Promenade romantique dans la vallée du Chianti, au sud de Florence : voici la Toscane des cartes postales, les collines d’aquarelle et les cyprès comme de longs pinceaux noirs. Halte à San Gimignano, sans doute la citadelle médiévale la plus célèbre d’Italie, à Sienne la somptueuse, et à Greve in Chianti, au milieu des vignobles.
Nous nous sommes éloignés des rives de l’Arno, de l’éclatante splendeur Renaissance de Florence, et nous roulons maintenant dans le Chianti sous un ciel d’orage. Nous sommes au cœur de ces paysages qui ont inspiré à des générations de peintres une ardente nostalgie et mille toiles changeantes : à perte de vue, des courbes floues comme des vagues esquissées à l’aquarelle, mille vedute idylliques qu’on voudrait immortaliser à chaque virage. Les collines ploient sous les cyprès et les vignes comme des hydres asservies que la lumière ceint d’or et d’anthracite. Nous remontons le temps. Nous retournons au Moyen-Âge.
Paysage toscan.
Au sommet d’une colline, les hautes tours de San Gimignano dessinent une skyline inattendue : au beau milieu de la Toscane, on jurerait soudain voir un Manhattan médiéval.
Vue sur les tours de San Gimignano, à travers les cyprès et les oliviers.
San Gimignano est le chef d’œuvre de la féodalité. C’est le Moyen Âge florissant. Les âges sombres des premiers siècles se sont depuis longtemps dissipés, l’Europe a quitté cette longue ère où les mondes semblaient se dissoudre dans le chaos, où chaque nuit qui venait pouvait disjoindre les pierres, où les raids et les invasions rythmaient une vie de bête traquée, qui changeaient le continent en une plaie perpétuellement ravinée. Les arts, les cathédrales et la littérature éclosent. Mais la guerre rôde toujours, et les villes continuent de se recroqueviller derrière les murailles.
Cyprès d’encre, idylle toscane, San Gimignano au loin.
Au château de Brézé, dans le val de Loire, j’avais vu un château qui avait choisi de se terrer sous terre pour lutter contre l’ennemi, de créer un dédale souterrain de galeries et de machines de guerre enterrées. San Gimignano a choisi l’inverse : de bâtir un refuge dans les airs, de s’élever au-dessus de la menace. San Gimignano, c’est la féodalité resplendissante.
Trois des tours de San Gimignano.
Atmosphère médiévale.
Il faut du temps, et la confiance en l’avenir, pour édifier des tours aussi hautes. C’est l’heure de la première Renaissance, la médiévale. Le temps des troubadours provençaux, le temps de Pétrarque, la délicatesse et la foi qui fleurissent à l’ombre des murs épais. San Gimignano a compté jusqu’à soixante-douze tours, un nid de seigneurs arrogants et soucieux d’inscrire leur puissance dans les cieux. Il en reste quinze, et c’est une vision magique qui se dévoile au détour des collines, entre les conifères. Arpenter les rues du village est une promenade dans un monde depuis longtemps enfoui.
Ruelles de San Gimignano.
Parvis de l’église.
Panorama toscan depuis San Gimignano.
Nous continuons vers Sienne, l’autre perle de Toscane, l’éternelle rivale de Florence. Sienne la médiévale, contre Florence Renaissance. Sienne qui ressemble si peu à Florence.
Sienne.
C’est la ville du Moyen-Âge par excellence, organisée autour d’une place qui ne ressemble à rien que je connaisse : cette Piazza del Campo est concave comme un amphithéâtre, creuse en son centre, bardée de hauts murs et d’un hôtel de ville aux airs de forteresse.
Piazza del Campo de Sienne, l’hôtel de ville.
Place centrale de Sienne.
Chaque quartier arbore des drapeaux aux couleurs de son blason, comme dans un film de chevaliers. Les petites rues minuscules sont tellement italiennes, vélos et scooters y grouillent car aucune voiture ne passe, et décorées comme un jour de tournoi. Deux fois par an, les dix-sept quartiers s’affrontent dans une terrible course hippique à cru, sur la place principale : le Palio de Sienne. C’est un redoutable massacre, qui tue chevaux (et cavaliers) avec une régularité effarante. Tonnerre de sabots sur le pavé, virages serrés, corps entremêlés, membres brisés, écrasés. Le cheval peut gagner sans cavalier, tant qu’il franchit la ligne d’arrivée le premier, mais il faut que la couronne aux couleurs de son quartier soit restée fixée sur son chanfrein pour que la victoire lui revienne. C’est un rite sanglant, dans une atmosphère clanique, presque mafieuse. Je lis le prix effarant – plusieurs dizaines de milliers d’euros – de ces chevaux qu’on envoie à l’échafaud.
Rues pavoisées de Sienne.
La cathédrale de Sienne, Santa Maria Assunta, est l’une des plus belles que j’ai vues de ma vie, avec sa façade éblouissante, si différente du gothique français plus torturé, avec ses arches de marbre bicolore. La voûte de son dôme imite un ciel étoilé et son pavé présente une singularité que je n’ai vue nulle part ailleurs : des gravures à même le sol, partout dans l’église, sculptées selon la technique du graffito, mêlant sujets profanes et religieux, antiquité et christianisme, comme ce Socrate, parangon des vertus grecques, ou comme ces sibylles prophétisant la venue du Christ. La cathédrale contient la bibliothèque de Pie II, pape hors normes du Quatrocento, humaniste friand de livres, auteur d’une autobiographie et de contes érotiques.
Duomo de Sienne.
Cathédrale.
Technique du graffito au sol de la cathédrale.
Je commence à mieux comprendre ce que j’avais pressenti à Pise et à Florence, au début de cette escapade en Toscane. Pise, Florence, Sienne, ce sont au Moyen-Âge trois « communes » ou villes d’empire, jouissant de droits et de prérogatives propres, à la puissance rivale et à l’économie florissante. Ce sont trois villes libres et étincelantes, qui ont mieux que personne instrumentalisé la religion à des fins politiques, à l’image de ces Médicis débauchés qui donnent au monde trois papes. Elles révèlent au monde avec impudence ce qui a ulcéré Luther : le christianisme triomphant de la fin du Moyen-Âge est une création politique italienne (tout comme le luthéranisme est une réaction politique allemande). Je me sens étrangère à l’un comme à l’autre. Sans doute suis-je culturellement chrétienne, mais profondément aconfessionnelle. Je crois que je voudrais un christianisme hors sol, sans attache aucune, sans aucune structure temporelle, un christianisme absolument dénué de toute conception politique et morale, une religion de la métaphysique pure. Un apolitisme mystique transcendant. Mais pourrais-je vraiment renoncer aux cathédrales ?
Statue de Sallustio Bandini, homme politique et ecclésiastique.
Piazza del Campo de Sienne.Sienne, au coeur de la Toscane. Drapeaux annonçant le Palio.
Gelati, glaces italiennes, dans les rues de Sienne. Un ami italien me dit que ce ne sont pas les vraies, que ces montagnes sont des attrape-touristes. Allez savoir.
Le crépuscule me ferait pleurer de ne pas savoir peindre. Voici la Toscane éblouissante, la terre promise des rêveurs, des artistes et des amoureux.
Coucher de soleil bucolique en Italie.
Nous passons la soirée au cœur du Chianti. C’est la fête du vin à Greve in Chianti, le cœur vigneron de la Toscane. Nous assistons à une fanfare approximative et à un défilé de gens heureux un peu bourrés.
Fête des vignerons à Greve in Chianti.
Tous les restaurants de Greve sont bondés, on nous conseille une auberge au milieu des collines, alors nous sommes partis pour vingt-cinq minutes de piste défoncée dans l’obscurité la plus dense. Pas un lampadaire, pas un village, pas une voiture. Légèrement angoissés, nous commençons à nous demander si on ne nous a pas envoyés à l’Auberge rouge des cannibales. Nous arrivons finalement au lieu en question, mais un mariage bat son plein, lampions aux treilles et flaques de vomi violet dans les buissons, le restaurant est plein. Quand nous revenons sur les hauteurs de Greve, il est 22h, et une table s’est miraculeusement libérée. Nous mangeons le meilleur repas italien de notre vie, burrata et truffes comme s’il en pleuvait, desserts recouverts par des marées de fruits rouges, au milieu d’Italiens exubérants.
Dîner à Greve in Chianti, au coeur de la Toscane.
Depuis le début de ce voyage, c’est la première fois que j’ai l’impression de toucher à la Toscane authentique, à la vie derrière la carte postale. « Connais-tu le pays où fleurissent les citronniers ? », demandait Goethe. Maintenant, peut-être que oui, peut-être avons-nous pu lever un petit coin du voile. Nous prolongeons ce moment en silence, seuls à deux dans la nuit italienne. « Là-bas, mon ami, c’est là-bas qu’il nous faut aller. » Ou revenir.
Florence ! Son seul nom est une légende. Voici la perle de Toscane, la ville des superlatifs romantiques et des artistes qui s’évanouissent en foulant son sol, fauchés par tant de beauté et d’idéal. Promenade au milieu des merveilles de l’art et de l’histoire florentine, à la recherche du secret de ce qu’on appelle la Renaissance, et dont Florence est le sanctuaire vivant.
Florence, vue depuis Fiesole.
Cet article s’inscrit dans une série consacrée à un voyage en Toscane en amoureux – voir ici la première partie.
Après une première nuit à Pise, et une petite heure de route, nous apercevons le toit rond du Duomo dans la lumière du matin, et l’émotion me saisit : Florence, je suis à Florence. Combien de fois ai-je vu cette cité en peinture, combien de poèmes et de récits ai-je lus à son sujet ? Elle fait partie de ces villes si souvent imaginées en songe qu’on ne sait plus bien, au moment de les découvrir enfin, où s’achève la vie et où commence le rêve.
Vue sur Florence depuis le Duomo.
A la fin du quinzième siècle, à l’époque où les Médicis sont une des familles les plus riches et les plus influentes d’Italie, ils décident que l’art florentin devra porter l’étendard de leur puissance à travers le monde entier. Il faut que Florence devienne la nouvelle Athènes. Il faut qu’à l’image des astres les plus lumineux, elle soit cette ville soleil qui attirera irrésistiblement tout artiste à elle, et rayonnera en retour jusqu’aux confins de l’Europe. Ce qu’on appelle la Renaissance, c’est Florence qui l’a inventée, sculptant au biseau dans le marbre son propre mythe. Les peintres allemands et néerlandais, les rois de France et d’Angleterre, tous sont fascinés par cette nouvelle étoile émergée des eaux de l’Arno, posée au milieu d’un désordre de collines.
Au milieu des collines et des cyprès, le Duomo de Florence.
Trois siècles plus tard, les Romantiques allemands redécouvrent la Renaissance italienne, et racontent les histoires de protestants d’Allemagne du Nord qui découvrent Florence et tombent en pâmoison, se convertissent au catholicisme et rêvent de peindre comme Raphaël, de capturer Dieu dans les pigments de leur toile. Florence redevient le symbole de l’idéal, et de l’art tout entier dévoué à sa poursuite – de la quête de la beauté pure. En visitant la ville, Stendhal se sent submergé par sa beauté au point de se sentir mal, d’être pris de vertiges et de palpitations. C’est ce qu’on appellera « le syndrome de Stendhal », l’incapacité physique à supporter tant de beauté. Il paraît que Florence fait cela aux gens, et je me sens vulnérable.
Sur la piazza della Signoria.
Mais j’arrive à Florence la tête pleine de livres et de tableaux ; mes yeux ne sont plus vierges, tout ce que je vois de la ville se surimpose à ce que j’en sais ou crois déjà en savoir, et j’ai parfois la sensation de marcher à l’intérieur de ma propre tête, dans un musée intérieur de l’Occident. Je me serais désirée plus innocente et plus naïve, j’aurais voulu être un jeune aspirant artiste du Quattrocento, qui ne sait rien ou presque et que tant de beauté foudroie.
A vrai dire, ma « première fois » artistique, je l’ai vécue il y a dix ans, à Cologne. C’était l’été après mon bac, avant le début de mes études d’allemand. J’étais partie visiter la vallée du Rhin, les châteaux forts entre Coblence et Mayence, le rocher de la Lorelei, et le musée Wallraf-Richartz de Cologne. J’y avais découvert pour la première fois les tableaux de la Renaissance non pas italienne, mais allemande : les œuvres de Dürer, Cranach, Holbein, Grünewald, Altdorfer, ces hommes du Nord éblouis par l’art qui émerge en Toscane, et qui se l’approprient à leur manière. L’historienne de l’art Gloria Fossi explique que la différence la plus manifeste entre la peinture de la Renaissance italienne et de l’allemande, ce sont les paysages, les arrière-plans. Les Italiens se concentrent sur les visages et les corps – ce sont ces portraits qui ont défini notre vision de la beauté, ces Michel-Ange, ces Raphaël, ces Botticelli, qui continuent, un demi-millénaire plus tard, à incarner la perfection faite humanité. La Renaissance, c’est l’homme catapulté au cœur de l’univers, un nouveau Dieu fait chair, et c’est l’invention de la beauté pure. Les Allemands peignent eux aussi des visages, bien sûr – ce sont ces autoportraits saisissants de Dürer, ce sont les vierges et les Eve de Cranach, l’ambiguïté inquiétante de leurs sourires –, mais peuplent les arrière-plans, derrière leurs sujets, d’immenses paysages fantastiques, de forêts enchevêtrées, de châteaux gothiques, de panoramas immenses. C’est comme si les Allemands avaient déjà ce fantasme faustien de la totalité, et qu’ils voulaient faire de l’œuvre d’art la « goutte d’eau au bord du seau » de Klopstock : un microcosme qui reflète l’univers entier. J’ai cru voir le secret du vieux monde dans les tableaux de la Renaissance allemande, une sorte de clef magique, ce miroir qui coule dans nos livres et qui me hante. A seize ans, j’étais profondément gothique, et j’ai aimé les clairs-obscurs germaniques avant l’éclat éblouissant des œuvres italiennes. J’y reconnaissais mon fantôme.
L’Adoration des Mages, d’Albrecht Dürer, à la galerie des Offices de Florence.
Quelques mois plus tard, j’ai visité le Louvre, dont on dit souvent qu’il a la plus belle collection d’art de la Renaissance après la galerie des Offices florentine, et j’ai découvert la lumière du sud – comme des milliers d’autres avant moi, je suis aussi tombée amoureuse de la Renaissance italienne, ce moment rare et précieux de l’histoire de l’humanité. Le plus beau livre qu’il m’a été donné de lire sur le siècle de Florence est Le rêve Botticelli, de Sophie Chauveau. Si vous aussi, vous rêvez de communier avec tous les artistes et les jeunes exaltés dans l’amour de la Renaissance italienne, je vous conseille de lire ce livre, puis de faire un tour au Louvre.
Le tableau le plus célèbre de la galerie des Offices, la Naissance de Vénus, par Sandro Botticelli.
Ma visite à la galerie des Offices de Florence, je l’attendais donc depuis dix ans. Je savais ce que je rêvais d’y voir. Cimabue, Le Pérugin, Mantegna, Giorgione, Raphaël, De Vinci, Lippi et la douceur de sa Madonne à l’enfant, Caravage et sa terrifiante Méduse, la sulfureuse Vénus d’Urbin de Titien. Et Botticelli, Botticelli avant tout, la Vierge à la Grenade, avec la délicatesse des pages tenant des fleurs autour de la Madonne, la Naissance de Vénus, symbole de beauté parfaite et emblème de la Renaissance italienne depuis un demi-millénaire, mais aussi sa Judith angélique et assassine, son énigmatique Portrait d’un homme, tenant une médaille dorée aux abords ésotériques, son Adoration des Mages, et Pallas et le Centaure, dont la tonalité fantasmagorique m’a toujours séduite. Je rêvais de ma rencontre avec Botticelli comme d’une entrevue amoureuse.
Pallas et le Centaure, Botticelli.
Mais je l’aurais appris à mes dépens : il ne faut pas venir en Toscane en septembre, comme nous l’avons fait. Il faut la voir en novembre, quand l’automne éblouit la campagne, mélange d’ors et de brumes, que les rues sont vidées de la cacophonie estivale, que le calme revient. Les rues de Florence sont littéralement assaillies par des groupes touristes chinois qui se comportent comme le troupeau de gnous du Roi lion, lancés à pleine vitesse dans le défilé et piétinant Mufasa sous leurs sabots aveugles. Leur guide brandit le porte-drapeau comme une lance et fonce dans la foule en écrasant tout sur son passage, comme une armée de conquête. A la Galerie des Offices et à la Galerie de l’Académie – les deux musées emblématiques de Florence –, les œuvres sont férocement gardées par des troupes compactes de gens hurlants et gesticulants, et je me demande par quel miracle les statues survivent à ce siège. Nous fuyons le musée, dépités, épuisés, tellement déçus. Je reviendrai à Florence au cœur de l’hiver, et je passerai des heures en tête à tête avec Botticelli, sans que quiconque puisse me réserver le funeste destin qui échoit à Mufasa.
Vue sur l’Arno. Derrière moi, le Ponte Vecchio, tellement bondé et pris d’assaut que j’ai préféré me retourner et prendre cet autre pont, bien moins iconique, mais plus désert…
Les églises sont à peine plus calmes. Il nous faut bien sûr voir l’emblématique Duomo de Florence, la cathédrale Santa Maria del Fiore, dont la coupole dessinée par Brunelleschi au début du quinzième siècle, cet octogone monumental, représente une prouesse architecturale inédite. De complexes calculs de forces, dont la subtilité mathématique m’échappe, et des techniques novatrices – la disposition en « arête de poisson » – a permis de concevoir une structure autoportante, qui semble crier au monde que rien n’arrêtera le génie florentin, pas même la gravité. En montant dans la coupole pour apprécier la vue sur Florence, la cohue est indescriptible, et je crains le mouvement de foule qui nous étouffera tous, étant donné que l’entrée et la sortie se font par le même boyau étroit et escarpé. Mais le panorama est époustouflant – les tours, les dômes et les toits miroitants de la perle sur l’Arno s’offrent à nos yeux, et je mesure à chaque instant combien Florence est belle.
Coupole du Duomo.
Vue depuis le dome.
Au pied de la cathédrale.
Façade de la cathédrale.
Nous trouverons plus de tranquillité dans l’église Santa Maria Novella. Je suis fascinée par la Trinité de Masaccio, peinte dans les années 1425, et déjà si profondément moderne – usage de la perspective, pas de disproportion à la mode byzantine entre les personnages selon leur rang, réalisme humaniste. Je repense à ce que je m’étais dit à Pise, au Campo Santo : la démarcation entre Moyen-Âge et Renaissance n’existe pas, ce sont deux fleuves qui mêlent leurs eaux, et continuent de cheminer vers le même océan du génie universel.
Santa Maria Novella.
Trinité de Masaccio, à Santa Maria Novella.
