Ce matin dans mon fil d’actualité Facebook et Twitter, un sujet est en tête de gondole : la station de ski de St Jean Montclar, située au-dessus du lac de Serre-Ponçon dans les Alpes du sud, a fait venir par hélicoptère la neige manquant en bas des pistes. La station s’étendant de 1350 à 2500m d’altitude, il lui a suffit de louer un hélicoptère pour une journée de rotations, et de prendre la neige au sommet du domaine pour combler le déficit d’enneigement au village. Plus haut, l’enneigement naturel prend le relai, et cette jolie station familiale très appréciée des Aixois et des Marseillais a pu ouvrir normalement et accueillir les visiteurs. Mais sur les réseaux sociaux, il est de bon ton de s’en offusquer : scandale écologique ! absurdité ! Face à l’indignation facile et au prêt-à-penser, peut-être qu’un autre point de vue s’impose.

St Jean Montclar, la seule station autogérée d’Europe
Montclar est un cas hors normes, un petit miracle d’esprit collectif unique sur notre continent. Parce que la société d’exploitation qui la gérait ne la jugeait plus assez rentable, la station aurait dû fermer en 2017. Mais pour les habitants de Montclar, cette décision signifiait tout simplement la mort du village. Installés ici depuis des générations, pratiquant comme tous les montagnards des Alpes provençales une pluriactivité souvent agricole (berger l’été, moniteur de ski l’hiver, par exemple), les habitants de Montclar savaient qu’ils ne pouvaient survivre économiquement sans le ski. Si la station fermait, tous les habitants non retraités auraient dû quitter la montagne et redescendre en plaine pour gagner leur vie, en sachant que leurs maisons auraient perdu toute valeur et qu’ils n’auraient jamais pu vendre leurs biens à un prix leur permettant de racheter autre chose ailleurs. Les gens de Montclar se sont donc lancés dans une aventure humaine extraordinaire : ils ont rassemblé toutes leurs économies, hypothéqué leurs maisons, et ont racheté la station. Depuis 2017, la station est autogérée. C’est un collectif d’habitants qui fait vivre Montclar, prépare le domaine, fait fonctionner la station, offre des activités ludiques pour toute la famille, gère les hôtels de charme, les trois restaurants labellisés Maître restaurateur, la patinoire, etc.

Plusieurs familles sont au cœur de l’aventure, et surfant sur le dynamisme de cette station solidaire qui prend son destin en main, plusieurs artisans sont venus s’installer à Montclar et entrer à leur tour dans l’aventure. J’y ai skié en 2018 – retrouvez ici mon article sur Montclar – et j’ai été profondément touchée par l’esprit de solidarité, d’amitié, de chaleur humaine qui anime la station. Skier à Montclar, c’est allier convivialité et solidarité à un très beau domaine surplombant le lac de Serre-Ponçon et offrant de vraies belles pistes de tout niveau.
Pour les gens de la vallée de la Blanche, l’équation est très simple : s’il n’y a pas de neige, si la station n’ouvre pas, tout le monde perd tout, emplois, maisons, hypothèques, emprunts. Une journée de rotations par hélicoptère, c’est un investissement de 8000 euros qui sauve une saison toute entière, et l’existence de tout un village peuplé de familles et d’amis ultra soudés. Essayons de nous mettre une seconde à leur place – n’importe qui aurait fait la même chose qu’eux.

Ecologie et empathie
Que disent les contempteurs sur les réseaux sociaux ? Que les stations de moyenne montagne n’ont qu’à fermer. Ils donnent des leçons de lâcher prise : « apprenons à vivre avec la nature, les saisons, les aléas », « rendons la montagne à la montagne », « acceptons de fermer les stations ». Je suis toujours frappée par le détachement dont les gens sont capables de faire preuve quand ils ne sont aucunement concernés – je serais curieuse de voir leur grande sagesse philosophique à l’épreuve du feu si leurs emplois et leurs lieux de vie étaient touchés à leur tour, si leur entreprise licenciait ou si leur maison était déclarée inhabitable. Ecologie peut et doit rimer avec empathie. Une vraie écologie sociale, un développement durable réel prennent en compte les besoins des populations, la dynamique des territoires, pour construire une relation harmonieuse avec le milieu et non pour être dans une logique d’opposition stérile où on préfère la nature aux hommes, en ignorant leur interconnexion. On ne peut prétendre vouloir sauver « la planète », entité abstraite, et se moquer des aspirations légitimes d’humains bien réels, qui plus est quand ils aspirent justement à rester vivre dans un milieu naturel qu’ils connaissent par cœur depuis des générations, et qu’ils revendiquent justement l’attachement à cette montagne, cette culture, ce mode de vie en phase avec leur terre. L’été bergers, éleveurs, charpentiers, cultivateurs, artisans, l’hiver guides de montagne, pisteurs, perchistes – s’agit-il vraiment de gens qu’on peut accuser de méconnaître ou de mépriser leur environnement ? Eux qui vivent au rythme des saisons, qui manifestent cet attachement profond à leur terre et le désir de rester y vivre malgré les difficultés ?

