienne.

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    Le musée Heard de Phoenix

     

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    Monument à la gloire des combattants Amérindiens

     

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    Femme amérindienne au musée Heard

     

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    Présence et partage

    Mission San Xavier del Bac : l’église des Amérindiens

    Tout comme Phoenix, construite sur les ruines d’une ancienne cité Hohokam, l’histoire de la mission San Xavier del Bac, au sud de Tucson, est un magnifique témoignage de dialogue interculturel et d’harmonie entre deux mondes. Je ne me voile pas la face : je sais ce que la colonisation européenne a signifié pour les peuples amérindiens. Massacre, génocide, anéantissement d’un monde, relégation, spoliation de leur propre pays, voilà ce qu’a signifié la conquête de l’Ouest. Mais certains lieux, certaines histoires portent un fabuleux message de concorde. Ce n’est pas un hasard si on nomme San Xavier « la colombe du désert » : elle ne le doit pas qu’à sa beauté, mais aussi à la promesse de paix qu’elle a su incarner.

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    Sublime église de San Xavier del Bac

    A l’époque où le Mexique est espagnol, les jésuites envoient vers le nord des missionnaires en terre inconnue, venus évangéliser les territoires qui sont aujourd’hui la Californie, l’Arizona ou le Nouveau-Mexique. Ces prêtres et ces moines viennent en paix, sans armes autres que leur Bible et leur crucifix, et sont dépendants de l’aide amérindienne pour survivre dans ces environnements rudes qu’ils ne connaissent pas. Malgré eux, ils sont porteurs de malheur : ils introduisent les maladies européennes chez ces peuples jusqu’alors préservés, et que nos germes et virus déciment. L’enfer est pavé de bonnes intentions. Mais ces missionnaires émeuvent par leur foi kamikaze, leur dévouement à bâtir des églises sur la pierre nue de ces déserts par-delà l’océan, loin du vieux monde, à la merci de tout.

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    Au sud de Tucson, la colombe est posée au coeur du désert

    San Xavier est établie en 1692. Elle est un des plus beaux exemples d’architecture coloniale espagnole, mais comme ailleurs, les missionnaires tentent d’inclure des éléments de culture locale traditionnelle à la décoration de l’église : ainsi, ils empruntent aux Indiens Tohono O’odham les motifs géométriques colorés qui ornent les murs, et parmi les Saints européens classiques, on trouve un Indien de bois sculpté, tenant un crucifix.

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    Saint Indien à San Xavier del Bac

     

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    Motifs géométriques amérindiens.

    Lorsque le Mexique obtient son indépendance, en 1822, la région de Tucson se nomme Alta California et est sous juridiction mexicaine. Soucieux d’asseoir son influence, le gouvernement mexicain décide d’expulser tous les prêtres nés en Espagne – la mission San Xavier est alors désertée de ses prêtres jésuites. L’église est abandonnée.

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    Sublime église baroque

    Mais elle ne tombe pas en ruine. Les Tohono O’odham veillent sur elle. San Xavier, c’est désormais leur église, une église amérindienne, où on vénère le Christ et d’autres Dieux plus anciens, un lieu sacré et syncrétique. Un demi-siècle plus tard, les Jésuites obtiennent le droit de revenir. Ils retrouvent San Xavier vivante et intacte, animée par la foi Amérindienne.

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    Fabuleux exemple de mélange culturel : un ostensoir en fibre de catctus

    Ce lieu est magique. Dans les bâtiments adjacents à l’église, on vend des chapelets et des attrape-rêves, des médailles et de l’artisanat amérindien. Ce sont des Indiens qui veillent sur San Xavier, cultivent les cactus roses et déposent des cierges à la grotte miraculeuse, et continuent de faire vivre cet extraordinaire symbole. Au cimetière de la mission reposent les Tohono O’odham sous des croix de bois coloré, où les saints côtoient les figures profanes.

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    Cimetière de San Xavier. Je n’y suis pas rentrée et n’ai pas fait de plan rapproché des tombes, conformément au voeu des habitants.

     

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    Tombes colorées, devinées à travers la grille.

    Moi qui suis sans religion, j’ai quitté ce lieu étrangement apaisée, nourrie de beauté. Beauté devant moi, beauté autour de moi… beauté dans le monde quand les hommes bâtissent des églises dans le désert.

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    Jardins de la mission

     

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    N’est-elle pas éblouissante ?

    A suivre sur Itinera Magica : l’Apache Trail.

    Nous partirons sur une des pistes les plus légendaires de l’Ouest, avec les chercheurs d’or au cœur des montagnes hantées !

    En pratique : un roadtrip autour des sites amérindiens d’Arizona

    Pour explorer les différents lieux évoqués dans cet article, partez de Phoenix.

    Si vous voulez explorer le Grand Canyon, je vous conseille de faire une halte à Sedona, et d’en profiter pour explorer Tuzigoot et Montezuma Castle, à deux heures de voiture au nord de Phoenix.

    Les monts San Francisco sont au nord de Sedona et Falstaff, sur la route vers Page.

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    Carte des sites amérindiens d’Arizona

    Côté sud, la visite de la mission San Xavier del Bac est incontournable quand on visite Tucson. Vous pouvez l’associer à un road trip dans le sud de l’Arizona, à la découverte du Saguaro National Park, parc des cactus, de la belle Tucson, ville mexicaine au sud de l’Arizona, et de la ville cowboy de Tombstone.

    Plus de détails sur le sud de l’Arizona à suivre sur Itinera Magica !

    Visiter les sites amérindiens d’Arizona : budget

    L’entrée à Tuzigoot et à Montezuma Castle coûte 20 dollars, mais il s’agit d’un même billet, donnant accès aux deux sites.

    Le musée Heard coûte également 20 euros. La librairie est fabuleuse, une mine d’or !

    San Xavier del Bac est une église ouverte – le don est apprécié, mais nullement obligatoire.

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  • Visiter Antelope Canyon, l’or des Navajos

    Antelope Canyon ? Même si le nom ne vous dit rien, l’image vous est familière. Antelope Canyon, c’est une brèche de lumière au creux de dunes de sables pétrifiées, des vagues de pierre patinées par les millénaires, et qui revêtent d’extraordinaires tons d’ocre, de rouge et de pourpre. Ce trésor que le monde entier s’arrache appartient au peuple Navajo, qui gère un afflux de touristes sans précédent, et notamment de photographes à qui on vend très cher la promesse d’une image de rêve.

    Récit d’une étrange visite au cœur de la pierre, là où la guerre des trépieds fait rage. Aujourd’hui, Antelope Canyon est une manne touristique usée jusqu’à la corde. Antelope Canyon, est-ce que ça vaut encore le coup ?

    Photographier Antelope Canyon – Lower ou Upper Antelope Canyon ? – conseils photos Antelope Canyon – visiter Antelope Canyon

    Antelope Canyon, c’est une brèche de lumière au creux de dunes de sables pétrifiées, des vagues de pierre patinées par les millénaires, et qui revêtent d’extraordinaires tons d’ocre, de rouge et de pourpre. Explorez l'Arizona sur Itinera Magica
    Antelope Canyon, merveille parmi les merveilles.

    Visiter Antelope Canyon, la perle géologique d’Arizona

    Nous savons tous que l’eau ronge les pierres, que la patience des millénaires dessine les arches, les gorges et les aiguilles rocheuses, et que la nature est créative. Mais que se passe-t-il quand elle se fait soudain virtuose ? Quand l’érosion décide de bâtir sa chapelle Sixtine ? Le résultat de tant d’ingéniosité, c’est Antelope Canyon.

    Antelope Canyon, c’est une brèche de lumière au creux de dunes de sables pétrifiées, des vagues de pierre patinées par les millénaires, et qui revêtent d’extraordinaires tons d’ocre, de rouge et de pourpre. Explorez l'Arizona sur Itinera Magica
    Le décor spectaculaire d’Antelope Canyon

    Antelope Canyon est une faille ouverte dans l’immense plateau rouge qui occupe le nord de l’Arizona, le sud de l’Utah et l’est du Nevada : le « Navajo sandstone », le grès des Navajos. Dans ce paysage de sable fossilisé, dont le spectre chromatique évoque une incursion sur Mars, l’eau dessine parfois des arches, des ponts, des mesas, et d’autres formations cosmiques. Et parfois, elle transperce le plafond d’un bloc de roche, s’infiltre au cœur de la brèche, et ouvre une large faille au gré des pluies torrentielles, qui lissent les parois et dessinent des ondulations fantastiques. C’est ce qu’on appelle les « slot canyons », ou canyons en fente, et Antelope Canyon est sans aucun doute le plus beau d’entre tous. Le grain parfait de ses voussures aux couleurs tendres évoque la chevelure dénouée d’une sirène. L’obscurité est chaude, presque charnelle – on croirait presque s’être perdu dans les cavités palpitantes d’un grand cœur de pierre.

    Antelope Canyon, c’est une brèche de lumière au creux de dunes de sables pétrifiées, des vagues de pierre patinées par les millénaires, et qui revêtent d’extraordinaires tons d’ocre, de rouge et de pourpre. Explorez l'Arizona sur Itinera Magica
    La lumière et l’eau entrent par ces interstices.

    Et quand le soleil au zénith vient tomber au cœur de la gorge et des faisceaux de lumière au cœur de l’alcôve, les photographes deviennent fous. Les nuées de poussière dessinent des spectres dans la clarté, et la pénombre prend vie.

    « Il y a trente ans, personne n’avait jamais entendu parler d’Antelope Canyon », me dit le guide Navajo qui entraîne notre petit groupe dans les entrailles poussiéreuses du canyon. « Nous avons ouvert le parc en 1997. Windows a mis une photo en fond d’écran, et les gens ont commencé à venir. Et depuis la photo de Peter Lik… c’est de la folie. » La photo de Peter Lik ? En décembre 2014, le photographe australien a vendu 6,5 millions de dollars une photo prise à Antelope Canyon, intitulée « Phantom ». Antelope Canyon est devenu un lieu de pèlerinage incontournable, qu’on accomplit avec trépied et cartes mémoires de rechange.

    Antelope Canyon, c’est une brèche de lumière au creux de dunes de sables pétrifiées, des vagues de pierre patinées par les millénaires, et qui revêtent d’extraordinaires tons d’ocre, de rouge et de pourpre. Explorez l'Arizona sur Itinera Magica
    Les rais de lumière tant attendus.

     

    Antelope Canyon, c’est une brèche de lumière au creux de dunes de sables pétrifiées, des vagues de pierre patinées par les millénaires, et qui revêtent d’extraordinaires tons d’ocre, de rouge et de pourpre. Explorez l'Arizona sur Itinera Magica
    La magie du zénith.

    Arizona, le pays des Navajos

    Antelope Canyon est au cœur du pays Navajo. Dans mon dernier article, j’évoquais la route sublime et déserte qui mène de Grand Canyon Village à Page. Elle traverse la plus grande réserve amérindienne de tous les Etats-Unis, la nation Navajo. Après avoir été martyrisé, déporté, décimé au 19e siècle, le peuple Navajo fait partie des rares à avoir pu se relever et reconquérir une partie de leurs terres. Le nord de l’Arizona leur a été restitué et leur appartient désormais. C’est une nation dans l’Etat, avec ses propres lois et coutumes – le peuple Navajo règne sur le royaume des canyons.

    Antelope Canyon, c’est une brèche de lumière au creux de dunes de sables pétrifiées, des vagues de pierre patinées par les millénaires, et qui revêtent d’extraordinaires tons d’ocre, de rouge et de pourpre. Explorez l'Arizona sur Itinera Magica
    A la sortie du parc du Grand Canyon, un stand d’artisanat navajo au bord d’une gorge

    Quand j’ai traversé la nation Navajo, j’ai été frappée par le vide et la déréliction. Un nombre incroyable de villages, de hameaux, de campements étaient désertés, laissés en plan au milieu des tempêtes de sable. Je pensais aux villes fantômes de Californie, après la ruée vers l’or, à ces lieux qu’on abandonne du jour au lendemain, comme si un cataclysme avait frappé. Certaines images m’ont marquée – des paniers de baskets au milieu de nulle part, des jouets d’enfants sur le sol rouge, des stands de vente de bijoux navajos vides, battus par les vents. Des familles avaient vécu ici, et étaient parties.

    Le pays navajo sur Itinera Magica
    Campement navajo abandonné au coeur de la réserve.

    Est-ce la perpétuation d’une longue tradition nomadique, qui remonte à la nuit des temps ? On peut voir en Arizona les ruines de villes immenses, bâties par les ancêtres des Amérindiens autour du 9e siècle de notre ère, et quittées cinq cent ans plus tard, bien avant l’arrivée des conquistadors, sans que personne ne puisse expliquer ce qui a poussé ces gens à abandonner leurs maisons. Les Amérindiens d’aujourd’hui disent qu’ils suivaient des signes qu’ils lisaient dans les étoiles, et qui les poussaient à poursuivre le voyage.

    Le pays navajo sur Itinera Magica
    Tombe navajo au milieu des immensités – photo prise au vol, à un endroit où il était impossible de s’arrêter.

    Quelles constellations impérieuses luisent encore dans le ciel moderne ? Les raisons des départs d’aujourd’hui sont sans doute plus prosaïques. Dans la réserve, les perspectives sont sombres – le chômage peut atteindre jusqu’à 50% de la population, les suicides des jeunes sont terriblement hauts. Nombre de Navajos ont aujourd’hui quitté ces sanctuaires d’un monde détruit à jamais, et ont rejoint les villes. L’Arizona compte plus d’Amérindiens que tout autre Etat américain. A Tucson, à Phoenix, à Falstaff, ils sont là, au cœur de la vie économique et sociale – quelque chose dont je parlerai dans la suite de cette série consacrée à l’Arizona. C’est une bonne nouvelle, le témoignage d’une renaissance. Mais le corollaire de ce regain, ce sont ces visions mélancoliques, ces maisons vides, ces stands désertés.

    Le pays navajo sur Itinera Magica
    Un stand navajo abandonné sur la route de Page, au pied d’une des montagnes appartenant au massif des Vermilion Cliffs

    Quelques lieux permettent encore à ces premiers Américains de préserver leur mode de vie traditionnel : ceux que visitent les touristes. Là où le tourisme afflue, les Natives restent. Aux cascades d’Havasupai, à Monument Valley, à Antelope Canyon, les visiteurs rapportent de l’argent à la réserve, et permettent à ses habitants de ne pas partir. Mais comme toujours dans la longue histoire de la colonisation et de ses conséquences, les rapports sont ambigus.

    Le pays navajo sur Itinera Magica
    Station service tenue par les Navajos à Page.

     

    Découvrez le pays Navajo sur Itinera Magica.
    Les mêmes. Je n’ai pas goûté les tacos Navajo, ils n’en avaient plus.

    Budget pour visiter Antelope Canyon : une expédition chère 

    Antelope Canyon est en dehors de la ville, à quinze ou vingt minutes de route du centre, au bout d’une longue piste de sable très profond. Tout est fait pour que la gorge reste inaccessible à ceux qui n’ont pas payé une visite guidée, proposée exclusivement par des compagnies Navajo. Les prix varient en fonction de l’heure, de la période et du type de visite. En moyenne, une visite lambda coûte 40 dollars, et une « visite pour photographes », plus longue, et où il est permis de prendre son trépied, est plus chère, avec un pic à 85 dollars à l’heure du zénith – celle où les rayons tombent dans la gorge et créent ces visions fantomatiques. Tout se réserve des mois et des mois à l’avance, et j’ai miraculeusement obtenu eu le dernier ticket pour la « visite des photographes ». Dans le centre de Page, le bureau est rempli de gens désespérés à qui on crie « sold out, sold out », tout est plein. Je montre mon sésame, et le guide me houspille, m’ordonne de monter tout de suite dans le véhicule. C’est un spectacle incongru : d’énormes pick-ups bâchés qui ressemblent à des petits camions chargent les touristes à l’arrière, et les trimballent à toute vitesse sur la piste cahoteuse, dans un nuage de poussière suffocante.

    Le pays navajo sur Itinera Magica
    Défilé de camions vers Upper Antelope Canyon
    Découvrez Antelope Canyon sur Itinera Magica
    L’arrivée à Antelope Canyon : ce sont ces bulbes de pierre rouge, aux faux airs de tortue revêche, qui se sont entrouverts pour dessiner Antelope Canyon

    On se fait brinquebaler, secouer dans tous les sens, avant d’arriver au milieu du désert, là où les dômes de grès rouge s’entrouvrent et Antelope Canyon se révèle. C’est une sensation presque biblique : on entre dans le ventre d’un dinosaure.

    Antelope Canyon, c’est une brèche de lumière au creux de dunes de sables pétrifiées, des vagues de pierre patinées par les millénaires, et qui revêtent d’extraordinaires tons d’ocre, de rouge et de pourpre. Explorez l'Arizona sur Itinera Magica
    L’entrée du canyon.

     

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    Comme un monde aquatique pétrifié…

    Photographier Antelope Canyon : la guerre 

    L’illumination mystique se dissipe aussitôt, malgré la beauté du spectacle. C’est une scène de guerre, la guerre des photographes, une foire d’empoigne dans les entrailles de la terre. C’est l’heure fatidique, les rayons illuminent le canyon. Le spectacle ne durera qu’une trentaine de minutes, puis le soleil continuera sa course, et les fantômes repartiront. Il faut obtenir le cliché parfait MAINTENANT. Tout le monde est venu de loin et a payé cher, et une lutte sauvage gronde. Chaque petit groupe a droit à environ deux minutes à chaque emplacement, doit dégainer son matériel aussi vite qu’un soldat sur le champ de bataille recharge son lance-roquettes, mitrailler sauvagement, puis déguerpir. Un autre groupe attend déjà. Les simples mortels dépourvus d’appareil photo sophistiqué sont traités comme de la vermine (et s’en plaignent) : ils se font constamment engueuler par les guides des groupes de photographes, qui leur intiment de dégager fissa du champ de prise de vue. Des hurlements retentissent sans cesse : « J’ai un bonnet rouge dans mon image ! » « Japonais avec le tee-shirt jaune, dégage ! ». Les guides Navajos s’engueulent entre eux dans leur langue avec volubilité, preuve de la vitalité remarquable des idiomes amérindiens. Le pourboire est à la clef : chacun cherche à permettre à son groupe de prendre le cliché de ses rêves. Aussitôt le temps écoulé, d’autres trépieds viennent cogner ceux des prédécesseurs, et des colosses se chargent de vous faire replier bagage.

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    Au coeur du canyon. Je déclare solennellement d’avoir tué, éborgné, piétiné personne pour prendre ce cliché.

    Au début de la visite, notre guide examine notre matériel. Parce que j’ai un grand angle, et donc la possibilité d’avoir plus de recul en me tenant plus près, je me retrouve toujours accroupie au premier rang, à ramper dans la poussière. Je frémis en voyant la dose de sable qui vient recouvrir mon appareil – le soir, je le démonterai soigneusement, et chercherai à déloger les moindres grains rouges infiltrés dans les chambres fragiles. L’atmosphère est irrespirable. Afin de créer ces hologrammes de lumière tant recherchés par les photographes, les guides soulèvent en permanence le sable du canyon. Ils portent un masque – je n’ai pas eu cette présence d’esprit. Pendant trois jours, je me moucherai couleur canyon.

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    Couchée dans la poussière, j’admire les fantômes.

    Au bout d’un moment, j’en ai assez. Je n’ai plus envie de me battre avec la planète entière, de me prendre des objectifs dans la tête et de participer à la chasse aux malheureux Asiatiques qui osent s’aventurer dans le champ. J’essaie de parler avec le guide, mais l’affaire est mal barrée. Je le vois bien : il nous prend tous pour des cons, et il a raison. Nous sommes un troupeau de moutons surexcités, prêts à payer 85 dollars pour une photo qui nous vaudra des tas de commentaires sur Instagram, à nous entretuer pour exposer cinq secondes de plus, et nous ne savons rien de ce lieu magique. Nous ne savons rien de la jeune fille qui l’a découvert par hasard, dans les années 30, alors qu’elle recherchait un mouton égaré. Nous ne connaissons pas les esprits dont les religions amérindiennes le peuplent, et les légendes dont il est le héros. Je me mets à avoir honte. Que faudrait-il faire ? Le succès d’Antelope Canyon fait travailler des dizaines de personnes. Vendeurs, guides, gardiens, tous sont Navajo. Mais nous sommes des éléphants lancés dans un canyon de porcelaine. Oui, nous finançons les réserves amérindiennes, mais nous nous comportons comme des barbares. Mais eux sont responsables aussi, avec ces visites vendues toutes les quinze minutes, cette guerre des groupes, cette cohue étouffante, qui gâche la beauté surréaliste du canyon.

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    Quels dieux piétinons-nous ?

    Le guide voit que j’ai arrêté de prendre des photos et que j’en ai assez d’être bousculée. Je ne sais pas s’il a pitié de moi ou s’il craint pour son pourboire, mais il commence à me raconter quelques histoires. Cela fait dix ans qu’il travaille ici. Il fait vivre toute sa famille, y compris les plus âgés, restés sur la réserve, avec leurs chevaux et leur bétail. Soudain, une bouffée de fierté : « Je pourrais prendre de meilleures photos que la plupart d’entre vous. Je connais mieux vos appareils que vous. Canon, Nikon, je connais tous les boîtiers, tous les objectifs, tous les réglages, tous les meilleurs angles. Ça fait dix ans que je vois ce canyon sous toutes les lumières. J’étais là quand Peter Lik a pris sa photo, et si j’étais un artiste blanc à la mode, moi aussi j’aurais pu faire des millions. » Il tend la main vers mon appareil : « Je peux ? » J’acquiesce. Il me montre un point de vue que je n’avais pas repéré, change mes réglages avec une rapidité bien supérieure à la mienne, et prend en une seconde la photo ci-dessous, avant de me rendre l’appareil. Je dois bien l’admettre : elle est meilleure que la plupart des miennes.

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    La photo prise par le guide Navajo.

    Ensuite, il me propose de prendre une photo de moi dans la lumière étrange d’Antelope Canyon. C’est un souvenir que j’aime bien, malgré tout – mieux que le sable rouge dans mes poumons.

    Ariane Fornia à Antelope Canyon
    Souvenir d’Antelope Canyon

    Visiter Antelope Canyon, ça vaut le coup ? Goût de poussière et d’amertume

    Au bout de deux heures, nous repartons vers Page, dans les mêmes pétarades sablonneuses. J’ai ma série de photos d’Antelope Canyon (j’espère juste, à ce moment-là, qu’elle ne signifie pas la mort fangeuse de mon pauvre Canon chéri, qui s’en est heureusement remis). Avant de quitter Page, je repasse à la station essence au bord des tortues de grès, là où un vieux Navajo m’avait indiqué  Horseshoe Bend.

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    La station des monstres assoupis.

    Derrière la station, entouré d’une palissade, on trouve la reconstitution d’un village amérindien d’autrefois. Les maisons amérindiennes prennent différentes formes et différents noms selon les peuples ; celles des Navajos, qui connaissaient des hivers rudes, sont des cases aux murs très épais, tapissées de branchages, et se nomment hogans. Le village est vide : pas d’attraction touristique, de vente d’artisanat, juste les maisons désertes, et un panneau qui invite à explorer à sa guise, dans le respect des lieux.

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    Hogans des Navajos à Page.

    Le vent de sable souffle. Les Navajos suivent désormais les lumières des villes, et seules des ombres hantent les hogans au bord des stations-service. Le jour s’achève. A la nuit tombée, Antelope Canyon s’endort enfin, libéré de nos pas.

    Itinera Magica en Arizona
    Et la route au milieu des plaines rousses continue… Suivez le road trip, la suite arrive bientôt !

     

    Visiter Antelope Canyon : organiser son voyage

    Antelope Canyon se situe à Page, au nord de l’Arizona. Retrouvez mon article sur Page pour savoir comment aller à Page, où y dormir, que faire, etc.

    Antelope Canyon : quel canyon choisir ? Lower ou Upper Antelope Canyon ?

    Il y a en réalité deux canyons à Antelope Canyon : Lower Antelope Canyon et Upper Antelope Canyon, qui sont presque des sosies.

    Le « Upper » est celui qu’on voit sur mes photos. C’est le plus célèbre et le plus photogénique des deux : les rayons de lumière n’apparaissent que dans celui-là. Il présente aussi l’avantage d’être plat, et donc accessible aux personnes âgées ou à mobilité réduite.

    Le « Lower » lui ressemble énormément – ce sont les mêmes couleurs, formes, les mêmes vagues. Il est plus escarpé et difficile d’accès : il faut passer d’un niveau à l’autre par des escaliers et des échelles (poussettes, personnes en fauteuil ou ayant des difficultés de locomotion, s’abstenir). Certains voyageurs l’apprécient davantage, car il est plus long et comporte une partie en extérieur. Néanmoins, il faut savoir qu’il est encore plus difficile d’y prendre des photos, car il est encore plus étroit.

    Seules les compagnies Navajo autorisées permettent la visite des canyons. Elles pratiquent toutes sensiblement les mêmes prix et le service est identique, c’est-à-dire décevant. Je suis passée par Antelope Canyon Tours, mais je ne vous les recommande pas plus qu’une autre : pour avoir vu les autres groupes et discuté avec d’autres blogueurs, je sais c’est la même chose partout.

    page antelope canyon
    Emplacement des deux canyons. Les départs sont en centre ville, sur le South Lake Powell Blvd.

    Budget : combien coûte la visite d’Antelope Canyon ?

    Les prix varient en fonction du canyon choisi, de la saison et de l’heure de la journée. La fourchette va de 20 dollars (Lower Antelope Canyon, horaires du matin tôt) à 85 dollars (Upper Antelope Canyon, « photo tour » au zénith).

    Photographier Antelope Canyon, ça vaut le coup ? Tarifs, réflexions, conseils photos

    Les fantômes de lumière apparaissent au zénith : si c’est ce que vous voulez voir, il vous faut payer la visite de 11h30 (la plus chère).

    Si vous voulez juste une jolie photo souvenir, votre portable fera l’affaire – j’ai vu une série réussie avec un Iphone 6 chez l’un de mes amis.

    Si vous avez des ambitions esthétiques plus élevées (note : vous ne vendrez pas la photo 6,5 millons de dollars, trop tard, Peter l’a déjà fait), pensez au grand angle. Antelope Canyon est étroit, et le nombre de groupes présents vous empêchent de prendre beaucoup de recul. Les photos de cet article sont prises avec un objectif Canon 10-22.

