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Auteur/autrice : Itinera Magica

  • Les merveilles de l’Afrique australe

    Au nord du Botswana, le delta de l’Okavango est la terre promise des amoureux de la faune sauvage. Zèbres, lions, guépards, léopards, girafes, rhinocéros, hippopotames, buffles, gnous, impalas, et des dizaines d’espèces d’oiseaux, déploient entre rivières et savanes le paysage incroyable d’une Afrique édénique.

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    Lionne couchée.

    L’Okavango est un fleuve qui ne trouve jamais la mer : ses eaux vont s’enfouir dans le désert du Kalahari, formant l’un des plus grands deltas intérieurs du monde.

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    Hippopotames dans la rivière.

    Les images aériennes montrent le caractère inouï de cette vision, un bras d’eau immense qui se ramifie soudain et va se noyer dans les sables.

    Le delta vu par les satellites de la NASA. Source: Wikipedia Commons.
    Le delta vu par les satellites de la NASA. Source: Wikipedia Commons.

    Un dédale mouvant de canaux et de lacs, sans cesse remodelé par le niveau du fleuve, attire les bêtes par milliers. Je regrette de n’avoir eu alors qu’un petit appareil compact pour immortaliser ces instants, et de n’avoir pu photographier les hyènes qui rôdaient autour de notre camp la nuit (et venaient essayer de voler nos restes), l’éblouissant léopard qui dévorait sa proie dans la fourche d’un grand arbre, ou le vol des grues dans le soir tombant.

    Acrobaties des girafes.
    Acrobaties des girafes.

     

    Baobab, l'arbre miraculeux des savanes, celui qui résiste aux incendies, dont les fruits sont comestibles, et dont le tronc creux sert de refuge, de source et de temple.
    Baobab, l’arbre miraculeux des savanes, celui qui résiste aux incendies, dont les fruits sont comestibles, et dont le tronc creux sert de refuge, de source et de temple.

    Je regrette de n’avoir pas pu photographier la nuit, la nuit habitée, presque sardonique, les dizaines d’yeux dans le noir, et la densité du ciel soudain révélée par l’absence d’éclairage parasite : la toile noire était devenue cathédrale de lumière, comme si des dizaines d’autres mondes s’étaient soudain creusés dans la profondeur sidérale. Je n’oublierai jamais la sensation d’épaisseur qui émanait des galaxies et des constellations innombrables, infiniment intriquées dans leurs orbes blancs – il me semblait soudain que le ciel avait lui aussi ses sommets et ses abysses.

    Crépuscule austral.
    Crépuscule austral.

    Mais ce que je regrette le plus, c’est d’avoir vu tant d’animaux merveilleux, dans le delta et dans le fabuleux parc animalier de Chobe, et si peu d’hommes. Nous traversions des étendues immenses, en 4×4 ou en bateau à travers le labyrinthe des canaux, sans jamais croiser les habitants du delta, et nous sommes repartis sans avoir vu entendu leur langue et vu leur culture.

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    Eléphants sur les berges.

    C’était l’expérience assez frustrante d’une Afrique sans hommes, dans ces safaris conçus par des Blancs et pour des Blancs, qui ont un petit arrière-goût d’expédition coloniale. Si je pouvais refaire ce voyage, je voudrais comprendre la vie des pêcheurs dont la mokoro (pirogue traditionnelle) fusait au milieu des nénuphars, et que nous avons vus que de dos, je voudrais voir les villes et entendre les voix. Malgré la beauté du souvenir, j’ai une sensation de gêne quand je repense au Botswana – comme si des Botswanais venaient dans les Alpes françaises, campaient dans les alpages sans jamais mettre les pieds dans un village, et n’avaient vu de notre pays que les marmottes, les chamois et les bouquetins. (Ma mère, la géographe et écrivain Sylvie Brunel, raconte ce type de tourisme désincarné dans son livre La planète disneylandisée.) Je voudrais retourner voir la faune des savanes, je voudrais découvrir la Tanzanie et finir le voyage sur le rocher de Zanzibar – mais en essayant de procéder autrement. Car ces safaris merveilleux perpétuent malgré tout la vision d’une Afrique qui demeurerait encore et toujours le terrain de jeu des Blancs, un immense canevas vierge sur lequel nous projetons nos fantasmes de nature sauvage et intacte, de retour aux origines, d’innocence et de liberté, loin de la civilisation qui corrompt.

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    Pêcheur en mokoro.

    Et en effet, face à la beauté du delta de l’Okavango, il est presque impossible de ne pas succomber à ces humeurs grandiloquentes. Même dans mes rêves les plus fous, je n’aurais jamais cru pouvoir voir en si peu de temps une telle variété d’animaux extraordinaires. Se tenir à quelques mètres d’une lionne qui vient de manger, de zèbres galopants dans les herbes hautes, ou de jeunes éléphants qui jouent dans la boue, semble presque irréel.

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    Les éléphants sont incroyablement nombreux dans le delta – presque trop : la surpopulation pèse lourdement sur la flore.

     

    Gnous et impalas.
    Gnous et impalas.

     

    Mes préférés : les zèbres.
    Mes préférés : les zèbres.

    Même aujourd’hui, en revoyant les photos, je n’arrive pas à croire qu’ils étaient si nombreux, si proches. Trop proches. Le campement de tentes de toile au beau milieu du bush a ses limites, et la dernière nuit a révélé notre extrême vulnérabilité. Un éléphant est venu se régaler des branches juste au-dessus de nos têtes, touchant même l’une d’entre elles en reculant pour mieux savourer ; terrifiés, nous avons entendu les craquements et le bruit lourd des pas tout près, espérant ne pas finir piétinés, mais n’osant sortir, de peur d’énerver le monumental pachyderme. Au matin, nous avons trouvé en descendant notre fermeture éclair les empreintes, les crottins, les branchages tombés au sol, juste devant la tente.

    Face à face avec l'éléphant.
    Face à face avec l’éléphant.

    Mais le plus grand danger, nous l’avons vécu de jour, à deux pas de la clairière où nous nous étions arrêtés pour déjeuner. Alors qu’il nous montre les ibis qui nichent en haut des arbres, soudain notre guide se fige comme foudroyé, et nous intime de ne pas faire un geste : face à lui se dresse un mamba noir, le reptile le plus venimeux du continent africain. Il se tient en position d’intimidation, debout à la verticale, arrivant ainsi à la poitrine de notre guide. Au Botswana, le mamba est surnommé le « serpent deux minutes » : lorsqu’il te mord, tu as deux minutes, puis tu es mort. A moins d’être pris en charge immédiatement par des équipes médicales, la sentence est implacable, et nous sommes à plus de trois heures de l’hôpital le plus proche.

    Mamba noir (par Tad Arensmeier, source Wikipedia Commons). Car non, non, je n'ai pas fait de photo à cet instant...
    Mamba noir (par Tad Arensmeier, source Wikipedia Commons). Car non, non, je n’ai pas fait de photo à cet instant…

    Face à l’immobilité totale de notre guide, le mamba se calme, et file dans les fourrés. Nous finirons par en plaisanter, comme si le mamba noir faisait partie du package obligé du touriste occidental venu faire le plein de sensations fortes dans la brousse, que son venin mortel était le sceau de l’authenticité, mais nous avons tous vu la terreur à l’état brut dans son regard. Personnellement, je sais aussi apprécier les voyages qui ne risquent pas de s’achever dans la soute frigorifiée de l’avion.

    Le ballet coloré des oiseaux dans les arbres.
    Le ballet coloré des oiseaux dans les arbres.

    Mais je ne regrette rien de celui-ci, et surtout pas l’un des instants les plus beaux, les plus magiques : la découverte des chutes Victoria, à la frontière entre le Zimbabwe et la Zambie.

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    Chutes Victoria.

    Dans une des langues des peuples du fleuve, elles se nomment Mosi-oa-Tunya, ou « la fumée qui gronde », et je comprends aussitôt ce nom : puisque le fleuve Zambèze se jette du haut d’un immense plateau rocheux, dans une faille étroite, les chutes ne se révèlent à l’œil émerveillé du visiteur qu’au tout dernier instant, et jusqu’au bout, on avance avec le cœur qui bat la chamade, environné d’une brume épaisse et d’un fracas croissant, sans voir la fabuleuse cataracte qui enfante ce tonnerre vivant.

    L'une des nombreuses chutes.
    L’une des nombreuses chutes.

    Il ne s’agit pas d’une cascade, c’est une forêt de jets d’eau blanche, selon les différents points d’où elle se précipite dans la gorge, et les arcs-en-ciel sont si nombreux qu’on jurerait avoir affaire à une espèce endémique, une variété d’oiseaux géants et particulièrement chatoyants qui auraient choisi de nicher au-dessus du canyon.

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    Spectacle sublime de ces cascades découvertes par Livingstone en 1851.

    Je me souviens d’un texte de Hegel qui m’avait fascinée, où le philosophe idéaliste comparait le mouvement de l’être à celui d’une cascade. Sans cesse, la matière se métamorphose et s’abîme, et aucune des gouttes qui constituent la cascade à un moment donné ne demeure à l’instant suivant, mais la forme perdure. Toutes les gouttes sont mortes, mais la cascade vit ; rien n’est plus, et rien n’a changé. Les cascades sont une glorieuse affirmation de la vie jusque dans sa chute ultime, de la victoire de la beauté sur le vide, et de l’éternité du vivant. A l’heure où certains méprisent tant la vie qu’ils ne voient sur cette vaste Terre rien de plus désirable qu’une mort meurtrière aux explosifs, les cascades disent la permanence de la beauté du monde, son miracle toujours renouvelé. Que peuvent la haine et la folie contre la puissance d’une cascade ? Que peut la mort contre la beauté, l’abîme contre l’arc-en-ciel ? Il faut voyager, savourer et être heureux, il faut se nourrir de joie et de merveilles – être une petite goutte d’eau riante dans le jaillissement éternel.

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    Crépuscule sur les chutes Victoria.
  • 14 novembre 2015: le Vercors, un jour de deuil

     

    Cette nuit, des terroristes sont descendus sur Paris et ont ouvert le feu sur des gens qui dînaient au restaurant, qui assistaient à un concert, qui marchaient dans la rue. C’est cela, l’insoutenable force du terrorisme : tuer des innocents au hasard, pour que chacun de nous sache « cela aurait pu être moi ». Frapper au cœur de nos vies, pour que plus personne ne se sente en sécurité. Transformer les rues de la ville lumière, un beau vendredi soir de novembre, en scène de guerre et de désolation – corps inanimés, sang qui coule, cris et panique, et des passants qui cherchent frénétiquement à se mettre à l’abri, car soudain la rue n’appartient plus à tout le monde, elle leur appartient. Durant cette année 2015, de telles scènes ont eu lieu partout, en Afghanistan, en Irak, en Turquie, en Tunisie, au Nigéria, ailleurs encore, et nous les avons vues avec une consternation hébétée, en nous demandant quand est-ce que ce cauchemar allait prendre fin, et puis nous avons été frappés à nouveau. C’est nous, encore une fois, et quand l’horreur touche une ville où vit un Français sur six, où nous sommes nombreux à avoir vécu et étudié, où nous avons tous de la famille, des amis, nous savons par la force des statistiques que nous ne serons pas indemnes. Nous avons tous écrit ou téléphoné à un proche, cette nuit, et attendu anxieusement la réponse – comme si les terroristes nous avaient nous aussi jetés dans la rue comme des bêtes apeurés, depuis les quatre coins de France.

    En ce jour de deuil et d’angoisse, je repense au Vercors.

    Je pense à ce massif montagneux bardé de hautes murailles minérales et cadenassé par des goulets étroits, qui n’a pas usurpé le qualificatif de « forteresse », et dont le nom suffit à évoquer le martyre des résistants de France. Parce que le Vercors était escarpé et inaccessible, un réseau secret de grottes, de galeries et de hauts plateaux protégés par des versants abrupts, les maquisards en ont fait leur place forte ; parce qu’il était le symbole de la lutte, les Nazis ont puni et torturé le Vercors.

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    A la tombée de la nuit, sur la route de Villard-de-Lans, j’ai vu les ruines de Valchevrières s’abîmer dans le soir. Le 22 juillet 1944, l’occupant ouvre le feu contre les maquisards ; tous mourront les armes à la main, et le village sera réduit en cendres. Il ne reste plus que des pierres éparses, des poutres calcinées, et une chapelle miraculeusement réchappée du massacre, qui se tient seule au-dessus de la désolation, devenue mausolée de Valchevrières. A La Chapelle en Vercors, seize jeunes hommes furent exécutés sur la place du village, et la liste de leurs noms, de leurs âges – les plus jeunes, Maurice et Aimé, avaient dix-sept ans – nous rappelle ce que furent les rêves et les combats d’une génération brisée.

    Je n’ai pas fait de photos au belvédère mémoriel de Valchevrières, la nuit descendait vite et un couple de personnes assez âgées pour avoir vécu cette histoire se recueillait face au monument. Source de cette image des ruines : Calips, Wikipedia Commons.
    Je n’ai pas fait de photos au belvédère mémoriel de Valchevrières, la nuit descendait vite et un couple de personnes assez âgées pour avoir vécu cette histoire se recueillait face au monument. Source de cette image des ruines : Calips, Wikipedia Commons.

    Je marche le long des cascades et des à-pics, sous les sommets enneigés des Alpes et au bord de parois vertigineuses, et je pense à ce que cette beauté solennelle a su incarner aux yeux des hommes et des femmes qui sont morts pour elle. Un paysage fait liberté. Le Vercors incarne une certaine idée de la France.

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    Vercors, ombre et lumière.

    Dans le calme des alpages, où des vaches et des chevaux vivant en semi-liberté viennent suivre mes pas, il serait facile d’oublier le monde et de croire que notre si belle France est une île, à l’abri du tumulte de l’histoire.

    Le contraste des visions bucoliques et de la violence de l'histoire. Les morts sommeillent sous la mousse.
    Le contraste des visions bucoliques et de la violence de l’histoire. Les morts sommeillent sous la mousse.

    Jusque dans les recoins les plus secrets du massif, les grottes occupées par les résistants et les pierres disjointes viennent nous le rappeler : nous ne sommes à l’abri nulle part, et surtout pas quand nous tournons le dos et fermons les yeux. Je pense au Vercors, et je pense à 1938, quand à Munich, nous avons cru préférer une paix honteuse aux horreurs d’un conflit. « Ils ont eu le choix entre le déshonneur et la guerre ; ils ont choisi le déshonneur, et ils auront la guerre », écrivit Winston Churchill. Je repense à 1938, car je ne comprends plus notre passivité face à Daech. Un nouveau nazisme prend forme, une menace d’une acuité inouïe, et depuis deux ans, nous tergiversons, et nous les regardons grandir.

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    La forteresse et la source.

