Blogging et éthique : Corée du Nord, Maldives, Iran, et autres cas de conscience. Peut-on voyager en dictature ? Boycotter les Maldives.
Un blogueur a-t-il une responsabilité morale ?
A l’été 2016, un blogueur voyage a causé le scandale en faisant la promotion de la Corée du Nord, un des derniers totalitarismes de la planète. On le voit s’éclater dans des parcs aquatiques, poser auprès des statues monumentales de Pyongyang, comme si la Corée du Nord, c’était vraiment l’éclate totale. Bien entendu, nous n’avons pas entendu un mot sur les famines organisées, la terreur politique, la surveillance constante, les assassinats sommaires, le fait que la population vit enfermée à l’écart du reste de la planète, sans aucun contact avec l’extérieur.
Nous, blogueurs de voyage, nous ne sommes pas des politiques. Nous inspirons à l’évasion : nous parlons de beaux paysages, de rencontres, d’expériences uniques à vivre, selon le credo « la vie est courte, la Terre est vaste, croquons-la à pleines dents ». Mais quelle est la limite à ne pas franchir ? A quel moment notre conscience politique doit-elle prendre le dessus ?
Samuel, l’auteur du blog Les vents nous portent, a lancé le débat, et nous sommes plusieurs à y avoir participé (retrouvez toutes les contributions en fin d’article).

L’accoutumance à l’immoralité : blogging et éthique
Avez-vous déjà entendu parler de l’accoutumance ? On en parle pour l’alcool, les drogues, les médicaments. Je prends un produit, j’y réagis de moins en moins, et j’augmente peu à peu les doses, jusqu’à ce que le produit ne me fasse plus aucun effet. L’accoutumance existe aussi en matière d’immoralité. Quelqu’un fait une chose que je sais répréhensible. Puis une autre, puis une autre, et une autre encore. A chaque fois, ma réprobation s’émousse. Je m’habitue à ce comportement. Je commence à le trouver acceptable. C’est ce qui se passe en ce moment avec les capuches en fourrure : derrière chaque capuche en fourrure, ce sont des conditions d’élevage et d’abattage abominables, des animaux tués par électrocution anale ou dépecés vivants, tout ça pour des raisons esthétiques. Mais à force de voir des capuches en fourrure partout, on finit par oublier qu’elles signifient une extrême cruauté.
Avez-vous déjà entendu parler des images subliminales ? Vous les voyez en un dixième de seconde, une pub entraperçue dans le bus qui roule, une photo qui flashe un instant sur votre smartphone avant que vous continuiez à faire défiler le fil Instagram. Peut-être n’êtes-vous-même pas conscient de l’avoir vue. Mais quelque part, elle s’est fichée au creux de votre cortex. Elle est imprimée en vous.
Voilà pourquoi je crois qu’en tant que blogueurs, notre responsabilité morale est grande. Ceux qui voyagent et partagent créent le matériau de nos désirs et de nos fantasmes. Nous publions textes et photos sur les réseaux sociaux, nous mettons en valeur de belles images colorées sur Instagram, nous vantons avec force superlatifs des lieux et des activités sur Facebook. Nous ouvrons un espace fantasmatique, un rêve en pixels et mots qui accrochent. Et que nous le voulions ou nous, notre influence est réelle : nous construisons des rêves, même fugaces.