    Dans l’idéal, il vous faudrait un trépied, des ISO bas et de longues expositions. Je dis dans l’idéal. Pourquoi ? Parce que la cohue, le stress, l’agitation, le monde autour de vous qui s’agite et bouscule votre trépied, rend très difficile la prise de poses longues… J’ai des tas de photos gâchées par un flou de bougé (quelqu’un qui me bouscule) ou l’irruption d’une casquette ectoplasmique dans le champ. J’ai fini par remettre le trépied dans mon sac, pour être plus mobile et pouvoir changer de position rapidement – certaines de ces photos sont prises allongée en appui sur mes coudes dans le sable, ou appuyée sur un rocher, improvisant un trépied avec mes bras…

    Est-ce que le tour des photographes vaut le coup ? Si vous n’avez que votre portable, NON. Si vous êtes amoureux de photo, oui. Etant donné le prix, le monde, l’atmosphère suffocante, vous serez forcément frustré. Mais si votre but est de revenir avec une belle photo, vous n’avez pas vraiment le choix… Les groupes de non photographes n’ont pas droit au trépied et sont systématiquement chassés et houspillés, ils n’ont absolument pas le temps de prendre des photos posées.

    Antelope Canyon, ça vaut le coup ?

    Etant donné mes impressions mitigées, le prix et la difficulté d’organisation, je comprendrais que vous hésitiez. Mais malgré tout, je dirais : OUI. C’est sublime et c’est un incontournable.

    Que faire autour d’Antelope Canyon ?

    Si vous voulez plus d’infos sur Horseshoe Bend, le méandre le plus célèbre du Colorado, et le majestueux Lac Powell, c’est ici : Horseshoe Bend et Lac Powell

    La plupart des voyageurs quittent ensuite Page pour continuer vers le nord, et visiter Monument Valley et Bryce Canyon. Je ne l’ai pas fait cette fois-ci, car j’étais déjà allée il y a quelques années à Monument Valley et Bryce Canyon  et voulais voir le sud de l’Arizona. La suite bientôt sur Itinera Magica !

     

    Visiter Antelope Canyon en Arizona : ça vaut le coup ou pas ? Conseils pour visiter et photographier #antelopecanyon. #arizona #usa
    Epinglez moi !

     

  • Horseshoe Bend et le lac Powell

     Comment aller à Horseshoe Bend ? Que faire sur le lac Po
    well ? Road trip en Arizona, blog Arizona
    A Page, en Arizona, le fleuve Colorado se retourne à 180 degrés dans une gorge rouge et ocre, avant de s’engouffrer dans le Grand Canyon. On appelle cette fabuleuse curiosité minérale Horseshoe Bend (le méandre en forme de sabot de cheval), et c’est une expérience magique que d’y voir le soleil se lever. Quelques kilomètres plus loin, le gigantesque barrage de Glen Dam noie rochers et canyons sous les eaux d’un lac artificel, le Lac Powell. Voyage en Arizona au fil de l’eau, à la découverte des merveilles géologiques qu’elle a sculptées.
    Comment aller à Horseshoe Bend ? Que faire sur le lac Powell ? A la découverte d’un des plus beaux secrets d’Arizona.

    Horseshoe Bend, le plus beau méandre du Colorado, et les rives du Lac Powell regorgent de merveilles géologiques. Le road trip continue à Page, Arizona. Itinera Magica
    Ondoyances rouges et ocres au coeur du désert, sur les rives du lac Powell.

    Cet article fait partie d’une série consacrée à un road trip en Arizona, qui va durer tout le mois d’avril sur Itinera Magica, et qui est associée à un jeu concours, « Avril en Arizona ». Pour lire l’introduction générale et participer au concours, c’est par ici.

    Horseshoe Bend, le plus célèbre méandre du fleuve Colorado, je l’avais vu pour la première fois derrière le hublot d’un avion, l’été dernier. Engourdie par des heures et des heures de vol, je somnolais sans regarder le paysage quand je me suis soudain réveillée d’un seul coup, et ai regardé le sol, comme si quelque chose m’y appelait. Et c’est là que j’ai vu la boucle émeraude au milieu des étendues sanguines, le petit miracle géologique (pourquoi un fleuve choisit-il un cours aussi étrange et incongru ?) révélé un instant par la trajectoire aérienne. J’ai sorti mon portable et pris cette photo. Et je me suis promis de revenir.

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    Horseshoe Bend, vu d’avion.

    Un an plus tard, je quitte le parc du Grand Canyon vers le Nord-Est, par la Desert View Road, et remonte le cours du fleuve Colorado en direction de Page. Je suis engagée dans une course contre le soleil qui descend, car je veux le voir se coucher à Horseshoe Bend.

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    Ma dernière vision du Grand Canyon avant de quitter le parc. Pour en savoir plus, lisez l’article ici.

    La route au milieu de nulle part : cap sur Page

     Il est difficile de raconter la surprise perpétuelle de ces paysages du Nord de l’Arizona. Dans le parc du Grand Canyon, le sublime est un dû : dans un des lieux les plus touristiques et célébrés des Etats-Unis, on sait qu’on va avoir le souffle coupé, qu’on se tient au cœur du mythe, et notre cœur se prépare déjà à battre la chamade avant même d’avoir entraperçu le canyon. Le vertige est balisé. Mais ce que personne ne vous dit, c’est que le sublime ne respecte pas les barrières, qu’il n’est pas un petit troupeau bien docile de merveilles géologiques qui  s’arrêtent sagement aux limites du parc naturel. On quitte le parc, et on s’attend à reposer son œil et son cœur, et on découvre la beauté sauvage et abandonnée. Au milieu de nulle part, négligemment posés au bord de la route sans un panneau qui les mette en valeur, sans le moindre aménagement touristique, c’est une succession de gorges aux parois abruptes, de points de vue époustouflants, de badlands ocres, de montagnes à qui leur taille, leur forme et leur couleur vaudraient des milliers de visites, si elles avaient eu seulement la chance de s’élever en Europe. J’en parlerai plus tard avec des amis d’Aix-en-Provence : « Est-ce que tu as vu que sur la route du Grand Canyon à Page, il y a une Sainte-Victoire ? Même silhouette, même allure générale. Sauf qu’elle est quatre fois plus grande. Et rouge sang. Et que personne ne s’y intéresse. » C’est la banalité du sublime en vrac, négligé par l’œil gavé à satiété. Sur cette route qui serpente au milieu des solitudes à perte de vue, je sais pourquoi j’aime tant les Etats-Unis : pour le privilège ordinaire du vertige.

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    Sur la route, des badlands violines, saisis au vol.

     

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    Les stations essence de l’Ouest américain donnent toujours envie de tourner des films.

    Ce n’est plus le parc national du Grand Canyon, mais c’est toujours le Grand Canyon : son tracé couvre une distance de quatre cent cinquante kilomètres. Si vous avez lu mon article à son sujet, vous savez qu’il s’étend du Lake Powell, à l’Est, au Lake Mead, à l’Ouest, là où le fleuve Colorado a traversé des montagnes.  Vous savez que l’Arizona est un fabuleux millefeuille géologique. Que le Colorado et ses mille affluents sont partis à l’abordage des hauts plateaux nus, et qu’ils ont cisaillé inlassablement la roche, mis à nu les strates de la Terre, et dessiné cette région à nulle autre pareille, ce labyrinthe de canyons comme les veines d’un géant assoupi. Il est difficile d’imaginer l’échelle. Ce sont des centaines, des milliers de kilomètres carrés de Terre ravinée et à vif. Tout itinéraire devient une épopée. Il vous faut parfois quatre heures pour couvrir des distances qui, à vol d’oiseau, ne représenteraient qu’une vingtaine de kilomètres – car le sol torturé sème partout des embûches et des gorges infranchissables. C’est une des plus belles routes de ma vie, et je voudrais m’arrêter tous les cent mètres, mais je résiste. Le soleil descend et Horseshoe Bend est encore loin. Les ombres font grandir les montagnes et creusent les ravins. Je suis en train de remonter le cours du fleuve. D’aller à la source de l’émerveillement.

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    Gorges du Colorado, quelque part à la sortie du parc du Grand Canyon

     

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    Quelque part sur la route.

    Soudain, du haut d’une colline rousse, je commence la descente vers Page. A ma droite, une gigantesque centrale à charbon, qui crache du noir au milieu du désert. A ma gauche, le barrage de Glen Dam, qui a donné naissance au Lake Powell. De monstrueuses lignes à haute tension filent vers tous les points cardinaux. Par-delà les immensités, l’électricité qui jaillit ici alimente Arizona, Nevada, Nouveau Mexique et Californie. Page est le genre d’endroit où on teste les bombes atomiques et élève des monstres. Page est un dragon qu’on a enchaîné loin des hommes, caché au cœur du désert, mais dont les flammes nourricières portent jusqu’aux confins.

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    Page entre chien et loup : la station.

     

    C’est une ville née d’un campement, en 1957, lorsque les hommes ont décidé qu’il fallait dompter le cours impétueux du fleuve Colorado, et qu’ils ont commencé à construire le barrage de Glen Dam. Les Navajo, à qui appartient le nord de l’Arizona, ont concédé un terrain à l’Etat en échange d’autres terres. Page est la fille de la précipitation et du provisoire, un camp d’ouvriers improvisé sur une grande mesa au-dessus du fleuve – car il fallait anticiper la montée des eaux, une fois l’ouvrage achevé, et fuir ses rives – et qui s’est pétrifié en ville. Il y a des stations essence, des motels, des restaurants mexicains et des églises, rangées en file indienne dans une seule rue sacrifiée à cet usage. J’imagine bien la construction de la ville ouvrière, le vacarme des grues et les tempêtes de poussière. « Et là, vous me mettez toutes les églises, comme ça c’est réglé ».

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    « Le club de sport du Seigneur », à Page.

    Comment aller à Horseshoe Bend ? Le méandre magique

    Je m’arrête à la première station : « Horseshoe Bend, s’il vous plaît ? » « Vous suivez la 89 sur quatre miles. Quand vous verrez des tas de voitures garées au bord de la route et des gens qui courent avec des appareils photos, vous saurez que vous y êtes. »

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    La station où on m’a gentiment renseignée, tenue par des Navajo. Voyez vous les ombres qui s’allongent ? L’imminence du coucher de soleil ?

    Je me rue sur la 89 et le soleil flirte dangereusement avec l’horizon. Je repense à la fin du Dracula de Coppola – à la course contre le crépuscule. Le pompiste ne m’avait pas menti : l’attroupement automobile trahit la présence de LA curiosité qu’on veut tous mettre sur Instagram. Un coucher de soleil à Horseshoe Bend, c’est sur la check list du road trip en Arizona. Moi aussi, je me mets à courir. Il faut franchir une colline ensablée pour rejoindre le bord de la gorge, il devrait y en avoir pour vingt-cinq ou trente minutes en temps normal, mais je suis déterminée à diviser ce temps par dix. J’imagine qu’un observateur extérieur nous trouverait éminemment grotesques, titubant dans le sable, échevelés, le sac à dos qui rebondit sur les reins et l’appareil à la main, suppliant le soleil de ralentir sa course.
    Enfin, me voilà trempée et à bout de souffle au bord du méandre.

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    Coucher de soleil sur Horseshoe Bend

    Ici, le Colorado fait une boucle à 180 degrés, et continue sa course vers l’Ouest, vers le plateau de Kaibab. Le lieu fascine car il raconte l’audace de cette rivière, ses revirements impromptus, ses caprices. Ces eaux ont le culte de l’inattendu. C’est ici que tout commence, au milieu de nulle part, que le fleuve entêté se renverse et tranche la pierre, dessine ces paysages hors normes qui aimantent les voyageurs du monde entier. Le coucher de soleil à Horseshoe Bend, c’est un rituel d’inspiration – pour apprendre à nager à rebours et gravir les montagnes.

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    Après le coucher de soleil.

    J’ai du mal à prendre des photos. Nous sommes nombreux, j’ai toujours un selfie stick dans le champ, et le soleil au-dessus de la gorge assure le contrejour. Au bout de quelques minutes, j’arrête de mitrailler, et je m’assois pour regarder le coucher. Tout se passe en un éclair. Les montagnes ouvrent grand leurs mâchoires, et aussitôt le soleil dévoré, l’ombre s’abat sur les plaines – les rouges se changent en gris, l’obscurité descend à une vitesse effrayante. Au loin Page s’allume et les motels ouvrent leurs bras. Epuisée, je m’endors sans mettre de réveil.

    A six heures du matin, j’ouvre les yeux dans la pénombre. Le jour n’est pas levé, des draperies mauves enveloppent l’horizon. Est-ce que… est-ce que je retourne à Horseshoe Bend pour le lever du soleil ? Deux secondes plus tard, je commence à empiler pulls et blousons, et me jette dans l’air froid du matin.

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    Premières lueurs.

    Page est fantomatique. Un halo bleuté nimbe les stations essence et les dos monolithiques des roches lovées dans l’ombre comme autant de dinosaures assoupis. Je roule dans le secret de l’aube sur les routes désertes.

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    Station spectrale.

    Il n’y a cette fois presque personne sur le parking en bord de route. Je commence l’ascension de la dune rouge qui cache Horseshoe Bend, et le soleil surgit.

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    Un homme marche devant moi sur le sentier menant au méandre.

     

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    Surgissement du soleil.
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    Horseshoe Bend.

    La lumière d’or éclabousse le sommet des montagnes et le bord de la gorge – c’est une lumière de film, rayonnante et douce, qui caresse les paysages comme un innamoramento. Nous sommes une poignée à nous tenir sur les roches froissées, quelques photographes et un couple de français en voyage de noces, ébouriffés et amoureux. Nous nous baignons en silence dans une marée d’or.

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    Horseshoe Bend, le plus beau méandre du Colorado.

    Découvrir le fabuleux lac Powell

    Quelques heures et un passage par la machine à gaufre du motel plus tard, je me dirige vers le lac Powell.

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    Au dessus du fleuve Colorado.

     

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    Au dessus du barrage.

    Le plus grand lac artificiel des Etats-Unis porte le nom de l’aventurier qui a descendu le premier le cours du Colorado et découvert le Grand Canyon, dans une expédition dont tous ne sont pas revenus vivants – je raconte son histoire ici. La haute paroi du Glen Canyon Dam module les colères du fleuve et crée des tâches de bleu dans un monde de rouge.

     

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    Glen Canyon Dam
    Horseshoe Bend, le plus beau méandre du Colorado, et les rives du Lac Powell regorgent de merveilles géologiques. Le road trip continue à Page, Arizona. Itinera Magica
    La retenue.

     

    Horseshoe Bend, le plus beau méandre du Colorado, et les rives du Lac Powell regorgent de merveilles géologiques. Le road trip continue à Page, Arizona. Itinera Magica
    Vue sur la gorge depuis Glen Canyon Dam.

    Je monte jusqu’au Wahweap Overlook, qui surplombe le lac. Le lac Powell a noyé mesas, roches et flèches minérales, qui émergent hagardes des eaux à perte de vue, comme les mâts de bateaux naufragés. La baisse du niveau du lac a laissé une marque blanche sur la roche, une étrange bande claire qui leur donne un air presque animal, comme une horde de fouines ou de marcassins qui s’égaillent. C’est un paysage fantasmagorique, que je voudrais prendre le temps de découvrir en bateau, au fil des arches de pierre et des canyons engloutis. Un monde perdu dort sous la surface. Je me demande combien de pétroglyphes, gravés dans la roche par les peuples d’autrefois, de villages indiens et de tombes ont été submergées par les eaux, quels secrets s’abîment dans les fonds limoneux.

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    Point de vue sur le Lake Powell

     

    Horseshoe Bend, le plus beau méandre du Colorado, et les rives du Lac Powell regorgent de merveilles géologiques. Le road trip continue à Page, Arizona. Itinera Magica
    Marina de Wahweap

    Les falaises qui surgissent ici à perte de vue, ces formations abruptes au milieu des plaines, se nomment les Vermilion Cliffs – les falaises vermillon. Ce que j’ai vu sur la route du Grand Canyon à Page, ces « Sainte-Victoire » couleur hémoglobine, appartiennent à la chaîne des falaises vermillon. Sur ce qu’on appelle le grand escalier du Colorado, les cinq « étages » dont on voit les strates au Grand Canyon et à Grand Staircase National Monument, les Vermilion Cliffs sont la deuxième marche – les vestiges d’immenses continents de pierre érodée. Je lis qu’il s’agit de dunes de sable et de limon, fossilisées et pétrifiées au fil des millénaires.

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    Lac Powell et marches du Grand Staircase

     

    Horseshoe Bend, le plus beau méandre du Colorado, et les rives du Lac Powell regorgent de merveilles géologiques. Le road trip continue à Page, Arizona. Itinera Magica
    Panoramas du nord de l’Arizona : Vermilion Cliffs

    Voici la clef des fabuleux trésors géologiques du nord de l’Arizona. Ce furent des paysages mouvants, ondulant au gré des vents sur la terre sans limites, et que le temps est venu figer en plein vol. Imaginez des dunes qui auraient joué à 1,2,3 Soleil, suspendues au creux d’une vague, arrêtées en pleine danse, et dont les ondulations fantastiques auraient été coulées dans la pierre multicolore. Au nord de Page s’étend le parc de Vermilion Cliffs National Monument, qui recèle un des endroits qui me font le plus rêver au monde : The Wave. Une vague de pierre, striée de marbrures déclinant tout le camaïeu des rouges, à des centaines de kilomètres de la mer. Seules vingt personnes obtiennent la permission de la découvrir chaque jour, afin de préserver ce site exceptionnel. Et je n’ai pas été tirée au sort. Je me console en rêvant au jour où je reviendrai, en admirant les fabuleuses photos de Betty et Guillaume qui ont eu cette chance. Et sur les bords du Lac Powell, j’ai découvert le même type de formations – moins spectaculaires, évidemment, que celles de The Wave, mais taillées dans le même tissu géologique, révélant la même propension à la volute, à la couleur, à la courbure polie par le vent et l’eau qui brûle. Cet endroit ravissant se nomme Desert Gardens, en VF les jardins du désert, sur la rive opposée au Glen Canyon Dam. C’était ma petite vague à moi – assez pour alimenter le désir, et me faire jurer de revenir en Arizona.

    Horseshoe Bend, le plus beau méandre du Colorado, et les rives du Lac Powell regorgent de merveilles géologiques. Le road trip continue à Page, Arizona. Itinera Magica
    Paysage de dunes pétrifiées au bord du lac Powell

     

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    Une petite vague…

     

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    Jardins du désert.

     

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    Dunes de sable pétrifiées.

    Et il me reste encore une merveille à explorer à Page…

    A suivre sur Itinera Magica : Antelope Canyon, le « slot canyon » le plus photogénique du monde. Je vous parlerai aussi des Navajo, à qui il appartient.

    Horseshoe Bend, le plus beau méandre du Colorado, et les rives du Lac Powell regorgent de merveilles géologiques. Le road trip continue à Page, Arizona. Itinera Magica, Ariane Fornia
    Heureuse dans l’Ouest

    Visiter Horseshoe Bend et le lac Powell : en pratique

    Comment aller à Page ?

    Page est située tout au nord de l’Arizona, à 4h de route au nord de Phoenix, ou 4h à l’est de Las Vegas. La plupart des gens suivent l’itinéraire qui a été le mien : ils vont d’abord à Grand Canyon Village, puis poursuivent vers Page (2h30 de route).

    Page itinéraire

    Où dormir à Page ?

    Dormir à Page est facile – c’est une ville touristique –, mais méfiez-vous : dès le printemps, tout se remplit très vite ! Les rives du lac Powell comptent plusieurs campings très bien aménagés, et la ville regorge de motels. J’ai dormi au Rodway Inn qui a été mon meilleur rapport qualité/prix durant ce road trip en Arizona : 60 dollars pour une chambre propre et spacieuse avec baignoire, parking, wifi et petit-déjeuner étonnamment correct (c’est très rare dans ce type de motels, j’étais très surprise d’y trouver des choses comestibles !). Si vous cherchez un hôtel romantique et de charme… préparez-vous à être déçu, ce n’est pas le genre de Page !

    Comment trouver Horseshoe Bend ? Horseshoe Bend : comment y aller ?

    Horseshoe Bend est à 4 miles au sud de Page, sur la route US Highway 89. Ouvrez bien les yeux, un petit panneau brun (sur la droite en venant de Page) vous indiquera « Horseshoe Bend Parking ». Il vous faudra ensuite marcher environ vingt-cinq minutes pour franchir la colline et accéder au canyon. La marche n’est pas difficile, mais attention avec des enfants, l’endroit n’est pas sécurisé, aucune barrière ne protège de l’à pic.

    Horseshoe Bend au lever ou au coucher du soleil ?

    Le truc le plus populaire, c’est le coucher du soleil. C’est considéré comme un must du road trip dans l’Arizona. Mais vous aurez un monde fou, et un gros contrejour sur le Bend… J’ai préféré le lever du soleil, très tôt le matin, où j’étais presque seule et où la lumière était beaucoup plus belle et photogénique.

    Photographier Horseshoe Bend : conseils photo

    Une seule règle : le GRAND ANGLE ! Sinon, vous ne pourrez pas tout faire rentrer dans l’image, et ça serait dommage de couper le Bend ! J’ai utilisé mon objectif Canon 10-22.

    Que faire sur le lac Powell ?

    – Marcher sur le Glen Canyon Dam, grand barrage sur le Colorado, et aller au Visitor Center du Glen Canyon Dam pour obtenir la carte des randonnées

    – Aller au Wahweap Overlook pour une belle vue sur une partie du lac (pourquoi une partie ? parce qu’il s’étend sur 300 kilomètres !)

    – Marcher sur les rives du lac pour voir les formations géologiques qui rappellent The Wave

    – Si vous avez le temps : depuis Wahweap Marina ou Antelope Point Marina, vous pouvez prendre un bateau qui vous permettra de découvrir le lac lac et ses nombreuses curiosités géologiques. Pour voir le célèbre Rainbow Bridge, le plus grand pont naturel du monde, il vous faudra prendre une journée entière : 6h de bateau, un arrêt à Rainbow Bridge Point, 3km de marche, retour au bateau. J’y ai renoncé et j’ai regretté : il est difficile d’imaginer à quel point le lac Powell est beau et hypnotique avant de l’avoir vu de ses yeux. Si c’était à refaire, je le ferais, d’autant que Rainbow Bridge n’est accessible que par bateau. C’est un lieu qui n’est pas assez valorisé par nous autres blogueurs, je trouve, qui reste trop souvent en dehors de nos itinéraires – ne faites pas la même bêtise que moi, prenez une journée et découvrez le Lac Powell en bateau ! (C’est sur ma « bucket list » pour mon prochain voyage dans le Sud-Ouest des USA ;-))

    – En été : le lac Powell et le fleuve Colorado sont un paradis des activités nautiques.

    Plus d’infos ici sur le site du parc.

    Comment aller à Horseshoe Bend, le plus beau méandre du Colorado, et sur les rives du Lac Powell regorgent de merveilles géologiques. Le road trip continue à Page, Arizona. Itinera Magica
    Carte de Page via Google Earth, avec les différentes attractions.

    Que faire d’autre à Page ?

    Découvrir Antelope Canyon !

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  • L’énigme du Grand Canyon

    Savez-vous que le Grand Canyon demeure une énigme ? Il a beau être universellement considéré comme l’une des sept nouvelles merveilles du monde, et attirer des millions de voyageurs fascinés par sa beauté qui se décline en superlatifs, le Grand Canyon n’a pas révélé tous ses secrets. Aujourd’hui encore, les scientifiques continuent d’échafauder des théories pour comprendre comment la rivière Colorado a pu creuser un tel monstre. Quelques chiffres qui donnent le vertige : 450 kilomètres de longueur, une profondeur moyenne d’un kilomètre, avec un maximum de deux kilomètres, et une largeur incroyable d’entre cinq et trente kilomètres séparant les deux lèvres du gouffre. Le Grand Canyon est un incontournable, un des lieux qu’il faut avoir vu une fois dans sa vie. Mais c’est aussi un lieu mystérieux qu’on ne comprend pas, qui semble perpétuellement défier le regard et l’entendement. Voyage à la poursuite des mystères du Grand Canyon.

    Saviez-vous que le Grand Canyon reste une énigme ? Que les scientifiques se demandent toujours comment est née cette gorge de tous les superlatifs ? Voyage à la découverte des secrets du Grand Canyon, histoires folles, photos à donner le vertige, astuces et itinéraires.
    Vertige du grand canyon.

     

    Saviez-vous que le Grand Canyon reste une énigme ? Que les scientifiques se demandent toujours comment est née cette gorge de tous les superlatifs ? Voyage à la découverte des secrets du Grand Canyon, histoires folles, photos à donner le vertige, astuces et itinéraires.
    Arrivée sur le Grand Canyon en hélicoptère

    Cet article fait partie d’une série consacrée à un road trip en Arizona, qui va durer tout le mois d’avril sur Itinera Magica, et qui est associée à un jeu concours, « Avril en Arizona ». Pour lire l’introduction générale et participer au concours, c’est par ici.

    Les ténèbres vivantes

    J’arrive au Grand Canyon à la nuit tombée, après avoir roulé sur une portion de route 66. En quittant Sedona et en poursuivant vers le nord, j’ai bien senti peu à peu que je quittais les plaines, et que je prenais graduellement de l’altitude. L’air se rafraîchit, les cactus disparaissent et laissent place aux pins. Mais cette élévation est insidieuse, et je n’ai pas senti que j’étais si haut. Que tout à coup la surface, qui semblait plane, aller s’ouvrir en deux comme un tronc sur lequel s’abat une hache, et qu’un trou de mille ou deux mille mètres allait béer sous mes pieds. On peut s’approcher du Grand Canyon et ne rien voir, ne rien deviner. Cette faille immense, qui a la forme d’un éclair couché sur le sol, surgit aussi avec la soudaineté de la foudre. Tout est vide et plat, tout semble inoffensif, et soudain, soudain – il n’y a plus de mots.

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    Point de vue sur la merveille

    Je ne peux pas attendre le matin. A trois heures du matin, dans un froid épouvantable, je me réveille saisie de l’impérieuse nécessité de voir le canyon, maintenant, je marche trente minutes dans le noir et le vent, et je vais à la faille.

    C’est comme se tenir au bord du ciel. Les ténèbres sont trop épaisses pour que je puisse détailler le visage de l’immensité, mais je la perçois confusément. Je devine tout ce vide qui trémule dans la nuit, comme un animal dont les pulsations sourdes se logeraient sous ma peau. Je suis transie. Les rafales vont vaciller le trépied de mon appareil photo, les images sont floues, imprécises. Il me faudra attendre le matin.

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    Le grand canyon au coeur de la nuit, dans le vent glacial.

    Le pays de Dieu

    Je retourne me mettre à l’abri, mais je ne peux pas dormir. Je guette les premières lueurs de l’aube pendant deux heures, puis je recommence mon pèlerinage dans la bourrasque. Cette fois, je ne suis plus seule. Des dizaines de personnes emmitouflées attendent le lever du jour.

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    La lumière surgit peu à peu.

    Peu à peu, la lumière dorée vient toucher les crêtes, comme le doigt de Dieu au plafond de la chapelle Sixtine, et délaie l’ombre qui dissimule les mille accidents et anfractuosités de la roche.

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    Lever du jour sur le Grand Canyon.