    Bien que nous continuions à le nier, Daech a réussi ce qu’il proclame : il s’est constitué en État. Il contrôle un territoire immense, entre la Syrie et l’Irak, et qui continue de grandir. Il a fait main basse sur des puits de pétrole, et sur les armes de guerre de l’ancienne armée irakienne, que l’attaque américaine a jetée dans les bras des radicaux. Il s’est allié à d’autres mouvements islamistes tels que Boko Haram, qui contrôle lui-même de larges territoires au Nigéria – on lit des choses horribles sur cette forêt sordide où Boko Haram tient des centaines de femmes en esclavage –, et bande ainsi un terrible arc terroriste, qui chaque jour gagne en puissance et en cohésion. Il terrorise les populations sous son joug, quelle que soit leur ethnie et leur religion, car contrairement à Al Qaeda, qui haïssait les Occidentaux mais voulait conquérir les cœurs du monde musulman, Daech se fout bien de l’adhésion des peuples. C’est par la terreur qu’ils règnent, par l’établissement d’un système totalitaire qui n’a rien à envier aux pires régimes à qui le vingtième siècle a donné le jour, et qui utilise les technologies les plus récentes au service d’une entreprise de mort incroyablement sophistiquée. Chaque jour, ils vont plus loin dans l’horreur, et l’idée même d’établir ici la liste de leurs crimes me donne la nausée. Oui, Daech est un nouveau nazisme, fanatisé jusqu’à l’extrême inhumanité, structuré avec une précision terrifiante, disposant de ressources croissantes, et ils le disent sans aucune ambiguïté : ils veulent notre mort.

    Nous les Français du XXIe siècle, nous doutons parfois de notre identité, nous ne sommes plus certains de savoir ce que cela signifie aujourd’hui, la France, l’Europe, l’Occident ? Mais soyons-en sûrs : les soldats de Daech le savent très bien, eux. Ils la perçoivent, cette identité que nous avons perdue de vue, ils savent très bien ce que nous incarnons presque malgré nous, sans être toujours conscients de notre chance – le pluralisme, l’égalité des hommes et des femmes, le respect de la religion de l’autre, la liberté, liberté de mouvement, d’expression, de conscience, de mœurs, la liberté de définir nous-mêmes nos vies. Notre identité, la voici : nous sommes tout ce que Daech veut anéantir. Et même si nous persistons à l’ignorer, nous sommes tous déjà en guerre.

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    Tumulus poétique – ou métaphore des ruines du monde.

    Face à Daech, nous larguons quelques bombes depuis le ciel, nous disons soutenir des combattants insurgés, nous envoyons quelques pichenettes. Bien sûr que nous sommes réticents à envoyer des troupes au sol. Les précédentes opérations occidentales incitent à la méfiance : avons-nous contribué à la naissance du monstre, avec ces actions si incomplètes en Afghanistan, en Irak, en Libye ? La tentation est grande de nous sortir les doigts du bourbier moyen-oriental, et de ne plus toucher à rien. Mais cela n’est plus possible. Le chaos n’est plus circonscrit à une zone lointaine, que nous pouvons abandonner à son triste sort en détournant les yeux. Il vient nous frapper dans les rues de Paris. Il va continuer à déployer ses hydres, jusqu’à ce qu’on les cautérise à la source.

    Vercors, forteresse.
    Vercors, forteresse.

    Face aux paysages sereins du Vercors, à cette beauté que je suis libre de savourer, qui suis-je pour appeler à la guerre ? Moi qui n’ai jamais manié une arme, qui ne partirai pas au combat ? Je lis les noms des jeunes gens tombés l’arme à la main, et je comprends ceux qui ne veulent pas mettre en danger l’armée française, exposer nos soldats au péril des opérations au sol. L’idée de voir mourir des jeunes Français loin de notre terre, dans des contrées étrangères et hostiles, est insoutenable. Je pense à la tristesse infinie des cimetières militaires, à la marée de croix blanches et aux drapeaux tricolores à la nécropole de Vassieux en Vercors. Mais avons-nous encore vraiment le choix ? L’arsenal de Daech ne cesse de croître, sa force militaire est devenue celle d’un état, sa technologie est redoutable – ce n’est pas une guérilla de bouseux en machette, c’est une armée moderne, forte de scientifiques et de combattants entraînés. Attendons-nous qu’ils mettent la main sur la bombe ? Peut-être que l’horreur dans les rues de Paris convaincra les nations occidentales de la nécessité d’aller tuer le monstre.

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    Alpages, pierriers, mémoires.

    Outre la menace physique, réelle, qu’il fait peser sur chacun d’entre nous, Daech engendre aussi un autre type de monstre. Les analystes l’ont écrit depuis longtemps : ces types qui ouvrent le feu sur la foule en criant « Allah Akbar » savent très bien à quel jeu pervers ils jouent. Puisqu’ils ne parviendront jamais à convaincre les musulmans du monde entier de rejoindre leur croisade meurtrière, alors ils cherchent à les isoler de force, à les désolidariser des sociétés dans lesquelles ils se sont intégrées. A exciter la méfiance, la colère et la peur envers eux, à faire d’eux des étrangers au sein de leur propre pays. Les terroristes veulent que la petite vieille, qui a toujours vécu en bonne entente à côté de ses voisins musulmans, regarde soudain passer la dame voilée en se demandant « et s’il y avait une bombe sous ce tissu ? ». En excitant les amalgames et l’islamophobie, ils cherchent à transformer les musulmans en éléments insolubles dans le creuset républicain – à transformer le monde occidental en un lieu hostile, où les musulmans ne se sentent plus chez eux. Et ils se disent que comme ça, l’adolescent paumé, le jeune adulte frustré, ont plus de chances de venir les rejoindre, puisqu’ils se sentent incompris et rejetés dans le pays qui les a vus grandir. Daech ne se contente pas de projeter des balles et des bombes, il injecte aussi le poison lent de la xénophobie.

    J’ai découvert le Vercors grâce à un ami qui y a grandi et qui y vit toujours, qui connaît mon amour des grands espaces et qui est heureux de me montrer son pays. Le Vercors incarne une certaine idée de la France, ai-je dit ; pour moi, à travers le visage métissé de cet ami, le Vercors est un double symbole. Son père est malien, noir et musulman, sa mère est blanche, de tradition catholique, enracinée dans le Vercors depuis des générations. Tandis que nous marchons à travers les paysages à couper le souffle, la grande falaise des Dogons du Mali se confond aux versants lisses du massif alpin ; il me raconte son héritage africain, et me montre les routes vertigineuses, arrachées à la montagne, que ses ancêtres ont aidé à construire, et les grottes où les résistants se cachaient. Tout ce qu’il est incarne cette double ascendance, tout à la fois l’amour du monde, le cosmopolitisme et l’attrait des lointains, et le profond attachement à ce sol, ce terroir, cette histoire française ; une racine dans l’eau des sept océans, une dans les roches du Vercors.

    Les routes vertigineuses du Vercors, creusées à même la roche.
    Les routes vertigineuses du Vercors, creusées à même la roche.

    Il me raconte aussi le racisme, les commentaires horribles des ignorants sur sa couleur de peau ou sur la religion de son père, l’impression terrible que parfois, cette France qui l’a vu naître et grandir le rejette. Au cours de cette dernière année, lui comme moi avons constaté avec effarement le déchaînement de la haine qui se montre au grand jour, comme une bête immonde qu’on tenait jusqu’alors enfermée derrière un soupirail, et avec qui on ose maintenant parader en pleine rue. Les amalgames, les fantasmes, les délires, les commentaires à vomir sur les réseaux sociaux, la méfiance ordinaire à l’égard de l’étranger, du musulman, de celui qui est soudain devenu l’autre.

    J’ai de la chance : la part d’ailleurs dans mon sang, celle de ma grand-mère libanaise, de mon père qui est né à Marrakech et a vécu de l’autre côté de la Méditerranée jusqu’à ses dix-sept ans, ne se voit pas sur mon visage, ou seulement aux yeux des initiés. C’est quelque chose dont je n’ai pris conscience que très tard, lors de mon arrivée à Paris au début de mes études, lorsque des personnes originaires du Moyen-Orient ont commencé à me faire des clins d’œil de connivence, lorsqu’un vendeur de fallafels, né à Beyrouth, m’a dit en me rendant la monnaie : « ta beauté n’est pas de France ». Je me suis demandé ce qu’il racontait. Bien sûr que j’étais de France. Et puis j’ai commencé à me réapproprier cet héritage, à rêver de faire un tour de la Méditerranée, si un jour ses rives étaient lavées des horreurs de la guerre. J’ai commencé à comprendre ce qui avait pu inspirer à ce Libanais un tel commentaire, ce qu’il y a de typiquement moyen-oriental en moi – la couleur indéfinissable des yeux, ce bleu-gris-vert si distinctif, l’association des sourcils très sombres et des cheveux plus clairs, cette peau entre deux tons, qui ne prend presque pas de coups de soleil, mais se couvre pourtant de taches de rousseur, et la part cachée, le groupe sanguin qu’on ne trouve que plus à l’Est, et que je partage avec ma grand-mère. C’est cela que les gens du Liban, de Turquie ou d’Israël identifient chez moi. Je suis allée à Istanbul avec mon frère et ma sœur – qui n’ont pas hérité des mêmes gènes que moi – et plusieurs personnes ont cru que j’étais la guide turque, accompagnant des touristes français. Mais contrairement à mon ami montagnard, j’ai été protégée du racisme et de la bêtise. L’étranger en moi est discret.

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    Il y a une petite maison sur la colline, au milieu des pierres. Je me demande depuis quand. Je me demande ce qu’elle a vu.

    J’ai grandi dans une petite ville tout au sud de la Drôme provençale, où vit une importante communauté maghrébine, de culture musulmane, arrivée dans la région lors de la construction des barrages et des centrales nucléaires. Si je dis que j’ai un ami musulman, ce n’est pas l’éternel badge d’honneur des racistes ordinaires, un demi-mensonge inspiré par le vendeur de légumes basané, que je supposerais musulman, à qui je parlerais une fois par semaine et qui serait devenu mon alibi : j’ai des dizaines d’amis musulmans. Des hommes et des femmes rencontrés dans mon enfance ou au cours de mes études, beaucoup de Français et quelques personnes d’autres nationalités venus préparer un diplôme en France, Turcs, Iraniens, Marocains, Tunisiens. Quand sur les réseaux sociaux, je vois des amis et des connaissances vomir des tombereaux de fantasmes paranoïaques, de préjugés mal emballés et d’invectives à peine dissimulées à l’encontre de la communauté musulmane, je me demande toujours s’ils en connaissent un seul représentant. S’ils savent que peut-être, leur médecin, leur prof de gym, leur ostéopathe, leur maçon, leur comptable, leur secrétaire, leur dame de cantine, leur collègue est musulman(e), et se prend tout ça dans la gueule en silence.

    Parfois, j’ai l’impression d’être dans la pièce Rhinocéros, de Ionesco, quand je vois des gens que j’aime, que j’estime, que je crois intelligents et sensibles, se transformer en monstres en quelques lignes. Se mettre à partager des immondices anti-réfugiés. Des liens menant à des sites de fachos complètement paranoïaques et complotistes. Des commentaires délirants sur les réfugiés. Et j’ai mal au ventre.

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    Reparlons-en, des réfugiés, de ces hommes, femmes et enfants qui fuient une horreur indicible, avec d’un côté, un régime qui a utilisé du gaz sarin contre son propre peuple, et de l’autre, l’état islamique qui progresse, et qui partout sur son passage et sans distinction de religion, tue, viole, terrorise, détruit, asservit. Reparlons-en, de cette « invasion » qui inspire tant de bienveillance à certains de nos concitoyens, reparlons de ceux qui craignent pour l’identité chrétienne de la France, mais n’ont aucun mal à fermer charitablement leur porte à des hommes, femmes et enfants qui ont cheminé pendant des semaines sur des routes sordides et dangereuses, risqué la mort dans la soute des camions ou sur des embarcations de fortune jetées sur les eaux froides de la Méditerranée, et qui attendent dans des camps insalubres qu’on daigne statuer sur leur sort.

    Est-ce que vous comprenez, maintenant ? Maintenant qu’en une heure, Paris a été mis à feu et à sang par une poignée de types solitaires, que plus personne n’était à l’abri, qu’il fallait fuir les rues à tout prix, les rues jonchées de corps, pleines de blessés, de gens en pleurs, traumatisés, hébétés ? La tuerie de la rue de Charonne ou du Bataclan, c’est ce que vivent les Syriens tous les jours – c’est ça, la terreur, la vulnérabilité extrême, l’horreur quotidienne, l’impression qu’il n’existe plus aucun sanctuaire face à la barbarie. Les types qui ont poignardé Paris contrôlent un état tout entier – mais bordel, vous comprenez, maintenant ? Pourquoi les réfugiés se barrent par milliers, et pourquoi nous devons faire quelque chose ?

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  • La Gold Coast australienne, le rêve infini

    Fuir les rigueurs de l’hiver européen et renverser la roue des saisons pour retrouver l’été, nous sommes nombreux à en rêver quand le froid descend sur nos latitudes. La terre promise aux saisons inversées et aux plages sans fin, c’est la Gold Coast (Côte d’Or) australienne. Ce chapelet de criques et de baies idylliques s’étend sur la côte est de la grande île-continent, du nord de Sydney au sud de Brisbane. Voyage au paradis.

    byron bay surfeurs gold coast plage de rêve australie
    Surfeurs sur la plage de Byron Bay.

    Bien sûr, il y a plein d’autres choses en Australie, ce petit morceau de planète extraterrestre qui semble avoir été largué par inadvertance en bas à droite de la nôtre, un jour où Dieu était d’humeur joueuse. Il y a des animaux qui semblent avoir été dessinés par Frankenstein, comme l’iconique kangourou qui, si on y réfléchit bien, est quand même une sacrée bizarrerie de la nature : un animal qui se déplace en bondissant, qui possède une queue capable d’assommer un homme, et dont le petit grandit dans une poche abdominale. Ou encore l’ornithorynque, ce marginal total, le plus grand punk du règne animal : un mammifère qui pond des œufs (sans même parler de son bec en spatule, de ses pattes palmées et de ses aiguillons venimeux – cet animal a tout pour lui).  Ou encore le « renard volant », qui est une chauve-souris géante, la méduse mortelle dont les tentacules font cinquante mètres de long, et le seul serpent de mer ultra venimeux au monde – l’Australie, parfois, c’est trente millions d’ennemis.

    pélicans australie faune oiseau amusant rigolo
    Les pélicans, les clowns des plages australiennes. (Ceux-là ne font pas partie des trente millions d’ennemis : ils veulent juste te piquer ton sandwich.)

    Le cœur rouge de l’île est un désert absolument gigantesque, et le traverser est une expérience hors du temps, où la géologie ressemble à une perpétuelle hallucination, et où on peut parcourir des centaines de kilomètres sans croiser personne, si ce n’est des chevaux sauvages, des kangourous et des cadavres abandonnés en plein soleil, sur cette route où personne ne vient faire le ménage. Au nord, la grande barrière de corail est une autre merveille du monde, une indescriptible féerie sous-marine. Et l’Australie est aussi la terre natale d’une des cultures les plus anciennes qui soient, celle des Aborigènes. Dans des grottes au cœur du désert, on a trouvé des peintures rupestres datant d’il y a 38 000 ans, des œuvres décrivant des danses, et des hommes et femmes jouant de la musique : c’est sans doute la plus ancienne preuve non seulement de la vie sociale des hommes, mais aussi de leurs activités culturelles, ludiques, bref, de leur humanité. La façon dont les Aborigènes ont été martyrisés par les Occidentaux et demeurent exclus de la société australienne est l’une des ombres majeures jetées au tableau idyllique ; une autre serait l’irresponsabilité écologique des habitants de cette terre ravagée par l’érosion, aux sols de plus en plus salés et infertiles, et aux ressources en voie d’épuisement. Je sais bien que l’Australie n’est pas le jardin d’Eden – mais quand on remonte la Gold Coast, allant de carte postale en carte postale, il est facile de croire au paradis.

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    Surf à Byron Bay.