Dans l’église Santa Maria Novella toujours, je suis frappée par la Chapelle des Espagnols, bâtie et décorée par Andrea di Boniaiuto (dit aussi Andrea da Firenze) à la gloire de l’ordre des Dominicains, les « chiens de Dieu », qui sont parvenus à amender dans leur sens les dogmes de l’église. Le plus grand théologien médiéval, Saint Thomas d’Aquin, est dominicain, est entre dans le cercle très fermé des pères de l’église, un millénaire après les fondateurs. Plus que jamais lors de ce voyage en Toscane, la construction historique de l’Eglise, les luttes et triomphes idéologiques me deviennent tangibles – l’art et l’architecture des églises de Toscane en sont la chronique, l’épopée de la foi et du pouvoir. Mais ce qui me marque le plus n’est ici pas d’ordre théologique. Dans la Chapelle des Espagnols, je suis captivée par la fresque de l’église militante et de l’église triomphante, peinte par Andrea di Bonaiuto a été peinte autour de 1365. Que voit-on aux côtés des saints, docteurs de l’église, papes et autres figures éminemment saintes ? Boccace, Dante, Pétrarque, les trois immenses poètes médiévaux italiens, ceux qui ont inventé le roman et le sonnet, et ouvert la voie à toute la poésie de la Renaissance, qui s’est targuée d’être la littérature triomphante de la nouvelle ère. Et à leurs côtés, sur cette fresque si théologique, si dogmatique, les femmes qu’ils ont aimées et adulées, les muses de la littérature courtoise : Fiammetta, Béatrice, Laura. Dans une chapelle à la gloire de l’ordre dominicain et du canon chrétien, sur une fresque peinte au quatorzième siècle, on trouve trois poètes profanes et leurs amantes idéales. La glorification de l’art, l’élévation du profane au même niveau que le sacré, l’entrée de la vie dans la peinture, un siècle déjà avant ce qu’on appelle la Renaissance, voilà ce que me dit cette fresque magnifique. Qu’est-ce que je regrette soudain de ne pas avoir étudié l’histoire de l’art ! Elle est le meilleur antidote contre les découpages et les classifications hâtives, contre les simplifications qui insultent la beauté et la complexité du monde.
Fresque d’Andrea da Firenze. En bas, à droite, Laure, Béatrice et Fiammetta, les muses de Pétrarque, Dante et Boccace.
Statue de Pétrarque devant la galerie de l’Académie.
Cloître de Santa Maria Novella.
Je retrouve Dante, l’immense poète toscan mort en 1321, à la basilique Santa Croce, qui est en quelque sorte le panthéon florentin. Le cénotaphe de Dante est vide – son corps est à Ravenne –, mais nombre d’autres illustres personnalités florentines y reposent, dont Galilée, Machiavel et Rossini. En bas des marches du parvis trône un monument à la gloire du poète : A Dante, l’Italie reconnaissante. Cette perpétuelle collusion du sacré et du profane conspire à la gloire conjuguée de la Toscane ; elle révèle qu’on sert Dieu en louant les œuvres de ses créatures… et inversement.
La basilique Santa Croce de Florence, avec le monument à Dante.
A Santa Croce, je tombe en arrêt devant le crucifix de Cimabue, peint en 1265. J’ai longtemps cru à l’opposition simpliste entre catholiques et protestants, à Luther qui associe au catholicisme trop amoureux du monde le Christ triomphant de la résurrection, peint comme un prince byzantin venu régenter un monde d’or et de lumière, et lui préfère le Christ souffrant de la passion, se sacrifiant pour les hommes qu’il aime. Luther attribue au catholicisme le premier, la theologia gloriae, et au protestantisme le second, la theologia crucis. Mais déjà les Franciscains avaient mis au cœur de la dévotion chrétienne le Christ en croix, et l’imitatio des supplices qu’il subit par amour, déjà la devotio moderna avait développé ce dolorisme ancré dans la vie quotidienne et la quête de sainteté ici-bas. J’en viens à me demander ce qui se serait passé si le pape d’alors (un Médicis) avait manœuvré plus habilement et choisi de ne pas excommunier Luther – est ce que le protestantisme se serait fondu dans le grand corps Eglise comme tous les mouvements qui sont venus s’y agréger après s’être singularisés, mystiques rhénans, bénignes, franciscains et autres extatiques ? Ou est- ce que, faute de frapper d’un grand coup tonitruant sur la table, Luther aurait fini sur le bûcher comme Jan Hus ? Est-ce que, comme le pense Thomas Mann, la réforme était inévitable, car elle était une affaire politique, et non religieuse, un soulèvement de l’Allemagne contre la papauté devenue puissance étrangère occupante ? L’histoire de l’art murmure des histoires alternatives, sinueuses, des continuités secrètes et des échos bruissants. Je l’étudie en autodidacte, depuis ce jour où j’ai découvert la peinture du quinzième siècle, au musée de Cologne – j’avais dix-huit ans et j’ai eu l’impression soudain de comprendre. C’était ce jour-là mon illumination. Tout faisait sens, la clef de l’histoire était dans l’art, dans la matière opaque de ces visages vivants depuis des siècles, denses comme la chair, infiniment plus épais et secrets que l’unidimensionnalité des photos.
A l’intérieur de la basilique Santa Croce.
Je continue à lire l’histoire de Florence, et le destin incroyable des Médicis. Cette famille venue des campagnes vient s’installer au cœur de la cité au treizième siècle, pour profiter d’une période de croissance économique. Elle devient, comme les Fugger à Augsbourg et plus encore, souveraine sur cette ville d’empire libre où le capitalisme est florissant, et où l’argent peut acheter ce que la naissance ne confère pas. Cette famille inventera la Renaissance, affichera sa morgue étincelante de ville riche et libertine à la face de la Curie, puis donnera trois papes, renforcera l’inquisition puis offrira sa protection à Galilée, avant que la décadence ne la consume. Après avoir défié la papauté, elle devient la papauté. Florence, c’est l’intrication du sacré et du profane au service de la gloire éternelle, et les Médicis l’incarnent mieux que personne. Car je comprends maintenant : la Renaissance, c’est le plus fabuleux coup marketing de l’histoire de l’humanité. C’est une invention de Laurent de Médicis, qui veut que le monde des arts célèbre sa puissance et sa gloire, son affranchissement de tous les codes moraux et hiérarchiques de l’époque, qui veut que Florence devienne l’Athènes de la nouvelle ère, et qui proclame qu’une aube nouvelle descend sur le monde. Laurent de Médicis finance le génie des plus grands artistes de son époque afin qu’ils propagent l’évangile : venez à Florence, et si vous êtes beau et jeune et que vous avez du talent, les Médicis vous protègeront, vous paieront pour révolutionner l’art, et pardonneront toutes vos débauches.
La plus célèbre place de Florence, Piazza della Signoria.
Je suis fascinée par l’histoire du David de Michel-Ange, probablement la statue la plus célèbre du monde, qui trône aujourd’hui à la Galerie de l’Académie (et sa copie sur la Piazza della Signoria, devant le palazzo Vecchio. Laurent de Médicis meurt en 1492, au crépuscule d’un Quatrocento flamboyant qui aura signifié la Renaissance des arts, et au moment où la découverte du Nouveau Monde fait basculer l’Europe vers l’Atlantique. De nombreuses forces florentines tentent de rétablir la république que Laurent avait vidée de sa substance, et dans ce court intermède entre deux Médicis monte le nom mystérieux et étrange de Savonarole. Qui est Savonarole ? Un moine. Un moine qui ne cherche pas le pouvoir, si ce n’est par la parole. Cœur ardent, langue de feu, il prêche et il harangue, il dénonce la corruption et la débauche dans laquelle la ville a sombré. Il accuse les florentins de s’être perdus dans l’ivresse du pouvoir et de la richesse, d’être oisifs, libertins, corrompus. Sur la Piazza della Signoria, il allume un grand brasier qui brûle nuit et jour, et qu’on appellera le bûcher des vanités. Au coeur du coeur de Florence, le feu crépite, et Savonarole appelle les habitants à venir y jeter tout ce qui les détourne de l’éternel, objets de luxe, bijoux, tableaux obscènes, œuvres licencieuses. On verra des dames de l’aristocratie transies par la parole de Savonarole venir de leur plein gré jeter leurs colliers aux flammes, on verra Botticelli lui-même immoler des chefs d’œuvre inestimables, les nus, les scènes légères. Puis le vent tourne, la puissance de Savonarole inquiète. Savonarole brûle à son tour sur le feu qu’il a allumé, au terme d’un procès inique que dénonce une médaille commémorative, sur le pavé de la place – car Savonarole n’avait fomenté aucun complot, ne manigançait aucune sédition, il était juste un Calvin avant l’heure, un moine enragé de vertu à la parole incendiaire.
A la Pensione Bencista, où nous dormons, je prends mon petit déjeuner sur un plateau représentant l’exécution publique de Savonarole, par un peintre anonyme du XVIe siècle. La tarte tatin tombe sur l’incendie. Etrange.
Savonarole mort, Florence l’indomptable redresse la tête, et on charge le jeune Michel-Ange de sculpter un bloc de marbre monumental, mais rebelle, présentant des difficultés techniques quasi insurmontables, et qui a mis en échec déjà deux sculpteurs chevronnés. Michel-Ange, lui, triomphe du marbre rétif, transforme ses défauts en atouts, et il sculpte ce David fabuleux, ce corps puissant, bandé comme un arc, ce regard inimitable, qui surpasse toutes les statues de l’art antique. Regard de fauve, de guerrier, de roi du monde, corps jeune et invaincu. Un comité d’artistes se réunit. Il compte Léonard de Vinci, Botticelli, Pérugin, Lippi ; il faut les imaginer, cette réunion de génies à qui on a donné les clefs de la cité, cette artisto-cratie que Platon n’aurait jamais pu deviner, il faut imaginer ce comité pour comprendre la spécificité hallucinante de la Florence de 1500. Le comité des demi-dieux décide de faire trôner David devant le Palazzo Vecchio. Là où on a brûlé Savonarole, on place ce David nu, magnifique, sculpté par un homme ouvertement homosexuel, poète, peintre, sculpteur, libre jusqu’à l’insolence. C’est l’homme nouveau qu’on ne déboulonnera plus. Le triomphe de l’individu. L’ère des rois a commencé, de la constitution des états, des richesses accumulées, de l’égoïsme créateur, l’ère des absolutistes et des ors débordants. 1492-1789, les trois siècles mégalomanes, l’Europe qui met l’univers à genoux, les rois devenus Dieux. La Renaissance, c’est la beauté qui a changé le monde, dit une exposition au Palazzo Vecchio, mais c’est aussi le triomphe du moi, la soif de pouvoir, d’infini et de sang. La Vénus de Botticelli et le David de Michel-Ange : la nouvelle humanité est née à Florence, pour le meilleur et pour le pire.
Le David de Michel-Ange (copie placée devant le Palazzo Vecchio. L’original est à la Galerie de l’Académie.)
Nous dormons à la Pensione Bencista, à Fiesole, sur les hauteurs au-dessus de Florence – une vue de prince. J’ai rarement vu un endroit aussi charmant. Glycines noueuses, oliviers, tableaux anciens, couverts en argent, et un crépuscule et un jacuzzi sur Florence, c’est une idylle toscane accomplie.
Crépuscule dans les jardins avec vue sur Florence, à Fiesole.
Jardin de la Pensione Bencista.
Jaccuzzi au milieu des oliviers et avec vue sur Florence…
Je lis que la famille Bencista a acheté la maison des mains du fils d’Arnold Böcklin : l’immense peintre suisse est venu finir sa vie ici, et y est mort en 1901.La rue devant le couvent San Domenico porte son nom. C’est inspiré par la Toscane qu’il a peint l’Île des morts, cette œuvre qui me fascine infiniment depuis des années. On y voit une île forteresse, entourée de cyprès, symbole du deuil depuis les Métamorphoses d’Ovide dans la culture latine, à laquelle aborde une barque fantomatique, que surplombe une figure vêtue de blanc.
Île des morts d’Arnold Böcklin, version de Leipzig (1886).
Toute la Toscane me fait penser à Böcklin. C’est une île des morts démultipliée, un mausolée magnifique de la grandeur du continent. Demain, nous partons explorer la vallée du Chianti – le pays de ces fameux cyprès noirs, ou la Toscane des cartes postales.
A suivre…
Crépuscule florentin.
Trois livres que j’ai aimés sur Florence, la Toscane et ses grandes figures :
La Toscane, ses collines d’aquarelle, ses cyprès noirs, ses villes légendaires – Florence, Sienne, Pise – est pour tout voyageur l’objet d’une insatiable nostalgie. A la fin de l’été dernier, avant que l’automne ne vienne, j’ai voulu goûter une dernière fois la dolce vita, croquer le sud à pleines dents. Voici le récit, en plusieurs parties, d’une virée en Italie en amoureux. Premier jour : un arrêt à Portofino, puis une première soirée à Pise, au pied de la légendaire tour qui penche.
Crépuscule à Pise, sur la Piazza dei Miracoli.
Prendre la route vers l’Italie, c’est réaliser un fantasme de Provençale : toujours j’ai voulu continuer sur la route du Sud, ne pas m’arrêter et dévaler l’azur vers des latitudes toujours plus méridionales, franchir la frontière, continuer à sauter de crête en crête, et aujourd’hui nous le faisons enfin. Je me sens comme un élastique qu’on relâche, et qui bondit dans les airs. Après Nice, le paysage change, et nous arrivons sur cette côte montagneuse qui donne à pic sur la mer et que l’autoroute transperce par ses tunnels innombrables ; chaque nouvelle traversée dans le noir révèle une baie plus somptueuse que la précédente, un flot de lumière, de pins et de palmiers qui vient se déverser sur la rive. En France et en Italie, les visions sont les mêmes : maisons colorées à même les pentes, églises jaunes et oranges surmontées d’une unique tour aux contours arrondis, et des sommets vertigineux au-dessus de nos têtes. Dans très longtemps, dans quelques éternités, quand la vie n’aura plus besoin de nous, nous viendrons peut-être habiter ici, sur une des pentes ensoleillées, entre la mer et les montagnes. Je veux vivre tout au bord de l’eau quand je serai très vieille. Seul le bruit incessant de la mer et le face-à-face avec l’infini pourrait me permettre de ne pas devenir folle à l’idée de la solitude et la mort. Quand le néant a le visage de la mer, on peut sans doute s’y accoutumer.
Entre France et Italie, Menton.
Roquebrune Cap Martin, un des plus jolis villages de la côte à mes yeux.
Nous quittons l’autoroute à Rapallo et prenons la route vers Portofino, qui épouse toutes les découpes de cette côte radieuse, jusqu’au petit port entre les rochers.
La sublime route qui lie Santa Margherita Ligure à Portofino.
Pas de plage au sens où je l’entends, vaste, ouverte et ensablée, mais un port de plaisance, et un château corseté de cyprès d’où montent les brumes de l’eau et la fumée des feux de broussaille. Les pins qui poussent sur les parois rocheuses ressemblent à des désespérés pris d’un remords, suspendus par une main ou une branche à la falaise, et l’eau luit comme un gemme dans les petites criques.
Feux de bois sur les hauteurs de Portofino, cyprès, oliviers et brume antique.Le port de Portofino.
Ici sont venus Dante, Maupassant et Nietzsche, charmés par l’idylle portuaire comme par une sirène alanguie sur les rochers colorés. La nostalgie du sud – comment ne pas la comprendre en montant vers le château, au milieu des feux de bois qui évoquent des sacrifices antiques, quand les oliviers tamisent le jour ? Nous avons plongé dans le décor des vies meilleures.
Les hauteurs de Portofino.
Charme portuaire.
Je suis aussi séduite par Santa Margherita Ligure, avec son grand port coquet, ses façades pastel et chic, ses suspensions de surfinias blancs et mauves, ses statues de navigateurs et de héros sur la promenade festonnée de palmiers. Elle a des airs de station balnéaire pour aristocrate souffreteux et bien habillé de la Belle Epoque, elle donne envie de vivre comme dans un roman de Stefan Zweig. De descendre au grand hôtel, chargée de malles et de chapeaux, et de vivre un innamoramento secret et douloureux avec un dandy aperçu au détour d’une allée, de noircir les pages de son cahier et de mourir de consomption sans jamais avoir ouvert la bouche. Les surfinias ploient leurs cous comme des demoiselles en pâmoison.
Scène de rue et fleurs à Santa Margherita Ligure.
Port de Santa Margharita Ligure.
Portofino, vu du château.
Nous arrivons à Pise en fin d’après-midi sans même nous en rendre compte, surpris de voir soudain surgir la tour penchée au milieu d’un paysage de friches et de champs, de zone périurbaine aux petites routes où on se croise difficilement, et où je m’attendais plus à tomber sur un Ikea que sur une des merveilles de notre monde. La ville me laisse une impression étrange. On croirait qu’elle a été tranchée par un tremblement de terre ou un cataclysme inexpliqué. Elle ne respecte absolument pas la topographie classique des villes médiévales, dont elle fait pourtant partie, organisées en cercles concentriques : la Piazza dei Miracole, le fameux rectangle grand comme deux stades de foot mis bout à bout, où on trouve la tour penchée, la cathédrale et quelques autres édifices religieux, est tout en bout de ville, comme une corniche qui donnerait abruptement sur le vide des champs en jachère, et cela lui donne un air de cirque, de grand chapiteau planté n’importe comment au milieu du vague. Les rues grouillent de vendeurs à la sauvette et de bandes de filles qui rôdent comme des pies, à la recherche de ce qui brille et qui dépasse, comme un campement de fortune. Depuis la tour, je pourrai voir que Pise n’est pas aussi minuscule qu’elle le paraît au premier abord, et qu’elle s’étend derrière la Piazza, en rectangle plutôt qu’en cercle, comme une colonie de petits champignons sur un tronc abattu.
Il n’y a plus rien en lisière de la Piazza dei Miracoli – du moins, pas de ce côté-là -, le vide de la campagne toscane, d’où l’impression étrange d’avoir échoué au beau milieu de nulle part, dans un cirque à la gloire de Dieu.
Piazza dei Miracoli
En regardant la Piazza dei Miracoli, où sont concentrées les merveilles – la cathédrale, la tour, le baptistère, le cimetière et le cloître –, je comprends soudain la violence de la lutte qui a opposé, des siècles durant, le pouvoir temporel des empereurs et des rois, et le pouvoir spirituel des papes et des évêques, et le miracle de leur alliance ponctuelle. Cette place a quelque chose de babélien, c’est un cri de triomphe des hommes au nom de Dieu. Je comprends aussi l’acuité du rejet protestant de cette église-état infiltrée dans tous les pays, force politique redoutable et richissime qui avait le pouvoir d’actionner ses leviers à travers tout l’Europe – et la foi de ceux qui sont morts pour elle, bien plus que pour un Dieu, plutôt pour l’idée d’une institution si puissante qu’elle serait à même de serrer le continent tout entier dans sa main. L’église romaine est une armée et la Piazza dei Miracoli, sous son immense raffinement, la beauté de ses dentelles minérales, la lumière de ses murs de marbre et de pierre blancs, est une machine de guerre. Jamais je n’ai vu une telle rigueur doctrinale à l’œuvre en architecture, un ensemble si cohérent, si profondément théologique. Le baptistère n’est pas dans l’église, il lui fait face, bulbe de jacinthe corseté de toiles d’araignée, pour signifier que le baptême est la porte, le seuil à franchir avant de faire corps avec le grand ensemble couché en croix – corps de Jésus, corps de l’église.