    A vrai dire, le Grand Canyon n’est même pas le canyon le plus profond qu’on trouve sur Terre. Le canyon de Yarlung Tsangpo, au Tibet, et le canyon de Colca, au Pérou, se disputent ce titre. Ce n’est pas non plus le plus large. Cet honneur revient au canyon de la Fish River, en Namibie, suivi de la vallée de Capertee, en Australie. Mais la conjonction des facteurs – longueur, profondeur, largeur – fait de lui le plus spectaculaire, le plus saisissant. C’est aussi celui où les différentes strates du manteau terrestre, mises à nues par l’eau qui taillade la pierre, sont les plus visibles et explicites. Un profane voit à l’œil nu les différentes couches : le calcaire, le grès, l’argile, le granite, le schiste, recelant toutes le secret d’une époque du monde. Plonger le regard dans la gorge, c’est remonter le temps. Plus grande est la profondeur, plus la roche est ancienne. Au fond du canyon, où coule le fleuve, on foule un sol vieux de six cent millions d’années. C’est le fondement géologique du continent américain, « rock bottom », disent les Américains. Le fond du fond, le bas du bas. Le secret à découvert. C’est comme si la Terre avait choisi cet endroit précis pour se mettre à nu, abrasant couche par couche tous les revêtements qui la soustrayaient à notre curiosité.  Ce geste de dévoilement est si extrême qu’il en deviendrait presque obscène, psychanalytique : je suis votre mère la Terre, et vous me voyez nue jusqu’à la moelle.

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    La terre à nu.

    Je vois des gens en prière. Toujours aux Etats-Unis, je suis marquée par cette communion transconfessionnelle face aux splendeurs de la nature. Certains y voient l’œuvre d’Allah ou Yahvé, d’autres le giron de Mère Nature, d’autres encore la clef du destin. Car d’une certaine façon, le Grand Canyon est le signe d’une élection divine. C’est peut-être la clef d’un certain tempérament américain – le messianisme et la mégalomanie.

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    Tous unis pour voir le jour se lever à Mather Point.

    Imaginez. Imaginez l’exilé qui a fui l’Europe, les persécutions religieuses et la misère, qui a traversé l’océan sur une coquille de noix, et continué son avancée vers l’Ouest, Bible en main, mu par la certitude d’une révélation imminente. Et il découvre ce pays que la démesure cheville au corps. Il découvre les plaines plus grandes que tout ce que l’Europe a jamais pu contenir, balayées par des tornades infernales, il découvre les geysers qui jaillissent du sol, les orages plus dantesques que dans ses pires cauchemars, les déserts vertigineux. Car les Etats-Unis sont le pays des records monstrueux. Les plus violentes tornades, la plus haute température jamais enregistrée sur Terre, les orages les plus apocalyptiques, et ça. Le Grand Canyon. Comment ne pas penser avoir trouvé le pays de Dieu ? C’est une terre biblique, sublime et violente, une terre qui semble avoir été façonnée par Dieu pour donner aux hommes des raisons de croire en Lui. J’ai lu et entendu mille fois l’argument dans la bouche des tenants du design intelligent. « Vous croyez que la nature explique tout ? Mais vous êtes fous. Regardez le Grand Canyon. Si vous pensez vraiment que c’est le fleuve Colorado qui a creusé ça, vous êtes un idiot. Un minuscule cours d’eau qui ouvre une faille de deux kilomètres de profondeur et trente de largeur ? » Si les sites web des créationnistes mettent le Grand Canyon en première ligne dans leur guerre contre la rationalité scientifique, c’est parce qu’un certain nombre d’énigmes n’ont pas été élucidées.

    Le Grand Canyon : un mystère géologique

    Car le strip-tease de la nature n’a pourtant pas permis de percer tous les secrets du monstre géologique. Il y a des incohérences dans le Grand Canyon : des roches très anciennes qui côtoient d’autres beaucoup plus récentes, une rivière qui part à l’assaut d’une montagne, des sédiments qui ne collent pas avec les grandes thèses sur la formation du canyon, et beaucoup d’autres bizarreries qui donnent aux créationnistes mille prétextes pour faire entrer Dieu dans l’équation. Le livre du brillant géologue Wayne Ranney, Carving Grand Canyon: Evidence, Theories and Mystery propose un fabuleux tour d’horizon des différentes théories en présence, et des énigmes qui n’ont toujours pas été résolues.

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    Le fleuve Colorado et son canyon vus d’avion.

    Jamais le fleuve Colorado n’aurait pu creuser le Grand Canyon dans les grands espaces de l’Ouest si cette région n’était constituée d’immenses plateaux. Il a fallu que la Terre se soulève toute entière, que le continent américain se hisse sur la pointe des pieds pour former ces blocs vertigineux de pierre compacte, dans laquelle l’eau est venue se frayer un chemin. Sans plateau, pas de canyon. Pourquoi le Mississipi, qui est un fleuve colossal, infiniment plus large, puissant et profond que le Colorado, n’a jamais dessiné le moindre canyon ? Parce qu’il n’a pas eu d’élévation à se mettre sous la dent, pas de muraille à franchir. A une autre échelle, nous en avons un exemple chez nous, dans les gorges de l’Ardèche, du Tarn et du Verdon : pour que naissent ces merveilles géologiques, il faut des roches tendres à sacrifier. La clef, ce n’est pas la rivière, ce sont les plateaux, la nature de ces roches qui demandaient à être brisées, tranchées, ouvertes. La fascination qu’exerce le Sud-Ouest des Etats-Unis sur tant de voyageurs réside peut-être dans cette audace : c’est là que la Terre réclame qu’on la dénude.

    Il ne faut pas non plus imaginer que le Colorado seul, ce fleuve fourbe et dangereux, mais dont le débit est finalement est assez maigre, ait pu creuser une telle étendue – jamais le Colorado, qui prend sa source au cœur des Rocheuses et n’est finalement qu’une grande rivière de montagne, n’a fait trente kilomètres de large. Mais un phénomène de grande dénudation a eu lieu : la brèche ouverte par la rivière a été peu à peu agrandie par l’érosion. Au fil des ères climatiques, des glaciers se sont formés, et ont rompu la roche, provoquant l’écroulement des sédiments, jusqu’à atteindre la base solide du continent. Le Colorado ne semble pas pouvoir creuser plus bas. Jusqu’ici, les scientifiques sont à peu près d’accord.

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    L’Arizona exposée jusqu’à l’os à Desert View.

    Mais voici le premier grand mystère. Le fleuve Colorado coule d’Est en Ouest : des Rocheuses au Golfe de Californie, où il va se jeter dans l’océan. Si le Grand Canyon est aussi spectaculaire, c’est qu’à une cinquantaine de miles à l’Est du Lake Powell, le Colorado prend soudain un virage à quatre-vingt-dix-degrés, et s’engouffre dans le plateau de Kaibab. Aucune faille géologique ne semble pouvoir expliquer ce changement soudain de cours : le Colorado va à rebours de la faille. En temps normal, l’eau choisit toujours le chemin le plus aisé. Elle suit les failles, et surtout, elle ne grimpe pas à l’assaut des montagnes, elle les contourne. Or le cours audacieux du Colorado évoque la folie d’Hannibal, qui décide de traverser les Alpes à dos d’éléphant : voici un fleuve qui va se jeter droit contre l’élévation, qui grimpe au plateau, qui vient l’attaquer, le ronger avec opiniâtreté, comme si un obscur désir de vengeance le poussait à faire fi des bonnes manières géologiques. Tout à coup, le Colorado met le cap à l’Ouest toute, et part à l’abordage de Kaibab. Mille théories ont tenté d’expliquer cette étrangeté. Beaucoup pensent même que le Colorado coulait autrefois dans l’autre sens, et qu’un soudain changement de direction a eu lieu. Mais comment ? Pourquoi ? L’analyse des roches et des sédiments ne peut confirmer cette hypothèse. D’autres encore que le fleuve était là avant, et que le plateau de Kaibab est monté après. Que la montagne est venue s’enchâsser autour de la rivière. Une telle hypothèse donne le vertige, et soulève la question irrésolue de la vitesse de création du Grand Canyon. Combien de temps a-t-il fallu à l’érosion et aux forces titanesques de la nature pour creuser le Grand Canyon ? Certains évoquent une naissance rapide, soudaine, en un battement de cils géologique.

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    Carte du Grand Canyon, tirée du livre de Wayne Ranney. On voit le fleuve Colorado faire un soudain virage à 90 degrés vers l’Ouest, et s’enfoncer dans le plateau de Kaibab.

    Rivières pirates et aventuriers kamikazes

     

    Une autre théorie encore est celle de la conjonction de plusieurs fleuves. Les hauts plateaux d’Arizona invitent à cette hypothèse. Le mot « Grand Canyon » est trompeur : il ne s’agit pas que d’une faille, d’un fleuve. L’Ouest des Etats-Unis, et tout particulièrement le pays des canyons, Arizona et Utah, c’est un réseau inouï de plateaux ravinés par mille rivières sournoises et entêtées, qui s’immiscent dans la pierre rouge et dessinent un lacis inextricable de boyaux abrupts et de gorges dédaléennes. Voilà pourquoi les trajets en voiture sont si longs, voilà pourquoi il faut des heures pour aller de Grand Canyon Village à Page (à l’Est) ou à Supai (à l’Ouest), alors que les distances à vol d’oiseau ne sont pas si spectaculaires : nous roulons au milieu d’un gruyère de roches vaincues par l’eau.

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    Vue aérienne des canyons.

    Dans ce champ de bataille géologique, les rivières pratiquent un comportement que les géologues qualifient de pirate : la captation et le détournement d’un cours d’eau par un autre, comme une bande de flibustiers qui se jetteraient sur le pont d’un autre navire pour s’emparer de son commandement. Une rivière cisaille une barrière rocheuse pour rejoindre le cours d’une autre. Quand elle la rejoint enfin, elle la détourne complètement : toute l’eau se jette dans le canyon creusé par la rivière audacieuse, et le lit piraté se retrouve vide et déserté. Ainsi se métamorphose le labyrinthe de pierre. L’explication du virage vers l’Ouest du Colorado réside sans doute dans un tel acte de piraterie. Mais jamais personne n’a encore trouvé la preuve du forfait, et résolu l’énigme de la rivière audacieuse qui se lance à l’assaut de la montagne.

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    Au bord du Colorado.

    Lui-même fleuve pirate, le Colorado est aussi un cours d’eau dangereux. Si le barrage sur le Lac Powell a régulé ses explosions de fureur, les rapides continuent de tuer régulièrement les imprudents. On meurt souvent au Grand Canyon, et le livre Over the Edge: Death in Grand Canyon répertorie les accidents. Les chutes sont les plus meurtrières. La starlette hollywoodienne des années 40 qui s’approche trop du bord pour faire plaisir aux photographes, la jeune mariée qui avait décidé de parcourir le Grand Canyon d’un bout à l’autre pour son voyage de noce, le père de famille qui veut effrayer sa fille en faisant croire qu’il trébuche, et trébuche vraiment, tous sont avalés par la gorge infernale. Mais la rivière continue de réclamer son tribut. Les expéditions en rafting durent une dizaine de jours, et sont unanimement décrites comme une expérience hors du commun, bouleversante. J’avoue en rêver. Mais lorsque j’arrive au point de vue de Desert View, tout à l’Est du parc national du Grand Canyon, et aperçois le rapide de Hance, mon cœur se serre. Je suis à des kilomètres du rapide, le Colorado est réduite à la taille du filet qui coule d’un robinet, et pourtant je le vois – l’eau blanche, blanche, blanche, agitée par des remous que je n’ose imaginer. Un ranger me dit que prendre Hance Rapid en rafting au début du printemps, quand la fonte des glaciers gonfle le fleuve, c’est comme tomber d’un immeuble de trois étages.

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    On aperçoit les eaux blanches du Rapide de Hance au fond de la photo.

    Une histoire fascine tous les voyageurs amoureux du Grand Canyon : celle de la première expédition d’exploration, entreprise en 1869 par John Wesley Powell. Le récit qu’il en a tiré, The Exploration of the Colorado River and Its Canyons est un immense classique de la littérature de voyage, et je l’ai lu la nuit durant mon insomnie exaltée, après ma première balade nocturne au bord de la faille, attendant l’aube en compagnie de ces aventuriers fous qui se lancent au péril de leur vie dans la dernière grande exploration américaine. A cette époque, la région du Grand Canyon est un repoussoir. C’est un paysage aride, raviné, plein de failles gigantesques, de grands plateaux rongés par les vents et où rien ne pousse. Inutile à la culture, effrayant, le pays des canyons ne deviendra attractif qu’à l’heure où le tourisme en soulignera la beauté, et changera le regard porté sur ces terres stériles. Mais à l’époque de Powell, les pionniers contournent cette gueule d’enfer pour rejoindre la belle Californie, où vient de s’achever la ruée vers l’or.

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    Grands plateaux sauvages.

    Powell est fasciné par cette terra incognita ardente et profonde. Il monte une équipe d’aventuriers et de scientifiques qui naviguera sur tout le cours du fleuve Colorado, de sa source dans les Rocheuses à son embouchure. Ce n’est pas une expédition autorisée : Powell n’a sollicité aucune permission officielle. Ce n’est pas une mission de colonisation : aucune instance n’a chargé Powell de défricher de nouvelles terres, ou de conquérir des territoires. C’est la poursuite d’un rêve fou, dévaler le Colorado en bateau, et noter et dessiner frénétiquement tout ce qu’ils croisent. Powell est fasciné par cet espace vide sur la carte, ce pays des canyons désolé, grand comme le Texas, traversé par une rivière infestée de rapides mortels et de cascades rugissantes. Le danger est inouï. Dix hommes se lancent à l’aventure. Très vite, les provisions d’eau et de nourriture et les instruments scientifiques sont arrachés par la furie des rapides. Le voyage devient une traversée en enfer. La faim les taraude, la mutinerie gronde, les Indiens les attaquent. Six hommes seulement, émaciés et hagards, arriveront à l’embouchure. L’un des déserteurs rejoindra un village Amérindien et finira sa vie parmi les Paiute. Trois autres disparaîtront sans laisser de trace après avoir choisi d’abandonner l’aventure, engloutis par le pays des canyons.

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    Seul au bord du canyon… en 1869, un cauchemar sans retour.

    Les peuples du Grand Canyon

    Les six survivants ramèneront des témoignages inestimables sur la vie des Amérindiens et leurs villages nichés dans la pierre rouge. Plusieurs peuples vivent encore sur les rives du Colorado, au fond du canyon : les Hualapai, les Havasupai, les Hopi, les Paiute et les Navajo. Ils sont les descendants d’une occupation infiniment ancienne, et dont on lit les traces à l’Est du Grand Canyon National Park, près de Desert View, où on peut déambuler parmi les ruines des « pueblos », ces villages établis il y a plus de mille ans dans ce qui était une immense zone de civilisation pré-colombienne, qui avait gagné ces terres arides depuis l’Amérique centrale. Ce sont des cercles de pierres blanches et les fantômes des murs de maisons et de greniers, les traces de cultes et d’artisanats immémoriaux, tandis qu’à l’horizon, les plus hautes montagnes d’Arizona, les San Francisco Peaks, culminent à plus de trois mille mètres et se détachent des grandes plaines. Pour les Amérindiens, le canyon et ces montagnes étaient les demeures des esprits, le pays des morts et des Dieux.

    Saviez-vous que le Grand Canyon reste une énigme ? Que les scientifiques se demandent toujours comment est née cette gorge de tous les superlatifs ? Voyage à la découverte des secrets du Grand Canyon, histoires folles, photos à donner le vertige, astuces et itinéraires.
    Ruine d’un pueblo Amérindien, de la culture dite Sinagua. On devine les San Francisco Peaks à l’horizon, tout à droite de l’image. Promis, vous les verrez de plus près par la suite !

    J’évoquerai la culture et l’art des Natives dans un prochain article à venir sur Itinera Magica, pour continuer ce road trip en Arizona ; vous pouvez déjà découvrir les peuples du Grand Canyon ici.

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    Les peuples des rives.

    Ma visite au Grand Canyon s’achève sur une tour édifiée en leur hommage. Chacun sait le mal que la colonisation européenne a fait à ces peuples millénaires, la brutalité génocidaire de l’expansion forcenée, et la destruction d’un monde. Mais parmi les envahisseurs, certains ont pris conscience de la valeur de cette culture martyrisée, et voulu célébrer sa beauté. C’est le cas de Mary Colter, l’architecte de la Desert Tower, tout à l’Est du parc. Surplombant l’un des plus beaux points de vue sur le Grand Canyon, la rivière et ses rapides, la tour solitaire s’élève au-dessus du vide, sentinelle du rêve.

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    La tour au dessus du canyon.

    Mary Colter s’est plongée cœur et âme dans l’art des Amérindiens, a visité leurs villages et admiré leur art. Sur les murs de la tour, elle a voulu leur rendre hommage. Une femme architecte, dans le monde encore misogyne et fermé des années 1930, une femme passionnée par la culture de ces peuples que tout le monde méprise alors – comme elle me plaît ! On monte dans la Desert Tower par une spirale d’escaliers étroits, comme dans une grotte qui reviendrait aux origines du monde, et on y lit, fidèlement reproduits sur les murs sombres, les pétroglyphes gravés dans la roche il y a plusieurs milliers d’années par les premiers peuples, les fresques et les couleurs des cultures éternelles du pays des canyons. Ce n’est pas seulement la plus belle façon de dire au revoir au Grand Canyon que de le voir sous le soleil descendant, par les fenêtres de la tour aux âmes. C’est la porte d’entrée vers la suite du voyage, la note qui va donner le ton des prochains jours : en quittant le Grand Canyon dans le soir, et en continuant vers Page, j’entre sur le territoire de la nation Navajo.

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    A l’intérieur de la Desert Tower.

    La suite du road trip : Antelope Canyon, Lake Powell, les cultures amérindiennes… Bientôt sur Itinera Magica ! N’hésitez pas à laisser un commentaire, j’en serais ravie, et à vous inscrire à la newsletter.

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    Au fond de la gorge. (Note : cette photo a été prise la fois où j’étais venue en hélicoptère. Pas au bout d’une journée de rando.)

    Découvrir le Grand Canyon en pratique : itinéraires et astuces

    Comment se rendre au Grand Canyon ? Où dormir ? Les différents « Rims »

    Le Grand Canyon s’étend sur 450 km, bordé par le Lake Powell à l’Est, et le Lake Mead à l’Ouest. Il existe trois zones touristiques principales, qui concentrent l’afflux de visiteurs.

    – Le bord sud de la faille, dit South Rim. On y accède par Grand Canyon Village, à quatre heures de route au nord de Phoenix, ou deux heures au nord de Sedona. C’est la zone touristique la plus célèbre, qui concentre une fabuleuse succession de points de vue sur le Grand Canyon. Les visiteurs dorment soit à Grand Canyon Village, soit un peu plus au sud, à Tusayan. J’ai dormi à Grand Canyon Village, dans le parc naturel, et j’ai regretté ce choix : les hébergements et restaurants y sont très coûteux. Je recommande de dormir à Tusayan, à quinze-vingt minutes du canyon, où tout est plus abordable… et où les restaurants restent ouverts après vingt heures ! J’avais déjà fait cette expérience à Yosemite l’an dernier : au sein des parcs naturels, les infrastructures sont rares et chères.

    – Le bord nord de la faille, dit North Rim. La plupart des visiteurs y accèdent par l’Utah, et dorment à Kanab ou Fredonia. C’est ici que le canyon est le plus profond, et les afficionados du Grand Canyon disent préférer ce point d’accès. Néanmoins, les points de vue sont moins facilement accessibles que sur le South Rim – c’est un lieu idéal pour la randonnée.

    Grand Canyon West est le point d’accès privilégié des voyageurs qui arrivent de Las Vegas, d’où il n’est qu’à deux heures de route. C’est là qu’on trouve la célèbre Skywalk, plateforme de verre qui permet de marcher au-dessus du vide.

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    Carte globale du Grand Canyon.

     

    Mon itinéraire : Phoenix, Sedona, Grand Canyon Village, Page.
    Mon itinéraire : Phoenix, Sedona, Grand Canyon Village, Page.

    Découvrir le Grand Canyon ? Quelle partie visiter ? Quels points de vue ?

    Pour s’offrir un maximum de points de vue sublimes sur le Grand Canyon, le South Rim est idéal. Grand Canyon Village a été mon camp de base lors de ce voyage en Arizona. De nombreux chemins de randonnée en partent, courant le long de la gorge.

    Le plus accessible (et néanmoins grandiose) des points de vue est Mather Point, d’où j’ai vu le soleil se lever.

    J’ai ensuite commencé par marcher vers l’Ouest : du village à Hermits Rest, la piste Hermits Trail propose onze kilomètres de beauté étourdissante. Maricopa Point, Hopi Point, Mojave Point, The Abyss… sont autant de points de vue spectaculaires. Pour éviter de devoir refaire les onze kilomètres dans l’autre sens, des navettes gratuites circulent toute la journée et vous ramènent au village.

    Puis j’ai pris la Desert View Road vers l’Est. La route serpente au milieu de la forêt et offre à son tour quelques occasions de photo fabuleuses. Elle s’achève à la fabuleuse Desert View Tower.

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    La carte qui m’a été remise au South Rim du Grand Canyon, figurant les itinéraires. A gauche, Hermits Trail. A droite, Desert View.

    Il est possible de se lancer dans une excursion de découverte du Colorado. Le point de départ est souvent près de Page, à l’Est du Canyon, et le point d’arrivée, le Lake Mead, à l’Ouest, en suivant le cours de la rivière. Mais pour qui rêve de voir le fleuve, mais craint les rapides, il est aussi possible d’accéder au Colorado depuis le sommet de la faille, et de descendre jusqu’au fond de la gorge. Un des chemins de randonnée les plus populaires est le Bright Angel Trail, qui permet de rejoindre le fleuve et le « jardin indien » (Indian Garden), où vit l’une des nations amérindiennes natives du Grand Canyon. Il faudra ensuite se préparer à une dizaine d’heures de remontée harassante….

    L’accès aux réserves indiennes est jalousement gardé. Depuis longtemps, je rêvais de voir les chutes d’Havasu, des cascades d’eau turquoise au milieu des gorges rouges, en marge du Grand Canyon, près de Supai. Mais les permis de camping sont délivrés au compte-gouttes, afin de préserver le mode de vie des Havasupai, et je n’ai pas pu obtenir le précieux sésame. J’ai ravalé ma déception et décidé d’y voir un clin d’œil du destin : il me faudra donc revenir en Arizona pour réaliser ce fantasme inassouvi… En attendant, je me console en admirant les photos des autres, comme celles d’Anthony et Adeline. Si vous aussi, vous rêvez de voir les chutes, sachez qu’il vous faudra obligatoirement camper sur place, qu’il est interdit de s’engager sur les chemins de randonnée sans permis de camping, et qu’il faut s’y prendre plusieurs mois, voire un an à l’avance selon la période désirée ! La seule façon d’obtenir un permis est de contacter par téléphone l’office du tourisme d’Havasupai…  préparez vous à entendre sonner le téléphone dans le vide pendant des heures et des heures !

    Le grand canyon en hélicoptère

    Plusieurs compagnies proposent des survols du Grand Canyon en hélicoptère, notamment à partir de Las Vegas. C’est ce que j’ai fait l’été dernier, et même si la gorge est moins profonde à cet endroit (Grand Canyon Ouest), c’est un souvenir extraordinaire, et une expérience visuelle hors-norme que je recommande vivement.

     

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    Arrivée spectaculaire.

     

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    Au bord de l’eau.

     

     

  • Pourquoi vous devez voir Sedona, Arizona

    Que faire à Sedona ? Que voir à Sedona ?
    Sedona : l’étape incontournable d’un road trip en Arizona

    Peut-être n’avez vous jamais vu entendu parler de Sedona. Mais la ville rouge, capitale du yoga, des ovnis et des vortex cosmiques, est légendaire pour les américains. Et c’est une étape fabuleuse dans tout road trip en Arizona. Laissez-moi vous convaincre de l’ajouter à votre itinéraire…

    Surplombée par d’immenses monolithes aux allures de cathédrale, bâtie sur la pierre rouge et envahie de cactus, Sedona frappe aussitôt l’imaginaire du visiteur. Plus de soixante westerns hollywoodiens ont été tournés dans ces paysages en Technicolor, et nombre de stars ont jeté leur ombre sur les mesas. Mais l’attraction exercée par Sedona ne se limite pas à sa géologie et à la beauté des panoramas. Les hippies du monde entier accourent ici, car des vortex d’énergie cosmique métamorphosent les hommes, et des ovnis signalent la présence toute proche des extraterrestres… Venez découvrir la capitale américaine du « new age ».

    Surplombée par d’immenses rochers rouges, Sedona est un décor de western parfait. Mais au-delà de la beauté de ses paysages, Sedona cache un secret. Ici, des vortex d’énergie tourbillonnent, des ovnis clignotent dans le ciel, et on guette les extraterrestres. Découvrez les secrets de l’Arizona sur Itinera Magica.
    Sedona rugueuse, sauvage.

    que voir à Sedona – que faire à Sedona – pourquoi il faut que vous découvriez Sedona – road trip en Arizona : incontournable Sedona

    Surplombée par d’immenses rochers rouges, Sedona est un décor de western parfait. Mais au-delà de la beauté de ses paysages, Sedona cache un secret. Ici, des vortex d’énergie tourbillonnent, des ovnis clignotent dans le ciel, et on guette les extraterrestres. Découvrez les secrets de l’Arizona sur Itinera Magica.
    Ambiance de Sedona : new age, hippies, cristaux et ovnis.

     

    Surplombée par d’immenses rochers rouges, Sedona est un décor de western parfait. Mais au-delà de la beauté de ses paysages, Sedona cache un secret. Ici, des vortex d’énergie tourbillonnent, des ovnis clignotent dans le ciel, et on guette les extraterrestres. Découvrez les secrets de l’Arizona sur Itinera Magica.
    Vision de Cathedral Rock à Crescent Moon Ranch. Sedona fascine par sa géologie cinégénique.

    Sedona : cinéma et ovnis

    Connaissez-vous Sedona ? De notre côté de l’Atlantique, peu de voyageurs ont déjà entendu parler de la petite ville qui colore le cœur dru de l’Arizona, si ce n’est peut-être les cinéphiles, qui viennent ici rejouer les scènes cultes de Johnny Guitar, Midnight run ou, plus récemment, 3h 10 pour Yuma, tourné en 2007 dans ce décor de western parfait. Mais aux Etats-Unis, Sedona est aussi et surtout devenue une destination incontournable pour des touristes d’un genre bien particulier : hippies et mystiques en quête de révélation, chasseurs d’extraterrestres, Californiennes adeptes de yoga et de cristaux, de médecines alternatives et holistiques, rêveurs aspirant à la communion avec l’énergie de la Mère Nature.

    Surplombée par d’immenses rochers rouges, Sedona est un décor de western parfait. Mais au-delà de la beauté de ses paysages, Sedona cache un secret. Ici, des vortex d’énergie tourbillonnent, des ovnis clignotent dans le ciel, et on guette les extraterrestres. Découvrez les secrets de l’Arizona sur Itinera Magica.
    Un bon résumé de Sedona : rochers rouges, smoothies bio, eau alcaline et cristaux.