    L’Australie ressemble plus à l’Angleterre qu’aux Etats-Unis. Il n’y a pas ce culte américain de la démesure, du fric, des armes et des voitures ; on ne ressent pas cette impression d’être en permanence dans un jeu vidéo, comme on pourrait parfois le croire à Los Angeles, à Chicago ou à Miami. Il faut imaginer la Tamise transformée en lagon tropical, il faut imaginer des gens qui ont la tête de leur reine sur leurs pièces de monnaie et cultivent le flegme britannique, mais qui, après leur tea-time dans des jardins à l’anglaise, prennent leur planche de surf et vont chevaucher la marée montante. Il faut imaginer l’Angleterre sans le mauvais temps et sans la nourriture douteuse, l’Angleterre transplantée au milieu des palmiers, des flamboyants et des frangipaniers, au bord de l’eau transparente.

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    Ananas et géraniums.

    Il faut imaginer un pays où il est normal de quitter le boulot avant que le soleil se couche, pour pouvoir prendre quelques vagues, ou courir le long de la jetée – où à peu près tous les êtres humains que l’on croise ressemblent à des Apollon ou des Aphrodite, et où les équipements de fitness sont aussi courants que les bancs publics. Partout, on voit des demi-dieux converser en faisant des tractions torse au-dessus de la barre avec une désinvolture telle qu’on les croirait en train d’effeuiller une marguerite. La seule chose qui me convainc de leur appartenance à l’espèce humaine, et non à une peuplade surhumaine et photoshopée, ce sont les coups de soleil. La couche d’ozone est percée au-dessus de l’Australie, et croyez-moi, cela se voit, cela se sent. En une demi-heure d’exposition, l’Australie m’a valu le pire coup de soleil de toute ma vie : pour survivre au soleil de là-bas sans finir carbonisé, les indices maximums sont de rigueur. Mais cela signifie aussi des journées radieuses, des couchers de soleil surréalistes et une perfection quotidienne qui fait pâlir le reste du monde en comparaison.

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    Port Stephens et ses collines aux airs de monde perdu.

    Les Français ne s’y trompent pas : ils sont incroyablement nombreux sur la Gold Coast, et tous les serveurs et barmen racontent la même chose, une adolescence française, puis le grand départ vers l’autre bout du monde. Les visas « vacances et travail », ou « surf & work », permettent de vivre le fantasme d’un quotidien pieds-nus au bord de l’eau, même s’il a pris du plomb dans l’aile : face à l’afflux de Français, à l’essoufflement du marché du travail et au mauvais comportement de certains de nos compatriotes, le gouvernement australien a durci les conditions d’accès. Le consulat de France a même diffusé des recommandations aux jeunes Français, des conseils pleins de bon sens, du type, ne pas voler dans les magasins, squatter les propriétés privées ou faire pipi, ivre mort, sur la voie publique. Pour vivre le rêve australien, il est conseillé d’avoir cinq mille dollars sur soi, car l’Australie est terriblement chère, et un minimum de compétences : savoir faire quelque chose semble être devenu un prérequis apprécié.

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    La skyline de Surfers Paradise à l’horizon.

    Remonter la Gold Coast, c’est aller d’émerveillement en émerveillement. La plage affleure partout au bord des villes. Une douceur de vivre indescriptible sourd des eaux azur. Au crépuscule, les arbres sont remplis d’inséparables et d’autres perroquets, des myriades d’oiseaux colorés au pépiement assourdissant.

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    Inséparables au soleil couchant.

    Iguanes et autres lézards vous dévisagent sans curiosité, les ananas poussent dans les pelouses et l’odeur des frangipaniers évoque sans cesse une suavité infiniment exotique. Partout, le surf est roi : la plus grande ville de la Gold Coast s’appelle Surfers Paradise, sa skyline est posée à même le sable doré, et les businessmen semblent tous avoir un leash à leur attaché-case.

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    Surfers Paradise indeed.

    A Coffs Harbour, le Legends Surf Museum célèbre la mythologie de ce sport devenu religion, qui célèbre la recherche de l’été éternel et de la communion avec la vague.

    surf australie musée
    Le surf, le culte collectif.

    A Port Stephens, j’ai vu le plus beau coucher de soleil de ma vie au milieu des dunes sauvages, un incendie de tons pastels follement romantiques. La Gold Coast, ou le ciel en technicolor.

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    Crépuscule australien.

    Mais la plus belle plage de toutes restera à mes yeux celle de Byron Bay – rarement je me suis crue aussi près du paradis terrestre. Et si aujourd’hui, on me proposait de retourner n’importe où, n’importe où sur Terre, je crois que je n’hésiterais pas : je demanderais un billet d’avion pour Byron Bay. Cette plage immense où des vagues parfaites venaient se dessiner dans l’eau cristalline, surmontée par une petite colline aux airs de paradis perdu, à laquelle on accède par un escalier au milieu des palmiers et d’où on peut contempler toute l’étendue de la baie, continue de vivre dans mes rêves. Byron Bay a allumé en moi une inextinguible nostalgie des étés australiens. Je retournerai un jour sur la Gold Coast, je le sais.

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    Byron Bay

     

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    Coffs Harbour, bonheurs du bout du monde.

     

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    Shelly Beach.

     

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    Port Stephens.

     

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    La nuit à Surfers Paradise, bars, boîtes et fêtes tout au bord de l’eau.

     

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    Byron Bay, mon éden à moi.

     

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    Eclosion d’un palmier à Surfers Paradise.

     

    byron bay surfeurs gold coast plage de rêve australie
    Byron Bay, encore et encore.

     

    brisbane coucher de soleil crépuscule
    Coucher de soleil au dessus de Brisbane, fin du rêve et retour au froid.

    Plus d’infos pratiques concernant la Gold Coast sur le site officiel du tourisme en Australie.

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  • La révolte des derniers Hawaïens

    « Hawaï » : peu de noms ont une telle puissance évocatrice que celui de cet archipel perdu au cœur de l’océan Pacifique, devenu synonyme de vagues incroyables, d’ukulélés fleuris et d’été qui ne finit jamais. Sur l’anse dorée de Waikiki, c’est ce paradis polynésien fantasmé depuis plus d’un siècle par la culture pop que les voyageurs viennent rechercher. Quand le soir tombe, les terrasses des grands hôtels se couvrent de danseuses de hula, au cou chargé de lei, ces colliers de fleurs roses et blanches dont on se voit revêtit dès l’atterrissage à Honolulu. A l’ombre d’un immense banyan, la statue de Duke Kahanamoku ouvre grand ses bras, célébrant l’illustre surfeur hawaïen né en 1890, qui a fait connaître à Hollywood le sport ancestral de son peuple de navigateurs.

    Sur Waikiki.
    Sur Waikiki.
    Surfeur de carte postale sur Waikiki.
    Surfeur de carte postale sur Waikiki.

    Mais où sont ces Hawaïens, dont la culture unique au monde aimante des touristes venus de partout ? A Waikiki, on cherchera en vain les visages des descendants de cette antique nation, qui a vécu préservée des incursions occidentales pendant plus de mille ans, jusqu’à l’arrivée du capitaine Cook en 1778. Les statistiques sont implacables : les Hawaïens de souche ne représentent plus que 10% de la population, contre 23% de blancs occidentaux et 39% d’asiatiques.

    Au cœur du chaudron

    La démographie semble obéir à la géologie – les mouvements tectoniques rapprochent chaque année de quelques centimètres Hawaï du Japon, le long de la plus grande et la plus ancienne chaîne volcanique du globe, un chapelet de cônes immenses que les profondeurs dérobent à nos regards, et dont les huit îles principales qui forment l’archipel d’Hawaï ne sont que la partie immergée.

    L'archipel hawaïen vu du ciel (NASA, Wikipedia Commons). De gauche à droite, des îles les plus anciennes aux plus récentes : Ni'ihau, Kauai, Molokai, Oahu, Maui, Hawaii. Le point chaud est sous Hawaii, la grande île, et glisse sans cesse vers l'Est.
    L’archipel hawaïen vu du ciel (NASA, Wikipedia Commons). De gauche à droite, des îles les plus anciennes aux plus récentes : Ni’ihau, Kauai, Oahu, Molokai, Lanai, Kahoolawe, Maui, Hawaii. Le point chaud est sous Hawaii, la grande île, et glisse sans cesse vers l’Est. A l’Est d’Hawaii, sous la mer, Lo’ihi se prépare à émerger.

    Séparés de la côte californienne par près de quatre mille kilomètres d’océan, ces confettis de lave au beau milieu du Pacifique sont les îlots les plus isolés au monde, l’extrême pointe nord de ce triangle polynésien formé par la Nouvelle-Zélande, les Samoa, l’île de Pâques et Tahiti. Etendard de la culture polynésienne qui continue de vivre à Hawaï, le drapeau officieux unissant les peuples de l’arc pacifique est une constellation d’étoiles rouges symbolisant ces îles et ces atolls, qui marque d’un sceau d’or l’île légendaire d’Hawaiki, berceau mythique de tous les Polynésiens et dont tous les bateaux seraient partis.

    Drapeau des peuples de Polynésie. L'île d'or est le berceau mythique, Havaiki. L'archipel hawaïen est représenté par les quatre étoiles les plus au nord.
    Drapeau des peuples de Polynésie. L’île d’or est le berceau mythique, Havaiki. L’archipel hawaïen est représenté par les quatre étoiles les plus au nord.

    Il faut imaginer les connaissances astronomiques de ces navigateurs qui traversèrent le Pacifique à la voile, parcourant plusieurs milliers de kilomètres en suivant les étoiles, et arrivèrent autour du huitième siècle de notre ère sur ces îles noires et ardentes, à la terre ravagée par les éruptions volcaniques et presque nue, car trop loin de tout pour que les vents et les vagues y charrient des graines. Ce sont les navires arrivés de Polynésie qui ont planté le taro, la noix de coco, la banane et l’arbre à pain, et toutes ces fleurs qui donnent à Hawaï ses airs de jardin enchanté : les premiers Hawaïens ont su planter l’éden à même la lave.

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    Cultures sur l’île de Kauai.

    La performance n’en est que plus fascinante, quand on songe à la violence des tempêtes qui agitent le Pacifique nord, et à la hauteur des vagues qu’ont dû affronter les frêles hokule’a, les pirogues à balancier que l’on peut admirer sur le site historique de Pu’uhonua. Seule terre émergée parmi d’immenses étendues d’eau profonde, Hawaï est au cœur du chaudron, et les vagues qui déferlent en hiver sur ses côtes battent tous les records, comme Jaws, la célèbre « mâchoire » pouvant dépasser les vingt-cinq mètres, qui bat les falaises de l’île de Maui et attire les grands surfeurs du monde entier.

    Sur ces pirogues à balancier, les Polynésiens ont traversé quatre mille kilomètres d'océan.
    Sur ces pirogues à balancier, les Polynésiens ont traversé quatre mille kilomètres d’océan.
    Surf sur le Northshore d'Oahu.
    Surf sur le Northshore d’Oahu.

    Le surf est l’invention hawaïenne qui a su conquérir le globe, et au bord de la plage de Waimea, sur la célèbre côte nord d’Oahu, lieu de pèlerinage incontournable pour les mordus de la discipline, un monument rend hommage à l’un de ses plus grands noms, Eddie Aikau. Ce maître-nageur sauveteur hawaïen a sauvé plus de cinq cent personnes des rouleaux de Waimea, et popularisé le surf de très grosses vagues – aujourd’hui encore, Quiksilver organise une compétition en son honneur dans la baie qui fut sienne, lorsque les vagues dépassent une hauteur de quinze mètres. Eddie Aikau est mort à trente et un ans, en 1978, dans une expédition visant à retracer les quatre mille kilomètres parcourus par les anciens navigateurs polynésiens, pour relier Hawaï et Tahiti. Le bateau s’abîma peu après son départ ; parti chercher de l’aide à la rame sur sa planche de surf, Aikau ne fut jamais retrouvé. Sa mort en mer, en quête des exploits de ses ancêtres, est symptomatique de cette soif d’origines qui fait battre le cœur de la renaissance hawaïenne depuis les années 1970, et lutte pour restaurer l’héritage de cette culture millénaire que la diminution continue du nombre d’Hawaïens de souche met en péril.

    Eddie Aikau (Wikipedia Commons).
    Eddie Aikau (Wikipedia Commons).

    Un génocide accidentel

    A l’arrivée de Cook, en 1778, quatre cent mille kanaka maoli – Hawaïens – peuplent l’archipel. En 1819, au moment où l’ancienne religion est abolie et le christianisme triomphe, ils ne sont déjà plus que deux cent mille. Car s’il n’y a jamais eu de politique d’extermination menée envers les Hawaïens, et qu’on a épargné aux îles ces raids sanglants et ces déportations massives d’indigènes qui ont rythmé la conquête de l’ouest américain, c’est par un phénomène bien plus sournois que les Hawaïens sont décimés, une sorte de « génocide accidentel », par les maladies venues d’ailleurs, sur ces terres jusqu’alors protégées par leur extrême insularité. La tuberculose et les maladies vénériennes font des ravages, puis l’immigration chinoise apporte la lèpre, à laquelle les Hawaïens sont les plus sensibles, et l’île de Molokai devient ce mouroir sous le soleil où l’on exile les condamnés.

    Reliefs découpés de la sublime côte Napali, sur Kauai. C’est ici que la « guerre des lépreux » a fait rage, lorsque les lépreux, menés par le guerrier Koolau, se sont cachés dans les vallées escarpées pour échapper à la déportation sur Molokai. Jack London en a tiré une nouvelle superbe.
    Reliefs découpés de la sublime côte Napali, sur Kauai. C’est ici que la « guerre des lépreux » a fait rage, lorsque les lépreux, menés par le guerrier Koolau, se sont cachés dans les vallées escarpées pour échapper à la déportation sur Molokai. Jack London en a tiré une nouvelle superbe.

    Comme un stigmate de cette relégation, ce sont sur les petites îles périphériques que l’on trouve aujourd’hui les derniers Hawaïens, sur Molokai, l’île aux falaises vertigineuses, sur Ni’ihau, couverte de bétail, île pâturage que n’habitent que cent ou deux-cent kanaka, ou encore sur Kahoʻolawe, la plus petite des huit îles hawaïennes principales, minuscule morceau de littoral âpre et désert, utilisée pendant des décennies comme site d’entraînement par la marine américaine, et rendue à l’état d’Hawai’i en 1994 – seuls les Hawaïens de souche ont le droit de s’y rendre, dans le cadre de pratiques religieuses et culturelles. Selon Elizabeth Kapu’uwailani, auteur du poignant documentaire Then there were none sur la disparition des Hawaïens, il n’en resterait plus que cinq mille aujourd’hui. Ces visages d’un brun lumineux, encadrés de cheveux noirs ondulés, aux traits si caractéristiques de ce peuple polynésien qui traversait les océans en pirogue et chérissait les volcans, disparaissent peu à peu.

    Then there were none, documentaire poignant sur la fin des Hawaïens.
    Then there were none, documentaire poignant sur la fin des Hawaïens.