Baptistère face à l’église, à l’entrée de la Piazza dei Miracoli de Pise. Aucune ligne n’est droite, toutes les perspectives sont bouleversées, d’où l’étrange impression de tournis – ce n’est pas la photo, c’est Pise !
Vertus cardinales sur les piliers, vertus théologales sur les arches, chapiteaux organisés comme un conclave d’hommes et d’esprits à la puissance conjuguée pour asseoir le dogme – apôtres, saints, pères de l’Eglise et papes, tous réunis comme des cariatides pour porter l’édifice ecclésiastique, et verrouiller les portes pour les siècles des siècles. Je comprends toutes les théories conspirationnistes, les Da Vinci Code, les Nom de la rose, et autres histoires de moines aveugles et cabalistes, quand je vois cette église qui a eu le pouvoir et l’argent d’édifier de telles merveilles somptuaires à l’heure où les hommes crevaient de froid, de faim et de peste, de lancer des générations d’hommes sur des chantiers qu’ils ne verraient jamais achevés de leur vivant, quand j’entends bruisser la foule discrète mais tenace qui continue de faire vivre ces murs, prêtres, nonnes, organistes, et tous ceux des échelons au-dessus.
Art sacral éblouissant.
La Piazza dei Miracoli donne le tournis – c’est un cliché basique s’il en est, mais tellement vrai. Vertige de cette concentration de pierre sublime au service de l’invisible, de la permanence et du pouvoir – l’église, le seul empire qui aura duré deux mille ans. Vertige réel de ce sol limoneux et instable. La tour est bien plus penchée que tout ce que j’avais imaginé. A l’intérieur, on se croirait dans le trou d’Alice. Mais surtout, tout penche, la cathédrale, le baptistère, et puisque la construction a duré deux siècles, les architectes ont eu le temps de constater l’inclinaison et de tenter de la compenser au fur et à mesure, donc aucune ligne ne répond à celle du dessus, les perspectives sont folles, biscornues, incompréhensibles, les photos semblent toujours tordues, on ne trouve jamais deux parallèles exactes, et le sol semble tanguer. Pise est une hallucination.
Pise ou le vertige des parallèles impossibles.
La tour posée sur les sols limoneux.
Dans le Campo Santo, le cimetière, je suis happée par la sublime fresque du Triomphe de la mort de Buffalmacco, peinte au début du quatorzième siècle. Puissance de l’évocation, beauté des visages, perfection de la composition – la Toscane m’aura confirmé ce que je crois depuis longtemps : le Moyen Âge et la Renaissance n’existent pas vraiment. Tout est cycle, disparition et retour, évolution imperceptible et volte-face brutale. Les visages de Buffalmacco ne ressemblent pas aux caricatures de l’art gothique qu’on voit parfois placardées – bébés dessinés comme d’immondes homunculi, faces plates et blafardes, absence de relief, étouffement de la feuille d’or – elles ont la grâce et l’harmonie de ce Moyen-Âge ptoléméen qui croit en la musique des sphères, et déjà le réalisme, la vie, la douceur diffuse du Cinquecento. Est-ce que la Renaissance existe ? Si oui, elle a commencé bien avant 1492 en Italie. Peut-être même qu’elle est l’Italie – qu’elle est toute cette débauche de lumière et de beauté dont nous nous approchons peu à peu. A Pise, nous ne sommes pas encore au cœur du sanctuaire, mais déjà je sens mon cœur battre plus vite. La terre promise est tout près. Demain, Florence…
Triomphe de la mort de Buffamalco, dans le Campo Santo (cimetière).
Nous nous éloignons de la Piazza dei Miracoli, dans le dédale sombre du cœur de Pise, à la recherche d’un restaurant qui ne se soit pas spécialisé dans l’arnaque sans vergogne de touristes innocents, à qui on annonce à la fin du repas qu’ils doivent payer quinze euros par personne pour le pain et le couvert. On dit souvent que la qualité d’un restaurant est inversement proportionnelle à sa proximité d’avec les sites touristiques, et cela est particulièrement vrai en Italie, je le sais pour l’avoir vécu à Venise. Nous nous perdons, et nous mangeons merveilleusement bien.
Restaurant en bordure de la Piazza dei Miracoli, qui recrée un décor de dolce vita accomplie. Nous avons mangé dans un endroit moins cinématographique, plus loin de la place et de la tour.
Les rues sont mal éclairées et traversées par des Vespa et des scooters qui slaloment autour de nous à toute allure, je me croirais dans un film noir des années 60.
La belle Piazza dei Cavalieri, conçue à la Renaissance par Vasari, dans le soir.
Pise à la tombée de la nuit.
Durant cette première nuit à Pise, bercée par les fontaines d’un petit hôtel qui joue à recréer l’Italie des princes et des Césars, je me sentirai étrangement en apesanteur, comme si j’avais traversé l’écran. N’est-ce pas ce qu’on attend du voyage – cette suspension volontaire de l’incrédulité ? Nous sommes les héros d’un vieux film glamour, deux amoureux en Toscane, et demain, Florence est à nous.
Au-delà de la beauté des plages et de la jungle colorée, la Guadeloupe reflète aussi avec une acuité particulière l’histoire douloureuse des Caraïbes, et les défis auxquels elles doivent faire face. Voyage dans la France ambiguë des latitudes lointaines, en passant par le mémorial ACTe consacré à l’histoire de l’esclavage, les plantations de canne à sucre, ou encore l’habitat insalubre des oubliés.
L’habitation Murat, ancienne plantation et usine sucrière exploitant nombre d’esclaves, à Marie-Galant.
C’est des Antilles que partira la conquête du Nouveau Monde. Lors de son premier voyage, en 1492, Christophe Colomb accostera à Cuba et Hispaniola ; lors du deuxième, en 1493, il touchera terre en Guadeloupe. C’est ici que fut mis en place le système esclavagiste, qui asservit tout d’abord les populations Amérindiennes, puis les peuples noirs d’Afrique, déportés en masse sur des négriers qui traversaient l’Atlantique.
Ainsi, l’histoire des Antilles présente le terrible visage d’une lutte de fantômes : ce sont des îles dont la population originelle a été décimée, et remplacée par un peuple d’exilés et de suppliciés. A l’époque où Colomb aborde à ces rivages, les Antilles sont habitées par ces peuples qu’on a nommés par erreur les « Indiens », Caraïbes, Arawaks, Kalinagos, Taïnos. Si les Kalinagos tentent de résister à l’invasion, les Taïnos sont l’exemple même du peuple sacrifié aux conquistadors : Christophe Colomb dit d’eux qu’ils sont un « peuple d’amour », ne connaissant que la gentillesse, et que pour cette raison, ils feraient d’excellents serviteurs – les voilà esclavagisés, fourbus, anéantis. L’art des Taïnos, en communion avec le royaume des morts, est rempli de crânes souriants et de créatures d’ombres aux yeux béants ; aujourd’hui, ces orbites vides, comme un présage du néant et de l’oubli, me serrent le cœur et nous accusent. Qu’avons-nous fait, nous Européens, dévoreurs de mondes ?
Il ne reste aujourd’hui presque plus rien des peuples premiers des Caraïbes, si ce n’est quelques minuscules communautés isolées à Dominique, à Saint Vincent et à Trinidad, où des Kalinagos ont pu survivre en autarcie. Et dans nos langues latines et germaniques, quelques reliques des leurs, des mots que nous leur avons empruntés pour décrire les choses inédites et inconnues : Caraïbe, avocat, boa, caïman, havane, curaçao, curare, goyave, maïs, ouragan, ocelot, pirogue, savane, tabac, toucan, ces noms étaient ceux qu’employaient les indiens disparus des Caraïbes.
Coffre au trésor abandonné sur une plage, symbole du passé qu’on exhume ?
Pour cultiver le tabac et la canne à sucre, ces peuples sont mis en esclavage, et meurent à petit feu d’épuisement et des maladies rapportées d’Europe. Leur servitude dure jusqu’à la célèbre controverse de Valladolid, en 1551. Sensibles aux arguments de Bartolomé de Las Casas, les autorités ecclésiastiques s’émeuvent du sort terrible réservé aux Indiens, et acceptent de cesser leur esclavage, les reconnaissant eux aussi comme des enfants de la création, faits par Dieu à son image. Mais il faut pourtant préserver les intérêts des conquistadors, et ne pas freiner l’activité économique espagnole, dopée par les produits du Nouveau monde… Quel sera alors le peuple immolé à l’avidité européenne, le peuple qu’on soustraira à l’humanité et qu’on assimilera à la bête sauvage ? Les Noirs, dont on fait les descendants de Cham, le fils maudit de Noé « condamné à être l’esclave de ses frères ». Le crime atroce se met en place, avec sa logistique transatlantique bien huilée : le commerce triangulaire. Arrachés aux côtes de l’Afrique de l’ouest, et notamment au golfe de Guinée, près de treize millions d’êtres humains firent le « passage du milieu » – la traversée de l’Atlantique –, enchaînés dans des conditions sordides, au fond des cales des négriers, pendant trois mois environ. Ceux qui survivent à cet enfer se voyaient jetés dans un autre : une vie de servitude et d’humiliation, d’indignité et d’exactions, rythmée par les claquements du fouet et les prescriptions du terrible « Code Noir », qui réglemente la dégradation d’êtres humains au rang d’objets perpétuellement soumis à la violence et l’arbitraire.
Le Code Noir, de sinistre mémoire.
L’Eglise bénit l’horreur, baptise de force les esclaves et prétend les arracher ainsi à leur vie sauvage et païenne, leur promettant ainsi le royaume des Dieux après une vie où on les aura pourtant traités comme s’ils n’avaient pas d’âme. Les sociétés islamiques d’Afrique de l’Ouest vendent leurs frères noirs, arguant que l’esclavage des non-musulmans est un ordre divin. Ainsi se met en place cet effroyable consentement des monothéismes à l’avilissement et l’assujettissement de millions d’hommes, femmes et enfants.
Ce christianisme qui fut autrefois imposé de force aux Africains fait aujourd’hui partie prenante de l’identité créole. Ici, une messe à l’église Saint-Pierre et Saint-Paul, à Pointe-à-Pitre, à la voûte de métal construite dans les ateliers de Gustave Eiffel. Durant la période de l’Avent, on entend partout des chorales entonner des chants religieux – cette tradition des choeurs itinérants s’appelle « chanté Nwel ».
Sur les quais de Pointe à Pitre, en face de la Place de la Victoire et du centre historique, le mémorial ACTe (Centre caribéen d’expressions et de mémoire de la Traite et de l’Esclavage) commémore le crime contre l’humanité. C’est un immense musée à l’architecture saisissante, dont la silhouette rappelle celle des bateaux négriers, et que ses concepteurs ont décrite comme « des racines d’argent sur une boîte noire ». La boîte noire, c’est le fond sans issue de la cale, mais aussi la mémoire collective, cette tentative d’enregistrer et de consigner les mémoires niées ; les racines d’argent, ce sont la quête des origines, et l’espoir immortel. L’exposition permanente retrace l’histoire de l’esclavage aux Antilles et dans le monde, à travers un parcours visuel, sonore, sensoriel poignant. La muséographie montre le Code Noir, l’obscurité suffocante de la cale et les chaînes aux chevilles, elle raconte aussi le long chemin vers l’abolition.
Mémorial ACTe.Mémorial ACTe.
Je continue de lire, le soir après le musée. La XIIe lettre du Voyage à l’Isle de France, de Bernardin de Saint Pierre, qui raconte les tortures et la cruauté, s’émeut de l’effroyable condition noire, et secoue l’Europe cultivée. L’histoire de la déshumanisation de masse. Les premiers rêves noirs, la science-fiction abolitionniste : en 1786, Louis Sébastien Mercier écrit L’an 2240, rêve s’il en fut jamais, roman d’anticipation qui met en scène l’avènement du « Vengeur du Nouveau Monde », un vengeur noir qui brise les sceptres et les couronnes des empereurs d’Europe.
La révolution française promulgua une première abolition, qui ne fut appliquée nulle part, si ce n’est en Guadeloupe, où les esclaves goûtent pour la première fois à un semblant de liberté. Mais dès 1802, Napoléon estime que « la liberté est un aliment auquel l’estomac des Noirs n’est pas prêt » et rétablit l’esclavage dans les colonies. Des officiers noirs désertent et tentent de sauver leurs frères. Delgrès, le commandant de Basse-Terre, se joint à la rébellion. C’est la guerre de Guadeloupe, la lutte désespérée contre le retour au néant, menée par Delgrès qui proclame « Vivre libre ou mourir ! », et meurt sans se rendre dans l’assaut du fort où ses troupes dissidentes s’étaient retranchées. C’est un suicide héroïque, une lutte à mort que Delgrès savait perdue : il fait sauter le fort de la ville de Basse-Terre, se tuant plutôt que d’être captif, et tuant du même coup des soldats de l’armée napoléonienne. Les traces des luttes sont tangibles, au sud de la Basse-Terre : les ruines du fort Delgrès s’élèvent toujours face aux monts Caraïbes.
Collines impénétrables de la Basse-Terre, où Delgrès s’était réfugié.
Buste de Delgrès à Matouba. Auteur LPLT, Wikipedia Commons.
Au mémorial ACTe, une longue passerelle mène du musée au jardin de Morne Mémoire, depuis laquelle on voit la baie de Pointe-à-Pitre, et au loin, les contours de la Basse-Terre. On imagine plus qu’on ne devine la Souffrière toujours plongée dans les nuages, et les forêts escarpées des Mamelles, où plus de six cent esclaves marrons (évadés) ont vécu cachés dans les montagnes, jusqu’à l’abolition définitive de l’esclavage en 1848, défendue par Victor Schoelcher. 1848 – il a fallu tant de temps, tant de souffrances.
Jungle touffue de la Basse-Terre. Nombre d’esclaves marrons se cachaient ici, dans les monts des Mamelles.
Partout au mémorial ACTe, les œuvres des artistes contemporains tentent de représenter l’indicible, et de se réapproprier l’histoire. Je suis frappée par l’Arbre de l’oubli, par le plasticien camerounais Pascale Marthine Tayou. Avant d’embarquer dans les navires, les captifs quittant les côtes africaines devaient opérer le rituel de l’arbre de l’oubli : tourner sept fois autour d’un arbre, pour effacer à tout jamais leur passé. L’œuvre de Pascale Marthine Tayou représente ce que les esclaves laissent derrière eux, fétiches, masques, amulettes, objets rituels, objets quotidiens, leur religion et leur culture, un monde symbolique à qui ils doivent dire adieu.
Mais en vérité, les Noirs n’oublient pas. Les esclaves recréent aux Antilles le continent perdu, cultivent leur africanité, les rites animistes, les dieux et les esprits qu’on tente de leur interdire, les fêtes carnavalesques où, l’espace d’un instant, l’ordre inique du monde est mis sans-dessus-dessous et le monde d’avant ressurgit. Des générations et des générations après la déportation, les descendants de ceux qui ont connu l’Afrique continuent de rêver d’elle, d’un retour fantasmé vers cette terre promise qu’ils parent des brumes du rêve. Le mythe du retour fait battre les cœurs – dès 1787, le Sierra Leone est le premier territoire africain destiné au retour des esclaves affranchis. Suivent en 1792 Freetown, et en 1822, le Liberia, territoires où les damnés de la terre seraient à nouveau souverains, et y subissent souvent de cruelles désillusions. Le retour est cruel, mais le rêve de la terre promise se poursuit : Marcus Gravey tente en 1918 de lever des fonds pour affréter de vieux bateaux et créer la Black Star Line, organisant le retour des Noirs vers l’Afrique. La banqueroute, la prison et une mort solitaire condamneront son entreprise.
Joseph Jenkins Roberts, premier président du Libéria. Fondé en 1847, le pays devient la seconde République noire, après Haïti. Source.
Aujourd’hui encore, je sens parfois affleurer dans les rues des villes et villages guadeloupéennes cette nostalgie mélancolique du continent inconnu. Si Basse-Terre, la vieille capitale, est cossue et douce, la région de Pointe-à-Pitre est sinistrée. Pas de petites maisons de bois coloré ici, mais des bidonvilles et des taudis insalubres – la route de Pointe-à-Pitre à Sainte-Anne donne une image effrayante du délabrement urbain. Et dans les quartiers pauvres de ces agglomérations, partout, partout, des rastas arborent des Afriques au cou et sur leurs vêtements, et attendent le retour du Lion de Juda, symbole du panafricanisme. Derrière les images de carte postale, les Antilles sont tragiques. Leur population originelle, les Indiens Caraïbes, a été décimée et anéantie, remplacée par un peuple d’exilés dont le cœur porte au-delà de l’Atlantique, vers les rivages auxquels on les a arrachés – d’où peut-être ce flottement, cette langueur triste que je ressens dans les rues guadeloupéennes, l’attente de quelque chose qui ne viendra pas, qui n’est plus. Ici tout est précaire, tout est provisoire, comme si le grand départ était proche. Ou comme si la métropole les avait complètement oubliés.
Bidonvilles.
L’état de délabrement et d’insalubrité de cette partie de l’île fait honte à la France. Je ne pensais pas voir, dans un département français, des bidonvilles à perte de vue, des villes entièrement tissues d’un fatras de tôles disjointes qui portent çà et là les marques des incendies, prouvant le danger extrême que représente cet habitat de fortune. Je ne pensais pas voir une telle misère dans les rues, et tant de personnes qui ne mendient même plus (auprès de qui ?), et qui dérivent juste, peut-être ivres ou droguées, ou peut-être juste abîmées dans les profondeurs de leur déréliction. Parmi cette foule hâve au regard vide, on trouve des jeunes et des vieux, des Noirs et des Blancs – population créole locale, et métropolitains venus tenter leur chance dans les paradis insulaires que leur faisaient miroiter les magazines, pensant sans doute que la misère serait moins pénible au soleil. Ceux-là sont devenus ce que les Guadeloupéens appellent des « Blancs gâchés », qui souvent se perdent dans ces trafics de speed et de crack qui minent l’île.
Pas de bidonvilles au sud de Basse-Terre, mais une sensation de délaissement dans ces rues sorties d’un autre temps.
Quand je rentre dans les supermarchés guadeloupéens, je comprends soudain ce qui a motivé les émeutes de 2009 contre la vie chère, la colère populaire fédérée par la LKP (Liyannaj Kont Pwofitasyon, soit Collectif contre l’exploitation outrancière). Dans ces quartiers, les étals des magasins ressemblent à une mauvaise plaisanterie. Il n’y a rien, et tout est hors de prix. Impossible de croire qu’on est dans un département français, alors que les produits les plus basiques et évidents sont quasiment impossibles à trouver, et qu’on ne propose aux consommateurs qu’une collection sinistre d’articles démodés, vétustes, incongrus, à des prix hallucinants. Aucun choix, si ce n’est pour les rhums arrangés.