     

    Cet article fait partie d’une série consacrée à l’Arizona, qui va durer tout le mois d’avril sur Itinera Magica, et qui est associée à un jeu concours, « Avril en Arizona ». Pour lire l’introduction générale et participer au concours, c’est par ici.
    Bell Rock, un des monolithes les plus célèbres.

    Si les premiers habitants de ces contrées ont laissé des traces de leur passage il y a presque douze mille ans, la Sedona moderne est une ville neuve, fondée en 1902, et dont l’essor véritable ne commence que dans les années 70. Plusieurs dizaines de films seront tournés ici, car Hollywood raffole des énormes rochers au pied desquels s’arriment les maisons, et dont les formes découpées évoquent des navires géants, des monstres assoupis et des nuages capricieux.

    Les vortex cosmiques de Sedona, capitale du New age

    De telles visions sont dignes d’inspirer les fantasmagories les plus échevelées. C’est ainsi qu’en 1978, la vague new age déferle sur Sedona avec la parution du livre Vies antérieures, futures amours. Dick Sutphen y raconte une expérience ésotérique extraordinaire vécue près de l’aéroport de Sedona, où un vortex d’énergie pure s’est emparé de lui et l’a transfiguré. A partir de ce moment-là, ses lecteurs commencent à entendre l’appel. Des anges, des extraterrestres, des créatures de lumière leur apparaissent en rêve, et leur soufflent une injonction prophétique : abandonne tout ce que tu as et rends-toi à Sedona. Par dizaines, par centaines, ils accourent à Sedona, des filles et des garçons dans des minivans, le rétroviseur accablé par le poids des colifichets, des artistes, des voyants, des chiromanciens, de doux illuminés qui parlent la langue des cristaux et du marc de café.

    Ils appellent à leur rescousse la science et des légendes rescapées de la nuit des temps. Un biologiste fasciné par le surnaturel affirme que le champ magnétique terrestre connaît des perturbations significatives à trois endroits sur Terre, le triangle des Bermudes, une obscure localité campagnarde dans le Sussex, en Angleterre, et Sedona. Des anthropologues du dimanche viennent à Sedona après s’être enivrés de Mai-Tai sur la plage d’Honolulu, Hawaii. Soucieux de combiner leurs deux grandes passions dans une même « convergence harmonique », ils affirment que les Indiens reconnaissent deux puits d’énergie fondamentale dans l’univers : Kauai (Hawaii) et Sedona. (Note : les Amérindiens de Sedona et les Polynésiens d’Hawaii n’appartiennent absolument pas au même groupe culturel et linguistique et n’ont jamais été en contact avant l’ère des avions. Il est totalement invraisemblable qu’un Hawaïen soit venu sur sa pirogue à balancier au coeur des Etats-Unis, dans le désert rouge, et se soit dit « oh tiens alors, il y a les mêmes vortex que chez ma mamie à Kauai, je vais l’écrire dans mon livre de légendes, pardi ».) D’autres affirment qu’aux premiers temps du monde, Sedona était une île de cristal lumineux.

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    Magnifique Sedona.

     

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    Boutique new age à Sedona, représentant un vortex d’énergie.

     

     https://www.facebook.com/itineramagica/posts/1589765021314248
    Boutique d’art.

    Pour en savoir plus sur les croyances new age à Sedona et l’histoire du mouvement, suivez ce lien et recevez la lumière.

    Yoga, kombucha et caniches

    Les ésotéristes continuent de prospérer à Sedona, qui est devenue une petite ville huppée, pleine de galeries d’art et de Californiens en quête d’air pur et de révélation. La carte des restaurants reflète leurs obsessions : ici on ne jure que par le kale, un chou paré de mille vertus, et par le thé au kombucha, un champignon blanc qu’on fait macérer dans l’eau afin qu’il libère ses propriétés miraculeuses. (Et qu’on sucre très fort, de préférence avec de la stevia ou un autre ersatz naturel, parce que c’est tout bonnement infect).
    Tôt le matin, on voit des femmes sportives et joviales se lancer à l’assaut des rochers, tapis de yoga sous le bras, et dérouler leurs asanas acrobatiques au sommet des montagnes.

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    Yoga haut perché.

    Je prends au vol la photo d’une décapotable immatriculée en Californie, d’où dépassent la chevelure blonde d’une quinquagénaire et la fourrure duveteuse de deux gros golden retrievers. Quelques heures plus tard, je la retrouve dans un très bon snack bio et sans gluten, et j’admire ses deux nounours. « Ils sont fidèles, eux ! » Je sens qu’elle meurt d’envie de rajouter « plus fidèles que mon connard d’ex-mari », mais qu’elle a peur de se boucher les chakras avec tant de négativité.

    Cet article fait partie d’une série consacrée à l’Arizona, qui va durer tout le mois d’avril sur Itinera Magica, et qui est associée à un jeu concours, « Avril en Arizona ». Pour lire l’introduction générale et participer au concours, c’est par ici.
    Golden coupé.

     

    http://www.lovesedona.com/history1.htm
    Commerce typique à Sedona. Artisanat local : le vortex.

    Si payer (très cher) un massage qui libère les énergies psychiques ou une séance de cartomancie ne comble pas votre soif d’absolu, rendez-vous donc au Centre New Age, tout de violet revêtu et orné de statues d’aliens aux yeux hypertrophiés. Ici, on vous proposera des tours d’observation nocturne des ovnis, « avec un taux de réussite de 100% », sans doute guidés par des mediums, que leur prescience ultra-lucide conduit naturellement vers nos amis d’ailleurs. Si vous vous rendez en Finlande pour voir les aurores boréales, ou au Canada pour approcher les baleines, on ne vous promettra jamais un taux de 100% d’observation – misez sur les ovnis, c’est une valeur sûre.

     https://www.facebook.com/itineramagica/posts/1589765021314248
    Ovnis et cristaux au centre du New Age.

    Le restaurant le plus romantique d’Arizona : Cucina Rustica

    J’aurais aimé voir le miracle, mais malheureusement, recevoir les clins d’œil de l’univers et passer à une sphère de connaissance supérieure avait son prix. La mécréante que je suis a fermé son troisième œil et préféré investir dans de délicieuses lasagnes végétaliennes à Cucina Rustica, le restaurant le plus romantique et charmant de Sedona. Ca restera le souvenir le plus romantique de ce voyage.

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    Cucina Rustica, le restaurant qui m’a coûté l’initiation sidérale. Désolée de vous avoir posé un lapin, citoyens des autres galaxies, mais la voix du chanteur et la sauce aux noix valaient toutes les constellations.

     

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    Serait-ce un ovni ? Ou juste un oiseau ? Le mystère s’épaissit.

    Chapel of the Holy Cross, le Dieu des rochers

    Les religions établies ne sont pas en reste : flâner dans Sedona, c’est traverser un supermarché des croyances. Nombre de groupes confessionnels – catholiques, Juifs, protestants de diverses obédiences – ont établi ici des communautés, dont la succession le long des routes remplace les drive-in des fast-foods dans d’autres villes américaines, que l’amour de la vie saine bannit ici. Seuls les Amérindiens manquent à l’appel. (Ils ont dû aller se réfugier sur Kauai.) Le lieu de culte le plus célèbre de Sedona, c’est la majestueuse Chapelle de la Sainte Croix (Chapel of the Holy Cross), dont la pyramide blanche se glisse entre deux blocs rocheux, comme une icône que surélèverait un autel de pierre rousse. A défaut de croire aux vortex, tous les religieux semblent avoir pourtant ressenti eux aussi l’attrait presque magnétique du lieu. Inutile d’imaginer d’autres dimensions pour être happé par le caractère inouï de Sedona.

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    Chapel of the Holy Cross de Sedona.

    Malgré l’afflux touristique, et la richesse des visiteurs, la petite ville a gardé une forme d’authenticité rugueuse qui sied à la majesté du cadre naturel. Ce n’est pas une ville au sens conventionnel du terme, c’est un chapelet de hameaux disséminés au milieu des monolithes, entrecoupés d’espace de nature sauvage et préservée. La géographie déconcerte, et il faut escalader l’une des buttes rouges pour s’offrir un panorama et mieux comprendre la nature pointilliste de l’organisation urbaine. Au sud, le village d’Oak Creek est la porte d’entrée pour les voyageurs arrivant par l’autoroute depuis Phoenix, et que saisissent aussitôt la splendeur des rochers Bell Rock et Cathedral Rock. Puis c’est le désert, plusieurs miles de solitude géologique et épineuse, avant d’arriver au cœur de Sedona. Qui continue vers le nord, vers le Grand canyon, traverse à nouveau des étendues inhabitées et a la surprise de quitter les paysages arides pour tomber sur des forêts de pin dans la gorge d’Oak Creek Canyon, au nord de Sedona.

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    Sedona, la ville au milieu des roches et brouissailles

     

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    Panorama de Sedona.

    Sedona, aux marges de la wilderness

    Dans cet aménagement approximatif et décousu, les maisons des hommes semblent être venues s’installer sur la pointe des pieds, par crainte de déranger la vie sauvage. Toute une partie de Sedona est consacrée zone de wilderness, ce mot américain par excellence qui dit la fascination des grands espaces intacts. Tel est le paradoxe des Etats-Unis : certaines zones sont sacrifiées à la laideur fonctionnelle, immenses enfilades de parkings et de pavillons sans âmes, et d’autres sont sanctifiées, soustraites à toute construction humaine. L’écologie américaine est ségrégative. Contrairement à la Scandinavie, où on considère que les hommes doivent vivre au cœur de la nature, les Américains pratiquent une forme d’apartheid entre le territoire des hommes, où il est permis de tout saccager, et celui de la wilderness, où il est interdit de déplacer le moindre caillou. Etrange dualisme qui a le mérite d’offrir, en marge des tentacules des mégalopoles, des espaces de beauté drue. « Tout le monde a autant besoin de beauté que de pain. Il nous faut des endroits où nous pouvons jouer et prier, où la nature peut guérir et conférer sa force au corps et à l’âme », théorisait John Muir.

     

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    Paysages sauvages de Sedona.

     

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    Egarée sur un mauvais sentier, je me retrouve dans un océan de cactus, au bord du vide… Surprises de Sedona. Mais la vue vaut tous les périls.

    Randonner à Sedona

    Sedona propose des dizaines de chemins de randonnée dans l’Ouest, mal balisés, où on se perd aisément et se retrouve malgré soi sur le parapet d’une falaise inattendue, et où on croise des serpents à sonnette sous les rochers. A tous les marcheurs, on remet un livret d’information sur la wilderness, qui enjoint au respect, met en garde contre les dangers de la déshydratation, et demande de « ne pas former des groupes de plus de douze cœurs qui battent ». Que signifie l’étrange formule ? Pas plus de douze créatures ensemble, humains, chevaux, bétail et chiens confondus. Le funeste chiffre 13 porte atteinte au fragile équilibre de la wilderness. Si la ville a un charme fou, avec ses cabinets de voyance, ses ateliers d’artistes, ses façades acidulées qui contrastent avec les couleurs rugueuses du désert, je lui préfère les ocres des rochers, le ciel aveuglant, les sentiers broussailleux.

    Surplombée par d’immenses rochers rouges, Sedona est un décor de western parfait. Mais au-delà de la beauté de ses paysages, Sedona cache un secret. Ici, des vortex d’énergie tourbillonnent, des ovnis clignotent dans le ciel, et on guette les extraterrestres. Découvrez les secrets de l’Arizona sur Itinera Magica.
    Sedona m’enthousiasme.

     

    Surplombée par d’immenses rochers rouges, Sedona est un décor de western parfait. Mais au-delà de la beauté de ses paysages, Sedona cache un secret. Ici, des vortex d’énergie tourbillonnent, des ovnis clignotent dans le ciel, et on guette les extraterrestres. Découvrez les secrets de l’Arizona sur Itinera Magica.
    Même les cactus sont dans le thème new age : les opuntias sont d’un violet surréaliste.

    Toutes les décoctions de kombucha du monde n’ont pas su émousser un certain caractère brut de décoffrage. Hollywood ne s’y est pas trompé, Sedona reste aussi une ville de cow-boys. Et parfois, le télescopage entre les yogis de la côte Ouest en pantalon Lululemon et les nostalgiques du bon vieux temps est surprenant. Un dimanche matin à Crescent Moon Ranch. Sous les bouleaux qui bordent la rivière Oak Creek, où se reflètent les flèches rouges de Cathedral Rock, je vois une famille chrétienne traditionnaliste. Sont-ils des mormons, des baptistes littéralistes, ou des fidèles d’un autre mouvement ultraconservateur ? Le jour et l’heure me font décider qu’il s’agit d’adventistes du septième jour : ce sont les seuls à célébrer la messe le samedi, selon la prescription biblique, et non le dimanche – voilà pourquoi ils sont au bord de l’eau, et non à l’église. On jurerait une scène tirée d’un film des années 50. Les femmes soucieuses de « modesty » portent des petits fichus et de grandes robes en popeline. Un groupe de jeunes garçons jouent dans la rivière, vêtus de leur jean, car il serait indécent de s’exposer en maillot de bain. Je sais pour y avoir héroïquement perdu deux orteils transis, le temps d’une photo, que l’eau est absolument glacée. Jamais des enfants normaux d’aujourd’hui n’iraient s’aventurer là-dedans, jamais les parents ne leur permettraient. Eux jouent dans cette source qui descend des montagnes gelées comme si c’était le plein d’été. Comme des enfants de l’après-guerre, échappés d’un vieux film. Et j’ai soudain l’impression que Sedona, avec toutes ses contradictions, est un fidèle condensé d’Amérique.

    Surplombée par d’immenses rochers rouges, Sedona est un décor de western parfait. Mais au-delà de la beauté de ses paysages, Sedona cache un secret. Ici, des vortex d’énergie tourbillonnent, des ovnis clignotent dans le ciel, et on guette les extraterrestres. Découvrez les secrets de l’Arizona sur Itinera Magica.
    Enfants qui sautent dans la rivière.

     

    Surplombée par d’immenses rochers rouges, Sedona est un décor de western parfait. Mais au-delà de la beauté de ses paysages, Sedona cache un secret. Ici, des vortex d’énergie tourbillonnent, des ovnis clignotent dans le ciel, et on guette les extraterrestres. Découvrez les secrets de l’Arizona sur Itinera Magica.
    Pierres à Crescent Moon Ranch

     

    Pourquoi vous devez découvrir Sedona, Arizona. Que faire à Sedona ?
    Une des visions les plus célèbres de Sedona : Cathedral Rock se reflétant dans Oak Creek

    Découvrir Sedona : carnet pratique

    Comment aller à Sedona ?

    Le plus simple est d’atterrir à Phoenix et de rejoindre Sedona en voiture. La ville est à deux-cent kilomètres au nord de Phoenix (un peu moins de deux heures d’autoroute). Elle est une étape pratique pour les voyageurs en route vers le Grand Canyon, à peu près à équidistance entre Phoenix et Grand Canyon Village.

    Que faire à Sedona ? Randonnées et points de vue

    En arrivant depuis Phoenix, passez au centre d’information Red Rock Country Visitor Center, où les rangers vous remettront la carte des belles routes (« scenic roads »), des randonnées à faire, et vous indiqueront comment accéder aux points de vue les plus célèbres. (Carte générale en ligne ici.) Vous pourrez également y acheter le macaron obligatoire pour accéder à un certain nombre de parkings et de points d’accès.

    Pour de superbes points de vues sur Sedona et ses rochers, vous pouvez :

    – Prendre la route de l’aéroport (Airport Road), d’où vous aurez un panorama surplombant sur la ville
    – Faire une des boucles de randonnées les plus célèbres, par exemple Airport Loop ou Bell Rock Trail
    – Aller au bord de la rivière à Crescent Moon Ranch, pour voir Cathedral Rock se refléter dans l’eau
    – Vous rendre à la chapelle (Chapel of the Holy Cross), d’où la vue est imprenable
    – Depuis la terrasse d’observation du Red Rock Country Visitor Center, voir le soleil se coucher sur Bell Rock
    Si vous rêvez de rencontrer les extraterrestres ou d’obtenir la carte des vortex d’énergie, allez plutôt au Center for the New Age. Des excursions centrées sur les vortex (ou les ovnis) sont organisées.

    • Un souvenir de Sedona

    Un bijou plein d’énergies. Un cristal ou une pierre fine. Une oeuvre d’art d’inspiration indienne et hippie. Un panneau de signalisation à Guillermo Gardens. Du thé au kombucha.

    • Un restaurant romantique à Sedona

    Une famille italienne possède deux restaurants qui sont souvent décrits comme étant les plus romantiques de Sedona. Je dirais : les plus romantiques d’Arizona. Ils m’ont complètement fascinée. Dahl DeLuca est la version la plus huppée, trop chère pour mon budget de road trip, mais essayez d’y jeter un coup d’oeil (c’est beau !), Cucina Rustica est plus abordable, mais pas moins magique : j’y ai adoré les treilles couvertes de glycine, les braseros, l’ambiance rouge et or, le jardin enchanteur, la musique…

     https://www.facebook.com/itineramagica/posts/1589765021314248
    La route continue…
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    Sedona, jardin de bric à brac façon road trip
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    Chevaux de fer et couleurs.
    Surplombée par d’immenses rochers rouges, Sedona est un décor de western parfait. Mais au-delà de la beauté de ses paysages, Sedona cache un secret. Ici, des vortex d’énergie tourbillonnent, des ovnis clignotent dans le ciel, et on guette les extraterrestres. Découvrez les secrets de l’Arizona sur Itinera Magica.
    Dans la rivière Oak Creek.

    A suivre sur Itinera Magica : le Grand Canyon, Antelope Canyon, Horseshoe Bend, les déserts d’Arizona, le lac Powell, Tucson, Phoenix…

    Que faire à Sedona ? Road trip en Arizona
    Pourquoi vous devez découvrir Sedona. Epinglez moi !

     

  • Itinéraire d’un roadtrip en Arizona : la vie sans limites

    Blog Arizona
    Que voir en Arizona ? Itinéraire du road trip parfait 

    Pour tout amoureux de l’Ouest américain, l’ Arizona est un rêve éveillé. Vertige et immensité des grands espaces rouge crépuscule, folies géologiques, canyons titanesques, cactus à perte de vue, cow-boys et routes sans fin, tout est à la hauteur de l’imaginaire. Parcourir l’Arizona, c’est traverser l’écran, entrer dans ce décor de cinéma où l’horizon est infini et la vie, sans limites.

    Blog Arizona : itinéraire d'un road trip en Arizona
    Vertige de l’immensité au Grand Canyon.

    Je rentre de ce road trip comme on sort d’un songe, éblouie et hébétée. Tout au long du mois d’avril, je vais revivre ce voyage sur Itinera Magica, et vous y emmener avec moi si le cœur vous en dit. Je rapporte dans ma valise trop lourde la poussière des plaines ocres et des dizaines d’images et de souvenirs, et je veux les partager.

    C’est pourquoi je lance un jeu concours Avril en ArizonaJ’enverrai à cinq personnes des morceaux du pays des rêves, cinq enveloppes pleines de jolies choses qui célèbrent la magie de l’Ouest. Pour en savoir plus et participer, suivez le lien.

    Blog Arizona : itinéraire d'un road trip en Arizona. Que voir en Arizona ? Les incontournables du road trip parfait
    Fantômes et mirages d’Antelope Canyon

    Un voyage en Arizona : remonter le temps 

    Arizona. Personne ne sait vraiment d’où vient le beau nom qui sonne comme une formule magique. Certains évoquent un toponyme emprunté aux Indiens Pima, signifiant « lieu où jaillit la source », et d’autres, plus prosaïques, disent que le mot désigne tout simplement la « zone aride » où le soleil et le vent mettent le sol à vif. Les deux sens siéent à l’Arizona, terre cousue de déserts aux couleurs hallucinées, et creusée pourtant par de profondes rivières que les hommes ont appris à maîtriser depuis la nuit des temps, permettant la vie au cœur de la fournaise. Il y a treize mille ans déjà, les Amérindiens peuplaient cette contrée âpre et sublime, où la terre semble plus vaste encore que le ciel.

    Pour tout amoureux de l’Ouest américain, l’Arizona est un rêve éveillé. Vertige des grandes espaces, folies géologiques, canyons titanesques, cactus à perte de vue, cow-boys et routes filant vers le crépuscule, tout est à la hauteur de l’imaginaire. Parcourir l’Arizona c’est entrer dans un décor de cinéma où l’horizon est infini et la vie, sans limites. Itinera Magica
    Lever du jour sur le grand canyon.

    Qu’est-ce qui aimante ici les hommes dans le désert ? J’ignore pourquoi les peuples d’autrefois ont choisi de faire de leur vie un défi de tous les jours, mais je sais ce qui fait aujourd’hui venir les touristes par milliers. Comme moi, vous avez tous été bercés par des visions d’Arizona, et par les films, les cartes postales, les fonds d’écran Windows et les magazines d’aventure, ses merveilles vous sont devenues familières. C’est ici le pays du Grand Canyon : l’Arizona est traversée de part en part par ce délire géologique, cette faille profonde de deux kilomètres et large de quinze qui écartèle le manteau de la Terre. Les mesas érodées de Monument Valley  au cœur de la plaine nue, les méandres orange et pourpre d’Antelope Canyon, où semblent s’élever des fantômes de poussière, Horseshoe Bend, où le fleuve Colorado fait une boucle à 180 degrés au milieu des falaises ocre, les paysages de cactus à l’infini, les villes hantées du Far West à l’abandon, tout ça, c’est l’Arizona.

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    Le Far Ouest à Goldfield Ghosttown.

    Road trip en Arizona : l’itinéraire

    Ce sera un roadtrip entre déserts et montagnes, canyons et méandres. Voici ce qui vous attend si vous voulez bien me suivre, tout au long du mois d’avril :

    Sedona, la ville bâtie entre d’immenses monolithes rouges aux airs de cathédrale du désert, et où convergent les illuminés et hippies du monde entier, car ils y ressentent des vortex d’énergie cosmique qui les bouleversent. Au programme, rochers spectaculaires, ovnis, yoga et ondes magiques.

    – Le Grand Canyon, sans doute la plus saisissante, la plus démentielle des merveilles du monde, la gorge de tous les superlatifs.

    – Le méandre d’Horseshoe Bend sur la rivière Colorado, curiosité émeraude et or.

    – L’héritage amérindien qui vit en Arizona, à Tuzigoot, Montezuma Castle, au musée Heard et au cœur des Nations indiennes

    – Le lac Powell, où les mesas jaillissent des eaux, et les fabuleuses concrétions rocheuses sur ses bords

    Antelope Canyon, le canyon le plus photogénique du monde, comme le jupon entortillé d’une danseuse de pierre chatoyante

    – L’héritage hispanique en Arizona, avec Tucson et Mission San Xavier

    – L’histoire de l’Ouest, des cowboys et de la frontière, avec Scottsdale, Tortilla Flat et Goldfield Ghosttown

    – Les fabuleux déserts d’Arizona, avec leur incroyable richesse botanique et animale, à Saguaro National Park, Organ Pipe National Monument, et dans les jardins du désert de Tucson et Phoenix

    – La route, la route, la route ! L’espace infini et le vertige de l’horizon ouverte, les routes mythiques d’Arizona, telle que la route 66, mais aussi …

    – L’Apache Trail, l’autre route de légende, une piste sublime au cœur du désert, et où les montagnes de la Superstition sont hantées par la légende d’un trésor enfoui.

    Pour tout amoureux de l’Ouest américain, l’Arizona est un rêve éveillé. Vertige des grandes espaces, folies géologiques, canyons titanesques, cactus à perte de vue, cow-boys et routes filant vers le crépuscule, tout est à la hauteur de l’imaginaire. Parcourir l’Arizona c’est entrer dans un décor de cinéma où l’horizon est infini et la vie, sans limites. Itinera Magica
    Cactus dits prickle pear et rochers à Sedona la mystique

     

    Pour tout amoureux de l’Ouest américain, l’Arizona est un rêve éveillé. Vertige des grandes espaces, folies géologiques, canyons titanesques, cactus à perte de vue, cow-boys et routes filant vers le crépuscule, tout est à la hauteur de l’imaginaire. Parcourir l’Arizona c’est entrer dans un décor de cinéma où l’horizon est infini et la vie, sans limites. Itinera Magica
    Déserts d’Arizona : sur cette photo, quatre sortes de cactus différents. Organ pipe, cholla, Saguaro, barrel cactus.

     

    Pour tout amoureux de l’Ouest américain, l’Arizona est un rêve éveillé. Vertige des grandes espaces, folies géologiques, canyons titanesques, cactus à perte de vue, cow-boys et routes filant vers le crépuscule, tout est à la hauteur de l’imaginaire. Parcourir l’Arizona c’est entrer dans un décor de cinéma où l’horizon est infini et la vie, sans limites. Itinera Magica
    Sur la route 66 à Williams, AZ…

    L’histoire de l’Arizona

    Au-delà de la beauté renversante des paysages, j’ignorais la fabuleuse diversité culturelle de cet état, et c’est ce qui a achevé de me conquérir. Je suis entrée dans une carte postale, et j’ai trouvé une âme.
    Il y a bien sûr l’héritage des cow-boys, le culte de la piste poussiéreuse à travers la plaine, du saloon, du cheval et des bottes, défendu ici avec fierté – l’Arizona se targue d’être « l’Etat le plus western de l’Ouest ». Mais d’autres influences enrichissent considérablement la vie culturelle de ce territoire profondément attachant.
    Avant qu’elle ne devienne un Etat américain en 1912, l’Arizona a été espagnole, puis mexicaine. Au Sud, la continuité du désert de Sonora efface la frontière : ce sont les mêmes montagnes couvertes de cactus, et ce sont les mêmes gens, perpétuant la vie de communautés hispanophones établies bien avant que la bannière étoilée ne flotte sur ces terres. A Tucson, on vous parle espagnol avant de vous parler anglais, et tous les panneaux sont bilingues. Partout en Arizona, la culture et l’art mexicains sont florissants. Les couleurs des maisons, les Santa Muerte et autres squelettes joviaux qui fêtent le Jour des Morts, les portraits de Frida Kahlo, tout converge vers le Sud. En Arizona, tortillas, guacamole, tacos et fajitas semblent être le plat national.
    Il y a des siècles déjà, les premiers habitants d’Arizona étaient venus d’Amérique centrale, poussés par l’immense rayonnement des cultures précolombiennes. Leurs lointains descendants portent aujourd’hui encore la culture amérindienne en étendard. Dans aucun autre Etat des Etats-Unis, la présence des Natives – les habitants originels des Amériques – n’est aussi forte et vivace qu’en Arizona. Il y a plus d’Amérindiens ici que partout ailleurs aux USA. Un quart du territoire de l’Etat est occupé par des réserves indiennes, et il compte cinq des dix plus grandes réserves du pays, dont la plus étendue de toutes, celle du peuple Navajo, dont je raconte l’histoire ici. Ce sont des Nations indépendantes, régies par leurs propres lois, qui ont survécu au génocide et à l’oppression, et qui se battent aujourd’hui pour que vive leur culture millénaire. Nombre des merveilles géologiques qui rendent l’Arizona célèbre dans le monde entier font partie d’une réserve ; l’afflux de touristes amoureux de ces territoires mythiques assure aux Nations une source de revenus bienvenue. Mais ici, les Amérindiens ne sont pas cantonnés aux réserves, ils sont intégrés à la société américaine, d’une façon que je n’ai vue nulle part ailleurs. Dans les grandes villes, à Phoenix, à Tucson, à Falstaff, ils font pleinement partie du tissu économique et social. Ils sont là, et leur seule présence est un acte de résistance. Phoenix accueille le plus beau musée de la culture amérindienne au monde, le musée Heard. Cette renaissance m’a incroyablement émue.
    Nombre de lieux en Arizona sont un témoignage vivant du mariage des cultures, et d’une histoire partagée. Je vous raconterai l’histoire étonnante de la mission San Xavier del Bac à Tucson, et celle de la ville de Phoenix, peut-être plus incroyable encore. J’ai des centaines d’histoires, des milliers de photos, et des ampoules à tous les orteils. Au-delà de l’Atlantique, à des milliers de kilomètres de l’Arizona, elle continue à m’envoûter. La magie d’une rencontre longtemps attendue continue d’opérer.