    C’est sur la petite île de Ni’ihau qu’est né l’un des plus grands noms de la culture hawaïenne, Israël Kamakawiwoʻole, dit Iz, rendu célèbre par son interprétation d’Over the rainbow à l’ukulélé. En quelques albums, Iz s’est fait le porte-parole des Hawaïens qu’on a dépossédés de leur aina, la terre de leurs ancêtres, chantant la mémoire de son peuple et l’espoir de le voir accéder un jour à l’indépendance. Sa mort brutale à l’âge de trente-huit ans, en 1997, brise le cœur de tout l’archipel, et ce sont dix mille personnes qui suivront son cercueil lors de funérailles nationales. Tué par son obésité morbide – il pesait près de quatre-cent kilos au moment de son arrêt respiratoire –, tout comme ses parents, sa sœur et son frère Skippy, Iz fut victime du métabolisme des peuples polynésiens, accoutumé depuis des siècles à la grande frugalité, et qui ne tolère pas le régime alimentaire américain.

    Facing Future, l'album le plus célèbre d'Iz, que j'ai écouté en boucle durant mon dernier séjour hawaïen
    Facing Future, l’album le plus célèbre d’Iz, que j’ai écouté en boucle durant mon dernier séjour hawaïen.

    L’obésité, dernier avatar de ce génocide accidentel du monde occidental envers les premiers Hawaïens, explose parmi les derniers descendants. On peut ajouter à cela la malédiction de la drogue, qui décime les populations les plus fragiles de l’archipel. Si les choses se sont améliorées depuis le début des années 2000, où la méthamphétamine, dite crystal meth ou ice, causait de tels ravages que le procureur fédéral avait lancé un appel à l’aide au gouvernement, se disant « à genoux » pendant qu’Hawaï était « en train d’être tué par la drogue », la consommation de méthamphétamine dans l’archipel reste toujours largement supérieure à la moyenne nationale, et les visages fantomatiques des junkies de Hilo sont un témoignage poignant de l’addiction qui ronge les kanaka.

    La déesse des volcans

    Iz, l’enfant de Ni’ihau qui ne parlait pas l’anglais classique, seulement l’hawaïen et le pidgin (anglais créole façonné par les Hawaïens), était devenu la voix de ce peuple dont les droits ont été rongés peu à peu tout au long du dix-neuvième siècle, jusqu’en 1893, lorsque les Américains propriétaires de grandes plantations, businessmen et soldats de Pearl Harbour fomentent un coup d’état contre la dernière reine d’Hawaï, Lili’uokalani. Contrainte à un humiliant procès dans la salle même de son trône, enfermée durant neuf mois dans une  chambre de son palais, Io’lani, elle se voit forcée d’abdiquer et d’assister, impuissante, à l’annexion unilatérale d’Hawaï par les Etats-Unis en 1898, que jamais aucun traité international n’a ratifié. Les mouvements indépendantistes hawaïens continuent de dénoncer le coup d’état et l’annexion.

    La princesse Liliuokalani.
    La princesse Lili’uokalani.

    Le souverainisme vivace d’Hawaï surprend le visiteur dans des lieux inattendus, comme sur ce panneau surplombant les cascades de Wailua, sur l’île de Kauai, qui proclame « Ku’e Amerika ! », « rejette l’Amérique ! », et explique : « Ce slogan exprime notre colère envers le gouvernement américain qui occupe illégalement Hawaï depuis 1893. Nous n’avons jamais approuvé cette occupation et ne l’accepterons jamais. Nous demandons la pleine restauration de notre souveraineté et de nos droits. Profitez de votre séjour à Hawaï, et revenez quand notre indépendance sera restaurée ! Les Hawaïens ». Si le bien-fondé de leurs revendications est historiquement incontestable, l’hécatombe hawaïenne et la démographie en leur défaveur rendent l’espoir d’un l’accession à l’indépendance utopique. En 2000, des juristes appartenant au mouvement indépendantiste Hawaiian Kingdom ont porté l’affaire de la violation de souveraineté devant la Cour permanente d’arbitrage de La Haye – mais les Etats-Unis ayant refusé de comparaître, la cour s’est déclarée incapable de statufier sur l’annexion de 1898.

    Panneau indépendantiste.
    Panneau indépendantiste.

    Les Hawaïens accèdent malgré tout à une plus grande reconnaissance. Le mouvement Nation of Hawai’i, mené par un descendant du roi Kamehameha, a obtenu la rétrocession d’un certain nombre de terres au profit des premiers habitants. Peu à peu, ils reconquièrent la plus grande et la plus symbolique des îles hawaïennes, celle où vivaient les rois et d’où émanait la puissance politique, celle qui a donné son nom à l’archipel : Hawaï. Dite aussi « the Big Island », elle gagne chaque année sur l’océan grâce aux coulées de lave du volcan Kilauea, où elles se jettent dans des explosions d’écume brûlante.

    Waipio, la "vallée des rois", sur la grande île, haut lieu de l'histoire politique de l'archipel.
    Waipio, la « vallée des rois », sur la grande île, haut lieu de l’histoire politique de l’archipel.

    Cette île sacrée, foyer de la déesse des volcans, Pele, semble devenue le cœur de la renaissance hawaïenne. Pour un vrai Hawaïen, voir sa maison détruite par les éruptions, c’est être béni par la déesse, et sans doute faut-il être imprégné de cette foi pour accepter de vivre sur Hawaï, île incandescente où villes et routes peuvent être englouties par des flots de magma du jour au lendemain, créant des paysages lunaires à perte de vue, immenses étendues de roche noire qui met plusieurs dizaines d’années à refroidir jusqu’au cœur, où les laves incessantes du Kilauea grignotent toujours plus avant les terres habitables, et plonge toute une partie de l’île sous une cloche de vog, brouillard volcanique qui étouffe les personnes sensibles et colore de souffre les levers et couchers de soleil.

    La déesse Pélé - vue d'artiste exposée au Jagger Museum.
    La déesse Pele – vue d’artiste exposée au Jagger Museum.

    On sait qu’un jour, le monstrueux bouclier du plus grand des volcans, le Mauna Loa, sautera et submergera l’île sous le feu d’une éruption inouïe. Ce sont majoritairement des Hawaïens qui travaillent au Hawaii Volcanoes National Park, et initient les visiteurs à la superbe mythologie hawaïenne, histoire d’une lutte perpétuelle entre les ténèbres de la nuit primordiale, le soleil, l’océan et le feu du sol, au bord du cratère bouillonnant d’Halemaumau, dont la lumière et les fumées infernales sont visibles à des kilomètres dans l’obscurité.

    Le cratère d'Halemaumau luisant dans la nuit - ici un article sur les volcans d'Hawaï.
    Le cratère d’Halemaumau luisant dans la nuit – ici un article sur les volcans d’Hawaï.

    Une mémoire prodigieuse

    Ce sont les Hawaïens qui ont repris possession d’un des lieux les plus sacrés de l’archipel, le heiau (temple) de Pu’ukohola, où le plus grand roi hawaïen, Kamehameha, a tué et sacrifié son cousin invité à l’inauguration, afin de devenir le premier maître unique de toutes les îles. Symbole de la monarchie hawaïenne, le roi Kamehameha figure parmi les statues de l’United States Capitol de Washington depuis 1969, et on peut aussi l’admirer à Pu’ukohola, avec son casque surmonté d’une crête de plumes, sa cape rouge et or, et ses armes rituelles, massues pour tuer d’un coup violent derrière la tête, arceaux surmontés de dents de requins pour trancher la gorge, poings de combat avec les mêmes artefacts tranchants. Les murs épais des deux temples dressés sur la colline de Pu’ukohola sont interdits à tout haole – non natif de ces terres – et ne sont pénétrés par les Hawaïens que lors des cérémonies rituelles. Sur un autel en bois, on aperçoit des offrandes à Ku, le dieu de la guerre, mais ce ne sont plus que fleurs et fruits, et non des chairs humaines comme autrefois.

    Sacrifices de fleurs et de fruits (et non plus de viscères) à Pu'ukohola Heiau.
    Sacrifices de fleurs et de fruits (et non plus de viscères) à Pu’ukohola Heiau.

    Car telle est l’ambigüité du rapport des Hawaïens aux Occidentaux : l’ancienne religion hawaïenne, régie depuis le quatorzième siècle par le kapu ou tabou, organisait la vie selon des principes d’une extrême sévérité, et toute transgression – comme par exemple croiser l’ombre portée par le roi – était passible de mort. Tout porte à croire que les Hawaïens ont accueilli avec joie certains missionnaires pétris d’humanité, comme le père Damien, qui sacrifiaient leur vie pour moissonner les âmes, combattaient la lèpre et l’ignorance, luttaient contre le kapu, et propageaient l’écriture et la connaissance. C’est le fils de Kamehameha lui-même, Liholiho, qui a en 1819 aboli le kapu. Nombre d’Hawaïens ont reconnu en Jésus le sauveur qui les délivrerait de la brutalité de l’ordre ancien, comme James Kekela, né en 1824 sur Oahu, ordonné révérend en 1853 et parti en mission lutter contre le cannibalisme aux Marquises – les vieilles tombes du cimetière de la mission, dans le cœur d’Honolulu, rendent hommage à ces destinées rares.

    Pu'ukohola Heiau. La croix surmontée de deux boules blanches est le symbole ancestral du "kapu" ou tabou : l'interdit suprême. Autrefois, la transgression était passible de mort. Aujourd'hui, le kapu sert à signifier aux touristes qu'ils doivent rester à leur place.
    Pu’ukohola Heiau. La croix surmontée de deux boules blanches est le symbole ancestral du « kapu » ou tabou : l’interdit suprême. Autrefois, la transgression était passible de mort. Aujourd’hui, le kapu sert à signifier aux touristes qu’ils doivent rester à leur place.

    Aujourd’hui encore, nombre d’Hawaïens revendiquent profondément leur christianisme. Dans ces territoires à la marge, friches abandonnées sur les flancs du volcan, petits villages boueux aux airs de Far Ouest branlant, pullulent les espérances les plus débridées; parmi toutes les églises d’obédiences diverses qui s’affrontent à renfort de panneaux publicitaires, Latter Day Saints (mormons), témoins de Jéhovah, scientologues et autres adventistes, on trouve nombre de petites églises hawaïennes. Qui plus que les kanaka ont besoin d’entendre que les premiers seront les derniers, eux à qui les statistiques officielles du gouvernement américain font battre le record de l’archipel en termes de pauvreté et de taux d’emprisonnement ? Dans les églises hawaïennes, des femmes et des hommes aux longs cheveux noirs chantent dans la langue originelle du pays, cet idiome polynésien dont l’alphabet compte treize caractères, et où les voyelles semblent cascader à l’infini.

    Eglise des Saints des derniers jours (mormons) à Hawaï. Elle est présente dans un nombre incroyable de villages.
    Eglise des Saints des derniers jours (mormons) à Hawaï. Elle est présente dans un nombre incroyable de villages.

     

    Jolie église épiscopalienne.
    Jolie église épiscopalienne.

    Avant l’écriture, les anciens Hawaïens apprenaient par cœur des litanies remontant le fil du temps jusqu’à sa nuit, chants de navigation menant les bateaux des Samoa à Tahiti, puis de Tahiti à Hawaï, généalogies des hommes et des dieux, histoire des raz de marée, des éruptions et des massacres, secrets déposés d’oreille à oreille. Quand les missionnaires leur apprirent à lire, ils furent stupéfaits par leur mémoire prodigieuse : ces gens rompus à porter la geste des siècles sur leurs épaules surent connaître par cœur des pans entiers de la Bible en un rien de temps.

    Champ de pétroglyphes de Waikoloa, sur la grande île - les pétroglyphes sont un témoignage émouvant de la présence séculaire des Hawaïens sur l'île. Ces dessins, symboles et figures tracés dans la lave racontent un univers qui nous demeure à jamais inaccessible.
    Champ de pétroglyphes de Waikoloa, sur la grande île – les pétroglyphes sont un témoignage émouvant de la présence séculaire des Hawaïens sur l’île. Ces dessins, symboles et figures tracés dans la lave racontent un univers qui nous demeure à jamais inaccessible.

    Le dernier roi de l’archipel, David Kalakaua, roi chrétien, progressiste, et pétri de la nécessité d’une renaissance hawaïenne, a recueilli l’histoire et la mythologie de son peuple, et l’a rédigée en anglais pour la diffuser dans le monde. Il a raconté les mystères grandioses de la cosmogonie hawaïenne, tout en soulignant les étranges analogies avec la Bible – la lumière jaillie de Po, la nuit primordiale, révérée déesse du chaos, la trinité bâtisseuse, Kane, Ku et Loho, l’homme et la femme modelés de glaise, la révolte des anges et le Lucifer hawaïen, Kanaloa, l’épisode de l’arche et du déluge. Il fut le premier monarque à accomplir un tour du globe en bateau, afin de faire connaître et estimer la culture hawaïenne, et fut reçu par toutes les grandes puissances de la fin du dix-neuvième siècle. Dans le centre historique d’Honolulu, on peut aujourd’hui visiter Io’lani, le somptueux palais qu’il a fait édifier pour faire accéder son royaume océanique au rang des pays qu’il convient de respecter – peine perdue. Deux ans après sa mort, en 1893, c’est là-même que sa sœur Lili’uokalani fut séquestrée et contrainte à l’abdication, et Io’lani est devenu le mausolée mélancolique de la souveraineté hawaïenne.

    David Kalakaua, le dernier roi hawaïen.
    David Kalakaua, le dernier roi hawaïen.

    Signe funeste du déclin du peuple natif de l’archipel, plus aucun Hawaïen de souche ne participe depuis 2010 aux championnats du monde de surf, là où nombre de kanaka maoli s’étaient illustrés depuis des décennies dans ce sport inventé par leurs ancêtres et profondément imprégné de leur culture, de ce sentiment de communion avec l’océan au bord duquel ils ont grandi. David Kalakaua écrivait à propos de son peuple, les kama’aina, enfants de la terre : « Ils sombrent peu à peu sous le poids des contraintes et des fardeaux qui les accablent, et à terme, ils succomberont à ces conditions politiques et économiques étrangères à leur nature et toxiques à leur sang. Année après année, les empreintes de leurs pas s’effacent sur le sable de leurs littoraux abrités par les récifs coralliens, et sous l’ombre des palmiers, le son de leurs chants naïfs s’assourdit, jusqu’au jour où leurs voix se tairont pour toujours.» Les derniers Hawaïens se battent pour faire mentir la sinistre prophétie, et célébrer plutôt cet autre mot de Kalakaua, devenu devise de l’état d’Hawaï : Ua mau ke ea o ka ‘aina i ka pono, « la vie de notre terre se perpétue dans la justice ».

    Soleil couchant à Kauai.
    Soleil couchant à Kauai.
  • Les volcans d’Hawaï, ou la beauté du diable

    Les volcans d’Hawaï, ou l’île telle que vous ne l’auriez jamais imaginée. Il y a toujours eu plus de violence que de douceur sirupeuse dans mes rêves d’Hawai’i, plus de magma, de déferlantes et de gouffres que de Mai Tais sirotés sur la plage d’Honolulu. Car des forces titanesques viennent converger sur ce confetti de terre, plus éloigné des continents, plus seul au milieu des eaux que toute autre terre immergée.