Les magasins ont des airs de caricature : il est plus facile de trouver du rhum ou du punch qu’un certain nombre de produits de base.
Même les organismes officiels participent à ce racket institutionnalisé : au mémorial ACTe, les livres coûtent deux à trois fois le prix public indiqué. Je me penche sur un petit livre d’une centaine de pages. Au-dessus du code barre, qui annonce un prix de 12 euros, on a collé une étiquette annonçant le nouveau tarif : 38 euros 90. Même les livres vendus par des maisons d’édition guadeloupéennes, donc locales, sans frais d’importation, voient leur prix tripler. A qui profite ce racket généralisé ? Pourquoi laisse-t-on les Antilles françaises se transformer en taudis hors de prix ? Il est impossible de savourer la beauté de la Guadeloupe sans ressentir en même temps de la colère quant à l’état d’indigence et de dysfonctionnement dans lequel on laisse croupir certaines zones.
Visions de Pointe-à-Pitre, entre couleur locale chaleureuse et sentiment d’abandon.
Bien sûr, le tableau est loin d’être partout aussi désastreux. On pourrait évoquer les villages du sud coquet de la Basse-Terre. Bien que partiellement défraîchis, eux aussi, ils ont un charme suranné aux accents de troisième république. On pourrait encore évoquer Marie-Galante, qui est un bon exemple de ruralité réussie, et de mémoire apaisée. Haut lieu de la culture de la canne, la petite île ronde était un épicentre de l’esclavagisme ; aujourd’hui, la canne reste omniprésente, mais elle est devenue un atout économique pour les habitants de l’île. De petits domaines assurent non seulement la culture de la canne, mais aussi sa transformation : en sucre, en sirop de batterie, en rhum. Les distilleries ont des airs approximatifs – machines anciennes dans des hangars –, mais le produit est bon, et se targue de perpétuer le secret des modes de production ancestraux. La canne est une garantie de préservation d’un mode de vie traditionnel, mais digne. Visiter Marie-Galante pousse à l’éloge de la ruralité guadeloupéenne. Pas de bidonvilles, comme autour de Pointe-à-Pitre, mais des villages charmants, des gens au travail dans les champs – comme le dit le guide de l’excursion, « à Marie-Galante, on a du travail et des maisons, pas comme à Pointe-à-Pitre. Il faut dire aux jeunes de venir planter la canne à Marie-Galante, même les jeunes de la métropole : c’est mieux de récolter la canne que de fumer le joint dans le métro parisien ». Sans doute un message subliminal aux « blancs gâchés » qui vont grossir la misère périurbaine.
Fabrication de sirop de batterie à Marie-Galante.
La canne à sucre, à partir de laquelle on fabrique ce sirop très sucré.
Le mémorial ACTe participe à un mouvement de réconciliation des mémoires, dont un autre avatar remarquable est le projet de la « Route de l’esclave » : un parcours de mise en valeur des lieux marquants de l’histoire de l’esclavage en Guadeloupe, que l’on peut suivre sur les différentes îles de l’archipel. Cimetière d’esclaves, anciennes plantations, musées, mémorial, fort de Delgrès, tout participe à cette commémoration discrète, mais affirmée, du passé douloureux.
Route de l’esclave, à travers la Guadeloupe.
A Marie-Galante, c’est l’habitation Murat que je visite, les ruines imposantes d’une sucrerie qui tournait à plein régime au début du dix-neuvième, l’apogée de l’ère esclavagiste, où l’exploitation de l’homme par l’homme s’était massifiée et industrialisée.
Habitation Murat.
Face au château néoclassique construit par le maître se tiennent les cheminées de l’usine, et les différents moulins dans lesquels on broyait et pressait la canne. Le village des esclaves a disparu, mais on a reconstitué leur jardin médicinal, les plantes traditionnelles avec lesquelles ils se soignaient, reprenant à leur compte le savoir ancestral des Indiens Caraïbes. Cruelle ironie, on y retrouve aussi les daturas, ces plantes riches en alcaloïdes et violemment hallucinogènes, que les jeunes en perdition mêlent au cocktail macaque – une bombe suicidaire, mélange de différents alcools forts et, souvent, d’essence. Les suicides de jeunes sont effroyablement élevés en Guadeloupe, et aux suicides à proprement parler s’ajoutent tous les comportements suicidaires qui n’en disent pas le nom, conduite en état d’ivresse, consommation de cocktail macaque, paris kamikazes. J’ai vu cela à Hawaï ou en Nouvelle Zélande – il y a, dans ces paradis sur terre, une forme de désespoir insulaire qui frappent les peuples qui se sentent laissés pour compte.
Maison de maître, à l’habitation Murat.
Bidonvilles.
Le mémorial ACTe est contesté, non seulement en raison de son coût exhorbitant (83 millions d’euros), dans une région qui a tant besoin de fonds publics, mais aussi sur le plan idéologique et historiographique.
Malgré tout, je crois à la mémoire que l’on soigne pour préparer l’avenir. Partout maintenant en Guadeloupe, les lieux de mémoire affleurent, et le ton est juste. Je me souviens qu’il y a dix ou vingt ans encore, certains touristes revenant des Antilles se plaignaient de l’agressivité spontanée envers les métropolitains, de la méfiance intuitive des descendants lointains des esclaves envers les descendants lointains des négriers. Je n’ai pas ressenti cela lors de ce voyage en Guadeloupe, mais au contraire, un désir profond de montrer aux métropolitains la culture créole, la beauté et l’histoire de cette autre France. Je crois aux vertus thérapeutiques de la mémoire collective – je crois à l’apaisement.
Cimetière guadeloupéen traditionnel, avec les mausolées en damier.
Mais je sais aussi que le mémorial ACTe et la route de l’esclave ne suffiront pas. Pour que les gens des Antilles ne se sentent plus considérés comme des citoyens de seconde zone, oubliés par la métropole lointaine, il faudra résorber l’habitat insalubre, faire disparaître ces bidonvilles honteux qui crient à la face du monde que la France se fout bien de la Guadeloupe. Et pour créer de l’emploi (60% des jeunes de Guadeloupe souffrent du chômage), créer de la richesse, les Guadeloupéens nous enjoignent de visiter leurs îles, et notamment celles qui restent à conquérir par les amoureux du silence et de l’aventure, par ceux qui rêvent d’itinéraires hors des sentiers battus, comme la Désirade, Marie-Galante, certains îlots des Saintes.
Visions de Pointe à Pitre : statue de Vélo, joueur de tambour traditionnel guadeloupéen ( gwo ka) des années 70, autour de laquelle les rastas se réunissent. Quais, face au mémorial ACTe. Place de la Victoire, aux airs rétro.
Il faut venir aux Antilles : il y a tant de beauté à découvrir, et un si long chemin à parcourir encore ensemble…
Partir en Guadeloupe, entre lagon et volcan, assouvit les rêves des Robinsons et des aventuriers tout à la fois. Papillon posé sur la mer des Caraïbes, la plus grande île des petites Antilles a deux visages : la Grande-Terre est un paradis balnéaire de carte postale, la Basse-Terre un dédale de forêts nébuleuses et de sable noir. Et elle a pour moi une saveur très particulière, car c’est ici, en décembre 1998, que j’ai commencé à tenir des carnets de voyage. C’est en Guadeloupe que pour la première fois, l’émerveillement fut tel qu’il m’a poussée à raconter ces moments hors du temps. Suivez-moi pour une plongée dans les eaux claires, les jungles tropicales, et à travers mes souvenirs. La Guadeloupe, ou mon retour au paradis.
Plage de la Caravelle, près de Saint-Anne.
Bougainvilliers en fleur.
Pointe des châteaux.
Les voyages d’hiver tiennent toujours pour moi du miracle. Dès la descente de l’avion, après huit heures de vol au-dessus de l’Atlantique, la nuit est moite, l’air est lourd et dense, et je suis au seuil d’un autre monde. Incapable d’attendre le matin pour voir la plage, j’entre à pas mesurés dans l’eau tiède, étourdie par la douceur. Les fonds de sable blanc luisent sous la lune, l’ombre gracile des palmes se reflète dans l’eau si pâle ; le jet-lag me donne l’impression d’être ivre et seule au monde, comme happée par un rêve. Très tôt, le jour se lève, une nuée grise monte de l’océan, comme une brume de chaleur ; peu à peu les couleurs s’éclaircissent, la mer est d’un bleu éblouissant, les bougainvilliers étincèlent presque, tout est saturé, tout est irréel, la vie sans limites. Des iguanes d’un vert ardent déambulent à côté des femmes en bikini, imperturbables, comme une allégorie de la tentation. Cette quête des soleils et des azurs lointains, au cœur de l’hiver européen, tient presque de l’acte de foi. Il nous faut restaurer notre sens de la beauté du monde, et la confiance en la possibilité du bonheur.
Crépuscule antillais.
Jeanne de Kermadec, poétesse guadeloupéenne (1873-1964), chante dans l’Hymne à la Guadeloupe, Ile d’Emeraude l’amour de ces tropiques qui semble éveiller en chacun la nostalgie de l’Eden perdu.
« Doux berceau tropical parfumé de vanille
Baisé de toute part par les souffles marins,
Au sein de l’Océan, dans l’écume tu brilles,
Ainsi qu’un frais bijou, sous nos climats lointains […]
Loin du vieux monde usé, des fastes millénaires,
Celui qui voit le jour sous ton ciel lumineux
A l’amour de tes monts, de tes grandes rivières,
De tes plaines sans fin et de tes champs herbeux. […]
Et les cris, les appels, les chants de l’Atlantique,
Les ouragans portés par de sombres démons,
Les chaleurs, les méfaits du cancéreux tropique
Ont pour lui des attraits, des voix et des frissons ! »
Idylle.
Au sein des petites Antilles, qui forment un arc d’îles face à l’océan Atlantique, la Guadeloupe possède sans doute la forme la plus reconnaissable : un papillon, dont les deux ailes sont Grande-Terre et Basse-Terre, escorté d’un aéropage d’îlots dispersés, les Saintes, Marie-Galante, la Désirade, Petite Terre. Cette mer des Caraïbes, au creux du continent américain, fut le point d’articulation entre l’Ancien et le Nouveau monde ; le nom « Antilles » signifie « les îles d’avant », avant le continent, avant le monde, une sorte de mythe des îles du bout du monde. Lors de son premier voyage, Christophe Colomb découvrit Juana (Cuba) et Hispaniola (Haïti et République Dominicaine), et c’est à son deuxième qu’il mouilla en Guadeloupe.
Carte des Antilles. Source : association Mamanthé pour la promotion de la culture créole.
Colomb mouilla d’abord à la Désirade, nommée ainsi pour l’ardente espérance qu’avaient d’elle les marins épuisés par la traversée de l’Atlantique, puis, le 4 novembre 1493, sur les rivages de la grande île papillon. L’équipage venait de traverser une effroyable tempête, dont il était convaincu de ne pas ressortir vivant, et tous les marins agenouillés sur le pont avaient imploré la vierge noire espagnole, Sainte Marie de Guadeloupe, d’œuvrer pour leur salut. Le capitaine exaucé donna le nom de la sainte à l’île qui l’avait sauvé.
Jeux de lumière et de foi en pleine mer.
La Désirade, vue depuis la Pointe des châteaux.
Les Indiens, eux, la nommaient Karukéra, « l’île aux belles eaux ». Par ce mot, ils évoquaient les sources multiples qui traversent notamment la Basse-Terre, comme aux chutes du Cabret où elles se déclinent en trois cascades d’eau douce, et rendent l’île si hospitalière. Mais le compliment pourrait également s’appliquer aux plages : celles de la Grande-Terre et de Marie-Galante sont un rêve éveillé, des cartes postales qui prennent vie.
L’Anse Canot, à Marie-Galante.
Sur chacune des ailes du papillon, la Guadeloupe offre un autre visage. La Grande-Terre est balnéaire, entre lagons protégés par une barrière de corail, où l’eau est calme et claire, et panoramas spectaculaires de côte découpée, battue par les vents et les vagues. Elle ressemble à certains endroits aux côtes sauvages de l’Atlantique, Bretagne, Portugal, et ailleurs à Tahiti.
Littoral de Grande-Terre, à l’approche d’un grain.
La Basse-Terre, l’île sous le vent, est brumeuse et pluvieuse, plissée par le volcanisme, bosselée de montagnes que recouvre une jungle luxuriante. Elle me rappelle les îles de l’archipel d’Hawaï, tout à la fois Kauai, l’île du monde perdu, et Hawaï, la grande île volcanique. A 1467 mètres y trône le volcan, la Souffrière, nimbé d’un épais brouillard 330 jours par ans – ce qui m’a empêchée d’en faire l’ascension. Depuis 2005, la Souffrière est en éveil ; les sources d’eau chaude bouillonnent, des fumerolles de souffre s’échappe, le volcan respire. La surveillance est accrue, car contrairement aux volcans d’Hawaï, qui sont effusifs et présentent donc un danger moindre pour la population – on peut prévoir la trajectoire d’une coulée de lave, évacuer les zones concernées, prendre le temps de réagir –, la Souffrière est un volcan explosif, tout comme son homologue martiniquais, la Montagne Pelée. Le 8 mai 1902, la Montagne Pelée avait craché une nuée ardente, effroyable explosion de roches pyroclastiques et de gaz portés à une température de six cent degrés, rasé la ville de Saint Pierre et tué trente mille personnes. Les volcanologues craignent les signes d’activité de la Souffrière, car tout porte à croire qu’elle reproduirait l’horrible scénario martiniquais. Quand j’étais petite, j’avais visité Saint Pierre, la ville martyre, et le cachot qui avait protégé le seul survivant : un ivrogne, enfermé pour mauvaise conduite dans une prison aux murs si épais qu’ils l’avaient protégé de la nuée infernale. Les voies du Seigneur sont impénétrables.
La Souffrière, le volcan de la Guadeloupe, perpétuellement plongée dans la brume.
Ce voyage en Guadeloupe a pour moi une saveur toute particulière : en décembre 1998, j’y suis venue avec mes parents, et j’y ai tenu mon tout premier carnet de voyage. C’est à partir de là que mes voyages d’enfance cessent de n’être qu’une confusion d’images et de sons qui me reviennent par bribes, selon les caprices de la mémoire, comme des tessons de rêve échoués sur la grève, et que je me souviens de tout.
Une photo de moi à l’âge de neuf ans, en Guadeloupe, écrivant mon premier cahier de voyage.
Depuis ce séjour en Guadeloupe, l’hiver de mes neuf ans, j’ai décidé de ne plus oublier, de mettre la magie des lointains à sécher comme des fleurs dans un herbier, pour conserver la trace et la mémoire. Je n’ai jamais tenu de journal intime, mais je suis toujours restée fidèle à la tradition du carnet de voyages – les seuls témoignages à la première personne de celle que j’étais petite, les seules preuves objectives de ce qui me préoccupait, me fascinait et me touchait alors, sont ces carnets, de sorte que j’associe depuis toujours le voyage à une forme de retour à soi-même : c’est lorsque je suis loin que je me révèle, que je redeviens tout à fait moi. Plus je pars loin, et plus j’ai la sensation d’un pèlerinage vers l’enfant que j’étais, vers la source d’un émerveillement et d’une foi en la beauté du monde soudain rétablie. Chaque voyage est une seconde chance de tenir les promesses qu’on s’est faites à soi-même. De se souvenir qu’on a un jour rêvé d’être libre et heureux.
Lever de soleil paradisiaque.
Extrait de mon premier cahier de voyage.
Grande-Terre
Autour de Sainte-Anne, la côte sud de la Grande-Terre, protégée des assauts de l’Atlantique, est une collection de plages idylliques, de visions qui semblent inscrites au plus profond de notre imaginaire : sable blanc, eau cristalline et peu profonde, rangées de palmiers, douceur des contours et des fonds bercés par une mer sans colère. A neuf ans, c’est la plage du Bois Jolan qui incarnait mon idéal. « Elle est limpide, turquoise, sublime », disais-je. Cette fois-ci, j’ai jeté mon dévolu sur la plage de la Caravelle. Entre deux baies de sable blanc, sa pointe forme une langue de pierre qui s’avance dans l’océan et d’où on peut suivre la course du soleil d’est en ouest, tandis qu’il se lève sur Sainte Anne et se couche sur Saint François. Tout ici est si beau, si parfait qu’il faut renoncer à le décrire, et se laisser porter par cette eau à la tiédeur presque irréelle, comme un long songe amniotique.
Plage de la Caravelle.Entre Sainte-Anne et la pointe de la Caravelle.
La face nord de Grande Terre est moins amène. C’est la côte qui dévisage l’Atlantique, et dont les reliefs découpés rappellent ces paysages que nous connaissons, sur l’autre rive. J’entends un groupe râler : « j’ai fait six mille kilomètres et je me retrouve à Quimper, quel intérêt, franchement ? » Quel intérêt – une question que je n’oserais même pas me poser face à la pointe des Châteaux, à l’extrémité Est de l’île.
Pointe des châteaux à l’arrivée d’un nuage de pluie. Trente secondes après cette photo, une averse diluvienne s’ébattait. Trois minutes plus tard, le soleil était de retour. Les tropiques ont aussi l’extrême versatilité de la météo en commun avec la Bretagne…
Les courants convergent au bout de la péninsule, et des vagues énormes viennent se briser sur les falaises et les grands rochers jetés dans l’océan par des millénaires d’érosion. Un crucifix se tient au sommet de la colline, et partout sont déposées des bougies, des offrandes ; c’est un paysage mystique.
Rouleaux et mer tumultueuse à la pointe des Châteaux.
Au pied de la grande croix qui surplombe, la vue semble infinie. Toute la Guadeloupe semble ouvrir ses ailes sous mes yeux, les étendues blanches et salées de la Grande-Terre, et au loin les nuages de la Basse-Terre, la silhouette de la Souffrière qu’on devine à travers une colonne de brouillard.
Panorama depuis la pointe des Châteaux.
Et lorsqu’on se retourne vers l’océan, c’est l’île de la Désirade qu’on semble pouvoir toucher du doigt – il faut imaginer Colomb au terme de son deuxième voyage, bien plus âpre que le premier, l’équipage épuisé par les tempêtes successives, terrifié et certain de courir à sa perte, les mâts brisés et les voiles déchirées par une série d’avanies dantesques, et soudain, la terre, cette petite île de onze kilomètres sur deux, à laquelle ils purent aborder et enfin trouver la terre, un refuge. Mais ce ne fut qu’un arrêt bref, car la Désirade n’est pas hospitalière. Ses côtes arides sont battues par les vents, sa Pointe Doublé présente un paysage lunaire, de sables et de cactées. Colomb est reparti vers la Basse-Terre, et trouva enfin la forêt et les sources.
Vue surplombant la pointe des Châteaux. Au large, l’île de la Désirade.