    Pour tout amoureux de l’Ouest américain, l’Arizona est un rêve éveillé. Vertige des grandes espaces, folies géologiques, canyons titanesques, cactus à perte de vue, cow-boys et routes filant vers le crépuscule, tout est à la hauteur de l’imaginaire. Parcourir l’Arizona c’est entrer dans un décor de cinéma où l’horizon est infini et la vie, sans limites. Itinera Magica
    Montezuma Castle, ou les traces d’une fabuleuse civilisation disparue.

     

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    Syncrétisme entre Amérindiens et jésuites à la Mission San Xavier del Bac, la « colombe du désert ».

    J’avais déjà plusieurs fois frôlé l’Arizona, sans jamais l’explorer vraiment. Cela a toujours été une histoire de famille. Il y a quelques années, ma mère, ma sœur, ma cousine et moi avons traversé l’Utah en compagnie d’une famille mormone, pour une chevauchée fantastique. Nous avions campé à Monument Valley, au cœur d’une tempête de sable qui jetait une aube furieuse sur les grands rochers solitaires. L’air abrasif, le soleil levant, la majesté éblouissante du lieu – tout conspirait à mouiller nos yeux. Ma mère, Sylvie Brunel, a tiré de ce voyage un beau roman américain, Un escalier vers le paradis

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    Ombre et lumière à Monument Valley.

    Retour dans le rêve

    L’été dernier, je suis venue assister au mariage de mon père à Las Vegas, et la cérémonie a eu lieu au fond de la gorge du Grand Canyon, au bord du fleuve brun. Quand notre hélicoptère a survolé au coucher du soleil la faille gigantesque, j’ai compris « qu’avoir le souffle coupé » n’était pas qu’une expression : ce paysage défiait tout ce que j’avais connu jusqu’alors. Tandis que les pétales de rose tombaient sur la pierre nue et dans les eaux du Colorado, moi je tombais amoureuse de ce lieu, et je me jurais de revenir. L’étoile rouge et or qui illumine le drapeau de l’Arizona avait rejoint mon zodiaque ; dans le ciel de mes voyages rêvés, je lisais le présage du retour. Au printemps 2016, la promesse s’est accomplie.

    Pour tout amoureux de l’Ouest américain, l’Arizona est un rêve éveillé. Vertige des grandes espaces, folies géologiques, canyons titanesques, cactus à perte de vue, cow-boys et routes filant vers le crépuscule, tout est à la hauteur de l’imaginaire. Parcourir l’Arizona c’est entrer dans un décor de cinéma où l’horizon est infini et la vie, sans limites. Itinera Magica
    L’arrivée sur le Grand Canyon.

    Première nuit à Phoenix. Je suis arrivée à minuit, usée par plusieurs vols successifs et de longues escales, et pourtant je ne peux pas fermer l’œil. Mon cœur se jette sur les freeways, j’ai l’impression d’être un saumon dans l’asphalte, mu par un appel invisible. La nuit vibrionne, dense et électrique, et je sens dans tout mon corps son emprise qui croît, la lumière et le poison. Chaque fois que je reviens dans le Sud-Ouest des USA, c’est une intoxication. Toute lumière est hallucination dans les villes frémissantes, et plus encore à leurs franges, là où s’éteignent les constellations de néons, et s’esquisse un ciel infini. Tout est redevenu possible. L’ardoise magique a été secouée sur mon cœur à vif, tout est vierge et tout est immense. C’est comme si un courant puissant parcourait tous mes membres, que mes rêves se décuplaient. Il suffit de prendre une route à travers la plaine, n’importe quelle direction, et je peux tout réinventer. La vie en XXL. La vie sans limites.

    Pour tout amoureux de l’Ouest américain, l’Arizona est un rêve éveillé. Vertige des grandes espaces, folies géologiques, canyons titanesques, cactus à perte de vue, cow-boys et routes filant vers le crépuscule, tout est à la hauteur de l’imaginaire. Parcourir l’Arizona c’est entrer dans un décor de cinéma où l’horizon est infini et la vie, sans limites. Itinera Magica
    Même les stations service me mettent en transe, dans l’aube toxique.

    Je dors dans un motel tiré tout droit du catalogue des icônes, un vrai motel défraîchi en bordure d’autoroute, où on gare la voiture devant sa chambre et dort dans le bruit mat des climatiseurs et des distributeurs de Coca. Dans mon mauvais sommeil, le klaxon assourdissant des camions qui passent sur le freeway m’évoque une corne de brume déchirant une mer déchaînée. Au petit-déjeuner, il y aura des donuts décongelés recouverts d’un rose gluant, et des céréales aux couleurs d’essai nucléaire. Personne ne risque un orteil dans la minuscule piscine bleu dentifrice, au bord de la station essence, mais un homme aux airs de crapaud buriné a conquis l’unique chaise longue, et se cache les yeux avec deux gobelets en polystyrène. J’ai l’impression d’être revenue dans les années 90. C’est le pays des clips que me vendait MTV l’été de mes neuf ans, quand j’étais une future superstar en Cadillac et cheveux de Barbie. Je connais toutes les enseignes et toutes les images – c’est la terre promise des fantasmes. Les villes américaines me rendent ivre, et pourtant cette fois, je n’aspire qu’à les quitter. Je rêve de voir les étoiles s’allumer dans le grand ciel vide et froid, entre les branches des cactus. La terre à vif et les âmes à nu.

    Pour tout amoureux de l’Ouest américain, l’Arizona est un rêve éveillé. Vertige des grandes espaces, folies géologiques, canyons titanesques, cactus à perte de vue, cow-boys et routes filant vers le crépuscule, tout est à la hauteur de l’imaginaire. Parcourir l’Arizona c’est entrer dans un décor de cinéma où l’horizon est infini et la vie, sans limites. Itinera Magica
    Here I go again on my own… Le coucher de soleil sur les routes ouvertes d’Arizona.

    La route commence ici, mon blog Arizona se lance sur la route poussiéreuse. Venez avec moi ?

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    Horseshoe Bend au lever du jour.

     

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    Cactus et illumination nocturne dans les jardins botaniques du désert, à Phoenix

     

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    Montagnes de la Superstition au Lost Dutchman State Park. La légende du « hollandais perdu » mérite qu’on la raconte…

     

    Pour tout amoureux de l’Ouest américain, l’Arizona est un rêve éveillé. Vertige des grandes espaces, folies géologiques, canyons titanesques, cactus à perte de vue, cow-boys et routes filant vers le crépuscule, tout est à la hauteur de l’imaginaire. Parcourir l’Arizona c’est entrer dans un décor de cinéma où l’horizon est infini et la vie, sans limites. Itinera Magica
    Majestueux Antelope Canyon…
  • Mémoires ambiguës de Guadeloupe

    Au-delà de la beauté des plages et de la jungle colorée, la Guadeloupe reflète aussi avec une acuité particulière l’histoire douloureuse des Caraïbes, et les défis auxquels elles doivent faire face. Voyage dans la France ambiguë des latitudes lointaines, en passant par le mémorial ACTe consacré à l’histoire de l’esclavage, les plantations de canne à sucre, ou encore l’habitat insalubre des oubliés.

    Cet article est consacré à la mémoire de l’esclavage et aux problèmes actuels de la Guadeloupe. Il fait suite à cet autre article plus léger, axé lui sur les plaisirs du voyage, qui célèbre les splendeurs de l’île papillon et de Marie-Galante. => voir l’article

    mémoire guadeloupe esclavage esclave route de l'esclave
    L’habitation Murat, ancienne plantation et usine sucrière exploitant nombre d’esclaves, à Marie-Galant.

    C’est des Antilles que partira la conquête du Nouveau Monde. Lors de son premier voyage, en 1492, Christophe Colomb accostera à Cuba et Hispaniola ; lors du deuxième, en 1493, il touchera terre en Guadeloupe. C’est ici que fut mis en place le système esclavagiste, qui asservit tout d’abord les populations Amérindiennes, puis les peuples noirs d’Afrique, déportés en masse sur des négriers qui traversaient l’Atlantique.
    Ainsi, l’histoire des Antilles présente le terrible visage d’une lutte de fantômes : ce sont des îles dont la population originelle a été décimée, et remplacée par un peuple d’exilés et de suppliciés. A l’époque où Colomb aborde à ces rivages, les Antilles sont habitées par ces peuples qu’on a nommés par erreur les « Indiens », Caraïbes, Arawaks, Kalinagos, Taïnos. Si les Kalinagos tentent de résister à l’invasion, les Taïnos sont l’exemple même du peuple sacrifié aux conquistadors : Christophe Colomb dit d’eux qu’ils sont un « peuple d’amour », ne connaissant que la gentillesse, et que pour cette raison, ils feraient d’excellents serviteurs – les voilà esclavagisés, fourbus, anéantis. L’art des Taïnos, en communion avec le royaume des morts, est rempli de crânes souriants et de créatures d’ombres aux yeux béants ; aujourd’hui, ces orbites vides, comme un présage du néant et de l’oubli, me serrent le cœur et nous accusent. Qu’avons-nous fait, nous Européens, dévoreurs de mondes ?

    Art des Taïnos. Image tirée du livre Taïnos, peuple d'amour, par Bernard Michaut.
    Art des Taïnos. Image tirée du livre Taïnos, peuple d’amour, par Bernard Michaut.

    Il ne reste aujourd’hui presque plus rien des peuples premiers des Caraïbes, si ce n’est quelques minuscules communautés isolées à Dominique, à Saint Vincent et à Trinidad, où des Kalinagos ont pu survivre en autarcie. Et dans nos langues latines et germaniques, quelques reliques des leurs, des mots que nous leur avons empruntés pour décrire les choses inédites et inconnues : Caraïbe, avocat, boa, caïman, havane, curaçao, curare, goyave, maïs, ouragan, ocelot, pirogue, savane, tabac, toucan, ces noms étaient ceux qu’employaient les indiens disparus des Caraïbes.

    Coffre au trésor abandonné sur une plage, symbole du passé qu'on exhume ?
    Coffre au trésor abandonné sur une plage, symbole du passé qu’on exhume ?

    Pour cultiver le tabac et la canne à sucre, ces peuples sont mis en esclavage, et meurent à petit feu d’épuisement et des maladies rapportées d’Europe. Leur servitude dure jusqu’à la célèbre controverse de Valladolid, en 1551. Sensibles aux arguments de Bartolomé de Las Casas, les autorités ecclésiastiques s’émeuvent du sort terrible réservé aux Indiens, et acceptent de cesser leur esclavage, les reconnaissant eux aussi comme des enfants de la création, faits par Dieu à son image. Mais il faut pourtant préserver les intérêts des conquistadors, et ne pas freiner l’activité économique espagnole, dopée par les produits du Nouveau monde… Quel sera alors le peuple immolé à l’avidité européenne, le peuple qu’on soustraira à l’humanité et qu’on assimilera à la bête sauvage ? Les Noirs, dont on fait les descendants de Cham, le fils maudit de Noé « condamné à être l’esclave de ses frères ». Le crime atroce se met en place, avec sa logistique transatlantique bien huilée : le commerce triangulaire. Arrachés aux côtes de l’Afrique de l’ouest, et notamment au golfe de Guinée, près de treize millions d’êtres humains firent le « passage du milieu » – la traversée de l’Atlantique –, enchaînés dans des conditions sordides, au fond des cales des négriers, pendant trois mois environ. Ceux qui survivent à cet enfer se voyaient jetés dans un autre : une vie de servitude et d’humiliation, d’indignité et d’exactions, rythmée par les claquements du fouet et les prescriptions du terrible « Code Noir », qui réglemente la dégradation d’êtres humains au rang d’objets perpétuellement soumis à la violence et l’arbitraire.

    Le Code Noir, de sinistre mémoire.
    Le Code Noir, de sinistre mémoire.

    L’Eglise bénit l’horreur, baptise de force les esclaves et prétend les arracher ainsi à leur vie sauvage et païenne, leur promettant ainsi le royaume des Dieux après une vie où on les aura pourtant traités comme s’ils n’avaient pas d’âme. Les sociétés islamiques d’Afrique de l’Ouest vendent leurs frères noirs, arguant que l’esclavage des non-musulmans est un ordre divin. Ainsi se met en place cet effroyable consentement des monothéismes à l’avilissement et l’assujettissement de millions d’hommes, femmes et enfants.

    Ce christianisme qui fut autrefois imposé de force aux Africains fait aujourd'hui partie prenante de l'identité créole. Ici, l'église Saint-Pierre et Saint-Paul, à Pointe-à-Pitre, à la voûte de métal construite dans les ateliers de Gustave Eiffel. Durant la période de l'Avent, on entend partout des chorales entonner des chants religieux - cette tradition des choeurs itinérants s'appelle "chanté Nwel".
    Ce christianisme qui fut autrefois imposé de force aux Africains fait aujourd’hui partie prenante de l’identité créole. Ici, une messe à l’église Saint-Pierre et Saint-Paul, à Pointe-à-Pitre, à la voûte de métal construite dans les ateliers de Gustave Eiffel. Durant la période de l’Avent, on entend partout des chorales entonner des chants religieux – cette tradition des choeurs itinérants s’appelle « chanté Nwel ».

    Sur les quais de Pointe à Pitre, en face de la Place de la Victoire et du centre historique, le mémorial ACTe (Centre caribéen d’expressions et de mémoire de la Traite et de l’Esclavage) commémore le crime contre l’humanité. C’est un immense musée à l’architecture saisissante, dont la silhouette rappelle celle des bateaux négriers, et que ses concepteurs ont décrite comme « des racines d’argent sur une boîte noire ». La boîte noire, c’est le fond sans issue de la cale, mais aussi la mémoire collective, cette tentative d’enregistrer et de consigner les mémoires niées ; les racines d’argent, ce sont la quête des origines, et l’espoir immortel. L’exposition permanente retrace l’histoire de l’esclavage aux Antilles et dans le monde, à travers un parcours visuel, sonore, sensoriel poignant. La muséographie montre le Code Noir, l’obscurité suffocante de la cale et les chaînes aux chevilles, elle raconte aussi le long chemin vers l’abolition.

    Mémorial ACTe.
    Mémorial ACTe.
    Mémorial ACTe. musée pointe à pitre mémoire guadeloupe esclavage
    Mémorial ACTe.

    Je continue de lire, le soir après le musée. La XIIe lettre du Voyage à l’Isle de France, de Bernardin de Saint Pierre, qui raconte les tortures et la cruauté, s’émeut de l’effroyable condition noire, et secoue l’Europe cultivée. L’histoire de la déshumanisation de masse. Les premiers rêves noirs, la science-fiction abolitionniste : en 1786, Louis Sébastien Mercier écrit L’an 2240, rêve s’il en fut jamais, roman d’anticipation qui met en scène l’avènement du « Vengeur du Nouveau Monde », un vengeur noir qui brise les sceptres et les couronnes des empereurs d’Europe.

    La révolution française promulgua une première abolition, qui ne fut appliquée nulle part, si ce n’est en Guadeloupe, où les esclaves goûtent pour la première fois à un semblant de liberté. Mais dès 1802, Napoléon estime que « la liberté est un aliment auquel l’estomac des Noirs n’est pas prêt » et rétablit l’esclavage dans les colonies. Des officiers noirs désertent et tentent de sauver leurs frères. Delgrès, le commandant de Basse-Terre, se joint à la rébellion. C’est la guerre de Guadeloupe, la lutte désespérée contre le retour au néant, menée par Delgrès qui proclame « Vivre libre ou mourir ! », et meurt sans se rendre dans l’assaut du fort où ses troupes dissidentes s’étaient retranchées. C’est un suicide héroïque, une lutte à mort que Delgrès savait perdue : il fait sauter le fort de la ville de Basse-Terre, se tuant plutôt que d’être captif, et tuant du même coup des soldats de l’armée napoléonienne. Les traces des luttes sont tangibles, au sud de la Basse-Terre : les ruines du fort Delgrès s’élèvent toujours face aux monts Caraïbes.

    Collines impénétrables de la Basse-Terre, où Delgrès s'était réfugié.
    Collines impénétrables de la Basse-Terre, où Delgrès s’était réfugié.

     

    Buste de Delgrès à Matouba. Auteur LPLT, Wikipedia Commons.
    Buste de Delgrès à Matouba. Auteur LPLT, Wikipedia Commons.

    Au mémorial ACTe, une longue passerelle mène du musée au jardin de Morne Mémoire, depuis laquelle on voit la baie de Pointe-à-Pitre, et au loin, les contours de la Basse-Terre. On imagine plus qu’on ne devine la Souffrière toujours plongée dans les nuages, et les forêts escarpées des Mamelles, où plus de six cent esclaves marrons (évadés) ont vécu cachés dans les montagnes, jusqu’à l’abolition définitive de l’esclavage en 1848, défendue par Victor Schoelcher. 1848 – il a fallu tant de temps, tant de souffrances.

    Jungle touffue de la Basse-Terre.
    Jungle touffue de la Basse-Terre. Nombre d’esclaves marrons se cachaient ici, dans les monts des Mamelles.

    Partout au mémorial ACTe, les œuvres des artistes contemporains tentent de représenter l’indicible, et de se réapproprier l’histoire. Je suis frappée par l’Arbre de l’oubli, par le plasticien camerounais Pascale Marthine Tayou. Avant d’embarquer dans les navires, les captifs quittant les côtes africaines devaient opérer le rituel de l’arbre de l’oubli : tourner sept fois autour d’un arbre, pour effacer à tout jamais leur passé. L’œuvre de Pascale Marthine Tayou représente ce que les esclaves laissent derrière eux, fétiches, masques, amulettes, objets rituels, objets quotidiens, leur religion et leur culture, un monde symbolique à qui ils doivent dire adieu.

    L'Arbre de l'oubli
    L’Arbre de l’oubli. Source : Mémorial ACTe, Région Guadeloupe

    Mais en vérité, les Noirs n’oublient pas. Les esclaves recréent aux Antilles le continent perdu, cultivent leur africanité, les rites animistes, les dieux et les esprits qu’on tente de leur interdire, les fêtes carnavalesques où, l’espace d’un instant, l’ordre inique du monde est mis sans-dessus-dessous et le monde d’avant ressurgit. Des générations et des générations après la déportation, les descendants de ceux qui ont connu l’Afrique continuent de rêver d’elle, d’un retour fantasmé vers cette terre promise qu’ils parent des brumes du rêve. Le mythe du retour fait battre les cœurs – dès 1787, le Sierra Leone est le premier territoire africain destiné au retour des esclaves affranchis. Suivent en 1792 Freetown, et en 1822, le Liberia, territoires où les damnés de la terre seraient à nouveau souverains, et y subissent souvent de cruelles désillusions. Le retour est cruel, mais le rêve de la terre promise se poursuit : Marcus Gravey tente en 1918 de lever des fonds pour affréter de vieux bateaux et créer la Black Star Line, organisant le retour des Noirs vers l’Afrique. La banqueroute, la prison et une mort solitaire condamneront son entreprise.

    Joseph Jenkins Roberts, premier président du Libéria, 1847. Source
    Joseph Jenkins Roberts, premier président du Libéria. Fondé en 1847, le pays devient la seconde République noire, après Haïti. Source.

    Aujourd’hui encore, je sens parfois affleurer dans les rues des villes et villages guadeloupéennes cette nostalgie mélancolique du continent inconnu. Si Basse-Terre, la vieille capitale, est cossue et douce, la région de Pointe-à-Pitre est sinistrée. Pas de petites maisons de bois coloré ici, mais des bidonvilles et des taudis insalubres – la route de Pointe-à-Pitre à Sainte-Anne donne une image effrayante du délabrement urbain. Et dans les quartiers pauvres de ces agglomérations, partout, partout, des rastas arborent des Afriques au cou et sur leurs vêtements, et attendent le retour du Lion de Juda, symbole du panafricanisme. Derrière les images de carte postale, les Antilles sont tragiques. Leur population originelle, les Indiens Caraïbes, a été décimée et anéantie, remplacée par un peuple d’exilés dont le cœur porte au-delà de l’Atlantique, vers les rivages auxquels on les a arrachés – d’où peut-être ce flottement, cette langueur triste que je ressens dans les rues guadeloupéennes, l’attente de quelque chose qui ne viendra pas, qui n’est plus. Ici tout est précaire, tout est provisoire, comme si le grand départ était proche. Ou comme si la métropole les avait complètement oubliés.

    Bidonvilles.
    Bidonvilles.

    L’état de délabrement et d’insalubrité de cette partie de l’île fait honte à la France. Je ne pensais pas voir, dans un département français, des bidonvilles à perte de vue, des villes entièrement tissues d’un fatras de tôles disjointes qui portent çà et là les marques des incendies, prouvant le danger extrême que représente cet habitat de fortune. Je ne pensais pas voir une telle misère dans les rues, et tant de personnes qui ne mendient même plus (auprès de qui ?), et qui dérivent juste, peut-être ivres ou droguées, ou peut-être juste abîmées dans les profondeurs de leur déréliction. Parmi cette foule hâve au regard vide, on trouve des jeunes et des vieux, des Noirs et des Blancs – population créole locale, et métropolitains venus tenter leur chance dans les paradis insulaires que leur faisaient miroiter les magazines, pensant sans doute que la misère serait moins pénible au soleil. Ceux-là sont devenus ce que les Guadeloupéens appellent des « Blancs gâchés », qui souvent se perdent dans ces trafics de speed et de crack qui minent l’île.

    Pas de bidonvilles au sud de Basse-Terre, mais une sensation de délaissement dans ces rues sorties d
    Pas de bidonvilles au sud de Basse-Terre, mais une sensation de délaissement dans ces rues sorties d’un autre temps.

    Quand je rentre dans les supermarchés guadeloupéens, je comprends soudain ce qui a motivé les émeutes de 2009 contre la vie chère, la colère populaire fédérée par la LKP (Liyannaj Kont Pwofitasyon, soit Collectif contre l’exploitation outrancière). Dans ces quartiers, les étals des magasins ressemblent à une mauvaise plaisanterie. Il n’y a rien, et tout est hors de prix. Impossible de croire qu’on est dans un département français, alors que les produits les plus basiques et évidents sont quasiment impossibles à trouver, et qu’on ne propose aux consommateurs qu’une collection sinistre d’articles démodés, vétustes, incongrus, à des prix hallucinants. Aucun choix, si ce n’est pour les rhums arrangés.

    Les magasins ont des airs de caricature : il est plus facile de trouver du rhum ou du punch qu'un certain nombre de produits de base.
    Les magasins ont des airs de caricature : il est plus facile de trouver du rhum ou du punch qu’un certain nombre de produits de base.

    Même les organismes officiels participent à ce racket institutionnalisé : au mémorial ACTe, les livres coûtent deux à trois fois le prix public indiqué. Je me penche sur un petit livre d’une centaine de pages. Au-dessus du code barre, qui annonce un prix de 12 euros, on a collé une étiquette annonçant le nouveau tarif : 38 euros 90. Même les livres vendus par des maisons d’édition guadeloupéennes, donc locales, sans frais d’importation, voient leur prix tripler. A qui profite ce racket généralisé ? Pourquoi laisse-t-on les Antilles françaises se transformer en taudis hors de prix ? Il est impossible de savourer la beauté de la Guadeloupe sans ressentir en même temps de la colère quant à l’état d’indigence et de dysfonctionnement dans lequel on laisse croupir certaines zones.

    Visions de Pointe-à-Pitre.
    Visions de Pointe-à-Pitre, entre couleur locale chaleureuse et sentiment d’abandon.

    Bien sûr, le tableau est loin d’être partout aussi désastreux. On pourrait évoquer les villages du sud coquet de la Basse-Terre. Bien que partiellement défraîchis, eux aussi, ils ont un charme suranné aux accents de troisième république. On pourrait encore évoquer Marie-Galante, qui est un bon exemple de ruralité réussie, et de mémoire apaisée. Haut lieu de la culture de la canne, la petite île ronde était un épicentre de l’esclavagisme ; aujourd’hui, la canne reste omniprésente, mais elle est devenue un atout économique pour les habitants de l’île. De petits domaines assurent non seulement la culture de la canne, mais aussi sa transformation : en sucre, en sirop de batterie, en rhum. Les distilleries ont des airs approximatifs – machines anciennes dans des hangars –, mais le produit est bon, et se targue de perpétuer le secret des modes de production ancestraux. La canne est une garantie de préservation d’un mode de vie traditionnel, mais digne. Visiter Marie-Galante pousse à l’éloge de la ruralité guadeloupéenne. Pas de bidonvilles, comme autour de Pointe-à-Pitre, mais des villages charmants, des gens au travail dans les champs – comme le dit le guide de l’excursion, « à Marie-Galante, on a du travail et des maisons, pas comme à Pointe-à-Pitre. Il faut dire aux jeunes de venir planter la canne à Marie-Galante, même les jeunes de la métropole : c’est mieux de récolter la canne que de fumer le joint dans le métro parisien ». Sans doute un message subliminal aux « blancs gâchés » qui vont grossir la misère périurbaine.

    Fabrication de sirop de batterie à Marie-Galante.
    Fabrication de sirop de batterie à Marie-Galante.

     

    La canne à sucre, à partir de laquelle on fabrique ce sirop très sucré.
    La canne à sucre, à partir de laquelle on fabrique ce sirop très sucré.

    Le mémorial ACTe participe à un mouvement de réconciliation des mémoires, dont un autre avatar remarquable est le projet de la « Route de l’esclave » : un parcours de mise en valeur des lieux marquants de l’histoire de l’esclavage en Guadeloupe, que l’on peut suivre sur les différentes îles de l’archipel. Cimetière d’esclaves, anciennes plantations, musées, mémorial, fort de Delgrès, tout participe à cette commémoration discrète, mais affirmée, du passé douloureux.