    « Hawai’i ».
    Le nom seul, tout en verticalité, en javelots jetés vers le ciel, avec la vague en son cœur, fait vivre le mythe lorsqu’on le prend en bouche. L’histoire d’Hawai’i ressemble à celle de l’ange déchu. Lassé de tant de douceur et mu par un instinct prométhéen, un Polynésien prend sa pirogue à balancier et s’élance à travers le plus grand océan du globe, à travers la mort et la nuit, avec les étoiles pour seul viatique. Plusieurs milliers de kilomètres de vagues et de profondeurs le séparent de son point de départ, l’archipel de la Société. Puis il arrive ici, sur ce chapelet basaltique tout hérissé de cônes noirs fumants, battu par les tempêtes du Pacifique Nord – quelles puissances titanesques ont conspiré au jaillissement de cet archipel ? –, loin de tout, loin des terres immergées, dans le fracas et le secret.
    A Hawai’i, le monde est renversé, et plus personne ne croit aux points cardinaux. Ce n’est plus l’Occident – nous sommes au-delà de sa dernière limite, la côte américaine, plus loin encore que le coucher du soleil. Ce n’est pas l’Orient, le berceau de la lumière. Nous sommes seuls au cœur de la nuit sur ce lambeau de terre surgi de l’immense et des ténèbres, et le monde sauvage guette sur le seuil. Les hommes vivent avec les volcans.

    Hawai’i, la grande île : terre à vif

    L'océan et le basalte noir des laves séchées, au bout de la Chain of Craters Road.
    L’océan et le basalte noir des laves séchées, au bout de la Chain of Craters Road.

    Après plusieurs jours sur Oahu, l’île capitale, je m’envole pour Hawai’i, la grande île, celle des rois et de la démesure.
    Hawaï est un chapelet d’îles nées du volcanisme, tirées des profondeurs du Pacifique par l’obstination du magma à percer la surface. Aujourd’hui, il ne brûle plus que sur la grande île. Le feu s’est éteint sous toutes les autres îles de l’archipel, une par une, tandis que le point chaud se déplaçait vers l’Est, suivant le mouvement des plaques tectoniques. Les cratères de Diamond Head à Honolulu, ou de Waimea à Maui, dorment depuis des siècles, et si, à Maui, on se demande si Haleakala ne se réveillera pas une dernière fois avant le sommeil éternel, on sait que cela ne sera qu’un chant du cygne. Désormais, imperceptiblement, mais sans l’ombre d’un doute, les îles retournent à la mer. Les vagues viennent ronger le basalte et le sable, le poids des roches aspire à retourner aux profondeurs, le pompage de l’eau douce et la détérioration des récifs coralliens qui jouaient le rôle de bouclier contre l’océan accélèrent l’érosion – après des millénaires d’ascension, après la longue course des laves noires vers la surface, plus aucun brasier ne soutient les montagnes posées au cœur du Pacifique. Oahu, Maui, Kauai, Lanai, Molokai, Nihau, toutes disparaîtront dans un temps incommensurable pour une mortelle. Seule Hawai’i vit encore. Ici aussi, la vie va d’ouest en est : le plus ancien volcan, le Mauna Kea, ne se réveillera pas, mais le Mauna Loa et le Kilauea bouillonnent. Tout à l’Est, sous les eaux, un volcan sous-marin forme une nouvelle île, qui ne jaillira que dans des centaines de milliers d’années : Lo’ihi, le tout dernier rejeton de la ceinture de feu du Pacifique.

    L'archipel hawaïen vu du ciel (NASA, Wikipedia Commons). De gauche à droite, des îles les plus anciennes aux plus récentes : Ni'ihau, Kauai, Molokai, Oahu, Maui, Hawaii. Le point chaud est sous Hawaii, la grande île, et glisse sans cesse vers l'Est.
    L’archipel hawaïen vu du ciel (NASA, Wikipedia Commons). De gauche à droite, des îles les plus anciennes aux plus récentes : Ni’ihau, Kauai, Oahu, Molokai, Lanai, Kahoolawe, Maui, Hawaii. Le point chaud est sous Hawaii, la grande île, et glisse sans cesse vers l’Est. A l’Est d’Hawaii, sous la mer, Lo’ihi se prépare à émerger.

     Le Mauna Kea, forge des premiers dieux, nuit et feu du monde d’où jaillissent les formes, point chaud primordial qui a tiré hors des eaux tout l’archipel, est éteint depuis 4600 ans. Aujourd’hui sur ses sommets vertigineux ne dorment plus que les glaciers, les « épées d’argent » qui grandissent pendant cinquante ans, fleurissent une fois, puis meurent, et les myriades de constellations et de galaxies qu’on voit ici mieux que partout ailleurs sur terre ; mais les autres volcans veillent.
    En 1950, le Mauna Loa a submergé tout un pan de l’île sous une monstrueuse coulée ; en 1984, il s’est réveillé à nouveau, le monde entier a tremblé, mais le volcan a différé sa menace. Tout le monde le sait : le jour où il crachera, rien ne l’arrêtera. Son gosier contient bien plus de lave que son impétueux voisin du sud, le Kilauea. Et pourtant, le Kilauea sait aussi détruire – le village de Kapoho, par exemple, dévoré par les laves en 1960. Le Kilauea est en éruption permanente, et parfois ses laves vont se jeter dans la mer, alors le spectacle est indescriptible. Des cascades de roches en feu qui explosent au contact des vagues, des gerbes de braise et d’écume, la sculpture vivante d’une terre qui grandit sous nos yeux. On dit le Kilauea antre de la déesse des volcans, Pele. On raconte qu’elle prend parfois la forme d’une belle femme aux cheveux de feu, une femme fatale, qui rejoint les rois et les élus dans leur couche, et leur murmure à l’oreille les secrets de l’univers. On raconte qu’on la croise parfois dans les bois, qu’elle vous transperce ses yeux d’incendie, et qu’on ne saurait dire si c’est un présage de grandeur et d’extase, ou de destruction imminente. J’arrive sur la grande île frémissante de légendes et d’appréhension. volcans d’Hawaï volcans d’Hawaï volcans d’Hawaï volcans d’Hawaï

    Le récit de l'arrivée de Pele sur la grande île.
    Le récit de l’arrivée de Pele sur la grande île.

     

    La déesse Pélé - vue d'artiste exposée au Jagger Museum.
    La déesse Pélé – vue d’artiste exposée au Jagger Museum.

     

    Fumerolles volcaniques qui s'échappent du sol - sur la grande île, partout la Terre respire, partout la chaleur et le souffre m'enveloppent.
    Fumerolles volcaniques qui s’échappent du sol – sur la grande île, partout la Terre respire, partout la chaleur et le souffre m’enveloppent.

    En route vers les volcans d’Hawaï

    Pour monter vers le volcan, il faut passer par Pahoa, en limite des laves du Kilauea. Pahoa a des airs de Far West – stations-service jaunies où amarrent des minivans déglingués et bourrés de hippies jusqu’à la gueule, façades pastel aux allures de saloon mordu par l’humidité, jungle exubérante, incroyable, où les hommes en dreadlocks et rêves tatoués sur la peau se noient doucement. Au parc Lava Tree, perdu au milieu de nulle part, les troncs pétrifiés par la coulée de 1790 ont des airs de gnomes austères dans le soir (les crépuscules sont gris sur ce versant de l’île, et les levers de soleil aussi, la brume dissout la lumière), sous une canopée d’albizias démesurés. Des orchidées sauvages et des « goyaves fraises » poussent parmi les fougères géantes et les étranges formes mi minérales, mi végétales.

    Arbres pétrifiés au Lava Tree State Park.
    Arbres pétrifiés au Lava Tree State Park.

     

    Orchidée sauvage.
    Orchidée sauvage.

    C’est dans le soir que je gravis les pentes du Kilauea, vers le village de Volcano. La nuit tombe comme un corps qui se laisse happer vers le sol – elle est physique, dense – je comprendrai plus tard que c’est le « vog », ou « volcano smog » craché par le Kilauea qui lui donne cette réalité épaisse et pesante, qui éteint la lumière à l’heure où elle touche encore les côtes. Dans le noir, il faut décrypter les chiffres du cadenas qui ferme la grille, pour arriver à la maison – la maison, je le dis sur le ton plein de révérence menaçante qu’on réserve aux films de genre. C’est un lieu déjà peuplé de tous mes fantasmes et mes clichés abreuvés par des heures de visionnage tremblotant – c’est une maison de film d’horreur. La jungle la dévore. Fougères géantes, qui marchent comme une armée furieuse vers les grandes baies, araucarias aux silhouettes d’avalanches, pleins de langues d’épines, sous-bois impénétrable, et la maison – vaste, glacée, humide, toute de bois sombre, remplie de miroirs et d’escaliers, de vitres qui plongent sur les ténèbres moites, planchers où tout résonne et tout s’amplifie, et là, tout près, la caldeira incandescente du Kilauea, Halema’uma’u et ses phosphorescences lucifériques dans le soir, son flot continu de vog sulfureux et toxique, et le village fantôme de Volcano à la merci de ses colères. That’s the stuff nightmares are made on. Nuit pleine de paupières, comment dormir au bord d’un volcan en éruption ?

    "La" maison, au milieu des fougères voraces.
    « La » maison, au milieu des fougères voraces.

     

    Beauté jurassique des fougères qui se déploient.
    Beauté jurassique des fougères qui se déploient.

    Hawai’i Volcanoes National Park. Mes mots se délitent au fil de la Chain of Craters Road.
    D’abord, marcher vers le Jaggar Museum en longeant l’immense caldeira noire et ocre causée par l’effondrement au quatorzième siècle – imaginer que le canyon faisait autrefois six cent mètres de profondeur, et que d’éruption en éruption, il se comble peu à peu, rempli de lave bouillonnante qui laisse ensuite ce paysage lunaire couvert de craquelures et d’aplats extraterrestres. Au loin, Halema’uma’u fume avec constance, cratère dans la caldeira, petit chaudron opiniâtre.

    La caldeira du Kilauea. Volcans d'Hawaï
    La caldeira du Kilauea, et le cratère fumant.

    Atteindre le Jaggar Museum comme dans un songe nimbé de souffre – là-bas, toucher les bombes volcaniques, les cristaux, les larmes et les cheveux de Pele, voir se déployer tout le panthéon hawaïen sous les pinceaux des artistes de l’île, Pele la sublime, la luxurieuse, Pele et ses cheveux d’incendie et son corps en fusion, Pele l’irrésistible, l’irrépressible, et sa sœur la mer, et son amant rieur, dieu des cascades et des prairies, et toute la cohorte de ses admirateurs, dieu du tonnerre, dieu requin des profondeurs, une explosion sensuelle et cosmique. Continuer vers le Kilauea Iki, et voir le lac de lave qui a mis trente ans à refroidir vraiment, et les humains microscopiques au milieu du chaudron.

    L'ancien lac de lave.
    L’ancien lac de lave.

     

    Quand le lac de lave était encore brûlant.
    Quand le lac de lave était encore brûlant.

    Vers le bout du monde : la fin de la Chain of Craters Road

    Marcher dans l’immense tube de lave aux parois de château de sable léché par la marée. Sauter à la marelle de cratère en cratère, parfois crépus et hérissés de laves a’a, parfois lisses et onctueux, comme des pattes d’éléphant dessinées à la spatule, quand ce sont des pahoehoe qui mollement s’étalent. Imaginer le spectacle, au moment de l’éruption – les Niagaras de lave incandescente, les Mississipi de feu, un torrent de magma, large comme dix fois mon Rhône familier, qui roule vers la mer. Plus on avance vers elle et plus le paysage se fait apocalyptique – la coulée recouvre des hectares et des hectares à perte de vue, tout n’est que champ de basalte fondu, brûlant et frémissant de fumée au soleil à son zénith (toutes mes photos ressemblent à des mirages, la chaleur est telle que l’image se brouille, que la lave semble se mouvoir encore – persistance des fantômes sur film sensible). Imaginer le déluge, la houle immense de lave – échouer. Tout est brûlant, tout est terrible. Pas une plante ne survit. Paysage impitoyable, entièrement minéral, noir de sang.

    Cordées de lave, comme enflammées à nouveau par le soleil à son zénith - chaleur écrasante qui monte du sol, brume et vertiges. Volcans d'Hawaï. Hawaii Volcanoes National Park
    Cordées de lave, comme enflammées à nouveau par le soleil à son zénith – chaleur écrasante qui monte du sol, brume et vertiges.

    Tout au bout de la route, l’arche sculptée dans un océan déchaîné. Les vagues s’engouffrent entre ses colonnes, viennent frapper la lave – peu à peu, des plages de sable noir surgissent au milieu de nulle part.

    La lave à perte de vue, et la mer.
    La lave à perte de vue, et la mer. Au coeur de l’Hawaii Volcanoes National Park, la démesure

    Je regarde encore le Mauna Loa. Toute la lave que je vois autour de moi, ces kilomètres-Pompéi, c’est celle du Kilauea. Il faut imaginer : le Mauna Loa à l’air si impassible, le géant oblongue tout bleu de petits nuages, contient dans le secret de ses chambres magmatiques dix fois, cent fois, mille fois la lave du Kilauea. Il faut le savoir : il va se réveiller. Demain, dans dix ans, dans cent ans – mais pas plus tard. Son heure approche. Et la grande île sera submergée par le feu.

    Arche de lave au bout de la Chain of Craters Road. Volcans d'Hawaï.
    L’arche de lave, au bout de la Chain of Craters Road.

    Le cratère d’Halema’uma’u au cœur de la nuit – soudain je sais pourquoi je suis venue au bout du monde. Dans la nuit profonde et sans étoiles, saturée de vog, la lumière rouge du cratère qui crache ses bouffées de souffre, le brasier que l’on voit à des kilomètres dans le noir, qui semble changer l’espace en une mer liquide irrésistiblement aspirée par son maelström flamboyant. Personne ne peut détourner le regard. Comme toute la richesse intérieure d’un humain semble vaine et dérisoire à Hawai’i – l’expérience du sublime est si radicale qu’elle en confine à l’absurde. Mes bricolages de culture et de sens se pulvérisent à l’épreuve de la démesure. Aucune substance ne garde ses propriétés dans le feu du cratère. Sous le Mauna Loa, les chambres magmatiques sont pleines, des milliers et des milliers de lave en fusion sous le profil bombé du bouclier déposé sur la plaine, et il suffira d’un tressaillement pour que les geysers ardents fusent jusqu’à la cime des plus hauts arbres, que les déluges de basalte en fusion ravagent l’île entière, que toute trace des œuvres humaines s’abîme dans le feu des entrailles – à quoi bon ? Et l’océan – les raz de marée qui menacent, les vagues plus hautes que des immeubles qui menacent de balayer les terres immergées, de venir rendre à la mer cette île que les volcans lui ont arrachée, ces murailles d’eau que rien n’arrête, demain peut-être, ou le jour d’après, mais cela viendra. Un bébé qui naît aujourd’hui verra avant la fin de sa vie le Mauna Loa exploser et le tsunami balayer l’île, ce n’est pas une statistique, c’est une loi irréfutable. Trouver refuge sur les pentes froides des volcans éteints ? Mais sur les cimes glacées du Mauna Kea, c’est le vertige le plus poignant qui déchire le cœur. Cette densité lumineuse infinie – ce ne sont plus des étoiles qui piquètent le ciel, c’est une armada de navires célestes, des voiles de lumière sans fin, des villes et des océans de galaxies et constellations telles qu’on n’en a jamais vues – et ces myriades sont mortes, ces millions d’yeux qui me transpercent sont ceux de spectres jetés à travers le vide intersidéral, mues et reliques d’astres déjà consumés ? L’univers semble s’ouvrir grand sous mes yeux et ce n’est qu’une chute sans fin à travers des milliards et des milliards d’années de ténèbres sans visage. volcans d’Hawaï volcans d’Hawaï

    volcans d'Hawaï. Cratère du Kilauea la nuit, Halemaumau.
    Le cratère incandescent, la nuit.