Au sommet de la pointe des Châteaux, on lit plusieurs citations de Saint John Perse, poète né en Guadeloupe, ayant passé une grande partie de sa carrière diplomatique aux Etats-Unis, et mort à Hyères. Je sais qu’on le commémore dans deux maisons, une à Pointe-à-Pitre, une à Aix-en-Provence, et ce symbole qui lie ma terre natale à ces îles exotiques me touche. J’aime son lyrisme voué à la célébration des lointains, ce vent du large qui gonfle les pages.
« Mer magnanime de l’écart et mer du plus grand laps
Où chôment les royaumes vides
Et les provinces sans cadastre
Elle est l’errante sans retour… »
« Écoute, et tu nous entendras ; écoute, et nous assisteras.
Ô toi qui pèches infiniment contre la mort et le déclin ces choses,
Ô toi qui chantes infiniment l’arrogance des portes, criant toi-même à d’autres portes,
Et toi qui rôdes chez les Grands comme un grondement de l’âme sans tanière,
Toi, dans les profondeurs d’abîme du malheur si prompte à rassembler les grands fers de l’amour,
Toi, dans l’essai de tes grands masques d’allégresse si prompt à te couvrir d’ulcérations profondes,
Sois avec nous dans la faiblesse et dans la force et dans l’étrangeté de vivre, plus haute que la joie,
Sois avec nous celle du dernier soir, qui nous fait honte de nos œuvres, et de nos hontes aussi nous fera grâce,
Et veuille, à l’heure du délaissement et sous nos voiles défaillantes,
Nous assister encore de ton grand calme, et de ta force, et de ton souffle, ô Mer du très grand Ordre !
Et le surcroît nous vienne en songe à ton seuil nom de Mer !… »
Visions à la Châteubriand.Frontière entre l’eau furieuse et les mares protégées par les récifs.
Petite, j’avais déjà vu avec mes parents la pointe nord de la Grande-Terre, la Grande Vigie et la Porte d’enfer. Voici ce que je racontais alors de cette journée :
« 29.12.98 Nous sommes allés au Moule, petit village, en passant par la maison Zévallos. C’est une superbe maison coloniale qui a été le lieu de tueries sanglantes vers 1870 et serait depuis hantée (nous avons vu le jardinier qui nous a confié que depuis qu’un médecin la possédait, elle ne l’était plus du tout). Nous sommes allés à l’Anse Maurice, plage claire, avec quelques rochers plats, sublimes. Puis nous sommes allés à la pointe de la Grande Vigie. De là, on a une vue plongeante sur l’Atlantique et les falaises découpées. D’ailleurs, nous nous sommes baignés dans un lagon (que l’on aperçoit de la pointe de la grande vigie). L’eau était calme, couleur émeraude. Au bout du lagon, protégé par une barrière de corail, l’Atlantique se déchaînait de toute sa fureur. Sur un rocher dansaient des milliers de poissons, les uns noirs, les autres jaunes avec une bande bleue. De longs poissons sautaient hors de l’eau. Cela s’appelait la Porte d’Enfer. Sur la pointe de la Grande Vigie, Papa s’est ouvert l’orteil, je suis tombée, Guillaume a pris un gros coup de soleil et Marianne s’est piquée sur une plante venimeuse. Il n’est rien arrivé à Maman ». Bénie soit-elle, la seule épargnée par la topographie diabolique.
Le passage en question, dans mon cahier d’enfant.
Cartes postales de la Pointe d’Enfer et de la Grande Vigie collées dans mon carnet d’enfant.
Basse-Terre
Voici l’île des pluies, des jungles et du volcan, plus profonde et plus secrète que la Grande-Terre, sans doute aussi plus pittoresque. Alors que la côte de Sainte-Anne à Pointe-à-Pitre offre le spectacle désolant d’une urbanisation anarchique et insalubre, le sud de l’île sous le vent, les communes de Basse-Terre ou Saint-Claude, sur les flancs fleuris de la Souffrière, possèdent un charme pavillonnaire rétro. Elles ont pour moi un air coquet de Troisième République sous les tropiques.
Village au sud de la Basse-Terre.
Des champs de canne, et la nébuleuse Souffrière.
La Basse-Terre a souvent une allure de vieux film glamour, comme par exemple sur l’allée Dumanoir, qu’on voudrait parcourir en décapotable fifties. Cette route bordée de palmiers royaux m’avait déjà séduite petite, et je ne savais plus vraiment si je l’avais vraiment parcourue, ou si c’était un souvenir cinématographique, fabriqué par des rêveries en 16/9. Mais mon cahier l’atteste, j’y suis bien venue – et revenue.
L’iconique allée Dumanoir.
La Basse-Terre est aussi un merveilleux jardin tropical. Petite, j’avais passionnément aimé le domaine de Valombreuse, où les fleurs exotiques se déployaient comme dans un bestiaire du rêve, les anthuriums ou langue de feu, avec leur corolle en forme de cœur, les strelitzias ou oiseau de paradis, hérissées de pétales jaunes comme une crête de dinosaure, les alpinias rouge vif, et ma fleur préférée, la délicate rose de porcelaine.
Extrait de mon cahier, au sujet des merveilleux jardins de la Guadeloupe.
Cette fois, j’ai visité le parc zoologique et botanique des Mamelles, situé sur la Route de la Traversée, magnifique route de montagne qui passe au cœur de la jungle de Basse-Terre. Aux Mamelles, j’ai retrouvé cette végétation que j’avais tant aimée, et eu la joie de monter au sommet de la canopée, dans un vertigineux parcours de planches et de cordes aménagé à la cime des arbres. Les arbres immenses, tels que les gommiers blancs, sont recouverts d’une flore parasite tentaculaire, figuiers étrangleurs, ananas sauvages, et toutes ces plantes épiphytes dont les racines flottent dans les airs, et puisent leurs nutriments dans l’atmosphère moite de la jungle.
Visions de la jungle, au parc des Mamelles.
Route de la traversée.
Plantes épiphytes, aux racines aériennes.
Partout, des crabes, des mangoustes, des oiseaux bruyants jaillissent du sol et des troncs. Le parc est aussi un zoo, où l’on découvre la faune des Caraïbes et d’ailleurs, et notamment des félins de toute beauté – jaguars, ocelots, pumas, panthères noires – et des singes d’une agilité stupéfiante – je reste hypnotisée par les atèles, qui se jettent dans le vide en utilisant leur longue queue préhensile comme une corde de rappel.
Coati, également présent à l’état sauvage en Guadeloupe.
Reine de Malaisie.Balisier.Est-ce un balisier jaune, ou une autre fleur ? Mes talents d’herboriste sont mis à mal.Alpinia rose.Ma fleur tropicale fétiche, la rose de porcelaine, n’était pas éclose dans le parc des Mamelles lors de ma visite. Photo prise par Tanakawho, source Wikipedia Commons.
La Basse-Terre a quelque chose de sauvage, de presque inquiétant quand les vents poussent un grain vers la terre, et que soudain des averses diluviennes s’abattent sans crier gare, ou quand le brouillard descend sur les collines de feu dormant.
Route de la traversée, ou le « Monde perdu » au coeur de la Guadeloupe.
Au sud de l’île, le sable des plages est noir, témoignage de l’intense activité volcanique de la Souffrière. J’ai tenu à revenir sur une plage que j’ai revue dans mes cauchemars des dizaines de fois, qui m’a longtemps hantée depuis ce jour de décembre 98 où j’ai failli m’y noyer : la plage de sable noir de Bananier, entre Capesterre-Belle Eau et Trois Rivières. C’était au lendemain d’une tempête, et nous n’aurions pas dû entrer dans l’eau, mais j’aimais la mer, j’aimais les vagues, il était impossible de me garder sur le sable.
« Nous sommes allés à la plage de Trois Rivières, qui a du sable noir. Papa, Guillaume et moi sommes allés là où les vagues ont déjà cassé. Elles sont grosses. Sans m’en rendre compte, j’ai été entraînée par un courant. Et quand j’étais loin de la rive, je n’avais plus pied du tout, une vague de trois mètres est arrivée. Je suis passée dessous, elle a cassé sur moi, j’ai tourbillonné sous l’eau et me suis cogné la tête contre du corail. En ressortant, j’ai vu que c’était une série d’énormes vagues. J’avais peur, peur de cette affluence d’eau qui empêchait de remonter rapidement, de cette sensation étouffante, de ces tourbillons que me faisait effectuer la vague, qui me menaient je ne sais où, de cette série de montagnes d’eau. J’entendais Papa mais n’arrivais pas à le localiser. »
Le récit de l’aventure terrifiante dans mon cahier.
J’ai failli me noyer trois fois dans ma vie. La première fois, je n’en ai aucun souvenir, mais mes parents me l’ont souvent raconté : j’avais deux ans, nous étions à la plage, mes parents m’ont quittée des yeux un instant, et j’en ai aussitôt profité, j’ai foncé vers l’eau comme une petite machine infernale, couru à toute vitesse et suis tombée droit dans les vagues, tête la première. C’est un autre plaisancier qui a vu mon petit chapeau flotter à la surface et m’a sortie de l’eau. La deuxième fois, c’était à Trois Rivières. La troisième, au Costa Rica – une histoire que je raconterai dans un autre article. J’ai longtemps cru que je mourrais noyée, poursuivie presque toutes les nuits par des rêves de submersion, de raz-de-marée, d’apocalypse hydrique. Aujourd’hui, j’ai appris la prudence. Mais les vagues n’ont rien pour moi rien perdu de leur puissance de fascination.
La plage de Bananier, près de Trois-Rivières, lieu de la catastrophe.
La mer était calme, lors de mon retour sur la plage où j’ai cru mourir, mais le ciel gris, les averses menaçantes et le bois flotté qui jonchait le sable noir étaient fidèles aux couleurs du cauchemar. Les palétuviers s’avançaient vers la mer, portés par les sources d’eau douce qui cascadent des pentes de la Souffrière, une armée d’arbres qui marchent aux longs doigts. Puis la pluie s’est abattue et j’ai dû battre en retraite, sans être entrée dans l’eau. Pas de lutte avec le démon du passé.
La plage de sable noir de Bananier.
Marie-Galante
J’aurais voulu découvrir toutes les îles de Guadeloupe. Petite-Terre, avec sa réserve marine, ses coraux, ses poissons multicolores et ses dauphins. La Désirade, son cimetière marin, son église solitaire, ses déserts de cactées. Les Saintes, leur archipel d’îlets innombrables, la magnifique baie de Terre-de-Haut. Mais il a fallu choisir, et la chanson de Laurent Voulzy résonnait à mes oreilles, « Belle-Ile-en-Mer, Marie-Galante… Comme laissé tout seul en mer/ Corsaire/ Sur terre/ Un peu solitaire », alors ce fut Marie-Galante. La compagnie Passion Caraïbes proposait une excursion en catamaran depuis Sainte-Anne – je les cite, car j’ai adoré cette journée bien menée, avec un équipage sympa et chaleureux.
Arrivée par la mer à Marie-Galante.
J’étais heureuse d’être sur un catamaran, et non un bateau à moteur, de voir les marins hisser la grande voile, puis la détendre, tourner et ralentir le bateau pour éviter un grain qui menaçait de nous inonder, voir le jeu des cordages et des nœuds, et le bruit du vent dans la toile. Trente kilomètres de mer entre Sainte-Anne et Marie-Galante, une heure et demi de navigation, ce n’est rien, et pourtant tout le monde sur le bateau a le regard rêveur en voyant passer les nuages de tempête, en sentant les bosses de la houle et en songeant aux voyages autrement plus longs et risqués d’autrefois. Etre en mer décuple l’imagination.
La côte de Sainte Anne s’éloignant.
Un grain passe sur la mer.
Marie-Galante est une île toute ronde et rurale, où on cultive et transforme la canne à sucre, où on en fait du rhum ou du sirop de batterie, en exploitant les récoltes de ces champs de canne à perte de vue, travaillés au char à bœufs traditionnel. Deux bœufs tirent le char, et on les retrouve partout dans les champs de l’île, ainsi que de petites chèvres (cabris) ravissantes qui sont souvent en semi-liberté et gambadent comme une meute de chiens dans les villages. Au bord des champs, les petites maisons de bois ont des airs d’idylle tropicale, avec leur terrasse ouverte sur le jardin, et leurs couleurs acidulées.
Maisons élégantes de Marie-Galante – ici, on vend du sirop de batterie, produit à partir de la canne à sucre.
Char à boeufs à Marie-Galante.
Marie-Galante est peu peuplée et encore à l’écart du tourisme, donc notre guide insiste : « Dites-le chez vous en métropole, dites-le que Marie-Galante est magnifique et mérite d’être vue ! » Je le dis avec plaisir, car il a mille fois raison. Cette île m’a infiniment séduite, peut-être plus encore que les deux îles du papillon, et restera sans doute dans ma mémoire comme un joyau sous verre, un souvenir parfait. Ses côtes, qui ressemblent à celles de la Grande-Terre, présentent elle aussi un versant âpre et sauvage, fait de reliefs aux dimensions fantasmagoriques, comme à Gueule Grand Gouffre, où l’océan bouillonnant a creusé une arche dans la roche.
Gueule Grand Gouffre, arche qui se jette dans l’eau turquoise, une des nombreuses merveilles littorales de la Guadeloupe.
Ailleurs, sur la côte douce, c’est un véritable essaim de plages impeccables et presque désertes, comme l’étourdissante plage de Capesterre. Elles s’ouvrent toujours sur une petite forêt littorale, peuplée de raisiniers bord de mer, de filaos et de mancenilliers, l’arbre ardent de la Guadeloupe, dont le fruit recèle un poison foudroyant et dont la sève elle-même est toxique – qui se trouverait surpris par une averse soudaine ne doit jamais s’abriter sous un mancenillier, sous peine de subir de graves brûlures. Puis dans les trouées, le sable remonte, la mer surgit, belle comme un songe. Le mouvement des vagues qui agitent doucement le sable blanc donne au bleu une épaisseur laiteuse, l’étoffe du rêve.
Plage de Capesterre.
A l’anse Canot, une petite crique en marge de la plage du Massacre (lieu d’affrontement entre Arawaks et Caraïbes), des falaises qu’on jurerait friables comme la craie isolent les baigneurs du monde, comme s’ils avaient déniché quelque refuge magique, où les arbres viennent se pencher sur l’eau.
L’Anse Canot, crique sauvage et belle.
Au large, la vision romantique du minuscule îlet Vieux fort, confetti de sable coiffé de quelques palmiers, au milieu des vagues, parfait la scène. Nous sommes ailleurs ou nous sommes il y a très longtemps, tombés entre les pages d’un vieux livre. Quelque part en nous, cela doit être écrit : nous avons connu ces lieux, il y a quelques éternités, nous avons été bercés par ces flots, et de vie en vie, notre nostalgie est insatiable.
Îlet Vieux fort, au large de Marie-Galante.
J’ai retrouvé la Guadeloupe comme une bouteille jetée autrefois à la mer, un trésor d’enfance qui attendait que je le déterre. J’ai retrouvé le goût de la goyave, qui me rendait folle et avait pour moi un goût de nectar d’ambroisie – de boisson des dieux, dans un Olympe tropical. Pourtant quelque chose a changé. Une ombre plane sur le paradis, car je n’ai plus neuf ans, et je sais l’envers du décor, l’héritage du sang et l’ambiguïté de l’identité créole, la douloureuse histoire de la Guadeloupe.
J’ai découvert la Guadeloupe de façon autonome en famille, mais pour bénéficier d’un voyage déjà organisé avec location de voiture, hôtels et suggestions de visites, je vous propose de découvrir les circuits FRAM en Guadeloupe : cliquez ici.
Crépuscule sur les monts de la Souffrière, capturé sur l’autoroute.Anse à la barque, sur fond de montagnes, au sud de la Basse Terre.
Porte d’entrée vers le massif de l’Estérel, Saint Raphaël est célèbre pour sa beauté en Technicolor, entre les porphyres rouges vif qui sculptent son relief découpé, et le bleu azur des criques et calanques. Mais à l’approche de Noël, d’autres couleurs viennent encore s’ajouter à la palette : Saint Raphaël célèbre ses fêtes de la lumière. Promenade sur le port et dans le cœur de ville illuminés.
Le casino et le port illuminés, lors des fêtes de la lumière.
J’aime la période de l’avent pour ses dimensions apocalyptiques. Depuis la nuit des temps, depuis que nos ancêtres ont vu avec terreur les jours raccourcir et le froid descendre sur les champs, le début de l’hiver est l’époque d’une lutte épique entre l’ombre et la lumière. Les Celtes pensaient qu’entre les fêtes de Samain (l’ancêtre d’Halloween) et le solstice d’hiver, lorsque la Terre plonge dans l’obscurité, les frontières entre les mondes devenaient poreuses, et les morts et les esprits venaient frôler les vivants, alors il fallait allumer torches et flambeaux, faire jaillir des processions de lumière, pour guider notre barque vers la nouvelle année, à travers les eaux dangereuses de l’hiver. Aux heures les plus sombres de l’année, lorsque le solstice sonne le jour le plus court, les Romains fêtaient « dies natalis solis invicti», le jour de naissance du soleil invaincu, soit le début du retour à la lumière.
Coucher de soleil dans le port de Saint Raphaël.
Le christianisme a su se réapproprier cet héritage païen. On a fait coïncider la naissance de Jésus avec celle du soleil, la nativité célèbre ces deux avènements glorieux, et la période de l’avent prépare ce retour à la lumière, en allumant une par une les quatre bougies. En Allemagne, la Saint Martin est le jour des processions aux lampions ; en Suède, on fait défiler des jeunes filles vêtues de blanc et couronnées de cierges, le jour de la Sainte Lucie ; à Lyon, on fête Marie le 6 décembre, et sur la Côte d’Azur, c’est à Saint Raphaël qu’il faut aller pour célébrer le retour de la lumière dans la nuit.
Lutte héroïque entre le bien et le mal, à la parade des plasticiens volants, sur le port de Saint Raphaël.
Chaque décembre depuis dix-neuf ans, les fêtes de la lumière font de la jolie cité portuaire une féerie colorée. Le port, le casino, le cœur de ville se changent en kaléidoscope, une grande roue jette ses rayons clignotants sur la jetée, et une fête foraine s’installe sur la place Coullet. Ici aussi, le combat entre le bien et le mal, entre la nuit et le jour fait rage : tandis que la parade des plasticiens volants fait défiler sur le port le bestiaire fantastique des monstres qui se cachent dans les ténèbres, la basilique célèbre l’art religieux de la nativité.
Noël sur la Côte d’Azur : la basilique de Saint Raphaël illuminée.