Petites stations et écologie
Il faut aussi bien se dire que même dans une logique purement écologiste, même si on se moquait complètement de la vie des gens de Montclar, même si on n’en avait strictement rien à faire des intérêts économiques du village, sauver les petites stations est une bonne chose pour l’environnement.
La France a longtemps compté de nombreuses petites stations. Mais depuis une vingtaine d’années, les stations de basse altitude, situées entre 1000 et 2000 mètres, ont été les premières victimes du changement climatique et de la course à la rentabilité. Selon un article de Léa Dauplé et Pierre Bafoil paru le 29.12.2019 dans le Journal du Dimanche, « Sur la piste des stations fantômes », il y aurait 168 stations fermées sur les 584 construites en France depuis les années 30, soit 28% du total. Chaque fermeture de station s’accompagne d’un drame humain : le tourisme d’été et de neige hors ski n’est pas suffisant pour assurer la viabilité des installations économiques, et cela signifie la fermeture d’hôtels, de restaurants, la perte de nombreux emplois. De nombreuses stations fantômes deviennent aussi des villages fantômes, les habitants quittant ces lieux isolés et escarpés où ils ne peuvent plus gagner leur vie.

La fermeture des petites stations signifie plusieurs choses. Tout d’abord, la concentration du tourisme sur les grandes stations. Avez-vous déjà vu les embouteillages énormes menant aux grandes stations de ski les week-ends d’hiver, en direction de Val d’Isère, Val-Thorens ou l’Alpe d’Huez, ou encore dans la vallée de Chamonix ? Ne pensez-vous pas que pour le milieu montagnard, ces énormes embouteillages emprisonnant les vallées sont bien plus dommageables qu’une unique journée de rotations d’hélicoptère ?

Dans une logique de tourisme durable, on encourage justement les gens à diversifier leurs lieux de villégiature, à sortir un peu des sentiers battus, à visiter des lieux moins connus, afin d’alléger la pression touristique sur les sites les plus célèbres, et pour garantir la qualité de l’expérience touristique. Les petites stations, c’est un endroit où l’affluence moins importante et des prix du m2 plus bas permettent aux petits commerçants d’exister, c’est un endroit où on pourra trouver des restaurants valorisant le fait-maison et la production sur place, de petits hôtels et chambre d’hôtes familiaux, des accueils à la ferme, bref, un tourisme justement plus écolo et ancré dans le terroir. C’est pour cela que j’y suis tellement attachée, et que j’ai publié récemment un article sur les petites stations familiales qui permettent cette expérience personnelle et authentique. Les amoureux d’un tourisme plus vert devraient encourager les petites stations de ski et veiller à leur pérennité.

Dans une logique de tourisme durable toujours, on veille à ce que le ski reste accessible financièrement. Que se passe-t-il sinon ? Il y a une douzaine d’années, on a vu la fréquentation des stations de ski s’effondrer face à la concurrence des vols low-cost vers les destinations ensoleillées de Méditerranée. Les familles au budget un peu juste n’avaient plus les moyens de s’offrir une semaine de ski et préféraient filer au soleil. Depuis, les stations de ski ont cherché à rectifier le tir, et y sont bien parvenues. Elles ont beaucoup baissé leurs prix. Elles ont énormément diversifié leurs activités pour que les non-skieurs puissent accompagner leur famille ou leur conjoint skieur sans s’ennuyer : dans les petites stations familiales françaises, j’ai ainsi pu tester l’hiver dernier le yooner, le fatbike, la luge sur rails, le chien de traîneau, le parapente, les bains du trappeur, les différents spas, les raquettes, le tai-chi, la marche nordique, la calèche, et plein d’autres choses encore.







Mais, toutes les études le montrent, ces activités ne suffisent pas à faire venir les touristes, même si elles renforcent l’attractivité d’une station et sont déterminantes dans le choix d’une destination quand il y a des non-skieurs dans la famille. Le ski reste le moteur du tourisme en montagne. Et quand les gens qui ont prévu de partir en vacances ne partent pas au ski, ils remplacent par un soleil lointain. Si vous êtes dans une logique de réduction de l’aérien, le ski est votre allié, et tout particulièrement les petites stations, qui sont souvent très intéressantes financièrement. J’ai été bluffée par les petits prix dans le massif de la Chartreuse, par exemple. Permettre aux gens qui veulent s’offrir des vacances, mais qui ne sont pas richissimes, de partir en France, n’est-ce pas une bonne chose à la fois pour l’environnement et pour l’économie ?