    Je ne sais pas si Hawai’i m’aura permis de consentir à l’anéantissement. Mais elle m’aura enseignée l’infinie beauté du diable et de la chute. volcans d’Hawaï

    Au bord de la caldeira du Kilauea. Volcans d'Hawaï.
    Au bord de la caldeira.

     

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  • La Bavière, ou le pays des contes de fée

    Je trouve encore et toujours des raisons de revenir dans les Alpes bavaroises, tout au sud de l’Allemagne, entre lacs, châteaux et montagnes. Les plus beaux endroits de Bavière

    Idylle bavaroise, avec deux châteaux de Louis II : Neuschwanstein et Hohenschwangau.
    Idylle bavaroise, avec deux châteaux de Louis II : Neuschwanstein et Hohenschwangau.

    La Bavière est pour moi le pays où le kitsch cesse d’être kitsch et confine au sublime. Boiseries ornées de géraniums, bulbes baroques dorés, sommets découpés, lacs et forêts en Technicolor, forêts de contes de fée, la Bavière me donne envie d’être changée en nain de jardin et de rester ici pour toujours.

    Garmisch-Partenkirchen, village de carte postale et ciels si bleus. Les plus beaux endroits de Bavière sur Itinera Magica
    Garmisch-Partenkirchen, village de carte postale et ciels si bleus.

    Extra Bavariam nulla vita, et si una, non est ita : il n’est point de vie hors de la Bavière, ou bien une vie qui n’en est pas une. Il règne ici une douceur de vivre inégalée, une impression roborative de confort propret et de perfection bucolique, en toute saison.

    Le lac Eibsee, au pied du plus haut sommet d'Allemagne, le Zugspitze. Les plus beaux endroits de Bavière sur Itinera Magica
    Le lac Eibsee, au pied du plus haut sommet d’Allemagne, le Zugspitze.

    A une période de ma vie, j’ai passé beaucoup de temps à Würzburg, en Franconie – tout au nord de la Bavière. Je ne cessais de rêver du sud, des prairies de l’Allgäu et des lacs au bleu presque tropical. Würzburg est la porte de la route des Alpes, dite aussi la « route romantique », un chapelet de villages médiévaux qui mène jusqu’aux châteaux de Louis II de Bavière, le roi fou. J’avais collé dans mon agenda une photo du plus iconique d’entre eux, Neuschwanstein, prise en novembre depuis les hauteurs. On y voyait ses hauts cous blancs surgir de l’incendie automnal, et se refléter dans les eaux du lac. Au loin, la neige accordait la couleur des montagnes à celle des tours. J’ai passé des heures à dessiner ce château, et les forêts baignées par sa beauté : j’y ai installé le chef-lieu de mon imaginaire.

     Les plus beaux endroits de Bavière sur Itinera Magica
    La nuit, à Neuschwanstein – une longue exposition dessine des étoiles autour du château.

    Le mythe de Louis II se perpétue, malgré la disneylandisation totale du château sur la colline, les visites minutées et robotisées en trente minutes, les vitrines où on trouve des figurines de Sissi (la cousine de Louis II, et son grand amour impossible) à côté de Blanche-Neige et Cendrillon. La Bavière est hantée par une fascination morbide pour son dernier roi, au point de vendre des cartes postales de Louis sur son lit funèbre, en grand manteau noir, entouré de dizaines et dizaines de bougies ; au point de célébrer d’étranges processions funèbres le jour de sa mort, au pied du château. J’y ai assisté une fois, par un soir d’orage ; la foudre qui venait lécher les tours de Neuschwanstein et la pluie froide et méchante ne dispersaient pas l’étrange assemblée de culottes de peau et corps de chasse, venus célébrer le mythe Ludwig, l’incarnation de la Bavière éternelle.

    Paysage alpin, entre Allgäu et Tirol.
    Paysage alpin, entre Allgäu et Tirol.

    Jeune prince de toute beauté, Ludwig (Louis en VF, donc) est un rêveur invétéré, fasciné par les chevaliers qui peuplaient les livres de son enfance, par la grandeur du siècle de Louis XIV, et par la solennité grandiose des opéras de Wagner. C’est à des peintres, pas à des architectes, qu’il demande de dessiner les châteaux dont la construction videra les caisses du royaume. Linderhof, le petit monde fantasmagorique au cœur d’un grand parc bruissant de fontaines, avec sa grotte de Vénus souterraine, sa hutte de Wodan ou son palais maure. Herrenchiemsee, le nouveau Versailles tout d’ors et de miroirs, suspendu sur une île au milieu d’un lac embrumé.

    Versailles ? Non, Herrenchiemsee.
    Versailles ? Non, Herrenchiemsee.

    Et Neuschwanstein, la folie wagnérienne, chimère de château médiéval dressé au sommet d’un éperon rocheux – les ruines d’un véritable bourg historique vieux de plusieurs siècles ont été pulvérisées pour permettre son édification, preuve du sens historique très relatif de Ludwig. Neuschwanstein résiste mal à l’épreuve du gros plan – ses murs ressemblent à des Lego agglomérés, et ses intérieurs vides truffés d’ascenseurs (la grande nouveauté à la fin du XIXe siècle) n’invitent pas à la rêverie. Mais vu de loin, avec le flou du songe, le dessin des tours blanches qui jaillissent au-dessus des pins ne peut que subjuguer.

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    Neuschwanstein et Hohenschwangau, entre lacs et forêts.
     Les plus beaux endroits de Bavière sur Itinera Magica
    Château de conte de fées.

    Interné par des conseillers soucieux de le voir dilapider la richesse du royaume pour construire des folies de pierre, Ludwig est mort dans des circonstances mystérieuses, qui ne seront jamais élucidées. On l’a retrouvé mort sur la rive du lac de Starnberg, en compagnie de son médecin, parti avec lui pour une promenade en barque. Crise de démence qui aurait mal tourné, tentative de fuite, suicide, assassinat ? L’essaim de théories bourdonne encore, alimenté par les Bavarois légitimistes qui rêvent de restaurer le royaume – pour eux, Ludwig aurait été supprimé parce qu’il s’opposait à la dissolution de la Bavière dans l’Empire allemand, gouverné par Guillaume Ier et la Prusse triomphante. Le roi romantique, friand de promenades en luge au clair de lune et d’opéras joués au fond des grottes, est l’emblème de la Bavière insoumise.

    La ville de Füssen.
    La ville de Füssen.

     

    Königsee. Les plus beaux endroits de Bavière sur Itinera Magica
    Königsee.

    Outre Starnberg, où Ludwig s’est noyé, on compte des dizaines, des centaines de lacs en Bavière, tous plus follement exotiques les uns que les autres, si cristallins et colorés qu’on rêverait d’y plonger comme dans une mer chaude – si on ne les savait descendus des glaces. Au pied du Zugspitze, la plus haute montagne d’Allemagne, le lac Eibsee fascine avec ses deux couleurs, le vert émeraude près des rives, et le bleu de la plus grande profondeur. Des dizaines d’îlots solitaires le coiffent de verdure, comme une carte au trésor tout juste exhumée.

    Le lac Eibsee.
    Le lac Eibsee.

    J’ai aussi une grande affection pour le « lac des rois », le Königsee, au coeur duquel se niche une petite île enchanteresse à laquelle on accède en bateau, et son église, St. Bartholomä. Les montagnes plissées comme un grand accordéon semblent ne jamais permettre au soleil d’éclairer tous les versants à la fois – en automne, le contraste est époustouflant.

    Eglise St. Bartholomä, au coeur du Königsee.
    Eglise St. Bartholomä, au coeur du Königsee.

     

    Königsee.
    Königsee.

    Toutes les églises de Bavière se ressemblent un peu, avec leurs rotondités baroques qui leur confèrent un faux air slave, et leur tendance à poser au milieu de paysages grandioses, Alpes, lacs et forêts.

    Plaines verdoyantes et églises aux bulbes baroques, le paysage bavarois typique.
    Plaines verdoyantes et églises aux bulbes baroques, le paysage bavarois typique.

    La Bavière m’a appris à ne plus croire au kitsch, ou à ne plus m’en formaliser. A aimer les vaches avec leurs lourdes cloches autour du cou, l’ouverture de Tannhäuser et les couchers de soleil étourdissants sur des sommets enneigés. En Bavière, j’ai dix ans à nouveau, et je me remets à croire aux princes et aux princesses, je lis les lettres de Sissi à Ludwig, les témoignages de leur amour impossible, au bord de lacs bleu gentiane. Ces contrées furieusement romantiques offrent mille prétextes à qui veut vivre comme dans un livre enluminé – on serait presque tentée d’embrasser des crapauds et de chevaucher des citrouilles. Lors de mon dernier voyage, j’ai dormi à l’hôtel Sonne à Füssen, dans une chambre tout en velours rouge et en dorures, avec lit à baldaquin. Les couloirs étaient remplis de costumes d’époque, de partitions de Wagner et de portraits de Ludwig, sous lesquels on pouvait dîner aux chandelles. Et sur le signe Do not disturb ? Le portrait iconique de Ludwig… affublé de lunettes de soleil. Tout juste assez de dérision pour me donner bonne conscience d’aimer à ce point être chavirée par les lumières du crépuscule. « Is des net schee? », demanderait un Bavarois dans son dialecte inimitable – « est-ce que ça n’est pas beau ? »

    Coucher de soleil à Füssen. Les plus beaux endroits de Bavière sur Itinera Magica
    Coucher de soleil à Füssen.

    =>La suite ici : la Bavière en hiver

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  • Saumur, roses et fantômes sur les bords de la Loire

    Chaque fois que je viens dans la vallée de la Loire, je me sens transportée vers des temps très anciens et très doux. Les roseraies redisent le nom de Ronsard, et la « douceur angevine », la lumière de perle et les miroitements du fleuve, font venir Du Bellay aux lèvres.

    Saumur se reflétant dans les eaux de la Loire.
    Saumur se reflétant dans les eaux de la Loire.

    C’est un paysage littéraire, une forêt de citations – je pense à Eugénie Grandet se morfondant parmi les peupliers le long du fleuve, j’imagine Madame de Mortsauf, la belle et pieuse héroïne du Lys dans la vallée, attendant au sommet de chacune de ces tours construites sous le règne de François Ier, toutes de tuffeau clair et d’ardoise bleutée. Quant au château de Saumur, il évoque à tous les très riches heures du duc de Berry, le chapelet d’images pieuses, vécues au rythme des cloches et des saisons, des temps où on rêvait d’enclore l’univers entier dans son jardin.

    Le château de Saumur, tel que représenté par les Très riches heures du duc de Berry, au XVe siècle. Source : Wikipedia Commons.
    Le château de Saumur, tel que représenté par les Très riches heures du duc de Berry, au XVe siècle. Source : Wikipedia Commons.

    Le val de Loire respire une mélancolie très douce et très tendre ; cela tient peut-être au climat, effectivement bien moins tranché qu’à Paris, à ces brouillards légers comme des voiles jouant avec le soleil, à ces crachins caressants qui flattent toutes sortes de fleurs. Je pense à la Fantaisie de Nerval, à cet « air très vieux » que convoque la rêverie sur les temps enfuis, et à la dame « à sa haute fenêtre, en ses habits anciens, que dans une autre existence peut-être, j’ai déjà vue… et dont je me souviens ». La dame est ici une belle courtisée par Ronsard, ou une héroïne romantique au cœur mordu par des passions tumultueuses. Peut-être que son château a été restauré par Viollet-le-Duc, au dix-neuvième, habillé de gargouilles, de dragons et de fantasmagories minérales, peut-être qu’il ressemble désormais à une estampe de Gustave Doré.

    Jardins du château de Brézé
    Jardins du château de Brézé

    Cette ribambelle de châteaux le long du fleuve – soixante-douze châteaux Renaissance, de Nantes à Orléans–, corsetés de hautes tourelles, reflétés par la Loire grise, dans une lumière changeante, est belle comme un roman.

    Vue sur Saumur depuis le château
    Vue sur Saumur depuis le château

    Je descends du train à Angers, et la route touristique des bords de Loire, entre Angers et Saumur, est un ravissement : le tracé suit la levée érigée au-dessus du lit du fleuve, large et sablonneux, et je ne trouve jamais la lumière aussi belle que quand l’eau vivante la multiplie. En contrebas de la route, tout contre la levée, se serrent des maisons très anciennes, aux toits d’ardoise, aux pignons élégants, aux fenêtres à meneaux ; le long des berges, le lit second du fleuve est couvert d’herbe épaisse et d’arbres au moins centenaires. Sur les collines, on devine de temps à autre les tours d’un château qui surplombe la vallée : c’est un paysage de contes de fées.

    Les vignes qui entourent le château de Brézé
    Les vignes qui entourent le château de Brézé

    Cette pierre blanche dont on fait les châteaux, c’est le tuffeau, abondant dans la région ; on creuse les falaises de roche tendre pour en extraire le précieux matériau, et crée ainsi des cavités qui deviennent, depuis le Moyen-Âge, des habitations troglodytes. Nous déjeunons aux Caves de Marson, restaurant troglodyte qui m’évoque des images du Seigneur des Anneaux, de maison de hobbit nichée dans une colline recouverte d’herbe et surmontée d’une cheminée qui fume, tout ceci est pittoresque à mourir. Je découvre le Layon, le vin blanc sucré et liquoreux du val de Loire, et la fouée, le petit pain chaud qu’on garnit.

    Restaurant troglodyte des Caves de Marson
    Restaurant troglodyte des Caves de Marson
    L'ambiance feutrée des Caves de Marson
    L’ambiance feutrée des Caves de Marson

    Au château de Brézé, le monde troglodyte prend une nouvelle dimension. Brézé est un « château sous un château » : en dessous de l’élégante construction Renaissance, se cache une véritable forteresse souterraine, un dédale de puits et de couloirs profonds, qu’on arpente dans une pénombre angoissante avec l’impression de descendre au fonds de la terre. Les douves sont profondes, plus de dix-huit mètres de profondeur, hérissées de pont-levis, de tours et de chemins de ronde, et au fond de celles-ci s’ouvrent des bouches vers le monde d’en dessous. C’est le monde de la paranoïa et de la guerre sans relâche : ce complexe militaire loin des rayons du soleil est si étendu, si profond et complexe, et déploie tant de stratagèmes pour se prémunir contre des dangers si multiples et terribles, qu’on en vient à se demander s’ils redoutaient d’être attaqués par des hommes, ou par des dragons. Le contraste est saisissant : sous les galeries claires du château Renaissance, les roses et les vignes, se déploie un monde obscur et fantasmatique, en guerre permanente, et qui craint que chaque nuit soit la dernière.

    Douves du château de Brézé
    Douves du château de Brézé
    Dépendance du château de Brézé.
    Dépendance du château de Brézé.

     Il y a quelques années, j’étais déjà venue dans le val de Loire, plus en amont sur le lit du fleuve, et j’avais pu découvrir les deux châteaux les plus célèbres de la Renaissance française, Chambord et Chenonceau. Eux ne sont que lumières et élévations – Chambord est solaire et mégalomane, le triomphe de François Ier et de la nouvelle ère faite architecture.

    Le château de Chambord.
    Le château de Chambord.

    J’avais été fascinée par la puissance ésotérique qui s’en dégageait, avec son escalier à double révolution, comme une équation jetée en trois dimensions, ses tours asymétriques à profusion, ses statues et ses emblèmes fantasmatiques.

    Tours asymétriques du château de Chambord.
    Tours asymétriques du château de Chambord.