Sur la façade de cette belle église construite dans un style néo-byzantin à la fin du dix-neuvième siècle sont projetés des tableaux de Michel-Ange, Raphaël et Georges de la Tour. Ces tableaux de lumière sont accompagnés d’orgue et de chants grégoriens, offrant le spectacle chatoyant d’une basilique toute entière changée en vitrail, et d’une messe en quelque sorte projetée sur le parvis. La période de Noël, c’est aussi le grand come-back du christianisme, une fois par an. Même si vous n’allez pas à la messe de minuit, vous entendrez bien quelques Gloria et Il est né le divin enfant, ou bien vous ferez une crèche juste pour le plaisir d’aller ramasser de la mousse et des pommes de pin.
Autre tableau de lumière sur la façade de la basilique.
J’ai aimé suivre le chemin de lumière et la parade des monstres dans les rues de Saint Raphaël, à la nuit tombée, faire un tour de grande roue avec vue sur le port, trouver l’esprit de Noël au milieu des palmiers.
Vue sur le port depuis la grande roue. Beauté hivernale de la Côte d’Azur.La parade des monstres.
Le week-end précédent, j’étais en Alsace, aux marchés de Noël de Kaysersberg et Colmar, et s’il est vrai que la Côte d’Azur peut difficilement rivaliser avec les champions toutes catégories de l’esprit de Noël, Saint Raphaël peut se prévaloir d’un avantage décisif : il y fait environ quinze degrés de plus. J’ai pu achever ma balade illuminée sans amputation de doigt ou d’orteil, sans vider le tube de doliprane et me jeter dans un bain bouillant, j’ai même pu, rendez-vous compte, boire un « Sexy Tea » (ce sont des fruits rouges) et manger une tarte tatin au salon de thé Le Provençal, en terrasse ! sans lampe chauffante ! Et j’ai survécu sans problème pour raconter cette histoire. L’avent sur la Côte d’Azur, c’est définitivement une option à considérer. (De manière générale : la vie sur la Côte d’Azur, c’est définitivement une option à considérer.)
La grande roue et la promenade face à la mer, avec option père Noël gonflable et jovial.
D’autant que Saint Raphaël possède un atout charme extraordinaire, l’Estérel. J’ai toujours pensé que les montagnes de l’Estérel étaient les plus spectaculaires du sud.
Au sommet du pic du Cap Roux, dans l’Estérel
Avec ses falaises cramoisies et son épais maquis, ce massif a longtemps été une sorte de Far Est français, un coupe-gorge à travers lequel les voyageurs en route vers l’Italie ne s’aventuraient qu’à reculons, chapelet à la main et prières en bouche. Les prisonniers échappés du bagne de Toulon trouvaient refuge dans ses cavernes et ses replis, et les bandits de grand chemin se tenaient en embuscade sur les crêtes, prêts à se jeter sur les diligences. Les gens d’autrefois l’appelaient « Malpey », la mauvaise montagne, flairant le péril au détour d’un sentier escarpé ; mais comme souvent, les dangers d’autrefois font les splendeurs d’aujourd’hui. Les roches rouge sang, découpées par la mer inlassable, les calanques cachées au creux de cette côte cinématographique, les arrêtes acérées comme des lames et le fouillis des troncs jetés à bas par la tempête, tout est pittoresque à mourir.
La Côte d’Azur, version western : en quittant Saint Raphaël, la Corniche d’Or est un chapelet de visions grandioses.
Le massif de l’Estérel, vu depuis la plage de Sainte Maxime, à une vingtaine de kilomètres de Saint Raphaël. Avec un stand up paddle surfeur (mon sport fétiche, dès que les beaux jours reviennent).
L’un des bandits les plus célèbres du dix-huitième siècle, Gaspard de Besse, avait fait de l’Estérel son refuge. Il se cachait dans une grotte sur les flancs du Mont Vinaigre, et détroussait les riches étrangers en voyage dans le sud de l’Europe. C’était un dandy hors-la-loi, portant une veste rouge à boutons d’argent, et qui s’enorgueillissait de ne jamais tuer personne. Puisqu’il a su gagner le cœur du peuple par sa générosité envers les pauvres, on a pu le surnommer le Robin des Bois français. Quand l’un de ses hommes le trahit et qu’il fut soumis au supplice de la roue à Aix-en-Provence, en 1781, tout le peuple de Provence implorait sa grâce, en vain – sa tête fut clouée à un arbre, sur la grande route où il commettait ses exploits. Cet anarchiste avant l’heure, mort à l’âge de vingt-quatre ans, disait que « les plus grandes plaies de la Provence sont l’Etat et le mistral », un bon slogan de campagne dans la région. Certains rêveurs espèrent toujours retrouver le trésor qu’il aurait caché quelque part dans le massif. Au risque d’être terriblement cliché, je dirais que dans l’Estérel, les lingots poussent dans les arbres : ce sont les mimosas d’un jaune étincelant, qui fleurissent à la fin de l’hiver et créent un fabuleux contraste avec les roches vermillon.
Coucher de soleil flamboyant sur les roches rouges de l’Estérel.
J’adorais déjà Saint Raphaël en début d’année, pour les mimosas, en été pour la baignade et le stand-up-paddle, à l’automne pour les randonnées dans le massif – la fête des lumières me donne maintenant une bonne raison de revenir en décembre.
Crépuscule idyllique dans le port de Saint Raphaël.
Panorama à perte de vue sur le littoral azuréen, depuis le Cap Roux.
Pour en savoir plus sur la fête des lumières de Saint Raphaël : voir le site dédié.
Connaissez-vous Nancy, son grand cœur clair et lumineux, sa place Stanislas, qui est peut-être la plus belle place de France, la roseraie du parc de la Pépinière, et les arabesques fleuries de la Belle époque ?
La place Stanislas, coeur de Nancy.
Lumières de la place Stanislas.
Il y a trois ans, je n’avais encore jamais mis les pieds dans la plus grande ville de Lorraine. De son passé, je ne connaissais qu’une histoire lointaine et fascinante, celle du partage de l’empire de Charlemagne entre ses fils, au neuvième siècle de notre ère. Cette genèse de l’Europe moderne, on me l’avait racontée au début de mes études d’allemand : à la mort de Charlemagne, le roi des Francs, ses trois fils se partagent un immense empire, qui s’étendait de Ratisbonne à Brest, de Brême à Barcelone. En 843, à Verdun, Charles le Chauve, qui parle une langue romane, hérite de ce qui deviendra la France, Louis le Germanique, qui parle une langue saxonne, esquisse pour la première fois l’Allemagne, et Lothaire hérite d’un étrange empire du milieu. Une longue bande de terres et de peuples disparates, courant d’une mer à l’autre, d’Aix la Chapelle à la Lombardie.
Le traité de Verdun, ou le partage de l’Europe occidentale entre les fils de Charlemagne. Source: Wikipedia commons.
Les terres du sud seront très vite perdues, mais restera le cœur, le duché de Lorraine, qui porte le nom de son premier empereur, Lothaire. Rattaché au Saint Empire romain germanique, la Lorraine resterait longtemps une enclave étrangère, peu à peu encerclée par les conquêtes françaises. Dès 1681, Strasbourg devenait française, mais le duché de Lorraine ne céderait qu’en 1766. En tant qu’Européenne de cœur et de conviction, j’étais captivée par l’histoire de l’Alsace et de la Lorraine, ces terres du milieu, ballotées entre deux cultures, comme un îlot suspendu où germerait véritablement le cosmopolitisme européen. Les influences françaises, allemandes, néerlandaises et italiennes venaient s’y marier ; de Strasbourg à Trèves, la plus ancienne colonie romaine en Germanie, de Nancy à Luxembourg, battait le cœur du vieux continent. Mais si j’avais une vague idée de l’identité alsacienne – cigognes, colombages, dialecte germanique, marchés de Noël –, je ne savais rien de la Lorraine, si ce n’est qu’elle était le pays où poussent les mirabelles.
Apéritif lorrain typique, dans lequel flotte une mirabelle, pris à l’Excelsior – l’ambiance Art Nouveau explique le menu promettant le retour des Années folles.
Il y a du vrai dans tout cliché : en Lorraine, la mirabelle est prosélyte. On la trouve en sirop, en confiture, en tarte, en liqueur, en bonbon, et sous bien d’autres formes encore, l’étendard doré du pays, toujours caché quelque part dans votre dessert. Elles sont une forme de soleil de poche lorsque le brouillard tombe sur la Moselle, et change Nancy en ville de film noir, ou lorsque les rigueurs du long hiver lorrain la nimbent de glace.
Brume sur Nancy.
Si je ne me suis jamais habituée au climat continental, je me suis mise à aimer les mirabelles il y a trois ans, lorsque j’ai décidé de faire ma thèse en littérature allemande en Lorraine. Je voulais être dirigée par le grand spécialiste du romantisme allemand, professeur à Nancy, et je savais qu’une amie très chère m’y ouvrirait sa maison. C’est ainsi que j’ai découvert le cœur de ville de Nancy, la sublime place Stanislas, au début de l’été 2012. J’ai accueilli le son et lumières projeté sur la façade de l’hôtel de ville comme un présage enchanteur : Nancy se changeait en féerie colorée pour me souhaiter la bienvenue, et elle me racontait en quelques coups de projecteur sa longue histoire.
La nuit, sur la place Stanislas.
Au fil de mes trois années nancéiennes, j’ai appris les grands moments de son épopée.
En 2013, ce fut l’année Renaissance, qui célébrait le premier âge d’or de la Lorraine, celui où Henri IV dit de Nancy que « cette ville mérite un roi ». Tout Nancy célébrait la révolution scientifique, l’art des graveurs lorrains, la construction des machines, les progrès de la médecine et de la botanique, et les métamorphoses du centre historique au seizième siècle. La ville médiévale fortifiée se changea en ville nouvelle ; un plan de 1617 montre l’arrivée de la lumière, la bourrasque des temps nouveaux dans le coeur de la cité.
Plan de Nancy d’après Claude de la Ruelle, 1617. Source : Bibliothèque municipale de Nancy.
Durant l’année Renaissance, on célébrait aussi la peinture de l’un des plus illustres enfants de Lorraine, Georges de La Tour, le maître du clair-obscur et des mystérieuses lumières baroques. Il était le pendant lorrain du Caravage, dont on peut admirer l’Annonciation au musée des Beaux-Arts de Nancy. J’en venais à regretter qu’ils n’aient pas peint les brumes nancéennes, les étranges tableaux qu’elles dessinent le matin.
Annonciation, Le Caravage, musée des Beaux Arts de Nancy.
Le dix-septième siècle vit naître un autre artiste illustre, Claude Gellée, dit le Lorrain, mais lui non plus n’immortalisa pas ses terres natales, ce sont les paysages italiens, les ports et les soleils méridionaux, qu’il peignit à l’infini. Il mourut à Rome – une flèche du Nord jetée vers la Méditerranée, un autre lien dans ce réseau vivant qui se noue au centre de l’Europe. La statue de Claude Gellée, sculptée par Auguste Rodin, trône aujourd’hui au parc de la Pépinière. C’est un des lieux qui m’ont le plus touchée à Nancy : la roseraie de la Pépinière, ses bancs ouvragés au milieu des dizaines et des dizaines de roses fragiles et uniques, et les tours néo-gothiques de la basilique Saint Epvre au loin.
La roseraie, au coeur du parc de la Pépinière
Mais celui qui a rendu Nancy belle et célèbre franchit ses portes au début du dix-huitième siècle : Stanislas Leszczynski, aristocrate polonais, grand-duc de Lorraine. Il ne descend pas d’une des familles les plus nobles et anciennes d’Europe, mais sa fille épousera Louis XV. Et il fera du cœur de Nancy une perle de pierre blanche, une « ville-Lumières », phare du siècle de la raison triomphante, où Voltaire et Montesquieu viendront séjourner. « A Stanislas le bienfaisant, la Lorraine reconnaissante » : ce sont les mots qui ornent sa statue, au centre de la place Stanislas.
Le plus célèbre duc de Lorraine, Stanislas.
La place à l’approche de Noël.
Je ne me lasserai jamais de la place Stanislas, de ses proportions parfaites, de ses deux fontaines exubérantes, et de ses façades, celles de l’hôtel de Ville, du Musée des Beaux-Arts, et du Grand Hôtel de la Reine, où j’ai passé mon dernier week-end nancéien.
Fontaines de la place Stanislas, la nuit.
Ors des Lumières.
Je rêvais d’une folie avant de dire au revoir à l’Est, et j’ai adoré ce séjour au temps des salons de velours, des lustres de cristal et des candélabres. J’ai pu prendre le petit-déjeuner en surplombant la place Stanislas, et me réveiller avec la vue sur les toits de Nancy et sa cathédrale Notre-Dame de l’Annonciation, construite au temps du grand-duc polonais, mais qui ne deviendra siège d’un évêché qu’après sa mort : le roi de France craignait tant la puissance et le rayonnement de Stanislas qu’il se refusait à conférer un pouvoir religieux à Nancy. En 1766, Stanislas meurt, la Lorraine devient française, et l’évêque s’installe.
Vue sur les toits de Nancy et sa cathédrale, depuis ma chambre au Grand hôtel de la Reine.
Façade de la cathédrale de Nancy.
Ce dernier week-end à Nancy m’a permis de dîner encore une fois Chez Suzette, dans la rue Héré qui débouche de la place Stanislas. Cette bonbonnière rose et dorée qui propose des plats extrêmement originaux et frais avec des noms improbables est sans doute mon restaurant préféré à Nancy.
Chez Suzette, rue Héré, sur la place Stanislas.
Mais la plus célèbre des brasseries nancéiennes, c’est l’Excelsior, qui a des airs de capsule temporelle tout droit sortie de la Belle Epoque. Ses hauts plafonds tressés d’arches et de volutes, ses volumes et ses lignes sinueuses, tout porte la marque de « l’école de Nancy », le célèbre mouvement ornemental du début du vingtième siècle.
L’Excelsior, dit aussi le Flo, en face de la gare de Nancy. Charmes de l’Art nouveau.
L’Excelsior.
Illustre initiatrice de l’Art nouveau, l’école de Nancy, avec ses libellules, ses lianes, ses femmes diaphanes et diaboliques, ses fleurs pâles et ses arabesques insinuantes, possède une beauté vénéneuse qui me séduit infiniment. Ces atmosphères me font rêver d’être une pâle cantatrice éprise de spiritisme, gantée d’améthystes et alanguie au bord d’un gramophone grésillant, dans un salon d’avant-guerre. Le musée de l’école de Nancy est une merveille pour les amoureux de cette époque qui cultive la mystique des apparences au creux d’une corolle de nénuphar, ou d’une hampe de lierre. Entre jardins poétiques, boiseries et vases colorés, il recrée l’époque de Dorian Gray et de Salomé.
Le merveilleux musée de l’école de Nancy – photos tirées du site du musée.
Mais j’ai aussi aimé la Nancy bruyante et fêtarde, la ville étudiante truffée de bars bondés, comme le Médiéval, et la Nancy des grandes fêtes populaires : j’ai retrouvé en Lorraine chaque mois de juin les immenses fêtes foraines que j’avais aimées en Allemagne, les manèges clignotants et les océans de confiseries. A la foire ou début décembre, lors des grandes fêtes de la Saint Nicolas, Nancy prend des airs de ville médiévale, au bon sens du terme : une ville populaire et chaleureuse, animée par cette convivialité très particulière des villes du Nord et de l’Est.
A la foire de Nancy.
Lundi 14 décembre, je suis revenue à Nancy et je suis devenue docteur en littérature allemande. Je redoute les jalons solennels et les accomplissements, car je n’aime pas assister à la fossilisation du présent, à sa chute vers le passé. C’est comme si je voyais ma vie devant mes yeux comme un grand boulier, et que j’avais décalé une bille de plus vers hier – combien de boules me reste-t-il avant la fin du chemin ? Chaque fois que je franchis une étape essentielle, j’ai toujours l’impression d’ajouter un article à ma nécrologie. Cela me fait drôle de savoir que « doctorante à Nancy » n’est plus mon présent, mais une tâche achevée, quelque chose qu’on pourra dire à mon sujet pour résumer ma vie quand je serai morte, « en 2015, elle devient docteur en littérature allemande ». Je n’aime pas voir s’éloigner derrière moi les étapes franchies, sur un chemin de vie que je voudrais ne jamais achever. Le succès, c’est la mort, et je suis toujours un peu mélancolique quand je réussis. Il me faut me nourrir de projets, toujours construire, rechercher et écrire, pour que le futur pèse plus lourd que le passé dans la balance de ma vie, et que je sois toujours attirée vers demain et non vers hier.
Parc de la Pépinière, l’hiver. Spleen.
Après ce dernier week-end en forme d’apothéose, j’ai dit au revoir à l’Est, au brouillard sur la Moselle et aux lumières de la place Stanislas. Mais peut-être y reviendrai-je à la saison où on cueille les mirabelles.
Trompe l’oeil et immeuble dix-huitième.
Statue de Jeanne d’Arc, dans le coeur de Nancy. Jeanne d’Arc est née à soixante kilomètres de Nancy, à Domrémy (aujourd’hui Domrémy-la-Pucelle), ville en plein conflit de loyauté entre le pouvoir temporel, lié à la France, et le pouvoir spirituel, lié au Saint Empire romain germanique. De l’équivoque des territoires liminaires émerge une des plus grandes figures de l’histoire de France… paradoxes lorrains.
Une de mes boutiques préférées à Nancy : L’Huilier, et son cheval jaillissant de la façade.
Nous sommes au lendemain du premier tour des élections régionales, et le FN a encore une fois été « premier parti de France », et risque bien de s’emparer de la région que je chéris le plus, Provence-Alpes-Côte d’Azur. Quand j’entends discourir celle qui risque d’être notre présidente de région, je secoue la tête, et je me demande quel degré de désespoir et d’impuissance il nous a fallu atteindre pour que les gens en viennent à considérer que c’est elle, l’alternative. Que c’est elle, avec son programme décousu et incohérent, ses références moyenâgeuses, son mépris du droit des femmes, sa stigmatisation de l’autre, son inexpérience, son équipe de bras cassés, qui sera à même de nous sauver. Il nous a fallu tomber bien bas. J’ai le sentiment d’une faillite de la politique, d’une impasse. Et au final, je suis moins en colère contre les électeurs du FN que contre tout ce qui les a poussés à mettre ce bulletin dans l’urne – des années de marasme, de chômage et de précarité, de sentiment d’impuissance. Mais ma Provence en bleu marine, oui, cela fait mal. J’entends déjà ceux qui disent que sur l’hexagone, il faudrait couper les deux pointes, raboter le nord et le sud pour se débarrasser des crétins arriérés, comme sur un fruit pourri. Entendre cela me désole. Parce qu’on perd notre temps à mépriser les électeurs du FN au lieu de résoudre les causes de leur mal-être et de leur colère. Mais aussi parce qu’ils ne voient pas, les électeurs FN, à quel point leur vote leur fera du mal, nous fera du mal, en chassant les entreprises, les investisseurs, les touristes effarés. En faisant de nous l’étendard de la peur et du rejet. Je n’ai pas envie que ma Provence prenne le visage de Marion Maréchal-Le Pen. Et aujourd’hui, j’ai envie de parler de ma Provence à moi. Je veux me souvenir d’une balade à Marseille, en août dernier, pour explorer un lieu qui symbolise tout ce que le FN déteste, la curiosité de l’autre, la culture, et une histoire de France qui se souvient que notre pays n’a pas grandi refermé sur lui-même, mais dans l’échange perpétuel : le MUCEM, le musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée. Le MUCEM, ou la Méditerranée souriante.