Les inquiétudes morales du blogueur voyage
Je ne mets jamais en valeur sur mon blog des choses que je crois dangereuses ou dommageables à autrui. Pas de balade à dos d’éléphant ou de câlin à un bébé tigre en Thaïlande (c’est dramatique pour les animaux qui le subissent), pas de pose de yoga au bord d’un précipice (une photo ne mérite pas le plongeon), pas d’escalade de l’Uluru (c’est irrespectueux envers les Aborigènes), etc. La course à la photo virale à n’importe quel prix, très peu pour moi.
Mais qu’en est-il des destinations que nous mettons en valeur ? Avons-nous le droit de faire la promotion de lieux qui foulent les droits de l’homme aux pieds, qui méprisent une minorité ou mènent des guerres injustes ? La question est périlleuse : peu de destinations peuvent revendiquer le brevet de la pureté morale, si ce n’est peut-être un eldorado scandinave féministe, écolo et égalitariste – Suède, Finlande. Et pourtant nous voulons découvrir et comprendre le monde.
Où placer le curseur de l’acceptable ? Les Etats-Unis pratiquent la peine de mort et viennent d’élire Trump, les Danois et les Norvégiens tuent des baleines dans des conditions atroces, les Marocains et les Emiriens répriment les homosexuels, et ainsi de suite. Pourtant, je viens de passer dix jours merveilleux au Maroc, je suis allée aux Emirats l’an dernier, je rêve de découvrir les îles Lofoten, etc. Je fluctue sans cesse entre intransigeance et curiosité.
Les USA après Trump
Je suis dans un vrai dilemme moral vis-à-vis des Etats-Unis, dont j’adore les paysages grandioses : devrais-je renoncer à m’y rendre tant que Trump est président, afin de marquer ma désapprobation ? J’étais en Californie en septembre 2016, avant l’élection de Trump. Devrais-je désormais m’abstenir pour les quatre prochaines années, afin de signifier symboliquement aux Etats-Unis que l’élection d’un président raciste, misogyne, accusé d’abus sexuels, abîme gravement leur image et leur attractivité aux yeux du monde ?
Petite anecdote : en novembre 2014, j’ai demandé un ESTA pour me rendre en Floride. Un mélange de raisons personnelles et professionnelles m’a conduite à multiplier les voyages aux USA entre 2014 et 2016 : six voyages, Floride, Los Angeles – Hawaï, San Francisco, Nevada, Arizona, Californie du sud. J’y ai vécu des expériences fabuleuses, mais assez « égoïstes » : je faisais mon road trip solo, je savourais les paysages, je me laissais enivrer par le pays sans beaucoup me préoccuper de la situation politique, si ce n’est peut-être du sort des Amérindiens, dont la cause m’a toujours touchée. La victoire de Trump m’a traumatisée : comment le pays de l’innovation, des prix Nobels, de la liberté, pouvait-il élire un type qui nie tout ce que nous aimons aux US ? Le lendemain de l’élection de Trump, j’ai reçu un mail me signifiant que mon ESTA était arrivé à expiration. Coïncidence extraordinaire, signe du destin ? Je me suis demandée si je devais retourner aux USA ces quatre prochaines années. La question est légitime, et même si mon rôle en tant qu’individu isolé est négligeable, c’est la somme des individus qui détermine l’attractivité touristique d’une destination. Je ne suis pas sûre d’avoir envie de planifier un voyage aux USA prochainement, et je crois que je vais me concentrer sur d’autres destinations que je rêve de découvrir. Mais très sincèrement – si demain on m’offrait un billet d’avion pour Santa Fe, La Nouvelle-Orléans, Honolulu ou Nashville, je ne dirais pas non… Ma morale se révèlerait plus flexible.


Et la France alors ? Accepter la complexité du monde
Et nous les Français, qui sommes-nous pour distribuer des brevets de perfection idéologique ? Nous autres, nous avons fait la une des journaux du monde entier cet été avec l’image violente d’un policier qui force une femme voilée à se déshabiller sur une plage. Nous risquons d’avoir Marine Le Pen au second tour de la présidentielle. Faut-il que les touristes boycottent notre pays afin de signifier leur désapprobation ? La quête de la perfection idéologique peut virer au ridicule, voire à la xénophobie, et j’en suis bien consciente. Je suis exaspérée par tous ceux qui affirment ne jamais vouloir mettre les pieds dans un pays musulman, par exemple.
En règle générale, je préfère ne pas me fermer au monde. Je préfère me rendre sur place et lire, observer, discuter, tenter de comprendre ; je préfère accepter la complexité du monde, les nuances et les paradoxes, plutôt que de me terrer dans un bunker moral qui me préserverait de toute contradiction.