    Route de l'esclave, à travers la Guadeloupe. mémoire guadeloupe
    Route de l’esclave, à travers la Guadeloupe.

    A Marie-Galante, c’est l’habitation Murat que je visite, les ruines imposantes d’une sucrerie qui tournait à plein régime au début du dix-neuvième, l’apogée de l’ère esclavagiste, où l’exploitation de l’homme par l’homme s’était massifiée et industrialisée.

    mémoire guadeloupe esclavage
    Habitation Murat.

    Face au château néoclassique construit par le maître se tiennent les cheminées de l’usine, et les différents moulins dans lesquels on broyait et pressait la canne. Le village des esclaves a disparu, mais on a reconstitué leur jardin médicinal, les plantes traditionnelles avec lesquelles ils se soignaient, reprenant à leur compte le savoir ancestral des Indiens Caraïbes. Cruelle ironie, on y retrouve aussi les daturas, ces plantes riches en alcaloïdes et violemment hallucinogènes, que les jeunes en perdition mêlent au cocktail macaque – une bombe suicidaire, mélange de différents alcools forts et, souvent, d’essence. Les suicides de jeunes sont effroyablement élevés en Guadeloupe, et aux suicides à proprement parler s’ajoutent tous les comportements suicidaires qui n’en disent pas le nom, conduite en état d’ivresse, consommation de cocktail macaque, paris kamikazes. J’ai vu cela à Hawaï ou en Nouvelle Zélande – il y a, dans ces paradis sur terre, une forme de désespoir insulaire qui frappent les peuples qui se sentent laissés pour compte.

    Maison de maître, à l'habitation Murat.
    Maison de maître, à l’habitation Murat.

     

    Bidonvilles.
    Bidonvilles.

     Le mémorial ACTe est contesté, non seulement en raison de son coût exhorbitant (83 millions d’euros), dans une région qui a tant besoin de fonds publics, mais aussi sur le plan idéologique et historiographique.
    Malgré tout, je crois à la mémoire que l’on soigne pour préparer l’avenir. Partout maintenant en Guadeloupe, les lieux de mémoire affleurent, et le ton est juste. Je me souviens qu’il y a dix ou vingt ans encore, certains touristes revenant des Antilles se plaignaient de l’agressivité spontanée envers les métropolitains, de la méfiance intuitive des descendants lointains des esclaves envers les descendants lointains des négriers. Je n’ai pas ressenti cela lors de ce voyage en Guadeloupe, mais au contraire, un désir profond de montrer aux métropolitains la culture créole, la beauté et l’histoire de cette autre France. Je crois aux vertus thérapeutiques de la mémoire collective – je crois à l’apaisement.

    Cimetière guadeloupéen traditionnel, avec les mausolées en damier.
    Cimetière guadeloupéen traditionnel, avec les mausolées en damier.

    Mais je sais aussi que le mémorial ACTe et la route de l’esclave ne suffiront pas. Pour que les gens des Antilles ne se sentent plus considérés comme des citoyens de seconde zone, oubliés par la métropole lointaine, il faudra résorber l’habitat insalubre, faire disparaître ces bidonvilles honteux qui crient à la face du monde que la France se fout bien de la Guadeloupe. Et pour créer de l’emploi (60% des jeunes de Guadeloupe souffrent du chômage), créer de la richesse, les Guadeloupéens nous enjoignent de visiter leurs îles, et notamment celles qui restent à conquérir par les amoureux du silence et de l’aventure, par ceux qui rêvent d’itinéraires hors des sentiers battus, comme la Désirade, Marie-Galante, certains îlots des Saintes.

    Visions de Pointe à Pitre : statue de Vélo, joueur de tambour traditionnel guadeloupéen ( gwo ka) des années 70, autour de laquelle les rastas se réunissent. Quais, face au mémorial ACTe. Place de la Victoire, aux airs rétro.
    Visions de Pointe à Pitre : statue de Vélo, joueur de tambour traditionnel guadeloupéen ( gwo ka) des années 70, autour de laquelle les rastas se réunissent. Quais, face au mémorial ACTe. Place de la Victoire, aux airs rétro.

    Il faut venir aux Antilles : il y a tant de beauté à découvrir, et un si long chemin à parcourir encore ensemble…

    Soleil levant.
    Soleil levant.

    Pour découvrir la beauté de la Guadeloupe => voir l’article

  • La Guadeloupe, ou le paradis retrouvé

    Partir en Guadeloupe, entre lagon et volcan, assouvit les rêves des Robinsons et des aventuriers tout à la fois. Papillon posé sur la mer des Caraïbes, la plus grande île des petites Antilles a deux visages : la Grande-Terre est un paradis balnéaire de carte postale, la Basse-Terre un dédale de forêts nébuleuses et de sable noir. Et elle a pour moi une saveur très particulière, car c’est ici, en décembre 1998, que j’ai commencé à tenir des carnets de voyage. C’est en Guadeloupe que pour la première fois, l’émerveillement fut tel qu’il m’a poussée à raconter ces moments hors du temps. Suivez-moi pour une plongée dans les eaux claires, les jungles tropicales, et à travers mes souvenirs. La Guadeloupe, ou mon retour au paradis.

    Plage de la Caravelle, près de Saint-Anne.
    Plage de la Caravelle, près de Saint-Anne.

     

    Bougainvilliers en fleur.
    Bougainvilliers en fleur.

     

    Pointe des châteaux.
    Pointe des châteaux.

    Les voyages d’hiver tiennent toujours pour moi du miracle. Dès la descente de l’avion, après huit heures de vol au-dessus de l’Atlantique, la nuit est moite, l’air est lourd et dense, et je suis au seuil d’un autre monde. Incapable d’attendre le matin pour voir la plage, j’entre à pas mesurés dans l’eau tiède, étourdie par la douceur. Les fonds de sable blanc luisent sous la lune, l’ombre gracile des palmes se reflète dans l’eau si pâle ; le jet-lag me donne l’impression d’être ivre et seule au monde, comme happée par un rêve. Très tôt, le jour se lève, une nuée grise monte de l’océan, comme une brume de chaleur ; peu à peu les couleurs s’éclaircissent, la mer est d’un bleu éblouissant, les bougainvilliers étincèlent presque, tout est saturé, tout est irréel, la vie sans limites. Des iguanes d’un vert ardent déambulent à côté des femmes en bikini, imperturbables, comme une allégorie de la tentation. Cette quête des soleils et des azurs lointains, au cœur de l’hiver européen, tient presque de l’acte de foi. Il nous faut restaurer notre sens de la beauté du monde, et la confiance en la possibilité du bonheur.

    Crépuscule antillais.
    Crépuscule antillais.

    Jeanne de Kermadec, poétesse guadeloupéenne (1873-1964), chante dans l’Hymne à la Guadeloupe, Ile d’Emeraude l’amour de ces tropiques qui semble éveiller en chacun la nostalgie de l’Eden perdu.

    « Doux berceau tropical parfumé de vanille
    Baisé de toute part par les souffles marins,
    Au sein de l’Océan, dans l’écume tu brilles,
    Ainsi qu’un frais bijou, sous nos climats lointains […]
    Loin du vieux monde usé, des fastes millénaires,
    Celui qui voit le jour sous ton ciel lumineux
    A l’amour de tes monts, de tes grandes rivières,
    De tes plaines sans fin et de tes champs herbeux. […]
    Et les cris, les appels, les chants de l’Atlantique,
    Les ouragans portés par de sombres démons,
    Les chaleurs, les méfaits du cancéreux tropique
    Ont pour lui des attraits, des voix et des frissons ! »

    Idylle.
    Idylle.

    Au sein des petites Antilles, qui forment un arc d’îles face à l’océan Atlantique, la Guadeloupe possède sans doute la forme la plus reconnaissable : un papillon, dont les deux ailes sont Grande-Terre et Basse-Terre, escorté d’un aéropage d’îlots dispersés, les Saintes, Marie-Galante, la Désirade, Petite Terre. Cette mer des Caraïbes, au creux du continent américain, fut le point d’articulation entre l’Ancien et le Nouveau monde ; le nom « Antilles » signifie « les îles d’avant », avant le continent, avant le monde, une sorte de mythe des îles du bout du monde. Lors de son premier voyage, Christophe Colomb découvrit Juana (Cuba) et Hispaniola (Haïti et République Dominicaine), et c’est à son deuxième qu’il mouilla en Guadeloupe.

    carte antilles
    Carte des Antilles. Source : association Mamanthé pour la promotion de la culture créole.

    Colomb mouilla d’abord à la Désirade, nommée ainsi pour l’ardente espérance qu’avaient d’elle les marins épuisés par la traversée de l’Atlantique, puis, le 4 novembre 1493, sur les rivages de la grande île papillon. L’équipage venait de traverser une effroyable tempête, dont il était convaincu de ne pas ressortir vivant, et tous les marins agenouillés sur le pont avaient imploré la vierge noire espagnole, Sainte Marie de Guadeloupe, d’œuvrer pour leur salut. Le capitaine exaucé donna le nom de la sainte à l’île qui l’avait sauvé.

    Jeux de lumière et de foi en pleine mer.
    Jeux de lumière et de foi en pleine mer.

     

    La Désirade, vue depuis la Pointe des châteaux.
    La Désirade, vue depuis la Pointe des châteaux.

    Les Indiens, eux, la nommaient Karukéra, « l’île aux belles eaux ». Par ce mot, ils évoquaient les sources multiples qui traversent notamment la Basse-Terre, comme aux chutes du Cabret où elles se déclinent en trois cascades d’eau douce, et rendent l’île si hospitalière. Mais le compliment pourrait également s’appliquer aux plages : celles de la Grande-Terre et de Marie-Galante sont un rêve éveillé, des cartes postales qui prennent vie.

    L'Anse Canot, à Marie-Galante.
    L’Anse Canot, à Marie-Galante.

    Sur chacune des ailes du papillon, la Guadeloupe offre un autre visage. La Grande-Terre est balnéaire, entre lagons protégés par une barrière de corail, où l’eau est calme et claire, et panoramas spectaculaires de côte découpée, battue par les vents et les vagues.  Elle ressemble à certains endroits aux côtes sauvages de l’Atlantique, Bretagne, Portugal, et ailleurs à Tahiti.

    Littoral de Grande-Terre.
    Littoral de Grande-Terre, à l’approche d’un grain.

    La Basse-Terre, l’île sous le vent, est brumeuse et pluvieuse, plissée par le volcanisme, bosselée de montagnes que recouvre une jungle luxuriante. Elle me rappelle les îles de l’archipel d’Hawaï, tout à la fois Kauai, l’île du monde perdu, et Hawaï, la grande île volcanique. A 1467 mètres y trône le volcan, la Souffrière, nimbé d’un épais brouillard 330 jours par ans – ce qui m’a empêchée d’en faire l’ascension. Depuis 2005, la Souffrière est en éveil ; les sources d’eau chaude bouillonnent, des fumerolles de souffre s’échappe, le volcan respire. La surveillance est accrue, car contrairement aux volcans d’Hawaï, qui sont effusifs et présentent donc un danger moindre pour la population – on peut prévoir la trajectoire d’une coulée de lave, évacuer les zones concernées, prendre le temps de réagir –, la Souffrière est un volcan explosif, tout comme son homologue martiniquais, la Montagne Pelée. Le 8 mai 1902, la Montagne Pelée avait craché une nuée ardente, effroyable explosion de roches pyroclastiques et de gaz portés à une température de six cent degrés, rasé la ville de Saint Pierre et tué trente mille personnes. Les volcanologues craignent les signes d’activité de la Souffrière, car tout porte à croire qu’elle reproduirait l’horrible scénario martiniquais. Quand j’étais petite, j’avais visité Saint Pierre, la ville martyre, et le cachot qui avait protégé le seul survivant : un ivrogne, enfermé pour mauvaise conduite dans une prison aux murs si épais qu’ils l’avaient protégé de la nuée infernale. Les voies du Seigneur sont impénétrables.

    La Souffrière, le volcan de la Guadeloupe, perpétuellement plongée dans la brume.
    La Souffrière, le volcan de la Guadeloupe, perpétuellement plongée dans la brume.

    Ce voyage en Guadeloupe a pour moi une saveur toute particulière : en décembre 1998, j’y suis venue avec mes parents, et j’y ai tenu mon tout premier carnet de voyage. C’est à partir de là que mes voyages d’enfance cessent de n’être qu’une confusion d’images et de sons qui me reviennent par bribes, selon les caprices de la mémoire, comme des tessons de rêve échoués sur la grève, et que je me souviens de tout.

    Une photo de moi à l'âge de neuf ans, en Guadeloupe, écrivant mon premier cahier de voyage.
    Une photo de moi à l’âge de neuf ans, en Guadeloupe, écrivant mon premier cahier de voyage.

    Depuis ce séjour en Guadeloupe, l’hiver de mes neuf ans, j’ai décidé de ne plus oublier, de mettre la magie des lointains à sécher comme des fleurs dans un herbier, pour conserver la trace et la mémoire. Je n’ai jamais tenu de journal intime, mais je suis toujours restée fidèle à la tradition du carnet de voyages – les seuls témoignages à la première personne de celle que j’étais petite, les seules preuves objectives de ce qui me préoccupait, me fascinait et me touchait alors, sont ces carnets, de sorte que j’associe depuis toujours le voyage à une forme de retour à soi-même : c’est lorsque je suis loin que je me révèle, que je redeviens tout à fait moi. Plus je pars loin, et plus j’ai la sensation d’un pèlerinage vers l’enfant que j’étais, vers la source d’un émerveillement et d’une foi en la beauté du monde soudain rétablie. Chaque voyage est une seconde chance de tenir les promesses qu’on s’est faites à soi-même. De se souvenir qu’on a un jour rêvé d’être libre et heureux.

    Lever de soleil paradisiaque.
    Lever de soleil paradisiaque.

     

    Extrait de mon premier cahier de voyage.
    Extrait de mon premier cahier de voyage.

     

    Grande-Terre

    Autour de Sainte-Anne, la côte sud de la Grande-Terre, protégée des assauts de l’Atlantique, est une collection de plages idylliques, de visions qui semblent inscrites au plus profond de notre imaginaire : sable blanc, eau cristalline et peu profonde, rangées de palmiers, douceur des contours et des fonds bercés par une mer sans colère. A neuf ans, c’est la plage du Bois Jolan qui incarnait mon idéal. « Elle est limpide, turquoise, sublime », disais-je. Cette fois-ci, j’ai jeté mon dévolu sur la plage de la Caravelle. Entre deux baies de sable blanc, sa pointe forme une langue de pierre qui s’avance dans l’océan et d’où on peut suivre la course du soleil d’est en ouest, tandis qu’il se lève sur Sainte Anne et se couche sur Saint François. Tout ici est si beau, si parfait qu’il faut renoncer à le décrire, et se laisser porter par cette eau à la tiédeur presque irréelle, comme un long songe amniotique.

    Plage de la Caravelle.
    Plage de la Caravelle.
    Entre Sainte-Anne et la pointe de la Caravelle.
    Entre Sainte-Anne et la pointe de la Caravelle.

    La face nord de Grande Terre est moins amène. C’est la côte qui dévisage l’Atlantique, et dont les reliefs découpés rappellent ces paysages que nous connaissons, sur l’autre rive. J’entends un groupe râler : « j’ai fait six mille kilomètres et je me retrouve à Quimper, quel intérêt, franchement ? » Quel intérêt – une question que je n’oserais même pas me poser face à la pointe des Châteaux, à l’extrémité Est de l’île.

    Pointe des châteaux à l'arrivée d'un nuage de pluie. Trente secondes après cette photo, une averse diluvienne s'ébattait. Trois minutes plus tard, le soleil était de retour. Les tropiques ont aussi l'extrême versatilité de la météo en commun avec la Bretagne...
    Pointe des châteaux à l’arrivée d’un nuage de pluie. Trente secondes après cette photo, une averse diluvienne s’ébattait. Trois minutes plus tard, le soleil était de retour. Les tropiques ont aussi l’extrême versatilité de la météo en commun avec la Bretagne…

    Les courants convergent au bout de la péninsule, et des vagues énormes viennent se briser sur les falaises et les grands rochers jetés dans l’océan par des millénaires d’érosion. Un crucifix se tient au sommet de la colline, et partout sont déposées des bougies, des offrandes ; c’est un paysage mystique.

    Rouleaux et mer tumultueuse à la pointe des Châteaux.
    Rouleaux et mer tumultueuse à la pointe des Châteaux.

    Au pied de la grande croix qui surplombe, la vue semble infinie. Toute la Guadeloupe semble ouvrir ses ailes sous mes yeux, les étendues blanches et salées de la Grande-Terre, et au loin les nuages de la Basse-Terre, la silhouette de la Souffrière qu’on devine à travers une colonne de brouillard.

    Toute la Guadeloupe semble ouvrir ses ailes sous nos yeux.
    Panorama depuis la pointe des Châteaux.

    Et lorsqu’on se retourne vers l’océan, c’est l’île de la Désirade qu’on semble pouvoir toucher du doigt – il faut imaginer Colomb au terme de son deuxième voyage, bien plus âpre que le premier, l’équipage épuisé par les tempêtes successives, terrifié et certain de courir à sa perte, les mâts brisés et les voiles déchirées par une série d’avanies dantesques, et soudain, la terre, cette petite île de onze kilomètres sur deux, à laquelle ils purent aborder et enfin trouver la terre, un refuge. Mais ce ne fut qu’un arrêt bref, car la Désirade n’est pas hospitalière. Ses côtes arides sont battues par les vents, sa Pointe Doublé présente un paysage lunaire, de sables et de cactées. Colomb est reparti vers la Basse-Terre, et trouva enfin la forêt et les sources.

    Vue surplombant la pointe des Châteaux. Au large, l'île de la Désirade.
    Vue surplombant la pointe des Châteaux. Au large, l’île de la Désirade.

    Au sommet de la pointe des Châteaux, on lit plusieurs citations de Saint John Perse, poète né en Guadeloupe, ayant passé une grande partie de sa carrière diplomatique aux Etats-Unis, et mort à Hyères. Je sais qu’on le commémore dans deux maisons, une à Pointe-à-Pitre, une à Aix-en-Provence, et ce symbole qui lie ma terre natale à ces îles exotiques me touche. J’aime son lyrisme voué à la célébration des lointains, ce vent du large qui gonfle les pages.

    « Mer magnanime de l’écart et mer du plus grand laps
    Où chôment les royaumes vides
    Et les provinces sans cadastre
    Elle est l’errante sans retour… »

    « Écoute, et tu nous entendras ; écoute, et nous assisteras.
    Ô toi qui pèches infiniment contre la mort et le déclin ces choses,
    Ô toi qui chantes infiniment l’arrogance des portes, criant toi-même à d’autres portes,
    Et toi qui rôdes chez les Grands comme un grondement de l’âme sans tanière,
    Toi, dans les profondeurs d’abîme du malheur si prompte à rassembler les grands fers de l’amour,
    Toi, dans l’essai de tes grands masques d’allégresse si prompt à te couvrir d’ulcérations profondes,
    Sois avec nous dans la faiblesse et dans la force et dans l’étrangeté de vivre, plus haute que la joie,
    Sois avec nous celle du dernier soir, qui nous fait honte de nos œuvres, et de nos hontes aussi nous fera grâce,
    Et veuille, à l’heure du délaissement et sous nos voiles défaillantes,
    Nous assister encore de ton grand calme, et de ta force, et de ton souffle, ô Mer du très grand Ordre !

    Et le surcroît nous vienne en songe à ton seuil nom de Mer !… »

    Visions à la Châteubriand.
    Visions à la Châteubriand.
    Frontière entre l'eau furieuse et les mares protégées par les récifs.
    Frontière entre l’eau furieuse et les mares protégées par les récifs.

    Petite, j’avais déjà vu avec mes parents la pointe nord de la Grande-Terre, la Grande Vigie et la Porte d’enfer. Voici ce que je racontais alors de cette journée :

    « 29.12.98 Nous sommes allés au Moule, petit village, en passant par la maison Zévallos. C’est une superbe maison coloniale qui a été le lieu de tueries sanglantes vers 1870 et serait depuis hantée (nous avons vu le jardinier qui nous a confié que depuis qu’un médecin la possédait, elle ne l’était plus du tout). Nous sommes allés à l’Anse Maurice, plage claire, avec quelques rochers plats, sublimes. Puis nous sommes allés à la pointe de la Grande Vigie. De là, on a une vue plongeante sur l’Atlantique et les falaises découpées. D’ailleurs, nous nous sommes baignés dans un lagon (que l’on aperçoit de la pointe de la grande vigie). L’eau était calme, couleur émeraude. Au bout du lagon, protégé par une barrière de corail, l’Atlantique se déchaînait de toute sa fureur. Sur un rocher dansaient des milliers de poissons, les uns noirs, les autres jaunes avec une bande bleue. De longs poissons sautaient hors de l’eau. Cela s’appelait la Porte d’Enfer. Sur la pointe de la Grande Vigie, Papa s’est ouvert l’orteil, je suis tombée, Guillaume a pris un gros coup de soleil et Marianne s’est piquée sur une plante venimeuse. Il n’est rien arrivé à Maman ». Bénie soit-elle, la seule épargnée par la topographie diabolique.

    Le passage en question, dans mon cahier d'enfant.
    Le passage en question, dans mon cahier d’enfant.

     

    Cartes postales de la Pointe d'Enfer et de la Grande Vigie collées dans mon carnet d'enfant.
    Cartes postales de la Pointe d’Enfer et de la Grande Vigie collées dans mon carnet d’enfant.

    Basse-Terre

    Voici l’île des pluies, des jungles et du volcan, plus profonde et plus secrète que la Grande-Terre, sans doute aussi plus pittoresque. Alors que la côte de Sainte-Anne à Pointe-à-Pitre offre le spectacle désolant d’une urbanisation anarchique et insalubre, le sud de l’île sous le vent, les communes de Basse-Terre ou Saint-Claude, sur les flancs fleuris de la Souffrière, possèdent un charme pavillonnaire rétro. Elles ont pour moi un air coquet de Troisième République sous les tropiques.

    Village au sud de la Basse-Terre.
    Village au sud de la Basse-Terre.

     

    Des champs de canne, et la nébuleuse Souffrière.
    Des champs de canne, et la nébuleuse Souffrière.

    La Basse-Terre a souvent une allure de vieux film glamour, comme par exemple sur l’allée Dumanoir, qu’on voudrait parcourir en décapotable fifties. Cette route bordée de palmiers royaux m’avait déjà séduite petite, et je ne savais plus vraiment si je l’avais vraiment parcourue, ou si c’était un souvenir cinématographique, fabriqué par des rêveries en 16/9. Mais mon cahier l’atteste, j’y suis bien venue – et revenue.

    L'iconique allée Dumanoir.
    L’iconique allée Dumanoir.

    La Basse-Terre est aussi un merveilleux jardin tropical. Petite, j’avais passionnément aimé le domaine de Valombreuse, où les fleurs exotiques se déployaient comme dans un bestiaire du rêve, les anthuriums ou langue de feu, avec leur corolle en forme de cœur, les strelitzias ou oiseau de paradis, hérissées de pétales jaunes comme une crête de dinosaure, les alpinias rouge vif, et ma fleur préférée, la délicate rose de porcelaine.

    Extrait de mon cahier, au sujet des merveilleux jardins de la Guadeloupe.
    Extrait de mon cahier, au sujet des merveilleux jardins de la Guadeloupe.

    Cette fois, j’ai visité le parc zoologique et botanique des Mamelles, situé sur la Route de la Traversée, magnifique route de montagne qui passe au cœur de la jungle de Basse-Terre. Aux Mamelles, j’ai retrouvé cette végétation que j’avais tant aimée, et eu la joie de monter au sommet de la canopée, dans un vertigineux parcours de planches et de cordes aménagé à la cime des arbres. Les arbres immenses, tels que les gommiers blancs, sont recouverts d’une flore parasite tentaculaire, figuiers étrangleurs, ananas sauvages, et toutes ces plantes épiphytes dont les racines flottent dans les airs, et puisent leurs nutriments dans l’atmosphère moite de la jungle.

    Visions de la jungle, au parc des Mamelles.
    Visions de la jungle, au parc des Mamelles.

     

    Route de la traversée.
    Route de la traversée.

     

    Plantes épiphytes.
    Plantes épiphytes, aux racines aériennes.

    Partout, des crabes, des mangoustes, des oiseaux bruyants jaillissent du sol et des troncs. Le parc est aussi un zoo, où l’on découvre la faune des Caraïbes et d’ailleurs, et notamment des félins de toute beauté – jaguars, ocelots, pumas, panthères noires – et des singes d’une agilité stupéfiante – je reste hypnotisée par les atèles, qui se jettent dans le vide en utilisant leur longue queue préhensile comme une corde de rappel.

    Coati, également présent à l'état sauvage en Guadeloupe.
    Coati, également présent à l’état sauvage en Guadeloupe.

     

    Reine de Malaisie.
    Reine de Malaisie.
    Balisier.
    Balisier.
    Est-ce un balisier jaune, ou une autre fleur ? Mes talents d'herboriste sont mis à mal.
    Est-ce un balisier jaune, ou une autre fleur ? Mes talents d’herboriste sont mis à mal.
    Alpinia rose.
    Alpinia rose.
    Ma fleur fétiche, la rose de porcelaine, n'était pas éclose dans le parc des Mamelles lors de ma visite. Photo prise par Tanakawho, source Wikipedia Commons.
    Ma fleur tropicale fétiche, la rose de porcelaine, n’était pas éclose dans le parc des Mamelles lors de ma visite. Photo prise par Tanakawho, source Wikipedia Commons.

    La Basse-Terre a quelque chose de sauvage, de presque inquiétant quand les vents poussent un grain vers la terre, et que soudain des averses diluviennes s’abattent sans crier gare, ou quand le brouillard descend sur les collines de feu dormant.

    Route de la traversée, ou le "Monde perdu" au coeur de la Guadeloupe.
    Route de la traversée, ou le « Monde perdu » au coeur de la Guadeloupe.

    Au sud de l’île, le sable des plages est noir, témoignage de l’intense activité volcanique de la Souffrière. J’ai tenu à revenir sur une plage que j’ai revue dans mes cauchemars des dizaines de fois, qui m’a longtemps hantée depuis ce jour de décembre 98 où j’ai failli m’y noyer : la plage de sable noir de Bananier, entre Capesterre-Belle Eau et Trois Rivières. C’était au lendemain d’une tempête, et nous n’aurions pas dû entrer dans l’eau, mais j’aimais la mer, j’aimais les vagues, il était impossible de me garder sur le sable.