Depuis le pont qui relie le MUCEM au Fort Saint Jean, vue sur le musée et sur la cathédrale
Le MUCEM est né quand Marseille a fait peau neuve. D’immenses travaux ont eu lieu sur la place qui jouxte le vieux port, et ont changé le visage de la ville. J’ai le souvenir de Marseille avant le chantier, de la cathédrale de la Major sale et noircie, enchâssée entre des autoroutes vrombissantes, et du vieux port qui croupissait. Aujourd’hui, cet espace est transfiguré. L’autoroute est engloutie sous des tunnels, la cathédrale nettoyée trône autour d’une esplanade resplendissante, immensité de blanc qui sous le zénith ferait presque contracter la cécité des neiges. Face à elle s’est ouvert le musée Regards de Provence, et à l’autre bout de la place étincelante, comme une extension en gravier blanc du parvis de marbre, s’élève le Mucem avec son architecture aussi étrange que belle, comme une tresse d’algues échouée sur la grève, ou une tonnelle nouée de varech. Cette architecture est un hommage vivant à la mer.
Depuis le parvis de la cathédrale, vue sur le MUCEM.
« Lumières du Sud » – pourvu qu’elles brillent dimanche prochain !
Dans le hall d’accueil, des malles sont empilées, comme les caisses au fond de la cale d’un navire, et chacune d’elles abrite un écran sur lequel palpitent des images de vagues, d’écume, d’eau vivante, avec des citations en latin, en hébreu, en arabe, en grec, et d’autres langues encore.
Dans le hall du MUCEM.
Il faut monter sur les toits du musée pour apprécier la beauté de cette construction parfaitement en harmonie avec la ville, cette poésie urbaine en bord de mer. Au sommet du Mucem, les vagues de béton gris projettent une ombre ondulante sur une belle terrasse où les gens boivent un verre, et une passerelle jetée au-dessus du port mène au fort Saint-Jean. La couleur de l’eau en contrebas est étonnamment claire et vive, un bleu vert vibrionnant de nuances. Deux gardes sur la passerelle sont postés là en permanence pour dissuader les gamins de répondre à l’injonction « eh Kevin, vas-y saute ! » hurlée vingt mètres plus bas. Il n’y a que deux ou mètres de profondeur – l’an dernier, plusieurs kamikazes se sont gravement blessés.
Baignade sous le pont.
La terrasse.
Les remparts du fort Saint-Jean ont été recouverts d’un jardin des senteurs, les toits moutonnent comme un champ écrasé de soleil ; toutes les plantes du bassin méditerranéen que je connais sont là, et tant d’autres que je découvre, comme ces « plantes de la Saint-Jean », cueillies au matin du solstice, encore couvertes de rosée, et à qui on attribue un puissant pouvoir de guérison.
Jardin des senteurs.
La vue sur le vieux port, sur la colline de Notre Dame de la Garde et sur les îles du Frioul est étourdissante. Tout près se dresse le château d’If, au nom si célèbre et si mythique que même les étrangers l’évoquent avec enthousiasme – pouvoir de la littérature, d’Alexandre Dumas et de Victor Hugo.
Au fond sur la colline, Notre Dame de la Garde.
En visitant le Mucem, je suis envahie d’un sentiment presque religieux, et je comprends à quel point ce musée était indispensable et salutaire. Il se tient à la proue de la grande capitale du sud, qui redevient ainsi son phare culturel, inspirateur d’un profond sentiment de communion avec tous les peuples de la mare nostrum. Pas une seule fois les migrants ne seront évoqués, et pourtant on ne pense qu’à eux, tout le temps, avec un sentiment de fraternité meurtrie, à ceux qui meurent dans l’eau où nous prenons des vacances, et changent le berceau de nos mondes en cimetière honteux. Nos mondes sont à jamais liés, ils ont grandi ensemble, notre civilisation a éclos sur les rives de la « mer du milieu », dans les cales des bateaux qui vont d’un port à l’autre, et tissent ce réseau vivant entre l’Orient et l’Occident, l’Europe et l’Afrique. La galerie de la Méditerranée, l’exposition permanente, retrace ce maillage étroitement noué par les siècles et les siècles.
Des gens qui se croisent sur les pontons du MUCEM, par un jour d’automne – photo prise par ma tante, Florence Brunel, et que j’ai tout de suite adorée, car elle dit le mouvement et le mélange.
En ce mois de juillet 2015, date de ma visite, le musée abrite plusieurs expositions temporaires, une sur la Tunisie contemporaine, une sur les lieux saints partagés, et une qui me fascine, Migrations divines. Le panorama de l’Antiquité vivante se déploie sous mes yeux, Grecs, Perses, Latins, Etrusques, Egyptiens, dont les Dieux voyagent, se partagent et se transforment. Tout commence avec ces dieux innommés d’il y a quatre mille ans, exhumés des sables de la Syrie et d’ailleurs, dont nous ne savons rien, mais dont les figures solennelles et étranges me frappent, comme ce Dieu à la face de hibou qui porte une ribambelle d’agneaux sur ses épaules. Un berger, deux mille ans avant le Christ.
Un dieu chargé d’agneaux, vieux de quatre mille ans.
Puis viennent les dieux de l’Egypte ancienne, et leurs fabuleuses silhouettes hybrides. Les déesses lionnes deviennent chattes quand on les amadoue, il y a des dieux cobras, chiens, ibis, et tant de créatures mélangées, chimères et sphinx au regard insondable. Longtemps avant Jésus, déjà Osiris démembré, recousu par Isis qui le ramène à la vie, dit la victoire sur la mort et l’éternité des formes.
Puis ce sont les dieux des Grecs et Romains, dont les mythologies sont familières à tous les écoliers, tant nous avons baigné là-dedans – nous les reconnaissons tous, Athéna casquée, Zeus et son éclair, Poséidon et son trident, les Vénus anadyomènes, les Héraclès au regard martial, et Déméter pleurant sa fille enlevée dans le monde souterrain. Enfin arrivent les cultes à mystères et le syncrétisme de l’antiquité tardive – Isis, Mithra, Cybèle, ces « cultes du salut » qui sont le terreau du christianisme, en promettant pour la première fois la résurrection, la vie après la vie, par des rites voilés d’un nébuleux secret.
Les cartes replacent cela en contexte. 1500 avant JC : Mycéniens en Grèce, Mitanni, Assyrie et Babylone aux rives de l’Asie mineure, l’Egypte impériale le long du Nil. 500 avant Jésus Christ : l’immense empire perse va jusqu’à Louxor, la Grèce entre Athènes, Sparte et Syracuse, et l’Italie étrusque. 323 avant Jésus Christ : seule l’Italie romaine résiste à l’empire d’Alexandre qui englobe Byzance, Ephèse, Louxor, Jérusalem, Babylone, Uruk, Persépolis, et va jusqu’à Gandhara – ramenant à nous les Dieux de l’Inde. Début de notre ère, carte des cultes à mystères sous l’empire romain : Isis et Mithra sont partout, de la Galice espagnole à l’Ecosse, du Pakistan à la Pologne. C’est le syncrétisme merveilleux de l’Antiquité tardive. Je retrouve Mithra, le Dieu au sang du taureau sacrifié qui promet la renaissance ; Isis, celle qui ressoude les corps et rend la vie ; Cybèle, la mater magna, mère de la nature, des dieux et des mondes, tous promettent la délivrance. Ces dieux ressemblent à des hommes – à des voyageurs. Je les imagine tous, emballant leurs attributs et leurs totems, prenant leur passeport sous le bras et mettant les voiles, allant de port en port, de ville en ville, changeant de forme et de nom au fil des rencontres, tous à la recherche du même secret. Ces dieux disent l’immortalité de l’espoir. Ils sont tous en quête de l’horizon lointain, de la vie meilleure. Ces dieux qui ont autant de visages qu’il y a de peuples et de langues sont des dieux migrants, qui attendent la terre promise et le ciel sans limites. Cette exposition s’arrête avec le Christ, mais je le sais déjà : les saints chrétiens et les sages musulmans sont eux aussi des voyageurs. Mages en fuite sur la route de l’exil, femmes jetées sur des barques sans rames qui arrivent miraculeusement à bon port, sanctuaires reculés en terre étrangère : nos « religions du livre » sont aussi nées de pérégrinations et de vents favorables. Je voudrais que Marion Maréchal-Le Pen, qui brandit son catholicisme comme un bouclier contre l’Autre, aille voir le MUCEM.
Vue sur les îles du Frioul, depuis Notre Dame de la Garde.
Après une marche dans le vieux port, je gravis la colline de Notre Dame de la Garde, dite aussi la « Bonne Mère », la dame blanche qui règne sur Marseille. Les vues sur la ville sont étourdissantes, tout s’offre à mes yeux, le port, l’archipel du Frioul, les montagnes et la mer, l’immensité galopante de la deuxième métropole française. On y célèbre une messe devant une assemblée essentiellement africaine. Ceux qui chantent Jésus et le prient avec ferveur dans l’église la plus célèbre de Marseille, symbole de la ville, ce sont des hommes et des femmes à la peau noire, manifestement transportés par la piété qui les anime. L’atmosphère de cette messe très africaine me touche, cette joie qui rappelle les cérémonies évangéliques et remodèle le catholicisme assoupi. C’est aussi ça, la Provence d’aujourd’hui : une église noire et joyeuse sur la plus haute colline.
Notre Dame de la Garde.
La nef est pleine de bateaux, ex-voto montés en guirlande, le symbole de cette église de marins. Ces bateaux jetés dans le vide portent l’espérance, disent « garde moi des tempêtes et mène moi à bon port » ; nous aussi, nous sommes embarqués, en partance pour un horizon incertain. Je ne sais pas bien si je suis chrétienne, moi qui aime la beauté des églises sans être baptisée, mais ce soir, je retournerais bien à la Bonne Mère, poser un petit bateau au milieu des cierges, et espérer que de bons vents porteront le navire France.
La nef de la « Bonne Mère » et ses ribambelles de bateaux.
Monument Valley. Prononcer ce nom suffit à évoquer un somptueux décor de film, avec ses mesas rouge sang balayées par le vent du désert, ses crépuscules pourpre et son horizon infini. Mais au-delà des visions de carte postale, Monument Valley est un lieu hautement symbolique, qui raconte en filigrane une autre histoire : celle du peuple Navajo, des injustices et des souffrances immenses qu’il a subies, et de sa lutte pour la renaissance.
Ombre et lumière à Monument Valley.
Quand je suis partie pour ce voyage organisé sur trois états du sud-ouest américain, Nevada, Utah et Arizona, je ne savais pas grand-chose de Monument Valley et des autres merveilles géologiques que j’allais découvrir, mais j’avais du cinéma plein les yeux. La chevauchée fantastique, Il était une fois dans l’ouest, et des dizaines d’autres westerns ont été tournés sur ce sol à vif, hanté par les hautes silhouettes des plateaux érodés et des hoodoos solitaires. Nous avons quitté Las Vegas et nous nous sommes dirigés vers Zion National Park, à travers un paysage dont la présence humaine semblait peu à peu gommée – d’abord des banlieues éparses, puis des hangars solitaires, puis rien, la route et les montagnes lointaines, sierras clairsemées dans une plaine infiniment rouge et abrasée par les vents.
La route vers Monument Valley, en pleine tempête de sable.
Je croyais traverser le royaume du vide, et je repensais à ce poème de Goethe, écrit en 1827, dans lequel il louait cette Amérique plus chanceuse que notre vieux continent, cette Amérique sans châteaux en ruine et sans souvenirs, sans histoires de revenants. Un pays entièrement tournée vers le futur, et que rien ne hante. Je croyais moi aussi au mythe de la wilderness, la nature sauvage rétive aux hommes – un sol de pierre sur lequel aucune empreinte ne demeure, des rafales qui effacent les traces.
Pas de fantômes.
Paria River valley.
A Bryce Canyon, j’ai commencé à entendre parler d’eux. Eux, ce sont ceux qu’on appelle en anglais les « Native Americans », les premiers habitants des Amériques : ceux d’avant Christophe Colomb, avant le Mayflower, avant tous les bateaux venus de notre monde. J’ai vu le matin monter sur Bryce Canyon dans un état d’émerveillement difficile à décrire : je n’avais jamais vu ça. Ces badlands multicolores, dont les ravinements révélaient une féerie de tons ocres, jaunes et violets, au fil des strates de schiste, de calcaire, de limon, d’argile ou de grès. Cette forêt de cheminées de fées, ou hoodoos, sculptés par la lente érosion depuis des millénaires.
Matin à Bryce Canyon.Sentiers à travers la roche rouge.
Des groupes de chevaux descendaient sur les chemins étroits au milieu du peuple minéral ; on aurait juré voir une foule entière, un amphithéâtre debout pour célébrer la beauté de la nature vierge d’hommes.
Chevaux à Bryce Canyon.
Du point de vue le plus célèbre, Inspiration Point, la vue était à couper le souffle, et un panneau disait que les indiens Paiute, les premiers habitants de cette région, racontaient qu’au commencement du monde, Bryce Canyon était peuplé de créatures hybrides, chimères de lézard, d’oiseau et de loup, qui avaient la capacité de se prendre des formes humaines. Mais un châtiment s’était abattu sur eux – l’histoire ne racontait pas pourquoi –, et le dieu coyote les avait tous changés en pierre. Ce que nous voyons était le résultat de la punition : des êtres suspendus en pleine métamorphose, dans la lumière du matin. Je me suis demandé quelle était le crime dont les créatures s’était rendues coupables, et quelle malédiction pesait sur eux.
Inspiration PointLes hoodoos, ou cheminées de fée.
Nous avons repris la route vers Monument Valley. Une tempête de sable faisait rage, des virevoltants – en anglais tumbleweeds, ces balles d’herbes sèches qui traversent les grandes plaines arides – traversaient la route. Le paysage devenait à chaque instant plus grandiose. Nous sommes entrés en territoire Navajo, et j’ai appris que Monument Valley avait un statut à part : ce n’était pas un parc national, c’était une réserve navajo. Un territoire qui leur appartenait, et qu’ils administraient eux-mêmes. Des villages navajos au bord des routes promettaient, sur des panneaux publicitaires artisanaux, de l’artisanat local et la découverte de la vie traditionnelle de ces peuples. Nous ne nous sommes pas arrêtés, cela ne faisait pas partie du programme. Mais malgré l’obstination de notre guide à éviter les navajos, le centre d’information était incontournable. Et c’est là que j’ai compris. Je ne me tenais pas face à un décor de film, un territoire vierge sur lequel je pouvais projeter tous mes fantasmes d’occidentale cinéphile. Monument Valley n’avait jamais été terra nullius, et c’était un mémorial : le silence de ses grands espaces commémorait le sort terrible subit par les Navajos, et une de leurs rares victoires.
Nos tentes à Monument Valley, en pleine tempête de sable – ou comment éviter de donner un centime aux Navajos… J’aurais préféré dormir dans l’hôtel qu’ils gèrent, à cinquante mètres de là.
En 1864, les Etats-Unis décidèrent une de ces grandes déportations d’Indiens qui entachent toute l’histoire américaine du dix-neuvième siècle. Les différents peuples qui vivaient dans cette région qu’on appelle les Four Corners – quatre coins, car ses montagnes sont à la frontière entre quatre états – furent rassemblés à Monument Valley, devenu pour quelques jours un premier avatar de ce spectre terrible que raviveront les génocides du vingtième siècle, le camp de concentration. Puis on annonça à ces hommes et ces femmes qu’ils devaient quitter leur terre ancestrale, et seraient déplacés à trois cent miles (environ quatre cent cinquante kilomètres) de là. Afin de s’assurer que personne ne puisse se cacher et rester sur place, les soldats américains incendièrent les villages, empoisonnèrent les puits, détruisirent tout sur leur passage, puis ils escortèrent les Navajos dans leur longue marche – c’est ainsi qu’on nomme aujourd’hui cet effroyable épisode, the Long Walk of the Navajo. Plusieurs centaines de personnes périrent, incapables de supporter la marche sur une telle distance, sous la chaleur et sans ravitaillement ou presque. On raconte des histoires horribles de vieillards, de femmes enceintes et d’enfants incapables de suivre le groupe, et que les soldats achevaient d’une balle.
Mais au cœur de l’horreur, les Navajos eurent une chance dont bénéficièrent très peu de nations amérindiennes : ils eurent le droit de revenir. La résistance navajo était si tenace qu’en 1868, un traité fut conclu entre eux et les Etats-Unis. Monument Valley et les terres alentours, ces terres si arides et désertes qu’elles ne présentaient alors aucun intérêt pour les Américains, revinrent au peuple navajo. C’est pour cela qu’aujourd’hui, l’hôtel qui surplombe les mesas iconiques, The View Hotel, est entièrement géré par eux, c’est pour cela que j’ai pu enfin mettre un terme à mon aveuglement, et lire l’autre histoire de Monument Valley.
Photo prise au musée des Indiens d’Amérique, Smithsonian, Washington DC. « Nous n’avons jamais abandonné », disent les nations indiennes.
Je sais depuis que d’autres peuples amérindiens ont eu moins de chance encore. La pire déportation fut celle qu’on nomme aujourd’hui la Piste des Larmes – Trail of Tears –, lorsqu’en 1830, les Cherokees, Muscogees, Séminoles, Chickasaws et Choctaws furent forcés à un exil de plusieurs centaines de kilomètres, dans des conditions atroces. Près de cinq mille personnes moururent d’une mort insoutenable durant cette longue marche de l’horreur, un des actes les plus explicitement génocidaires de la « conquête de l’ouest ». La population Cherokee fut décimée. Les guerres américano-indiennes furent le théâtre d’autres massacres injustifiables, comme celui de Sand Creek, lorsqu’un général fanatique décida un raid sur des villages pacifiques, et tua hommes, femmes et enfants avec une sauvagerie que je me refuse à détailler ici.
Depuis Monument Valley, je suis retournée plusieurs fois aux Etats-Unis – auxquels je suis extraordinairement attachée, c’est une histoire d’amour-haine qui me poursuit depuis toujours –, et j’ai pu visiter le magnifique musée des indiens d’Amériques, à Washington D.C.(Smithsonian’s National Museum of the American Indian). J’ai mieux compris le lent processus par lesquels on avait dépossédé les Indiens de leurs terres et de leurs vies. La volonté génocidaire n’est venue qu’au dix-neuvième siècle, l’ère effroyable des guerres américano-indiennes, des massacres de masse, de Buffalo Bill et des cow-boys sans scrupules, glorifiés par bien trop de westerns. On raconte toujours l’histoire du point de vue des vainqueurs. Dans ce musée en forme de paysage mouvant, mi vague mi montagne, entouré d’un jardin aquatique qui cultive toutes les plantes ancestrales, j’ai pu découvrir les mondes en danger des nations indiennes qui luttent pour la survie de leurs cultures, leurs langues et leurs dieux.