Dire « fermons les petites stations », c’est réduire l’offre pour les plus modestes, forcer les gens à partir plus loin au prix de trajets plus longs, à ce que cela leur coûte plus cher, accentuer la massification du tourisme sur les grosses stations – ce n’est pas un bon calcul environnemental.
A ceux qui veulent voir disparaître le ski
Certains sont plus radicaux encore. Certains disent : arrêtons totalement de skier. Abandonnons les stations et « laissons la montagne à la montagne ». Outre le fait que la fin de l’offre de ski en France réorienterait les touristes vers des destinations plus lointaines, comme je le disais à l’instant, une telle vision me paraît complètement antithétique avec un souhait de développement durable du territoire français.

Pourquoi a-t-on créé les stations de ski ? Pas seulement pour permettre aux urbains d’aller s’éclater en dévalant des pentes, mais pour permettre aux gens des montagnes de rester vivre dans les montagnes. Après la Seconde guerre mondiale, nous avons connu une logique de rationalisation de l’économie française qui a permis un vrai progrès pour tous : nourriture plus abondante et plus sûre, création de richesse, miracle économique qui a permis à nombre de Français modestes de vivre mieux et plus longtemps, allongement de l’espérance de vie. Mais cette rationalisation a nécessairement favorisé les plaines, les grands axes, les grands nœuds de commerce, au détriment des territoires isolés. Qu’est-ce que la montagne ? Un territoire peu productif. Le gel, la neige, la pente, l’inaccessibilité, l’isolement, sont autant de facteurs qui font que les sommets ne seront jamais aussi rentables aux activités humaines que la vallée du Rhône ou la côte méditerranéenne.

Mais qu’est-ce que la montagne, aussi ? Un territoire merveilleux qui a su cultiver une identité, une singularité, une beauté qui sont un joyau de la culture française et qu’il faut préserver à tout prix. Avez-vous vu les maisons traditionnelles savoyardes, tout de bois sculpté, ou les chalets du Jura entièrement recouverts de tavaillons ? goûté le comté, le beaufort ou le reblochon ? rencontré les bergers des Alpes du sud et des Pyrénées qui mènent leurs troupeaux de brebis sur les estives, selon la tradition pastorale séculaire du sud ? vu les bûcherons récupérer les sangles d’épicéa et sculpter les porches des chalets ? visité les chapelles solitaires des montagnes, peuplées de saints protecteurs contre les avalanches et les gelées, senti la ferveur du peuple des longs hivers, entendu les cantiques occitans des Pyrénées ? entendu les troupeaux dans les pentes abruptes et les chants de leurs bergers ? Voilà ce que sont les montagnes françaises, voilà ce trésor à protéger. On a inventé les stations de ski pour que les gens puissent perpétuer leurs traditions, rester ici, vendre leurs produits, vivre de la terre et de leurs mains, avoir une source de revenus importante en hiver qui puisse faire tenir le reste de l’année.





St François de Sales à Morzine 













La montagne sans les hommes
Que va-t-il se passer si les stations ferment ? Les montagnes se changeront en déserts. Ne croyez pas qu’on pourra encore en profiter l’été comme avant, que le ski n’est qu’anecdotique. Le ski permet aux gens qui entretiennent la montagne toute l’année de rester y vivre. Si les gens partent, les chemins ne seront plus entretenus, les troupeaux ne dégageront plus les plateaux, la broussaille poussera dans les friches et fermera le paysage, il n’y aura plus de refuges, d’hôtels, de restos, de produits régionaux, de culture montagnarde. La montagne redeviendra ce qu’elle a longtemps été, un territoire inaccessible, inhospitalier, perdu pour nous. Si nous aimons les montagnes, nous devons être les alliés de ceux qui les font vivre. Selon l’article du JDD que je citais, 80 petites stations sont en danger en France. Je ne me résous pas à les voir disparaître.

Alors comment s’offusquer de quelques rotations d’hélico à Montclar quand on sait tout ce qu’il y a en jeu, sincèrement ? Si vous aimez les montagnes, allez à Montclar, allez dans les Alpes du Sud, allez dans le Vercors, en Chartreuse, dans le Jura, dans la Vanoise et ailleurs. Allez dans les petites stations. Allez skier là-bas. Et si vous voulez diminuer la dépendance du modèle économique montagnard au ski, n’hésitez pas à tester les autres activités, à faire appel aux moniteurs de raquettes ou de yooner, à tester d’autres sports, d’autres découvertes, à sortir au resto, au spa, au bar, à diversifier, vous aussi, votre expérience de la montagne.

Je vous suggère ici onze jolies stations pour commencer, et j’espère bien continuer à vous en présenter. Et vous ? Irez-vous skier cet hiver ? Où cela ?

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