    « Nous sommes allés à la plage de Trois Rivières, qui a du sable noir. Papa, Guillaume et moi sommes allés là où les vagues ont déjà cassé. Elles sont grosses. Sans m’en rendre compte, j’ai été entraînée par un courant. Et quand j’étais loin de la rive, je n’avais plus pied du tout, une vague de trois mètres est arrivée. Je suis passée dessous, elle a cassé sur moi, j’ai tourbillonné sous l’eau et me suis cogné la tête contre du corail. En ressortant, j’ai vu que c’était une série d’énormes vagues. J’avais peur, peur de cette affluence d’eau qui empêchait de remonter rapidement, de cette sensation étouffante, de ces tourbillons que me faisait effectuer la vague, qui me menaient je ne sais où, de cette série de montagnes d’eau. J’entendais Papa mais n’arrivais pas à le localiser. »

    carnet de voyage
    Le récit de l’aventure terrifiante dans mon cahier.

    J’ai failli me noyer trois fois dans ma vie. La première fois, je n’en ai aucun souvenir, mais mes parents me l’ont souvent raconté : j’avais deux ans, nous étions à la plage, mes parents m’ont quittée des yeux un instant, et j’en ai aussitôt profité, j’ai foncé vers l’eau comme une petite machine infernale, couru à toute vitesse et suis tombée droit dans les vagues, tête la première. C’est un autre plaisancier qui a vu mon petit chapeau flotter à la surface et m’a sortie de l’eau. La deuxième fois, c’était à Trois Rivières. La troisième, au Costa Rica – une histoire que je raconterai dans un autre article. J’ai longtemps cru que je mourrais noyée, poursuivie presque toutes les nuits par des rêves de submersion, de raz-de-marée, d’apocalypse hydrique. Aujourd’hui, j’ai appris la prudence. Mais les vagues n’ont rien pour moi rien perdu de leur puissance de fascination.

    La plage de Bananier, près de Trois-Rivières, lieu de la catastrophe.
    La plage de Bananier, près de Trois-Rivières, lieu de la catastrophe.

    La mer était calme, lors de mon retour sur la plage où j’ai cru mourir, mais le ciel gris, les averses menaçantes et le bois flotté qui jonchait le sable noir étaient fidèles aux couleurs du cauchemar. Les palétuviers s’avançaient vers la mer, portés par les sources d’eau douce qui cascadent des pentes de la Souffrière, une armée d’arbres qui marchent aux longs doigts. Puis la pluie s’est abattue et j’ai dû battre en retraite, sans être entrée dans l’eau. Pas de lutte avec le démon du passé.

    La plage de sable noir de Bananier.
    La plage de sable noir de Bananier.

    Marie-Galante

    J’aurais voulu découvrir toutes les îles de Guadeloupe. Petite-Terre, avec sa réserve marine, ses coraux, ses poissons multicolores et ses dauphins. La Désirade, son cimetière marin, son église solitaire, ses déserts de cactées. Les Saintes, leur archipel d’îlets innombrables, la magnifique baie de Terre-de-Haut. Mais il a fallu choisir, et la chanson de Laurent Voulzy résonnait à mes oreilles, « Belle-Ile-en-Mer, Marie-Galante… Comme laissé tout seul en mer/ Corsaire/ Sur terre/ Un peu solitaire », alors ce fut Marie-Galante. La compagnie Passion Caraïbes proposait une excursion en catamaran depuis Sainte-Anne – je les cite, car j’ai adoré cette journée bien menée, avec un équipage sympa et chaleureux.

    Arrivée par la mer à Marie-Galante.
    Arrivée par la mer à Marie-Galante.

    J’étais heureuse d’être sur un catamaran, et non un bateau à moteur, de voir les marins hisser la grande voile, puis la détendre, tourner et ralentir le bateau pour éviter un grain qui menaçait de nous inonder, voir le jeu des cordages et des nœuds, et le bruit du vent dans la toile. Trente kilomètres de mer entre Sainte-Anne et Marie-Galante, une heure et demi de navigation, ce n’est rien, et pourtant tout le monde sur le bateau a le regard rêveur en voyant passer les nuages de tempête, en sentant les bosses de la houle et en songeant aux voyages autrement plus longs et risqués d’autrefois. Etre en mer décuple l’imagination.

    La côte de Sainte Anne s'éloignant.
    La côte de Sainte Anne s’éloignant.

     

    Un grain passe sur la mer.
    Un grain passe sur la mer.

    Marie-Galante est une île toute ronde et rurale, où on cultive et transforme la canne à sucre, où on en fait du rhum ou du sirop de batterie, en exploitant les récoltes de ces champs de canne à perte de vue, travaillés au char à bœufs traditionnel. Deux bœufs tirent le char, et on les retrouve partout dans les champs de l’île, ainsi que de petites chèvres (cabris) ravissantes qui sont souvent en semi-liberté et gambadent comme une meute de chiens dans les villages. Au bord des champs, les petites maisons de bois ont des airs d’idylle tropicale, avec leur terrasse ouverte sur le jardin, et leurs couleurs acidulées.

    Maisons élégantes de Marie-Galante - ici, on vend du sirop de batterie, produit à partir de la canne à sucre.
    Maisons élégantes de Marie-Galante – ici, on vend du sirop de batterie, produit à partir de la canne à sucre.

     

    Char à boeufs à Marie-Galante.
    Char à boeufs à Marie-Galante.

    Marie-Galante est peu peuplée et encore à l’écart du tourisme, donc notre guide insiste : « Dites-le chez vous en métropole, dites-le que Marie-Galante est magnifique et mérite d’être vue ! » Je le dis avec plaisir, car il a mille fois raison. Cette île m’a infiniment séduite, peut-être plus encore que les deux îles du papillon, et restera sans doute dans ma mémoire comme un joyau sous verre, un souvenir parfait. Ses côtes, qui ressemblent à celles de la Grande-Terre, présentent elle aussi un versant âpre et sauvage, fait de reliefs aux dimensions fantasmagoriques, comme à Gueule Grand Gouffre, où l’océan bouillonnant a creusé une arche dans la roche.

    Gueule Grand Gouffre, arche qui se jette dans l'eau turquoise, une des nombreuses merveilles littorales de la Guadeloupe.
    Gueule Grand Gouffre, arche qui se jette dans l’eau turquoise, une des nombreuses merveilles littorales de la Guadeloupe.

    Ailleurs, sur la côte douce, c’est un véritable essaim de plages impeccables et presque désertes, comme l’étourdissante plage de Capesterre. Elles s’ouvrent toujours sur une petite forêt littorale, peuplée de raisiniers bord de mer, de filaos et de mancenilliers, l’arbre ardent de la Guadeloupe, dont le fruit recèle un poison foudroyant et dont la sève elle-même est toxique – qui se trouverait surpris par une averse soudaine ne doit jamais s’abriter sous un mancenillier, sous peine de subir de graves brûlures. Puis dans les trouées, le sable remonte, la mer surgit, belle comme un songe. Le mouvement des vagues qui agitent doucement le sable blanc donne au bleu une épaisseur laiteuse, l’étoffe du rêve.

    Plage de Capesterre.
    Plage de Capesterre.

    A l’anse Canot, une petite crique en marge de la plage du Massacre (lieu d’affrontement entre Arawaks et Caraïbes), des falaises qu’on jurerait friables comme la craie isolent les baigneurs du monde, comme s’ils avaient déniché quelque refuge magique, où les arbres viennent se pencher sur l’eau.

    L'Anse Canot, crique robinsonique.
    L’Anse Canot, crique sauvage et belle.

    Au large, la vision romantique du minuscule îlet Vieux fort, confetti de sable coiffé de quelques palmiers, au milieu des vagues, parfait la scène. Nous sommes ailleurs ou nous sommes il y a très longtemps, tombés entre les pages d’un vieux livre. Quelque part en nous, cela doit être écrit : nous avons connu ces lieux, il y a quelques éternités, nous avons été bercés par ces flots, et de vie en vie, notre nostalgie est insatiable.

    Îlet Vieux fort, au large de Marie-Galante.
    Îlet Vieux fort, au large de Marie-Galante.

    J’ai retrouvé la Guadeloupe comme une bouteille jetée autrefois à la mer, un trésor d’enfance qui attendait que je le déterre. J’ai retrouvé le goût de la goyave, qui me rendait folle et avait pour moi un goût de nectar d’ambroisie – de boisson des dieux, dans un Olympe tropical. Pourtant quelque chose a changé. Une ombre plane sur le paradis, car je n’ai plus neuf ans, et je sais l’envers du décor, l’héritage du sang et l’ambiguïté de l’identité créole, la douloureuse histoire de la Guadeloupe.

    J’ai découvert la Guadeloupe de façon autonome en famille, mais pour bénéficier d’un voyage déjà organisé avec location de voiture, hôtels et suggestions de visites, je vous propose de découvrir les circuits FRAM en Guadeloupe : cliquez ici.

    Crépuscule sur les monts de la Souffrière, capturé sur l'autoroute.
    Crépuscule sur les monts de la Souffrière, capturé sur l’autoroute.
    Anse à la barque, et la Souffrière au fond.
    Anse à la barque, sur fond de montagnes, au sud de la Basse Terre.

     

    Un des nombreux iguanes qui ont hanté le séjour.
    Un des nombreux iguanes qui ont hanté le séjour.

     

    Merveilleux flamboyants blancs.
    Merveilleux flamboyants blancs.

     

    Vue sur Sainte-Anne au petit matin.
    Vue sur Sainte-Anne au petit matin.

     

    Paradis guadeloupéen.
    Paradis guadeloupéen.

     

    La Guadeloupe : saviez-vous que le paradis était si proche ? Plages de rêve, jardins tropicaux, points de vue, Marie Galante...
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  • Monument Valley, l’autre histoire des Amériques

    Monument Valley. Prononcer ce nom suffit à évoquer un somptueux décor de film, avec ses mesas rouge sang balayées par le vent du désert, ses crépuscules pourpre et son horizon infini. Mais au-delà des visions de carte postale, Monument Valley est un lieu hautement symbolique, qui raconte en filigrane une autre histoire : celle du peuple Navajo, des injustices et des souffrances immenses qu’il a subies, et de sa lutte pour la renaissance.

    Ombre et lumière à Monument Valley.
    Ombre et lumière à Monument Valley.

    Quand je suis partie pour ce voyage organisé sur trois états du sud-ouest américain, Nevada, Utah et Arizona, je ne savais pas grand-chose de Monument Valley et des autres merveilles géologiques que j’allais découvrir, mais j’avais du cinéma plein les yeux. La chevauchée fantastique, Il était une fois dans l’ouest, et des dizaines d’autres westerns ont été tournés sur ce sol à vif, hanté par les hautes silhouettes des plateaux érodés et des hoodoos solitaires. Nous avons quitté Las Vegas et nous nous sommes dirigés vers Zion National Park, à travers un paysage dont la présence humaine semblait peu à peu gommée – d’abord des banlieues éparses, puis des hangars solitaires, puis rien, la route et les montagnes lointaines, sierras clairsemées dans une plaine infiniment rouge et abrasée par les vents.

    La route vers Monument Valley, en pleine tempête de sable.
    La route vers Monument Valley, en pleine tempête de sable.

    Je croyais traverser le royaume du vide, et je repensais à ce poème de Goethe, écrit en 1827, dans lequel il louait cette Amérique plus chanceuse que notre vieux continent, cette Amérique sans châteaux en ruine et sans souvenirs, sans histoires de revenants. Un pays entièrement tournée vers le futur, et que rien ne hante. Je croyais moi aussi au mythe de la wilderness, la nature sauvage rétive aux hommes – un sol de pierre sur lequel aucune empreinte ne demeure, des rafales qui effacent les traces.

    Pas de fantômes.

    Paria River valley.
    Paria River valley.

    A Bryce Canyon, j’ai commencé à entendre parler d’eux. Eux, ce sont ceux qu’on appelle en anglais les « Native Americans », les premiers habitants des Amériques : ceux d’avant Christophe Colomb, avant le Mayflower, avant tous les bateaux venus de notre monde. J’ai vu le matin monter sur Bryce Canyon dans un état d’émerveillement difficile à décrire : je n’avais jamais vu ça. Ces badlands multicolores, dont les ravinements révélaient une féerie de tons ocres, jaunes et violets, au fil des strates de schiste, de calcaire, de limon, d’argile ou de grès. Cette forêt de cheminées de fées, ou hoodoos, sculptés par la lente érosion depuis des millénaires.

    Matin à Bryce Canyon.
    Matin à Bryce Canyon.
    Sentiers à travers la roche rouge.
    Sentiers à travers la roche rouge.

    Des groupes de chevaux descendaient sur les chemins étroits au milieu du peuple minéral ; on aurait juré voir une foule entière, un amphithéâtre debout pour célébrer la beauté de la nature vierge d’hommes.

    Chevaux à Bryce Canyon.
    Chevaux à Bryce Canyon.

    Du point de vue le plus célèbre, Inspiration Point, la vue était à couper le souffle, et un panneau disait que les indiens Paiute, les premiers habitants de cette région, racontaient qu’au commencement du monde, Bryce Canyon était peuplé de créatures hybrides, chimères de lézard, d’oiseau et de loup, qui avaient la capacité de se prendre des formes humaines. Mais un châtiment s’était abattu sur eux – l’histoire ne racontait pas pourquoi –, et le dieu coyote les avait tous changés en pierre. Ce que nous voyons était le résultat de la punition : des êtres suspendus en pleine métamorphose, dans la lumière du matin. Je me suis demandé quelle était le crime dont les créatures s’était rendues coupables, et quelle malédiction pesait sur eux.

    Inspiration Point
    Inspiration Point
    Les hoodoos, ou cheminées de fée.
    Les hoodoos, ou cheminées de fée.

    Nous avons repris la route vers Monument Valley. Une tempête de sable faisait rage, des virevoltants – en anglais tumbleweeds, ces balles d’herbes sèches qui traversent les grandes plaines arides – traversaient la route. Le paysage devenait à chaque instant plus grandiose. Nous sommes entrés en territoire Navajo, et j’ai appris que Monument Valley avait un statut à part : ce n’était pas un parc national, c’était une réserve navajo. Un territoire qui leur appartenait, et qu’ils administraient eux-mêmes. Des villages navajos au bord des routes promettaient, sur des panneaux publicitaires artisanaux, de l’artisanat local et la découverte de la vie traditionnelle de ces peuples. Nous ne nous sommes pas arrêtés, cela ne faisait pas partie du programme. Mais malgré l’obstination de notre guide à éviter les navajos, le centre d’information était incontournable. Et c’est là que j’ai compris. Je ne me tenais pas face à un décor de film, un territoire vierge sur lequel je pouvais projeter tous mes fantasmes d’occidentale cinéphile. Monument Valley n’avait jamais été terra nullius, et c’était un mémorial : le silence de ses grands espaces commémorait le sort terrible subit par les Navajos, et une de leurs rares victoires.

    Nos tentes à Monument Valley.
    Nos tentes à Monument Valley, en pleine tempête de sable – ou comment éviter de donner un centime aux Navajos… J’aurais préféré dormir dans l’hôtel qu’ils gèrent, à cinquante mètres de là.

    En 1864, les Etats-Unis décidèrent une de ces grandes déportations d’Indiens qui entachent toute l’histoire américaine du dix-neuvième siècle. Les différents peuples qui vivaient dans cette région qu’on appelle les Four Corners – quatre coins, car ses montagnes sont à la frontière entre quatre états – furent rassemblés à Monument Valley, devenu pour quelques jours un premier avatar de ce spectre terrible que raviveront les génocides du vingtième siècle, le camp de concentration. Puis on annonça à ces hommes et ces femmes qu’ils devaient quitter leur terre ancestrale, et seraient déplacés à trois cent miles (environ quatre cent cinquante kilomètres) de là. Afin de s’assurer que personne ne puisse se cacher et rester sur place, les soldats américains incendièrent les villages, empoisonnèrent les puits, détruisirent tout sur leur passage, puis ils escortèrent les Navajos dans leur longue marche – c’est ainsi qu’on nomme aujourd’hui cet effroyable épisode, the Long Walk of the Navajo. Plusieurs centaines de personnes périrent, incapables de supporter la marche sur une telle distance, sous la chaleur et sans ravitaillement ou presque. On raconte des histoires horribles de vieillards, de femmes enceintes et d’enfants incapables de suivre le groupe, et que les soldats achevaient d’une balle.

    Mais au cœur de l’horreur, les Navajos eurent une chance dont bénéficièrent très peu de nations amérindiennes : ils eurent le droit de revenir. La résistance navajo était si tenace qu’en 1868, un traité fut conclu entre eux et les Etats-Unis. Monument Valley et les terres alentours, ces terres si arides et désertes qu’elles ne présentaient alors aucun intérêt pour les Américains, revinrent au peuple navajo. C’est pour cela qu’aujourd’hui, l’hôtel qui surplombe les mesas iconiques, The View Hotel, est entièrement géré par eux, c’est pour cela que j’ai pu enfin mettre un terme à mon aveuglement, et lire l’autre histoire de Monument Valley.

    Photo prise au musée des Indiens d'Amérique, Smithsonian, Washington DC.
    Photo prise au musée des Indiens d’Amérique, Smithsonian, Washington DC. « Nous n’avons jamais abandonné », disent les nations indiennes.

    Je sais depuis que d’autres peuples amérindiens ont eu moins de chance encore. La pire déportation fut celle qu’on nomme aujourd’hui la Piste des Larmes – Trail of Tears –, lorsqu’en 1830, les Cherokees, Muscogees, Séminoles, Chickasaws et Choctaws furent forcés à un exil de plusieurs centaines de kilomètres, dans des conditions atroces. Près de cinq mille personnes moururent d’une mort insoutenable durant cette longue marche de l’horreur, un des actes les plus explicitement génocidaires de la « conquête de l’ouest ». La population Cherokee fut décimée. Les guerres américano-indiennes furent le théâtre d’autres massacres injustifiables, comme celui de Sand Creek, lorsqu’un général fanatique décida un raid sur des villages pacifiques, et tua hommes, femmes et enfants avec une sauvagerie que je me refuse à détailler ici.

    Depuis Monument Valley, je suis retournée plusieurs fois aux Etats-Unis – auxquels je suis extraordinairement attachée, c’est une histoire d’amour-haine qui me poursuit depuis toujours –, et j’ai pu visiter le magnifique musée des indiens d’Amériques, à Washington D.C. (Smithsonian’s National Museum of the American Indian). J’ai mieux compris le lent processus par lesquels on avait dépossédé les Indiens de leurs terres et de leurs vies. La volonté génocidaire n’est venue qu’au dix-neuvième siècle, l’ère effroyable des guerres américano-indiennes, des massacres de masse, de Buffalo Bill et des cow-boys sans scrupules, glorifiés par bien trop de westerns. On raconte toujours l’histoire du point de vue des vainqueurs. Dans ce musée en forme de paysage mouvant, mi vague mi montagne, entouré d’un jardin aquatique qui cultive toutes les plantes ancestrales, j’ai pu découvrir les mondes en danger des nations indiennes qui luttent pour la survie de leurs cultures, leurs langues et leurs dieux.

    Au musée des peuples amérindiens, à Washington DC.
    Au musée des peuples amérindiens, à Washington DC.

    J’ai lu que durant les premiers temps, la coexistence entre les occidentaux et les Natives était plutôt pacifique, et comportait quelques belles histoires – c’est ce que célèbre Thanksgiving, lorsque les Indiens évitèrent aux pèlerins débarqués du Mayflower de mourir de faim lors de leur premier hiver dans le nouveau monde. Des accords de paix ont été conclus, symbolisés par la Guswenta, la célèbre ceinture à deux bandes, qui symbolise le cours parallèle de deux navires étrangers sur la même rivière, sans que l’un d’eux cherche à renverser l’autre.

    La Guswenta, symbole du respect mutuel. Deux trajectoires parallèles sur une même rivière.
    La Guswenta, symbole du respect mutuel. Deux trajectoires parallèles sur une même rivière.

    Mais malgré eux, les Européens ont amené du vieux monde des maladies auxquelles les Indiens étaient incroyablement vulnérables, et la première vague de diminution de la population indienne a commencé – comparable à ce génocide accidentel des Hawaïens lors de l’arrivée des navigateurs, que je raconte ici.

    Puis les traités se sont retournés contre les premiers occupants. Le musée détaille le basculement au début du dix-neuvième, l’évolution de ces traités de plus en plus injustes, et imposés avec toujours plus de violence. Les Etats-Unis expansionnistes ont commencé à dégainer tout un arsenal juridique contre les Nations indiennes, à les exproprier et déposséder en toute légalité. Souvent, les contreparties promises aux Indiens n’étaient pas respectées. Et quand les traités ne suffirent plus, vint la violence, la déportation et les guerres. Paradoxe sinistre de l’histoire, la signature de traités favorables aux Indiens eut aussi des conséquences terribles pour eux : l’exemple le plus éclatant est celui de la Californie, ma terre promise depuis toujours, mais que je sais entachée par des actes violents et injustes, qui n’obtinrent jamais réparation. Estimant que les traités accordant des réserves aux Natives en Californie leur étaient trop favorables, les Blancs déclenchèrent de véritables pogroms qui exterminèrent des nations entières, tels que les Yuki. Quatre mille cinq cent Indiens environ furent tués, et des milliers d’autres vendus comme esclaves.

    Traités de Californie.
    Traités de Californie et complainte déchirante d’un vieil Indien de la Mission Dolores de San Francisco.

    Pourtant, la colonisation de la Californie avait commencé sous des auspices moins effroyables. Je me souviens de ma visite dans ce qui est à mes yeux le quartier le plus vivant et le plus attachant de San Francisco, Mission.

    Mission Dolores, ou plutôt Mission Saint François d'Assise, l'église des missionnaires, dans le plus vieux quartier de San Francisco - miraculeusement épargné par le grand séisme du début du XXe.
    Mission Dolores, ou plutôt Mission Saint François d’Assise, l’église des missionnaires, dans le plus vieux quartier de San Francisco – miraculeusement épargné par le grand séisme du début du XXe.

    Il faut remonter à l’époque où l’Espagne, arrivée depuis l’Atlantique dans le nouveau monde, et ayant conquis toute l’Amérique du sud jusqu’à rejoindre les rivages de l’autre océan, occupe le Mexique. Sa recherche de terres nouvelles la pousse cette fois vers le nord : vingt et une missions chrétiennes sont envoyées explorer les terres désertes de la Californie, et y fonder des communautés et des églises. La mission San Francisco de Asis,  menée par le père Junipero Serra et le lieutenant José Joaquin Moraga, est celle qui remonta le plus loin sur la côte, et donnera à la ville encore en germe le nom de son saint patron, Saint François d’Assise. C’est en 1776 qu’ils découvrent la baie, et décident d’y établir leur mission ; un contact pacifique est établi avec les indiens Ohlone, qui construiront la mission et l’église en échange d’un repas par jour, et de l’évangélisation. Je suis saisie par la maquette montrant la mission à la fin de sa première construction, en 1791 : un bâtiment au milieu de nulle part, seul sur des collines pelées, dépourvues de tout arbre (les missionnaires allaient chercher le bois plus à l’intérieur des terres, car la baie était nue – pourtant c’était bien à l’embouchure et sur l’eau qu’ils voulaient fonder cette cité), dans un paysage désolé. Les franciscains de la Mission Dolores recherchent la concorde avec les Ohlone, et ils n’ont pas le choix : ils sont seuls au milieu de nulle part, quelques ecclésiastiques face à des centaines d’Ohlone. Ainsi, le plafond de la mission est décoré selon les techniques Ohlone traditionnelles, avec des teintures végétales et des motifs géométriques qui m’évoquent le tissage ; le musée ne comporte pas seulement crucifix, pyx, ostensoirs et calices venus du Mexique, sculptés dans l’or et l’argent et sertis de pierres précieuses, dans la pure tradition du baroque européen, mais aussi nombre d’objets rituels Ohlone dont les tribus avaient fait don aux missionnaires, témoins de cette culture qui avait su apprivoiser l’âpreté de la baie depuis des millénaires.

    L'église de la mission. Mobilier européen baroque, toit décoré selon les techniques des Ohlone.
    L’église de la mission. Mobilier européen baroque, toit décoré selon les techniques des Ohlone.

    Mais les cultures ne prennent pas dans le sable aride, les missionnaires sont aussi dépendants des provisions arrivées du Mexique que du savoir-faire des Ohlone. On sent qu’une certaine solidarité se noue entre les peuples ancestraux et ces nouveaux venus bien démunis face aux terres immenses qu’ils sont venus évangéliser avec leurs bouts de croix et leurs icônes bien fragiles face aux vents du désert. Et pourtant, bien malgré eux, les Espagnols seront la perte des Ohlone. Les maladies européennes, telles que la rougeole, déciment les Indiens – le cimetière de la mission commémore les cinq mille vies perdues lors des épidémies de 1814 et 1826. Terrible paradoxe de ces missions sacrificielles, où des prêtres courageux viennent sans armes et sans viatique porter cette parole de feu qui soutient leur vie dans des territoires immenses et isolés, sans armes et sans intention belliqueuse, et tuent pourtant malgré eux ces mondes millénaires. L’Espagne céda la Californie au nouvel état indépendant du Mexique en 1821, puis le Mexique fut forcé de l’abandonner aux Etats-Unis en 1848 ; je ne peux m’empêcher d’être touchée par ces prêtres Espagnols seuls dans le désert, qui posent les premières pierres d’une ville dont ils ne verront jamais la magnificence, et pourtant, j’ai le cœur serré devant les parures, les pagnes et les coiffes des Ohlone, devant les maquettes qui reproduisent leurs villages, leurs cérémonies, leurs chasses. Terrible Christ des outremers qui consume ceux qu’il est venu embrasser.
    Dans cet article consacré à Lisbonne, j’évoquais déjà l’ambivalence à laquelle nous contraignent les récits des grandes explorations et des missions d’autrefois, à travers ces mondes que nous avons « découverts » et tant altérés.

    Guerrier indien fourbu sur les étoiles et rayures.
    Guerrier indien fourbu sur les étoiles et rayures.

    A côté de l’église de la Mission, le cimetière ombragé par de grands cyprès, des figuiers et des acanthes galopantes, est une litanie de la mortalité précoce – comme on est vite foudroyé, dans ce nouveau monde hostile. Des anges et des mères éplorées aux larmes de pierre veillent sur les vieilles tombes, des animaux de marbre dorment aux pieds de certains défunts, c’est un beau jardin de morts. La Mission m’aura touchée au cœur, plus que tout autre monument de San Francisco. Elle dit l’ambiguïté des découvertes et du contact entre les cultures, l’horreur mais aussi, l’espoir.

    Le cimetière de la mission.
    Le cimetière de la mission.

    Je suis ensuite allée me promener dans les rues de Mission, quartier hispanique et explosion perpétuelle de couleurs, qui a érigé l’art de la fresque murale en clef de son identité. Ses rues sont presque entièrement décorées par des artistes urbains aussi talentueux qu’engagés, qu’y commémorent les morts du sida et de la drogue, et les luttes des peuples indigènes des Amériques. J’y ai vu une oeuvre représentant des Indiens, légendée par ces mots si terribles, si explicites : « 1492-1992. 500 years of Native survival » : 500 ans de survie indienne.