Pourquoi je n’irai pas aux Maldives : le choix du boycott
Boycotter les Maldives
Et pourtant. Pourtant, je crois que certaines limites doivent ne pas être franchies. Un exemple : j’ai un énorme problème avec les Maldives. Je suis gênée de voir tant de blogueurs poster des photos de plongée sous-marine, d’orteils en éventail sur la plage d’une île-hôtel, d’étoiles de mer et de cocktails, dans un pays engagé dans une spirale de violence et de régression effroyable. Peine de mort tous azimuts, même pour les enfants, totalitarisme religieux, dictature brutale, coup d’état, manifestations de soutien à l’Etat Islamique – on ne peut pas fermer les yeux là-dessus, et surtout pas pour aller buller dans une île-hôtel coupée du monde extérieur, sans se préoccuper un seul instant de ce qui se passe dans le pays. Je serais sans doute moins choquée si les blogueurs évoquaient ces troubles, cherchaient à raconter, à faire parler les populations, nous permettre de comprendre et de ressentir ce qui se passe là-bas. Je considérerais que c’est faire œuvre de journalisme. Mais l’immense majorité des articles consacrés aux Maldives n’en touchent pas un mot, comme si ce pays n’était qu’un immense aquarium et bar de plage. C’est cela qui me dérange : l’indifférence et l’obstination à fermer les yeux, et c’est pour ça que j’ai décidé de boycotter les Maldives tant que les choses ne changeront pas.
Je n’irai pas aux Maldives, même invitée, car je sais que la structure du tourisme là-bas, et le danger représenté par la capitale, empêche toute confrontation avec la réalité de la vie des populations locales. Aux Maldives, on envoie les avions directement vers les îles-hôtels, des enclaves de perfection ensoleillée, et on rend impossible tout contact entre les touristes et les vraies gens. Je sais que je ne pourrais pas faire un voyage intelligent et conscient, pour des raisons à la fois de sécurité et d’infrastructure, et j’aurais l’impression d’une compromission trop grande.
A tous ceux qui rêvent des Maldives, je dis : allez aux Seychelles ! C’est au moins aussi beau, et c’est un pays démocratique, tolérant, multiculturel, sûr, qui mérite qu’on le soutienne. Son IDH est le plus élevé de tout le continent africain, ses systèmes de santé et d’éducation sont excellents, et le pays travaille énormément à assurer un développement pérenne, respectueux de l’environnement et inclusif. En allant aux Seychelles plutôt qu’aux Maldives, vous montrez que cela compte pour vous, vous votez avec votre carte bleue. Car oui, qu’on le veuille ou non : aller quelque part, c’est soutenir un pays, par notre argent et pour les blogueurs, par notre image, notre plume et nos photos.


Blogueuse engagée ?
Le paragraphe qui précède pourrait laisser croire que je suis une blogueuse engagée, militante. En réalité, je l’avoue : cela ne m’arrive que par intermittence. Mes articles engagés sont perdus dans la masse des jolies photos de plage. (Il y en a quand même quelques uns : regardez par exemple mon article sur le sort des derniers Hawaïens, sur l’envers de la médaille en Guadeloupe, ou ma réflexion sur Abu Dhabi, un article où je mêle tourisme et analyse plus critique). Puisque je suis aussi journaliste, j’ai parfois eu tendance à dissocier les articles de blog, plus légers, de mon travail de presse plus fouillé : lorsque je suis allée à Tan-Tan pour constater les ambitions marocaines pour le Sahara, un sujet éminemment polémique au Maghreb, j’ai réservé la réflexion géopolitique au magazine qui m’envoyait (La Revue), et mon article de blog était plus axé sur l’expérience du désert et la beauté des lieux. Je sais que les lecteurs de blog ne viennent pas ici pour se prendre un polycopié sur la géopolitique, et j’ai d’ailleurs dû constater que mes articles plus engagés avaient moins de succès que les textes légers et remplis de belles photos. Je ne jette la pierre à personne : c’est normal. La vie est éprouvante et nous recherchons la détente et l’évasion.