    La salamandre y était omniprésente, et j’avais lu que cet animal à qui on prêtait la vertu de survivre aux flammes était le totem de François Ier. « Nutrisco et extinguo » : je nourris et j’éteins le feu, telle était sa devise, parant l’animal et le roi de pouvoirs cosmiques qui siéent bien au vertige de grandeur du jeune seizième siècle.

    Salamandres aux murs et plafonds de Chambord.
    Salamandres aux murs et plafonds de Chambord.

    Mais Chenonceau m’avait plus séduite encore, alors que je l’avais vu couvert d’échafaudages, envahi par des groupes bruyants et par mauvais temps. Une atmosphère presque druidique régnait dans le « château des dames », refuge des reines contre les mauvais vents de la cour, suspendu par ses arches blanches au-dessus des lacs et des canaux.

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    Jardins de Chenonceau.
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    Le château de Chenonceau semble enjamber les eaux brunes.

    Les hautes tours couvertes de vigne vierge étaient hantées par des nuées d’oiseaux noirs tournoyants, comme si l’esprit ambivalent de Catherine de Médicis guettait derrière les hautes croisées, et soulevait dans les airs cette ronde sans fin de plumes et de cris.

    Chenonceau et ses oiseaux obstinés.
    Chenonceau et ses oiseaux obstinés.

    La chambre toute noire de Louise de Lorraine m’avait captivée, chambre de deuil, bardée d’épines et de douleurs. J’aurais voulu revenir à la brume, seule ou avec un cercle choisi, et écouter les murmures.

    Détail doloriste de la chambre de Louise de Lorraine.
    Détail doloriste de la chambre de Louise de Lorraine.

    Si je suis venue cette fois passer vingt-quatre heures dans le val de Loire, c’est qu’un recueil de textes équestres de Rudolf G. Binding que j’ai traduits et commentés, « Traité d’équitation pour ma bien-aimée », a reçu le prix Pégase du Cadre Noir de Saumur  – la plus haute école d’équitation française, ce qui réjouit le cœur de la cavalière que je suis.

    Remise du prix Pégase, au Cadre Noir de Saumur. Elle fut suivie d'un spectacle enchanteur, mais que je n'ai malheureusement pas pu photographier.
    Remise du prix Pégase, au Cadre Noir de Saumur. Elle fut suivie d’un spectacle enchanteur, mais que je n’ai malheureusement pas pu photographier.

    Le Cadre Noir, avec ses écuyers de noir vêtus, ses sauteurs, ses cabrioles, ses rituels, perpétue la fine fleur de l’art équestre français depuis des siècles ; le soir, dans le grand manège illuminé par des candélabres, se poursuit un élégant carrousel entamé au temps de Pluvinel. C’est un bal des fantômes qui reprennent vie – dans le val de Loire, le passé est vivant, tangible, et c’est ce qui me touche infiniment, cette coexistence des mondes et des époques que les brumes réunissent. Cette vallée qu’on appelait « vallée des rois » est aussi celle des esprits, princesses amoureuses, poètes exaltés et chevaux attentifs. Au fond de la Loire bat un cœur très ancien.

    Bords de Loire, entre Angers et Saumur
    Bords de Loire, entre Angers et Saumur

    Pour en savoir plus sur la vallée des rois et ses châteaux : http://www.leschateauxdelaloire.org/

    La ravissante mairie du village de Rosiers-sur-Loire
    La ravissante mairie du village de Rosiers-sur-Loire

     

    Chenonceau, verdure, ailes et secrets.
    Chenonceau, verdure, ailes et secrets.
  • Sous les glycines, le dix-huitième : un jour à Grasse

    Pendant longtemps, j’ai eu des scrupules à raconter ma Provence, comme si chaque fois que je parlais d’elle, je parlais de moi.

    Ma Provence. J’y suis née par hasard, car mes parents ne venaient pas d’ici et s’y sont installés par un heureux concours de circonstances. Je n’ai hélas pas appris l’occitan, et je n’ai pas l’accent du midi, je cache mes racines sous le tapis d’un français lisse et normé. Mais au fil des années, je l’ai ressenti avec toujours plus d’acuité : je suis provençale, profondément méridionale, viscéralement attachée à cet horizon qu’ouvre le Rhône qui a coulé sous mes fenêtres depuis l’enfance, à ce chemin de lumière vers la Méditerranée, à mes falaises de garrigue rugueuse, thym, romarin, lavandin, buis, chênes verts, et à leurs sœurs innombrables, marelle de calcaire éclatant jusqu’aux éblouissements plus purs encore de la mer, je suis chez moi dans le Sud, et nulle part ailleurs, fille des étés écrasants, du mistral qui rend fou, de ce sol aride et ingrat, de ces pierres moites, de ce monde si ancien et si beau, des tessons d’amphore au fond des profondeurs limoneuses du Rhône.

    Je suis née ici, tout au sud de la Drôme provençale, là où le Rhône file entre les falaises blanches du défilé.
    Je suis née ici, tout au sud de la Drôme provençale, là où le Rhône file entre les falaises blanches du défilé.

    Y être née ne suffit pas ; depuis quelques années, j’apprends ma Provence. Je lis les éditions bilingues de Frédéric Mistral, de Folco de Baroncelli, du marquis de Sade, qui s’était piqué d’apprendre le provençal auprès de la fille de son notaire, une villageoise infiniment érudite, Milli de Rousset. Je fais mon pèlerinage à Notre Dame de Beauregard, à la Sainte Victoire, dans les gorges du Verdon, en Avignon et en Arles, dans les calanques de Cassis, sur l’île de Porquerolles, aux Saintes, évidemment. J’ai vécu une illumination violente lors du pèlerinage des provençaux, un jour de mai dans l’église des Saintes, un foudroiement non pas religieux, mais patriotique – oui, moi l’extraterrestre, moi l’éternelle étrangère, je suis capable, pour quelques heures, pour plus longtemps peut-être, de me fondre dans la foule et d’en être : du peuple de Provence.
    Ma Provence ne s’arrête pas à ses confins historiques, je lui rends ses prolongements naturels, je renoue les Alpes Maritimes au Verdon, les azurs de Ramatuelle à ceux de Cassis. Et par un dimanche de printemps, je réalise un vieux rêve : me rendre à Grasse.

    Glycines à Grasse.
    Glycines à Grasse.

    Il y a quelque chose dont je sais gré à ma terre natale : sa beauté imperméable aux intempéries. J’aime infiniment l’Allemagne, mais qu’elle est triste sous la pluie, si morose et étouffante, comme si l’hiver ne devait jamais finir ! Le Sud reste beau même par mauvais temps. Quand on dévale la Provençale vers le Sud, toutes les montagnes – la Sainte Victoire coiffée de brumes, dont émerge seulement la croix du midi, la Sainte Baume et sa pécheresse repentie, la roche de Roquebrune – , toutes les baies entrevues au détour d’un virage font rêver. J’aperçois la colline de Grasse, ce village perché au-dessus des vallées fleuries, et même sans l’azur, sans le soleil, sans la lumière incomparable du Sud, sa beauté me renverse. Grasse, ou l’incarnation de mon fantasme dix-huitième, de ce monde poudré de miroirs et de ravages qu’on maquille d’un sourire qui m’a happée à l’âge de treize ans, lorsque j’ai lu pour la première fois les Liaisons dangereuses. 

    Flacons anciens au musée Fragonard.
    Flacons anciens au musée du parfum. Toutes les passions humaines distillées dans une fiole de cristal ouvragé.

    Je me souviens du Parfum de Süskind, du livre et du film – Grasse, terre promise des parfumeurs, ville fleur, ville odeur, frémissante. Les arches croulent sous les glycines en fleur, et les roses anciennes s’y mêlent parfois dans le fouillis des treilles, toute la ville a l’air d’un jardin. Je rêve de revenir en été, lorsque les jardins du musée de la parfumerie seront ouverts, et que toutes les plantes que nous mettons en flacon s’y épanouiront – mais il n’y aura plus le cri des glycines, cette mélancolie presque obscène qui nous chavire à tous les coins de rue.

    Hommage à Fragonard, l'enfant terrible et chéri de Grasse.
    Hommage à Fragonard, l’enfant terrible et chéri de Grasse.

    Glycines autour du monument au morts, sur le parvis de la cathédrale, glycines à côté de la statue de Jean Honoré Fragonard, le peintre, le magicien qui a su mettre sous verre ce siècle de poignards et de roses. Au petit musée qui lui est consacré, l’Enfant délivrant un oiseau me ravit – délicieuse allégorie de la chasteté hésitante, oiseau sorti de sa cage, et tenu par la jeune fille par un fin ruban qui menace de glisser entre ses doigts. Portraits, scènes de genre, amitiés féminines, paysages de Grasse, esquisses préparatoires et dessins dans des petites pièces aux allures de boudoir. Quelques œuvres de Jean-Baptiste Mallet et de Marguerite Gérard, aussi, cette constellation me ravit – le musée a quelque chose d’un salon de bon goût. Je comprends pourquoi la parfumerie Fragonard a emprunté au plus illustre enfant du pays son patronyme : il y a quelque chose dans ce nom qui contient toute l’élégance à la française, polissonnerie et raffinement, rêverie et rire aigu, un idéal du grand siècle finissant en feu d’artifice.

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    Jeune fille délivrant un oiseau de sa cage, Honoré Fragonard. Oeuvre exposée au musée Fragonard. Source de  l’image : http://art.mygalerie.com.

    Au musée de la parfumerie Fragonard sont conservés nombre de témoignages sublimes de ces synesthésies décadentes, alliant le délire de l’odeur et l’exubérance visuelle : brûle-parfum de serpents d’or entrelacés, colliers cache-parfums, flacons ouvragés, couverts de fleurs vénéneuses, de cœurs enflammés, or et porcelaine, cristal et pierres précieuses, tout plaide en la faveur de l’infinie supériorité de l’art de la nature sur la nature. Les immenses chaudrons et alambics de cuivre, tous les ustensiles qui permettent l’enfleurage, la distillation, l’extraction, le passage de la « concrète » à « l’absolue » ont des airs d’antre de sorcières. Le parfumeur évoque l’alchimiste, le magicien – mettre l’amour, la vie et la mémoire, le désir et l’extase en bouteille, tel est son pouvoir. Je visite les usines Fragonard et j’ai furieusement envie de relire le Parfum.

    Alambics au musée du parfum.
    Alambics au musée du parfum.
    Brûle-parfum aux courbes reptiliennes.
    Brûle-parfum aux courbes reptiliennes.

    Un autre musée me touche plus encore : celui du costume et du bijou provençal, juste à l’angle de la rue, une vieille maison de bois délavé où un clair-obscur mélancolique fait revivre la beauté des siècles enfuis en terre de Provence.

    Musée provençal du costume et du bijou.
    Musée provençal du costume et du bijou.

    Dans la pénombre lambrissée s’expose la collection de madame Costa, silhouettes vêtues des plus beaux atours de l’Arlésienne, comme les convives d’un bal fantôme, crinolines, rubans, fichus noirs, art romantique et art de la Tournure, dentelles et taffetas, jupons innombrables, élégance hiératique de la Provençale des temps anciens, et ces bijoux, surtout, ces croix ! Croix de Provence, croix de Malte, croix de dévote, croix Jeannette, croix Maintenon, et ma préférée, la croix papillon, alourdissant les coups graciles de leur opulente beauté. J’ai toujours admiré les Arlésiennes, dans les rues des Saintes, lors du pèlerinage – envie soudain de posséder ce costume, et de le faire mien, d’en être digne, en vraie Provençale.

    Une des croix du musée provençal. Source de l'image : http://fragonard.com
    Une des croix du musée provençal. Source de l’image : http://fragonard.com

    Au musée de la parfumerie, j’achète la Bible inépuisable, le Livre du parfumeur, toute l’histoire des fragrances depuis l’Antiquité jusqu’à son efflorescence au dix-huitième, jusqu’à nos jours, toutes les essences, les formules, légendes, chimie et magie ; j’achète aussi les mémoires de Jean-Claude Ellena, le parfumeur d’Hermès, créateur de Terre, de Voyage, de Jardin d’été après la mousson, et habitant bienheureux de Grasse.
    Enfin, bonheur suprême, moment d’initiation : deux heures de création de parfum au studio des fragrances de la parfumerie Galimard. Tout me porte vers la famille des chyprés fruités. Les notes de fond seront la praline, le santal boisé, la vanille et l’iris, les notes de cœur la jacinthe, avant tout, en quantité prépondérante, car elle est ma fleur fétiche, précieuse cathédrale odorante de printemps, la fleur de grenadier, l’ylang-ylang et le tiaré, et les notes de tête s’efforceront d’évoquer déjà la jacinthe qui va s’imposer au cœur, lotus, freesia, magnolia, litchi, géranium. Je rejette les roses que j’aime pourtant, car rien ne doit écraser la jacinthe, ce sera un parfum de fleurs blanches, parmi lesquelles l’épée bleue et mauve trônera en reine. Je voudrais recommencer mille fois.

    Dans l'atelier du sorcier.
    Dans l’atelier du sorcier.

    Je suis en transe, persuadée d’avoir raté ma vocation. Voici les études qui auraient dû être miennes, percer à jour les secrets des odeurs, du désir et du souvenir, étudier froidement et avec la magie dissolvante de l’intellect la chimie du sens le plus instinctif, le plus primordial. Celui qui nous bouleverse et nous fait venir les larmes. Celui qui nous fait désirer furieusement, celui qui a le don de faire revivre les morts, de mettre en flacon les secrets de l’âme humaine, créer des lieux et faire renaître le temps dans une odeur, devenir Faust ! Mon parfum s’appellera Reste donc encore – je pense bien sûr au « Verweile doch, du bist so schön… » du héros de Goethe. Il n’est bien sûr pas à la hauteur de la promesse, je le voulais précipité d’éternité, mélancolie obsédante, temple de l’amour dont on se souvient, de la tristesse de l’aube après la nuit – quand l’attente a été comblée, que le futur ardent du désir s’est mué en en adieu et en regret. Je crois le parfum sablier que l’on retourne, illusion du temps suspendu. Je voudrais recommencer. Je voudrais rester à Grasse, devenir magicienne, et faire que les glycines pleurent toujours et ne se fanent jamais – que l’amour ne blêmisse pas et que la mort nous oublie.

    Devant le Musée international de la parfumerie, cette statue reproduit un dessin du XVIIIe: le parfumeur, homme flacon, chargé d'essences et de senteurs.
    Devant le Musée international de la parfumerie, cette statue reproduit un dessin du XVIIIe: le parfumeur, homme flacon, chargé d’essences et de senteurs.
    Roses et glycines, délices mélancoliques.
    Roses et glycines, délices mélancoliques.

  • Les hautes tours de Prague, entre chien et loup

    Les hautes tours de Prague, entre chien et loup

    J’ai souvent rêvé de Prague, sans savoir que c’était elle.

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    Calèches sur la Place de la Vieille-Ville, sous les tours noires de l’église Notre-Dame du Týn

    Je rêvais de grandes tours noires et carrées, surmontées à chaque angle de flèches acérées comme autant de corbeaux perchés sur un nid funeste, des tours que le voyageur épuisé par des jours et des jours d’errance dans des forêts marécageuses apercevrait de loin, par-delà  la brume du fleuve, sans savoir s’il devait se réjouir ou frémir.