    1492-1992, cinq cent ans de survie indienne.
    1492-1992, cinq cent ans de survie indienne.

     

    Fresque commémorant la lutte des paysans indiens.
    Fresque commémorant la lutte des paysans indiens.

    Je continue d’aimer à la folie les paysages américains du Sud-Ouest, les terres rouges et les crépuscules enchantés. A rêver de Monument Valley, de Bryce Canyon, et du canyon le plus spectaculaire de la planète, le Grand Canyon. Mais j’ai compris combien je m’étais trompée. Goethe a tort, l’Amérique a ses fantômes. Ces terres aussi sont hantées – mais on a sciemment effacé les traces. J’ai repensé à la malédiction de Bryce Canyon. L’Occident dévoreur de mondes, ma maison, le moule qui m’a forgée et dont je ne saurais me départir, aurait peut-être lui aussi mérité d’être changé en pierre.

    Bryce Canyon, Inspiration Point.
    Bryce Canyon, Inspiration Point.

     

    Grand Canyon.
    Grand Canyon.

     

    Lever du jour à Monument Valley.
    Lever du jour à Monument Valley.
  • Vertiges et prophéties – Los Angeles hallucinée

    Toujours à Los Angeles cette certitude me frappe comme un rayon de soleil entre dans l’œil et fait couler des larmes – il faudrait vivre ici. Il faudrait ne vivre qu’ici.

    Un couple à Pacific Palisades, Santa Monica.
    Un couple à Pacific Palisades, Santa Monica.

    Je ne connais pas de route aérienne plus belle que celle qui lie Paris à Los Angeles. Au-dessus du Groenland et de la Terre-Neuve, les étendues de glace à perte de vue, et cette certitude soudain que d’autres créatures peuplent la terre. Ce n’est plus la terre. C’est le royaume de l’incommensurable. Blancheur déchiquetée, immensités hallucinatoires, et cette conviction irréfutable : il est des choses qui nous dépassent et nous sidèrent. Soudain je sais qu’ils existent, les secrets des profondeurs et des cieux immenses – éruptions solaires, nuits sans fin, infinis de glace. Ici vit un secret.

    Puis les Rocheuses. Puis le désert du Nevada, montagnes, canyons et terre nue à perte de vue, Las Vegas au cœur du rien brûlant, des rivières fluorescentes au milieu du sol à vif. Le Mohave. Nous nous rapprochons de Los Angeles et je mesure la sécheresse, la chaleur, la rudesse de ce sol – ils ont mis le désert à leurs pieds et ils en ont fait le royaume de la blondeur éternelle.

    USA 022
    Rockies.
    Contrastes.
    Contrastes.

    Los Angeles enfin, cette arrivée qui me saisit le cœur à chaque fois, quand le damier immense s’étale sous moi, nimbé de brume empoisonnée, grand comme la terre, grand comme mes rêves, et pour un instant j’oublie – l’échec, la médiocrité, la vie dans un scaphandre – je me remets à croire aux horizons infinis.

    USA 051
    Los Angeles, la pieuvre.

    J’avais dix ans, la première fois. J’ai vu Los Angeles se dérouler sous mes yeux, infini de poussière dans le soleil rasant, lignes de fuite à l’infini que seul l’océan arrête, et j’ai su. C’était là le bord du monde dont parlaient les anciens, l’extrême limite du disque plat sur lesquels les eaux terrestres sont suspendues. Au-delà de la Californie s’étend cet océan plus grand que nos cauchemars, que les bateaux ne sauraient traverser de part en part – l’extrême limite. Nous avions poursuivi le soleil couchant jusqu’au terme de sa course, l’Occident s’abîmait ici dans les eaux insondables, et le sol se dérobait sous mes pas. Je me tenais au bord du monde. J’allais être précipitée dans le vide, ou m’envoler vers les étoiles. J’ai vu cette maquette d’univers, ce damier colossal, et je me suis promis de ne pas me défiler. D’avancer mes pions, de me jeter dans la bataille.

    J’ai dix ans et je me jure que je viendrai vivre à Los Angeles. Que ma vie va changer, que je jouerai, et que je ne perdrai pas. Je veux être blonde et belle. Je veux vivre entre la plage et les étoiles qu’on foule aux pieds. Je veux une autre vie.

    Quand ai-je trahi ma promesse ?

    Le soir à Venice.
    Le soir à Venice.

    Je reviens à Los Angeles et l’espace d’un instant, j’y crois à nouveau, comme si la vie était un casino, et qu’après avoir perdu tant de fois, je pouvais encore, le front ruisselant de sueur, les doigts tremblants, le regard fou, mettre mes derniers dollars dans la fente, faire tourner la roulette une dernière fois, encore, encore, je vous en supplie, donnez-moi une dernière chance d’effacer toutes mes erreurs et d’avoir une vie où je regarde le ciel au lieu du sol.

    Je me souviens de cette perfection déchirante à Newport, à Laguna Beach, sur toute la côte jusqu’à San Diego – de la beauté des femmes et du vert des pelouses, des corps parfaits, des vies sans tâches, de l’opulence et du soleil. Pourquoi existe-t-il seulement d’autres vies ?

    Jogging à travers le mythe, vies parfaites, plages perpétuelles à Del Mar.
    Jogging à travers le mythe, vies parfaites, plages perpétuelles à Del Mar.
    Del Mar, entre Los Angeles et San Diego, un de ces endroits idylliques que cette côte produit à la chaîne - Newport Beach, Laguna Beach...
    Del Mar, entre Los Angeles et San Diego, un de ces endroits idylliques que cette côte produit à la chaîne – Newport Beach, Laguna Beach…

    Los Angeles est autrement laide – mais c’est une drogue dure. Aucun lieu ne me fascinera jamais autant. Los Angeles – il suffit que je monte dans le taxi, qu’il défile sur Sunset, et que je revoie tout pour que je replonge. L’immensité hétéroclite – bars et stations essence, salons de toilettage canin, néons, clubs et strip clubs, boutiques qui dealent du délire –, la folie d’est en ouest, tout au bout de l’occident, tout au bout de notre civilisation, à l’ultime frontière de notre monde, là où le Pacifique a arrêté la conquête et qu’un seul horizon s’ouvrait encore aux hommes : devenir Dieu. Ou devenir le Diable. Je ne me désintoxiquerai jamais. Je sais que tout est faux mais j’y crois dur comme fer.

    Monde interlope et improbable, comme je t’aime. Je marche la nuit sur Melrose Avenue. A Necromance et à Spitfire, on vend du thé bio et des coussins à message au milieu de fœtus difformes dans du formol. Une fille à l’arrière d’une décapotable se fait un rail de coke en me regardant tranquillement. La ville est rose, mauve, stroboscopique. Je regarde des cuissardes zébrées avec un talon doré à pointes et je mange végétalien, sans gluten, sans sucres raffinés. Les façades sont dans un état de déliquescence très étudié et je me demande si c’est aussi ce que les gens pensent à mon sujet.

    Melrose.
    Melrose.
    Melrose.
    Melrose.
    Melrose.
    Melrose.

    Au Hollywood Museum, parmi les affaires éparses de Marilyn Monroe, je me souviens qu’un seul don éclipse tous les autres – un seul don détermine l’existence. La beauté. Ceux qui en sont dépourvus n’ont plus qu’à devenir intelligents, ou bons, ou travailleurs acharnés – peu importe. Choisis dans le vrac ton lot de compensation.

    Hollywood.
    Hollywood.

    Hollywood Boulevard, loin des Superman racketteurs. On joue Brecht à côté d’un strip club. L’église de scientologie scintille, toutes dents blanches dehors – would you care for a free personality test ? No thanks, I already know I’m wrecked. On boit des mixtures vertes dans un hangar réaménagé en bar à hipsters perfusés à la barre de prises électriques. Les distances sont abstraites. Tout est loin et tout est là.

    QG de l'église de scientologie.
    QG de l’église de scientologie.

    Beverly Hills et collines d’Hollywood, un autre monde se déploie. Je souffre devant la perfection tranquille des grandes villas blanches serties de jardins. Les hauteurs – Griffith Observatory, Runyon Canyon, Mullholland Drive – sont striées de routes poussiéreuses, sur la ligne des crêtes, et Los Angeles luisante de carbone et de néons susurre mon nom dans mon oreille. Ici veillent au bord de leurs piscines des gens de soixante ans qui ont plus de jeunesse, de fraîcheur et d’avenir que moi.

    Beverly Hills.
    Beverly Hills.

    Beverly Hills dans la nuit mauve. Sur Rodeo Drive, sur Canon Drive, les fontaines brillent sous les temples grecs et les arcades latines de Versace ou Vuitton, les rues commerçantes sont vides et des femmes sublimes s’arrêtent au valet parking devant des clubs et restaurants à la devanture totalement opaque, où on ne rentre que sur invitation. Des bulles de chaleur là où flambent bougies et braseros – dans des cours aux airs italiens où les gestes des femmes sont satinés.

    Rodeo Drive, la nuit.
    Rodeo Drive, la nuit.

    Matin foudroyant.

    Dévaler le Santa Monica Blvd jusqu’à la mer – naviguer paisiblement, toujours en ligne droite, au ronron constant de la boîte automatique, à travers des aplats de perfection colorée. Autant de raisons de jalouser L.A. que de palmiers au bord des routes. De bloc en bloc – L.A. a la place, l’univers se creuse ici pour donner de l’espace aux élus, les distances sont fractales, L.A. ne finit jamais – des vies parfaites se déploient dans la lumière éblouissante d’un matin d’hiver qui n’en porte que le nom. A L.A., l’hiver, c’est juste le nom qu’on donne à la saison des pantalons.

    Comment le dire, comment décrire ces mondes pastels, ces grands jardins bien ordonnés, ces cascades de fleurs sur les terre-pleins centraux, comment dire ces vies de lumière inépuisable, ce coup de poignard qu’on ressent sur le Santa Monica Blvd, lorsqu’il traverse Beverly Hills. Que faut-il avoir fait pour vivre ici ? Par quel sacrifice ultime en achète-t-on le droit ? Mettre tapis de son corps et de son âme sur la table verte. Se dépiauter intégralement, arracher la chair, voici mes os, voici les valves de mon myocarde et voici les replis de mon cerveau, voici mes rêves obèses et mes faméliques vertus, voici mon cœur détraqué, examinez la marchandise, j’arrache mes doigts un à un et je les remets entre vos mains, je mise tout mon être, dans ce monde et dans l’autre – donnez-moi maintenant des cartes. N’importe lesquelles.

    Depuis le Griffith Observatory.
    Depuis le Griffith Observatory.

    Faire maintenant la marelle de monde en monde. Quartier chicano, des devantures fatiguées qui ressemblent aux publicités des années 50 me promettent tournevis, essence pas chère et salut éternel de mon âme en espagnol. Quelques rues plus loin, quelques carrefours anonymes dans le rubik’s cube inlassable des grands boulevards qui traversent toute la ville d’est en ouest, de nord en sud, et tout est écrit en idéogrammes mandarins, et les studios de manucure se coiffent d’enseignes qui ressemblent à la tour de Shanghai, et des antennes aux fonctions obscures jaillissent au milieu d’affiches publicitaires jaunies qui vous vendent le futur tel qu’on devait le concevoir il y a vingt ans. Tourner à gauche et se retrouver en Russie sans l’avoir su – entre les palmiers et le « M » d’un MacDonald, soudain une profusion dorée de bulbes et de crucifix. La lumière est épaisse, tangible, elle ourle les rues et les toits plats comme une vague chaude, et sur les flèches dodues de l’église orthodoxe, on jurerait qu’elle caramélise. En arrière-plan du tableau, les collines de Santa Monica – les lettres blanches d’Hollywood dans le matin.

    Quelque part sur Sunset.
    Quelque part sur Sunset.

    Arriver à l’océan et avoir envie de pleurer – c’est si beau que ça fait mal. Le paradis est là pour quelques heures. La beauté te mord au cœur comme un serpent, l’aiguillon reste fiché, le venin infuse – un shot de Californie et le monde perd de sa saveur et ta vie se dérobe sous tes pieds. Le Santa Monica Pier se jette au-dessus de la quatre voies et loin dans les vagues sculpturales du Pacifique – she’s buying a stairway to heaven. Toutes les couleurs de l’arc-en-ciel conspirent à cette sensation d’éden retrouvé. Fruits frais, tee-shirts et fluorescences enfantines du Pacific Park, c’est le verger de l’innocence à portée de regard. Tu n’es pas bannie du jardin pour toujours, dit le serpent. Il existe une porte dérobée. C’est là sous les tentacules de la pieuvre mauve, sous son cœur d’encre et sa bouche goulue, c’est là dans le ventre de Pacific Park, sous la grande roue si radieuse qu’elle fait pleurer les cartes postales sépia, la porte se rouvre pour toi. Laisse-toi bercer. Je mords tous les fruits à pleines dents – ananas dorés, fraises juteuses, pastèques roses et frémissantes comme des chairs offertes – moi aussi je suis nue et vulnérable.

    Sur la jetée de Santa Monica.
    Sur la jetée de Santa Monica.
    Le parc d'attraction, sur la jetée de Santa Monica.
    Le parc d’attraction, sur la jetée de Santa Monica.

    De flash en flash, dans le soleil éblouissant, la blancheur de l’écume, la courbe onctueuse du Pacifique. La route 66 finit ici.

    End of the road.
    End of the road.

    Rester là plus longtemps, ne pas partir déjà, manger des avocats tendres comme du beurre au Mariasol sous le sombrero d’un chanteur mexicain qui chante d’un air jovial des airs à vous fendre le cœur. Ne pas partir encore. Retraverser la jetée, au-dessus de l’autoroute, et déambuler sur Pacific Palisades quand le jour tombe et que la lumière s’intensifie encore – compacte, métallique – soleil en fusion – le soleil comme le cratère d’un volcan qui me brûle jusqu’à la moelle. Engloutissez-moi, anges impitoyables. Je répète le nom de la ville comme un mantra, comme un talisman de mots. Los Angeles, Los Angeles. Envier les grandes agaves penchées sur le vide au bord de la corniche, envier la pelouse verte et grasse, envier les bancs de métal ouvragé face à l’océan, envier tous ces arbres méandreux dont le nom m’échappe, mais pas l’insigne privilège d’exister – ici – face à la baie de Santa Monica.

    Neverland.
    Pacific Park, ou plutôt, Neverland.

    Je caresse une grande agave (qu’est-ce qu’elles sont belles, ces méduses froissées aux corps striés de jaune, ces robes de bal renversées comme un verre de tequila au bord du comptoir), elle me fiche quelques épines sous la peau. Garder quelque chose de Santa Monica en moi.

    Pacific Palisades, la jetée iconique au loin.
    Pacific Palisades, la jetée iconique au loin.
    Arbre du dragon et familles à vélo.
    Arbre du dragon et familles à vélo.
    Agaves et plage.
    Agaves et plage.

    Crépuscule à Venice. Corps décharnés des junkies poussant leur caddie remplis de poubelles, têtes alourdies par des nœuds de dreads, pesanteur et grâce des skateurs sur les canyons de métal au bord du sable – ils sont lourds et puissants tout à la fois, des pumas sur des radeaux, jetés dans un océan de fer et de soleil. Cônes décorés et sculptures industrielles, couleurs stridentes, cris et rires. Des gens qui se serrent dans les bras. Attrapes-rêves, art naïf, bric à brac, pipes à eau, dessins à la bombe, Santa Muerte hilares. La cour des miracles – en est-il un pour moi ? Que quelqu’un lise les lignes de ma main et me jure que ma vie va changer. Devenir Rilke à Venice Beach. Tu dois changer ta vie, dit le soleil qui tombe. Moment suspendu, comme l’apothéose d’un gigantesque incendie, juste avant l’effondrement – cet instant où le brasier défie le ciel – où les langues de feu dévorent tout l’espace – moment d’or pur et de flambée suprême avant que la maison ne s’écroule et que la nuit grise ne s’abatte sur le boardwalk soudain déserté. Les créatures sont appelées à d’autres lumières, il ne reste plus que les squelettes, les goules, les larves. Forêt de masques grimaçants, de veines à bout de souffle, mille fois poinçonnées. Le démon qui crépite à mon oreille. N’espère pas fuir ta vie. Où que tu ailles, ton cœur est vicié.

    Venice Beach.
    Venice Beach.
    Venice.
    Venice.

    Dérouler les freeways comme autant d’hydres brûlantes. Mesmérisme lumineux des monstres de bitume qui prolifèrent dans le noir. Puis revenir aux îlots de silence feutré.

    Eucalyptus et magnolias à la douceur déchirante sur les hauteurs de Crescent Drive – que ce monde est beau. Les coupoles de l’observatoire au-dessus des hauteurs verdoyantes – on jurerait une basilique ou une mosquée – juché sur un sommet pour mieux se jeter dans les étoiles. Le soir sur Mulholland Drive, l’immensité lumineuse m’évoque l’infini des galaxies inconnues. La nuit est froide et solitaire et je ne sais plus pourquoi je tremble – si c’est la température, ou si c’est ma vie.

    Pourquoi m’a-t-on tant promis ?

    Dernières lueurs.
    Dernières lueurs.
    Sur Mulholland Drive.
    Sur Mulholland Drive.
    Serpentines des freeways, comme partout à L.A.
    Serpentines suspendues des freeways, comme partout à L.A.

    Devenir Los Angeles.

    Nous ne sommes plus à l’heure de la sidération – on se retrouve, on s’apprivoise à nouveau. J’ai cessé de te trouver laide, désormais, de ne voir en toi qu’un chaos symétrique et uniforme, maintenant que je t’ai vue d’en haut, depuis le parc de Runyon Canyon, où des casques blonds inamovibles tiennent en laisse des bouquets de chiens, au milieu des palmiers, des serpents à sonnette et des collines aux airs de sierra où chaque crête plonge sur la ville ; ou encore, depuis le Getty Center aux airs de trampoline et château gonflable pour millionnaires. (Au Getty Center, on me dit : laisse ta voiture en bas de la colline, 15$ le parking, et des jeunes gens avenants te conduiront à un funiculaire impeccable, qui serpentera vers les hauteurs tandis qu’une voix de parc d’attraction te promettra le meilleur de l’art européen, des snacks et de l’air climatisé. C’est une exposition coloniale – les vieilleries de mon monde, achetés à prix d’or pour divertir un vieux couple à la richesse stratosphérique, agencées avec goût dans le ventre de cette fantaisie architecturale aux protubérances immaculées.) Depuis les labyrinthes et les rocailles des jardins, je vois le bleu du Pacifique, et l’or du sable – il remonte par capillarité, le long du Santa Monica Boulevard. A l’ombre des riches, que tu es belle, ma ville-totem, ma malédiction.

    Getty Center.
    Getty Center.
    Runyon Canyon.
    Runyon Canyon.

    Maintenant que je te comprends, le bosquet de gratte-ciels de Downtown n’est plus le seul relief qui rassure mon regard, puisque je t’ai vue de l’intérieur, parcourue à hauteur d’habitante – laisse-moi y croire, je me ferai caméléon, je ferai tout ce que tu veux – je cède au leurre  –  tu es ici chez toi, depuis toujours, tu le sais, ne repars pas, meurs ici s’il le faut, mais ne repars pas – maintenant je ne suis plus aveuglée par les étoiles sales d’Hollywood Boulevard, par les diamants enchâssés de parkings et de no man’s lands crasseux du strip, j’ai entrevu mon chez moi sur tes parallèles, entrevu, entre le chaos des grands boulevards, des petites rues de conte de fée, où des haciendas miniatures clapotent à l’ombre des palmiers. Que la vie est douce pour les éternellement jeunes, beaux et riches. Maintenant que j’ai trouvé tes criques à l’abri de la tempête d’ozone, tes havres de beauté quotidienne, tes petites rues qui fourmillent de bars et de boutiques aux airs de bonbonnière, que j’ai goûté les petits déjeuners à Joan’s on the third, les jardins et les fontaines, les cookies entre les statues du LACMA, les manucures face à l’océan à Santa Monica, les crépuscules en draperies mauves entre les palmiers, pop cheap à plein volume et vitres ouvertes, maintenant l’illusion s’opacifie, l’addiction est incurable – you belong here. Tu es ici chez toi. Tu pourrais vivre comme ça – toute ta vie. Chaque détail met mon cœur à nu. Le quotidien me transperce. Suis-je si vulnérable, si écorchée qu’un jus de fruits pressé frais et des quarters dans un parcmètre puissent me faire monter les larmes aux yeux ?

    Los Angeles, tu me ravages depuis le premier instant. Ce n’est pas New York, même si je l’aime profondément et qu’Alex de Bons Plans New York m’en dit toujours le plus grand bien, ce n’est pas Berlin, ce n’est pas Paris – c’est toi. Ma ville. A moi pour toujours. Ici je perds le sommeil et où je retrouve le fil de mes rêves. Il est tranchant comme une lame de rasoir. Et il glisse. Il s’enfuit. Je vois avec horreur combien de mètres de câble sont déjà partis sous l’eau – aimantés par la profondeur – et je m’ensanglante les paumes à le retenir. Il file entre mes doigts, l’abîme l’appelle, à l’autre bout c’est un boulet en chute libre, lesté par le temps et l’usure et les opportunités manquées, alors l’urgence me vrille le cœur – l’adrénaline m’inonde, je me jette et je m’y agrippe, peu importe la blessure – car si je ne l’attrape pas maintenant, si je ne l’empêche pas de fuser par-dessus bord, alors – tout est fini.

     Ta chance a expiré, ma vieille. Tu réessaieras dans ta prochaine vie.

    Attrape le fil, quel que soit le prix. Rampe et saigne.

    Car il n’y a pas de prochaine vie. Je ne crois pas à ton Jésus en brushing au-dessus du Taco Bell. Les cercueils n’ont pas de porte.

     

    West Hollywood.
    West Hollywood.
    Aube à Beverly Hills.
    Aube à Beverly Hills.

    Au LACMA un escalator me jette sur les lettres d’Hollywood. Je vois les montagnes au loin – le désert brûlant et la neige des sommets. Toute l’hostilité venimeuse dont la Californie a triomphé. Rien n’est si facile, ma chérie. Je me souviens des fantômes. Art des Amériques, des olmèques à Diego Riviera. Inframonde aux cavités innombrables, déesse de la pluie accroupie, grimaçante, serpent-oiseau, balles qu’on jette à travers des cerceaux et cœurs palpitants du haut des grandes marches, figures de mort, monde sans fin, maïs et crânes effilés, foisonnement du sol – le mort et le grain en germe –, joyaux de jade et de pyrite. Arrivée des conquistadors, crucifix qui incendient la jungle, bois laqués et émaillés, vierge de Guadalupe en mosaïque sur des autels d’ébène. Puis l’art si caractéristique du vingtième siècle en Amérique latine. California, 31e état, hispanique jusqu’en 1952. Se souvenir de la terre rouge et des correos. Se souvenir du mur, à deux heures de là, et du désert jonché des ossements des descendants. Furieuse envie d’apprendre l’espagnol.

    Urban Light, devant le LACMA.
    Urban Light, devant le LACMA.

    LACMA encore. Abstractions. Delacroix. Art de Papouasie-Nouvelle Guinée. Haunted scenes, expressionnisme allemand. Regarder les angles tordus, les perspectives disjointes, les ombres tranchantes, les vampires et les parias, les femmes poignardées dans leur sommeil, les robots aux yeux vides, Méphistophélès engloutissant le soleil, les escaliers Jessner et les boyaux souterrains, comme on regarderait un album de famille. Au cabinet du Dr Caligari, je suis chez moi. Rentre dans ta crypte comme dans ton berceau. Tous les êtres à qui je suis chère – quelle que soit la profondeur et la sincérité de leur amour pour moi – me trouvent bizarre et ont un peu peur de moi. Tout le monde le pressent, mais qui le comprend vraiment ? Que seul l’étrange me rassure et me ressemble, et que vous ne pouvez rien faire pour moi ?

    Quelque part dans un paradis sous vitrine, entre L.A. et San Diego - Del Mar, Laguna Beach, Newport Beach, je ne sais plus.
    Quelque part dans un paradis sous vitrine, entre L.A. et San Diego – Del Mar, Laguna Beach, Newport Beach, je ne sais plus.

    LACMA toujours. James Turrell et l’installation « Ganzfeld », expérience d’immersion lumineuse, pieds nus sur une grande pente blanche s’ouvrant sur une corniche dont j’aimerais avoir le droit de m’approcher davantage (– est-ce le vide ? est-ce profond ? dites-le moi, laissez-moi sauter, vous savez que je suis une fleur des gouffres. Si, bien sûr, j’ai peur. Mais j’ai toujours peur, peut-être en ai-je donc perdu la mesure. Il paraît que je n’ai pas d’instinct de survie.) La lumière me noie. Couleurs changeantes. Formes esquissées dans le vide, dans l’opacité lumineuse – sont-ils bien là, ces dragons, ces avalanches, ces foudroiements, ces ectoplasmes, ces fulgurances qui me crèvent la rétine un instant, puis s’évanouissent ? Or is it only in my head ?

    Only in your head, oh, forget your head, and you’ll be free… Je me souviens de ce film sur Bowie, quand il arrive en Californie pour la première fois. Bowie émerveillé, incapable de se détacher du paysage que traverse sa limousine, buvant du lait à la bouteille. Disant: there’s a fly in my milk and it absorbs all the liquid around it. Moi aussi, je suis une mouche piégée dans le lait.

    Seulement dans ma tête ? Mais cela ne le rend pas moins réel. Ce que je vois dans la lumière – cette divination photonique – j’y crois. Avancer vers la lumière, jusqu’au seuil. Même s’il me faut chuter dans le vide pour poursuivre ces formes qui m’appellent. Pauvre petit papillon sans ailes. C’est la lumière de Los Angeles qui me happe – brume électrique, nappe de poison, feux follets dans le crépuscule, matin brûlant, nuit algueuse, étincelles d’essence, embrasement imminent, brève respiration claire de l’océan, jours sans fin, désert sanglant, terre rouge, bitume en fusion, yeux verts, rouges et or dans le gris, phosphorescences toxiques, galaxie sans fin d’hypnoses clignotantes qui jettent les corps au-dessus du parapet.

    Le soir à Venice.
    Le soir à Venice.

    Voir des visages dans le ciel et ne pas avoir d’ailes.

    Ne pas savoir lire les signes et les présages.

    Que quelqu’un appelle les chaldéens, que quelqu’un lise pour moi, je vous en prie. Que quelqu’un déchiffre les lignes de mes mains tendues et le fond de mes tasses, additionne les chiffres de ma naissance et les mouvements de mes planètes, et me dise la vérité. La vérité ! La vérité ! Quand bien même ma tête devrait rouler à ses pieds, quand bien même une main blanche devait écrire Mene Tekel sur le mur, il me faut savoir.

    Est-il encore temps ? 

    Crépuscule à Venice Beach.
    Crépuscule à Venice Beach.