Comme tout le monde, j’aime les coquillages et les beaux paysages, la douceur et l’évasion. Je ne suis pas une guerrière, et je ne suis pas mieux que les autres. Mais je répugne à transformer en terrain de jeu les pays en proie à la souffrance et au chaos, comme si de rien n’était. Voici ce que je crois : les blogueurs peuvent aller aux Maldives, en Iran, au Corée du Nord. Mais pas pour faire la roue sous les statues des dictateurs, prendre des selfies et siffler des cocktails, et prétendre que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Si on y va, on ouvre grand les yeux, et on raconte, on témoigne, on explique.
Bien sûr, être un témoin lucide n’est pas donné à tout le monde, et je ne suis pas sûre d’avoir le courage et le cran de visiter la Corée du Nord, et de raconter sans fard. Peut-être suis-je faite pour prendre de belles photos du Grand Canyon et des plages des Seychelles, pas pour être une héroïne. Mes derniers articles sont sur la Provence, l’Autriche, la Bavière, la Californie, le Maroc, etc – on ne peut pas dire que j’aie pris beaucoup de risques. Mais à mes yeux, ceux qui font le choix des destinations polémiques prennent la responsabilité de proposer quelque chose en plus. Un regard, une analyse.
Voyager les yeux grands ouverts
Oui, il y a certaines destinations « troublées » que je rêve de visiter. Mais pas seulement pour vous montrer la beauté des lieux. Pour devenir quelqu’un de plus intelligent, pour mieux comprendre le monde, et partager cette expérience intellectuelle avec mes lecteurs. Je sais combien les voyages dans des pays difficiles ou controversés peuvent enrichir votre compréhension du monde. J’ai eu la chance d’avoir une mère géographe, spécialiste de géopolitique et des questions de développement – Sylvie Brunel, pour ceux que ça intéresse -, qui m’a emmenée avec elle en Chine, en Russie, à Haïti, et dans plusieurs pays d’Afrique subsaharienne. A chaque fois, il s’agissait pour elle de voyages d’étude, visant à une meilleure compréhension des destinations étudiées, et durant lesquels elle se documentait comme une folle, rencontrait des spécialistes, etc. Je voudrais être toujours capable de suivre son exemple et de voyager les yeux grands ouverts.
Pour moi, le modèle en la matière, ce sont les Instagrameurs de Lostwithpurpose (en anglais) qui ont visité l’Iran et même l’Afghanistan, malgré les risques, et reviennent avec des histoires pleines d’intelligence et de nuances, montrant la vie quotidienne, la beauté mais aussi l’angoisse et la souffrance, avec beaucoup de culture et de sensibilité. Je suis sûre que ces deux-là pourraient visiter la Corée du Nord sans que je sois choquée : ils en parleraient avec justesse et lucidité.

Blogueurs en Corée du Nord, aux Maldives, en Iran, partez, mais soyez des témoins alertes et objectifs. Si vous ne voulez pas vous mouiller, restez dans des eaux moins dangereuses. Ce n’est pas une honte de faire des voyages plus calmes, de se cantonner à des destinations faciles. Mais si vous vous frottez aux zones rouges, ne banalisez pas l’inacceptable. Qui ne dit mot consent, et qui prend des selfies en Corée du Nord cautionne. Ne soyez pas de ceux qui jouent à la toupie au bord des charniers…
Deux autres témoignages et prises de position
Deux points de vue passionnants sur d’autres blogs que j’aime beaucoup. Je ne suis pas forcément d’accord, mais j’apprécie la qualité du débat !
- L’article de Samuel, Les vents nous portent : un témoignage intéressant et engagé sur une collaboration avec TF1 refusée pour des raisons morales, et la défense d’une certaine éthique.
- L’article de Laurent, One chai : une réflexion stimulante, mais digne de susciter la polémique, venant d’un voyageur qui est allé en Iran, au Soudan, et autres pays pointés du doigt par la communauté internationale.

Laisser un commentaire