    Je voyais se détacher un château sur une colline, souverain parmi une assemblée de clochers prosternés, et dont l’éclat chavirerait le cœur de tous ceux qui portent les yeux sur lui, siècle après siècle.  Je faisais de lui un cauchemar gothique : je le voyais vêtu de clairs obscurs, d’aubes glaciales et de crépuscules sulfureux, de lumières ambiguës, avec cet arrière-goût ferrugineux qui évoque le sang, je le faisais bruisser de secrets, de tombes entrouvertes et de malédictions séculaires, et puis je le nimbais de volutes échappées d’un alambic – j’imaginais les lueurs des phosphores et des brasiers fulminer au creux de ses flancs, en pleine nuit, sous un ciel d’orage, tandis que dans l’entrelacs de ruelles à ses pieds, des hommes sans âge se penchaient sur de très vieux grimoires.  

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    L’atelier d’un alchimiste, dans la Ruelle d’Or, au coeur de l’enceinte du château – témoignage de la fascination occulte du roi Rodolphe, le grand roi Renaissance de Prague, que nimbe un halo de mystère et de folie.

     

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    La mythique horloge astronomique de la tour de l’hôtel de ville, symbole absolu de la Prague hermétique et mystérieuse qui hante nos songes.

    Je rêvais de musique, de musique telle que seuls connaissent les rêves, du rythme des sabots sur les pavés, de grandes orgues qui pleuraient au milieu des dorures, et de symphonies indicibles qui se déversaient dans le fleuve et résonnaient sous les ponts.  Je rêvais du chant ininterrompu de l’eau, et de l’éternelle permanence des formes quand meurt la matière.

    Et de songe en songe, la ville magique se dessinait, tantôt gothique, puis baroque, toujours belle et triste à couper le souffle, et elle me semblait incroyablement familière, comme si tout le sang de la vieille Europe s’était déversé dans l’encre de mon rêve, et je traçais la silhouette de ma ville les yeux fermés,  à la poursuite d’un souvenir obsédant – c’était ici, c’était tout près, et nous y avions tous vécu, il y a très longtemps.

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    Le château, vu depuis le Pont Charles et ses anges pétrifiés

    Quand je suis arrivée à Prague pour la première fois, il faisait nuit, les grandes figures noires du pont Charles flottaient sur des îlots de lumière au-dessus de la Vlatva, et j’en avais les larmes aux yeux : arrachée aux profondeurs de mes rêves, comme un galion renfloué après des siècles sous les eaux, elle surgissait à mes yeux, la ville que j’avais si ardemment désirée.  

    Tout à mon extase, je voulais être sienne. Pour la première fois de ma vie, je voulais être la princesse d’un royaume de cendres, l’héritière de la couronne mille fois bafouée et infiniment maudite de Wenceslas. Je voulais être la sorcière murmurant à l’oreille de Rodolphe les orbites des étoiles et les secrets des poisons, je voulais être une femme peinte par Mucha, habillée de serpents et de fruits, cœur, corps et âme voués  à l’adoration d’un éternel automne.

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    Dernier soleil de l’après-midi, depuis la terrasse du palais Lobkowicz

    J’ai aimé Prague comme on aime un fantôme revenu pour une nuit à la vie. Jamais je n’avais mieux compris ce qu’était le syndrome de Stendhal, et jamais je n’avais su avec une évidence aussi viscérale à quel point j’étais européenne, qu’en arpentant les rues de Prague la nuit, en regardant le soleil se coucher depuis les terrasses du château, en écoutant Bach joué sur de grandes orgues qu’avaient connues les mains de Mozart, en fermant les yeux, humble et recueillie, dans les églises et les synagogues, pour laisser venir à moi les morts, et me dire les cicatrices des siècles.

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    Crépuscule sur le pont Charles

    Par trois fois, Prague s’est tenue au fond du maelstrom.

    Quand des flots de sang ont souillé les cimes de la montagne blanche et les parvis des églises, quand le fer, le feu et la folie ont englouti un tiers des Européens dans cette guerre de trente ans, c’est à Prague que tout a commencé.

    Quand l’Europe a sombré au plus noir de l’horreur, quand elle a dévoré ses plus fidèles enfants sans qu’aucun cri du cœur ou de la raison ne puisse enrayer la machine qui les broyait, l’heure fatidique a sonné aux portes de Prague – les serres brunes ont fondu sur la Bohème et la Moravie, et notre monde a fini.

    Le mélancolique quartier juif, avec ses synagogues au sol plus bas que terre, ses cimetières enchevêtrés, témoignage poignant de la mémoire des juifs d’Europe, qui dit-on, avaient su faire naître le Golem sur les rives de la Vlatva… sans que celui-ci puisse les protéger de l’atroce.

    Quand les chars et les barbelés ont roulé leur haleine de glace sur l’Europe endolorie, c’est parce qu’un vent printanier avait gonflé d’espoirs les rues de Prague – ces fleurs qu’on a alors fauchées, on les jette aujourd’hui sur la tombe d’un jeune homme, au pied des marches du musée.

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    La tombe de Jan Palach, martyre du printemps de Prague, tombé en 1968.

    Chaque fois que l’Europe se suicidait, Prague nichait au cœur du gouffre – capitale éternelle et maudite. Cette beauté que trois siècles d’incendies ont laissée intacte en devient presque terrifiante : comment demeurer si belle, quand on a vu mourir le monde ancien, quand on garde dans ses pierres l’écho de tous les cris ? Elle se tient au cœur du brasier, et elle nous dévisage.

    Sur le pont Charles.
    Sur le pont Charles.

    La nuit sur le pont Charles, toute frémissante d’une douloureuse exaltation, j’ai entendu les silhouettes noires m’admonester. « Ce monde vaut-il vraiment mieux que celui que vous avez anéanti ? »

    Je crains que Prague m’ait brisé le cœur.

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    Le pont Charles entre chien et loup.

     

    Sous les ponts de Malá Strana, des cadenas et mon coeur à Prague enchaîné.
    Sous les ponts de Malá Strana, cadenas sur les fers forgés (et mon coeur à Prague enchaîné).

     

    prague amadeus
    Tout m’évoque l’Amadeus de Milos Forman, qui fut tourné ici.

     

    prague vlatva sunset
    La Vlatva au soleil couchant.

     

    prague charles bridge
    Saints Norbert, Venceslas et Sigismund, sur le Pont Charles. On dit que la couronne de Venceslas, conservée au château de Prague, est maudite, et que quiconque la poserait sur sa tête sans être le roi légitime de Bohème périrait dans l’année – un commandant nazi aurait été victime de la vengeance de Saint Venceslas, fantôme outragé.

     

    prague sunset
    Crépuscule électrique dans une des plus belles, des plus touchantes villes d’Europe.

     

  • Rêves et chimères au Lavandou

    Le Var. Court et martial, lancé par cette lettre en forme d’envol, ce département a toujours eu pour moi un nom de citadelle insulaire, d’outremer mystique, de forêt profonde. Mais au Lavandou, il revêt une douceur dont je ne me lasserai jamais. Un week-end d’automne au Lavandou, une des plus jolies stations balnéaires du Var.

    FrenchRivieraSunset
    Coucher de soleil dans le port du Lavandou.

    Une vocation provençale

    Toujours quand je prends la route vers le sud, je ressens cette irrésistible attraction de la mer. Je suis née au bord du Rhône, et toute petite je l’entendais déjà rouler la nuit sous mes fenêtres; je me suis toujours dit que j’étais faite pour descendre le fleuve et rejoindre la mer. Rouler vers le sud, c’est obéir à la force du courant, à ce tropisme aussi irrésistible que la gravité, tout ceci est dans l’ordre des choses. Je pense aux tournesols, et je me dis que moi, je suis marétrope ou tournemer : il faut me rendre à l’eau. J’ai gardé des week-ends à la mer, petite, un amour irrationnel pour l’A7, pour les différentes stations qui jalonnent le parcours, pour le château de Mornas, la séparation des autoroutes qui est toujours un dilemme – à gauche Avignon, Aix, la côte d’Azur, à droite la Camargue, Montpellier, l’Espagne et l’Atlantique, comment choisir ? – et l’arrivée dans la lumière. Depuis que je vis à Aix la plupart du temps, j’ai découvert la joie de la poursuite, toujours plus au sud, le long de la côte d’Azur : voir défiler l’épine dorsale de la graniteuse Sainte Victoire, surmontée de la croix du midi à laquelle s’accroche toujours une éclaircie, les deux baies successives, Cassis et La Ciotat, ouragan de lumière bleue, le cœur dormant de la Sainte Baume, les tours de la Cadière et les souvenirs d’enfance, la traversée de Hyères et son vertige de palmiers qui me rappelle toujours Los Angeles, la route de Saint Tropez, les criques édéniques du Lavandou, puis de nouveau la Californie avec Nice et Cannes, et enfin la route de Menton, sinueuse et labyrinthique, avec ses vues vertigineuses au détour d’un virage, jusqu’à San Remo, jusqu’à l’Italie. Je suis une femme d’engouements irrésistibles et je suis retombée amoureuse de mon enfance.

    Lever de soleil sur la plage Saint Clair.
    Lever de soleil sur la plage Saint Clair.

    Le Lavandou, le secret bien gardé de la Côte d’Azur

    Je me suis attachée à l’exploration méthodique des plages de la côte d’Azur, et ces derniers mois, Le Lavandou est devenu un de mes refuges préférés contre le monde et la mélancolie. Comment être encore triste, quand on prend la petite route qui mène de Hyères au Lavandou, cette route littorale que la mer, les jacarandas, les agaves et les cactées viennent assaillir de leurs sérénades à chaque virage ? Moins tapageur que Saint Tropez, moins célèbre que Porquerolles, Le Lavandou tient les promesses de douceur que son nom recèle.

    Le sentier du littoral, ce merveilleux chemin de randonnée qui ourle la côte d'Azur, passe bien sûr par Le Lavandou - ici, la portion qui mène du port à la plage Saint Clair.
    Le sentier du littoral, ce merveilleux chemin de randonnée qui ourle la côte d’Azur, passe bien sûr par Le Lavandou – ici, la portion qui mène du port à la plage Saint Clair.

    Dauphins et baleines : les Journées de l’écume au Lavandou

    Pendant les « Journées de l’écume », en septembre, Le Lavandou célèbre son titre officieux de « capitale des dauphins ». Je découvre à cette occasion qu’un gigantesque sanctuaire marin, Pelagos, s’étend du golfe de Ligurie aux îles d’Or qui font face à Hyères, et que Le Lavandou est l’un des sommets de ce triangle magique. Du Lavandou, on peut prendre des bâteaux qui conduisent au large, tôt le matin, et promettent la rencontre avec les cétacés. Des dauphins, souvent, et parfois, des baleines. Je voudrais vivre ce moment à nouveau, quand un puissant jet d’eau crève soudain la surface, quand une queue immense balaie les flots et laisse deviner l’ampleur majestueuse de l’animal qui se meut sous le bleu, quand la surface bosselée par la houle, comme la carapace d’un monstre antique, s’ouvre pour laisser jaillir une créature plus gracieuse et fascinante encore. Il me faudra revenir au Lavandou, encore et encore.

    Lever de soleil sur la plage Saint Clair. Un bateau, un chien, un oiseau.
    Lever de soleil sur la plage Saint Clair. Un bateau, un chien, un oiseau.

    La plage de Cavalière, ou plage des Paillettes

    Et puis, une autre chose encore au Lavandou accroît l’intimité avec l’océan. La plage de Cavalière, qu’on appelle aussi « plage des paillettes », m’a changée en sirène pour quelques instants. « Pictures or it didn’t happen », dit-on toujours, mais cette chose-là relève du miraculeux, comme le fantôme aperçu dans le miroir, ou la chimère dans la brume : je n’ai pas réussi à la photographier. Plage des paillettes – c’est donc vrai. Le sable est cousu de petites roches éblouissantes qui décuplent le scintillement de l’eau, minuscules morceaux de lumière qui transforment l’or de la plage en voie lactée. Je marche dans le ciel, extatique. Quand je me déshabillerai le soir, j’aurai des paillettes partout dans mon maillot, j’essaierai en vain de les mettre en bocal, mais elles y perdront tous leurs reflets ; elles ne se révèlent que sur la peau humaine, comme si elles avaient pour vocation unique de nous métamorphoser en sirène iridescente.

    La plage de Cavalière, ou plage des Paillettes. Au fond, on devine le Cap Nègre, et la célèbre maison qui se dresse à la pointe de la péninsule.
    La plage de Cavalière, ou plage des Paillettes. Au fond, on devine le Cap Nègre, et la célèbre maison qui se dresse à la pointe de la péninsule.

    Rester plage Saint Clair pour toujours…

    Mais la plage que j’aime par-dessus toutes les autres, c’est la plage Saint-Clair, avec ses airs de lagon tropical, le bateau bleu posé au bord des palmiers, les restaurants de plage en bois flotté, toute cette panoplie de l’idylle qui me donne envie de changer ma vie en long été indien, d’oublier l’hiver et de rester ici pour toujours.

    Peut-être que si je fais mes adieux au monde, si je me love dans une crique et que je me soumets aux marées, si je laisse les algues m’habiller jusqu’à me faire rocher, si des écailles me poussent sur le corps, peut-être alors que la mort m’oubliera; je vivrai pour toujours entre deux vagues, et je me ferai sable et écume, murmure des flots, secret du ressac. De moi, il ne restera plus que deux yeux, pour boire inlassablement la beauté de la mer et ses promesses d’éternité, voir, voir jusqu’à plus soif, pour que mon œil se fasse à son tour océan, ivre de refléter la plus haute perfection que la Terre ait créée. Voir la mer, à jamais.

    La plage Saint Clair, et sa barque bleue.
    La plage Saint Clair, et sa barque bleue.

    Pratique – Organiser son voyage au Lavandou. Blog Le Lavandou

    Aller au Lavandou par les transports en commun

    La gare et l’aéroport les plus proches sont à Toulon (avions et TGV), à 20km de là. Vous avez des bus qui vous conduisent ensuite au Lavandou.
    En voiture, vous êtes à un peu plus d’une heure de Marseille.

    Dormir au Lavandou : mon hôtel préféré

    • Vous trouverez plusieurs campings au Lavandou, mais je ne les ai jamais testés.
    • J’ai un énorme coup de coeur pour le Roc Hôtel, sur la belle plage Saint Clair. L’hôtel n’est pas juste en front de mer, il est pratiquement dans la mer. La vue est superbe. A partir de 87 euros en basse saison, un lieu enchanteur.
    • Pour une folie ou pour rêver : sur la magnifique plage de Cavalière, le Club de Cavalière & Spa. J’ai eu l’occasion de le visiter et j’ai été éblouie. Chambres somptueuses, jardins et terrasses sur la plage, luxe et charme fou, un endroit absolument parfait, qui rentre au top 3 des hôtels qui me font le plus rêver sur la Côte d’Azur. A partir de 307 euros en basse saison.

    Les plus belles plages du Lavandou

    Le Lavandou compte douze plages, autant dire que vous serez comblé. La grande plage du Lavandou est la plus accessible et familiale. Certaines, comme la plage de l’Elephant ou la plage du Rossignol, sont difficiles d’accès, donc plus sauvages et solitaires. J’ai deux énormes coups de coeur : la plage St Clair et la plage de Cavalière, vastes, claires, aux eaux translucides – un rêve sur la Côte d’Azur.

    Excursions à partir du Lavandou – Que faire au Lavandou ?

    Blog sur Le Lavandou, que faire au Lavandou
    Une infinité de plages sublimes autour du Lavandou

     

    Que faire au Lavandou ? Voir les plus belles plages de la Côte d'Azur ! Blog Le Lavandou
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