Au musée des peuples amérindiens, à Washington DC.
J’ai lu que durant les premiers temps, la coexistence entre les occidentaux et les Natives était plutôt pacifique, et comportait quelques belles histoires – c’est ce que célèbre Thanksgiving, lorsque les Indiens évitèrent aux pèlerins débarqués du Mayflower de mourir de faim lors de leur premier hiver dans le nouveau monde. Des accords de paix ont été conclus, symbolisés par la Guswenta, la célèbre ceinture à deux bandes, qui symbolise le cours parallèle de deux navires étrangers sur la même rivière, sans que l’un d’eux cherche à renverser l’autre.
La Guswenta, symbole du respect mutuel. Deux trajectoires parallèles sur une même rivière.
Puis les traités se sont retournés contre les premiers occupants. Le musée détaille le basculement au début du dix-neuvième, l’évolution de ces traités de plus en plus injustes, et imposés avec toujours plus de violence. Les Etats-Unis expansionnistes ont commencé à dégainer tout un arsenal juridique contre les Nations indiennes, à les exproprier et déposséder en toute légalité. Souvent, les contreparties promises aux Indiens n’étaient pas respectées. Et quand les traités ne suffirent plus, vint la violence, la déportation et les guerres. Paradoxe sinistre de l’histoire, la signature de traités favorables aux Indiens eut aussi des conséquences terribles pour eux : l’exemple le plus éclatant est celui de la Californie, ma terre promise depuis toujours, mais que je sais entachée par des actes violents et injustes, qui n’obtinrent jamais réparation. Estimant que les traités accordant des réserves aux Natives en Californie leur étaient trop favorables, les Blancs déclenchèrent de véritables pogroms qui exterminèrent des nations entières, tels que les Yuki. Quatre mille cinq cent Indiens environ furent tués, et des milliers d’autres vendus comme esclaves.
Traités de Californie et complainte déchirante d’un vieil Indien de la Mission Dolores de San Francisco.
Pourtant, la colonisation de la Californieavait commencé sous des auspices moins effroyables. Je me souviens de ma visite dans ce qui est à mes yeux le quartier le plus vivant et le plus attachant de San Francisco, Mission.
Mission Dolores, ou plutôt Mission Saint François d’Assise, l’église des missionnaires, dans le plus vieux quartier de San Francisco – miraculeusement épargné par le grand séisme du début du XXe.
Il faut remonter à l’époque où l’Espagne, arrivée depuis l’Atlantique dans le nouveau monde, et ayant conquis toute l’Amérique du sud jusqu’à rejoindre les rivages de l’autre océan, occupe le Mexique. Sa recherche de terres nouvelles la pousse cette fois vers le nord : vingt et une missions chrétiennes sont envoyées explorer les terres désertes de la Californie, et y fonder des communautés et des églises. La mission San Francisco de Asis, menée par le père Junipero Serra et le lieutenant José Joaquin Moraga, est celle qui remonta le plus loin sur la côte, et donnera à la ville encore en germe le nom de son saint patron, Saint François d’Assise. C’est en 1776 qu’ils découvrent la baie, et décident d’y établir leur mission ; un contact pacifique est établi avec les indiens Ohlone, qui construiront la mission et l’église en échange d’un repas par jour, et de l’évangélisation. Je suis saisie par la maquette montrant la mission à la fin de sa première construction, en 1791 : un bâtiment au milieu de nulle part, seul sur des collines pelées, dépourvues de tout arbre (les missionnaires allaient chercher le bois plus à l’intérieur des terres, car la baie était nue – pourtant c’était bien à l’embouchure et sur l’eau qu’ils voulaient fonder cette cité), dans un paysage désolé. Les franciscains de la Mission Dolores recherchent la concorde avec les Ohlone, et ils n’ont pas le choix : ils sont seuls au milieu de nulle part, quelques ecclésiastiques face à des centaines d’Ohlone. Ainsi, le plafond de la mission est décoré selon les techniques Ohlone traditionnelles, avec des teintures végétales et des motifs géométriques qui m’évoquent le tissage ; le musée ne comporte pas seulement crucifix, pyx, ostensoirs et calices venus du Mexique, sculptés dans l’or et l’argent et sertis de pierres précieuses, dans la pure tradition du baroque européen, mais aussi nombre d’objets rituels Ohlone dont les tribus avaient fait don aux missionnaires, témoins de cette culture qui avait su apprivoiser l’âpreté de la baie depuis des millénaires.
L’église de la mission. Mobilier européen baroque, toit décoré selon les techniques des Ohlone.
Mais les cultures ne prennent pas dans le sable aride, les missionnaires sont aussi dépendants des provisions arrivées du Mexique que du savoir-faire des Ohlone. On sent qu’une certaine solidarité se noue entre les peuples ancestraux et ces nouveaux venus bien démunis face aux terres immenses qu’ils sont venus évangéliser avec leurs bouts de croix et leurs icônes bien fragiles face aux vents du désert. Et pourtant, bien malgré eux, les Espagnols seront la perte des Ohlone. Les maladies européennes, telles que la rougeole, déciment les Indiens – le cimetière de la mission commémore les cinq mille vies perdues lors des épidémies de 1814 et 1826. Terrible paradoxe de ces missions sacrificielles, où des prêtres courageux viennent sans armes et sans viatique porter cette parole de feu qui soutient leur vie dans des territoires immenses et isolés, sans armes et sans intention belliqueuse, et tuent pourtant malgré eux ces mondes millénaires. L’Espagne céda la Californie au nouvel état indépendant du Mexique en 1821, puis le Mexique fut forcé de l’abandonner aux Etats-Unis en 1848 ; je ne peux m’empêcher d’être touchée par ces prêtres Espagnols seuls dans le désert, qui posent les premières pierres d’une ville dont ils ne verront jamais la magnificence, et pourtant, j’ai le cœur serré devant les parures, les pagnes et les coiffes des Ohlone, devant les maquettes qui reproduisent leurs villages, leurs cérémonies, leurs chasses. Terrible Christ des outremers qui consume ceux qu’il est venu embrasser. Dans cet article consacré à Lisbonne, j’évoquais déjà l’ambivalence à laquelle nous contraignent les récits des grandes explorations et des missions d’autrefois, à travers ces mondes que nous avons « découverts » et tant altérés.
Guerrier indien fourbu sur les étoiles et rayures.
A côté de l’église de la Mission, le cimetière ombragé par de grands cyprès, des figuiers et des acanthes galopantes, est une litanie de la mortalité précoce – comme on est vite foudroyé, dans ce nouveau monde hostile. Des anges et des mères éplorées aux larmes de pierre veillent sur les vieilles tombes, des animaux de marbre dorment aux pieds de certains défunts, c’est un beau jardin de morts. La Mission m’aura touchée au cœur, plus que tout autre monument de San Francisco. Elle dit l’ambiguïté des découvertes et du contact entre les cultures, l’horreur mais aussi, l’espoir.
Le cimetière de la mission.
Je suis ensuite allée me promener dans les rues de Mission, quartier hispanique et explosion perpétuelle de couleurs, qui a érigé l’art de la fresque murale en clef de son identité. Ses rues sont presque entièrement décorées par des artistes urbains aussi talentueux qu’engagés, qu’y commémorent les morts du sida et de la drogue, et les luttes des peuples indigènes des Amériques. J’y ai vu une oeuvre représentant des Indiens, légendée par ces mots si terribles, si explicites : « 1492-1992. 500 years of Native survival » : 500 ans de survie indienne.
1492-1992, cinq cent ans de survie indienne.
Fresque commémorant la lutte des paysans indiens.
Je continue d’aimer à la folie les paysages américains du Sud-Ouest, les terres rouges et les crépuscules enchantés. A rêver de Monument Valley, de Bryce Canyon, et du canyon le plus spectaculaire de la planète, le Grand Canyon. Mais j’ai compris combien je m’étais trompée. Goethe a tort, l’Amérique a ses fantômes. Ces terres aussi sont hantées – mais on a sciemment effacé les traces. J’ai repensé à la malédiction de Bryce Canyon. L’Occident dévoreur de mondes, ma maison, le moule qui m’a forgée et dont je ne saurais me départir, aurait peut-être lui aussi mérité d’être changé en pierre.
Je ne sais plus combien de fois j’ai vu Lisbonne, mais je retrouve toujours avec la même joie ses pavés disjoints, ses tramways, ses collines et ses couleurs.
Le célèbre tramway lisboète.
Fernando Pessoa, qui est né à Lisbonne, l’a follement aimée et y est mort, écrivait à son sujet : « Pour le voyageur arrivant par la mer, la ville s’élève, même de loin, comme une belle vision de rêve, se découpant nettement contre un ciel bleu vif que le soleil réchauffe de ses ors. Et les dômes, les monuments, les vieux châteaux surplombent la masse des maisons, tels les lointains hérauts de ce délicieux séjour, de cette région bénie des dieux. » Le vieux Lisbonne fourmille de reconnaissance envers le fantôme du grand écrivain qui l’a tant chantée ; on trouve son portrait tagué partout sur les murs défraîchis des ruelles, ou sur le sol sillonné par les rails du tramway, et on découvre la ville porté par ce regard amoureux, qui incite à la déférence et à la tendresse. Dès le matin, quand je vois le jour se lever sur les façades d’un rose éclatant, je la vois avec les yeux de Pessoa, et j’exulte d’être à Lisbonne.
Lisbonne, la belle.
La Portugaise, l’hymne national du pays, chante ce glorieux peuple navigateur : Héros de la mer, noble peuple, Nation vaillante, immortelle, Relevez aujourd’hui de nouveau La splendeur du Portugal ! Entre les brumes de la mémoire, Ô Patrie, on entend la voix De tes illustres aïeux, Qui te guidera vers la victoire !
Comme son hymne, Lisbonne est toute entière tournée vers l’Ailleurs. Elle est cette rêverie posée sur le rebord d’une fenêtre, les yeux dans le lointain. C’est sur le fleuve lisboète, le Tage, qu’il y a cinq siècles les navigateurs revenaient, chargés des richesses du nouveau monde, amarrer leurs caravelles sous les façades éblouissantes de la Torre de Belem. Lisbonne entend depuis toujours l’appel du large, et dans le ciel du crépuscule, toutes les chimères dessinent des horizons lointains et des outremers capiteux.
Torre de Belem, blanche gardienne de la ville.
Lisbonne parle à mon amour de la Renaissance, et à ce goût qui m’est un peu suspect pour les navigateurs, les incursions sublimes dans le blanc des cartes, les bateaux anciens, caravelles, galions, frégates, pour tous les instruments qui apprivoisaient l’inconnu, astrolabes, sextans, roses des vents et boussoles – je dis suspect, car je sais ce que nous, Européens, avons fait aux autres mondes, je sais la destruction des cultures, l’esclavage et le goût du pillage. Il y a quelque chose de vertigineux dans l’histoire européenne, la gloire et la souillure, l’ivresse de la liberté et la honte des saccages. Je crois que c’est cela que je recherche partout à Lisbonne – la grandeur et la décadence. Lisbonne est aussi éblouissante qu’approximative, un mélange de grand siècle français, tout entière tournée vers la gloire baroque des rois de l’âge d’or, Henri, Manuel, les rois conquérants, et de l’exotisme des ailleurs. J’ai souvent entendu dire que les Portugais étaient les plus Africains des Européens. Il y a quelque chose des outremers à Lisbonne, comme si des morceaux d’Afrique et de Brésil étaient remontés par capillarité le long du Tage, brassés dans les soutes des navires qui revenaient du nouveau monde et qui faisaient halte à l’entrée de la ville, à la Torre de Belem. Antonio Lobo Antunes, sans doute le plus grand écrivain portugais vivant, a raconté dans La splendeur du Portugal – une allusion ironique au fameux hymne – l’ambivalence du passé colonial, les guerres sordides et les fantasmes d’empire, et la tristesse qui englue ceux qui vivent dans le passé. Lisbonne est profondément mélancolique, mais ses rêves de grandeur déchue, affleurant à toutes les stèles et statues, sont sans cesse contrebalancés par la couleur et le bruit. C’est un vieux palais colonial qu’envahiraient des lianes chamarrées, un cimetière en fête. Tout est poésie à Lisbonne. J’en veux pour preuve les quatre lignes du métro, à l’effigie d’une mouette, d’une boussole, d’une fleur et d’une caravelle.
Azuleijos et bougainvilliers.
Ruines de l’église des Carmes.
Ma première journée de déambulation commence sur la place du commerce. Le carré de lignes nettes, les grandes façades rectilignes et claires, signature de la fin du XVIIIe siècle, disent la tentative d’organisation urbaine entreprise après le grand séisme de 1755, mais aussitôt qu’on remonte vers la vieille ville et le château, le fouillis d’autrefois ressurgit.
Place du commerce.
Je monte vers la Sé, la cathédrale, dans un dédale de ruelles où sèche le linge et vagabondent les chiens ; l’extérieur de la Sé est superbe, avec ses deux tours dentelées aux cloches apparentes, et son imposante rosace, mais l’intérieur est austère. Il faut laisser le regard s’attarder sur les fonts baptismaux, qui furent, dit-on, ceux de Saint Antoine, sur les superbes ex-votos pompeux et doloristes, témoignage de la piété portugaise. La ville regorge d’églises saisissantes.
La Sé (cathédrale).
Je garde en mémoire tout particulièrement Sao Domingos, témoignage vivant des cicatrices multiples de Lisbonne. Edifiée au XIIIe siècle, l’église fut aux temps de l’Inquisition le lieu maudit du massacre des Juifs, et nombre de stèles commémorent l’horreur. Puis vint le séisme de 1755, qui la ravagea, la reconstruction rococo, et puis l’incendie de 1959, qui la défigura à nouveau. On fit le choix de la laisser telle quelle – Sao Domingos est noircie par les flammes, à demi écroulée, mais toujours pleine d’encens, de cierges et de chants, symbole saisissant d’une foi branlante mais vivace, parmi des murs carbonisés.
Les ruines d’une autre église, celle des Carmes, sont aussi un spectacle prodigieusement baroque, comme une vanité aux dimensions d’un navire. La voûte de cette église gothique s’est effondrée lors du grand tremblement de terre ; ne demeurent plus que les arches brisées dans le ciel bleu, et le jeu d’ombres sur les ruines. Dans le musée attenant à cette cathédrale éventrée, le musée retrace l’histoire des jésuites, cette « armée du Christ » qui ne répondait qu’aux ordres du pape lui-même, et portait le catholicisme par-delà les mers. Sic transit gloria mundi.
Eglise des Carmes.
Lignes brisées, pierres disjointes, stigmates du séisme.
Je continue l’ascension dans le château, dans le labyrinthe pittoresque de l’Alfama, le plus vieux quartier de Lisbonne, une carte postale vivante, avec azuleijos – ces carreaux de faïence si typiques du Portugal –, bars de fado et restaurants typiques où on sert de la morue.
Perspectives lisboètes.
De Sao Jorge, le château de Lisbonne, on ne voit depuis les rives du Tage qu’une imposante ceinture de fortifications et d’épais conifères, comme une couronne sur une chevelure foisonnante. Depuis ses hauteurs hérissées de tours vertigineuses, de canons, de pins et d’oliviers, la vue sur la ville est fantastique.
Lisbonne, vue depuis le château.
Au sommet des tours.
J’adore voir cette houle de toits biscornus, percés de puits de lumière, qui se presse sur les collines environnantes et qui descend jusqu’au fleuve, jusqu’au grand pont de métal rouge qui évoque à tous le Golden Gate, et au Christ triomphant qui rappelle, lui, le Corcovado. Etrange télescopage des ailleurs, à l’extrême sud du continent européen. Construit par les Maures, devenu résidence royale après la Reconquista, le château est habité par des colonies de paons, vestiges vivants de la pompe et de l’apparat, et présente un irrésistible mélange d’art maure et catholique.
Sur les hauteurs de ce château qu’adorait Pessoa.
Paons du château.
Le chemin de ronde se jette au-dessus du vide, et je veux revenir vers le fleuve, vers la lumière bleue des rives. Demain, Belem.
Le pont et le Christ roi, de l’autre côté de la baie.
Belem. Ce quartier, situé à quelques kilomètres du cœur de Lisbonne, était la porte vers les autres mondes, le lieu d’où partaient les explorateurs, et où ils revenaient riches et fourbus, si les sept mers ne les avaient pas dévorés. Avant que le grand séisme de 1755 ne modifie le lit du fleuve et ne la jette sur la rive, la Torre de Belem se tenait au beau milieu du Tage, gardienne de la cité, divinité blanche à qui tout marin devait payer son tribut. Chef d’œuvre de l’architecture manuéline, elle a la stature d’une forteresse, envahie de tourelles sinueuses, luxuriantes comme une floraison de pierre – comme si la tour était un chêne couvert de lierre et de vigne vierge. Tout l’ornement est imprégné de la riche symbolique héraldique : des sphères armillaires, symbolisant le pouvoir du roi sur l’ensemble du monde temporel, des lions, des croix de l’ordre du Christ, et des motifs tirés des herbiers, des bestiaires fantastiques et de l’arsenal des navigateurs. Par des escaliers étroits et torsadés qui évoquent le squelette des coquillages, on monte par degrés, conquérant des vues toujours plus belles.
Torre de Belem.
A quelques encablures de la tour, une carte retrace les découvertes portugaises, au XVe et XVIe siècle. Dès 1528, les Portugais avaient mis un pied sur chaque continent et possédaient une large part des terres émergées. A Torquesillas en 1494, Portugais et Espagnols se sont partagé le monde, comme une grande proie qu’on découperait à coup d’ancres et de hauts mâts ; sous des drapeaux divers, ils vont propager la langue latine et le Dieu incarné à la pointe de l’épée, amasser l’or et faire couler le sang. Le Monumento dos Descobrimentos – monument des découvreurs –, édifié au temps de Salazar, est aussi saisissant que pompeux. Comme sur la proue d’un énorme navire se massent toutes les corporations, prêtres en chasuble et tonsure, brandissant la croix, arpenteurs, équerre et compas à la main, guerriers en armes ; en tête du cortège, les navigateurs, en queue les rois, précédés de juristes armés de traités orchestrant la dépossession des indigènes, dans la pure légalité romaine. Sur l’autre rive, le Cristo Rei – Christ roi – fait face à Vasco de Gamma.
Monument des découvertes.
Je continue vers le Museu dos coches, musée des carrosses (ou « coches », dans le français du temps de Montaigne). C’est l’ancien manège royal, un endroit sombre et un peu poussiéreux, où les sublimes voitures royales et papales, datant du XVIe au XVIIIe, sont attroupées comme des bêtes préhistoriques assoupies au fond d’une caverne. Je déambule devant leurs monstrueuses mandibules, leurs pattes de métal et leur gueules de velours digéré par les siècles, au milieu des tapisseries anciennes et des portraits royaux. Les carrosses des défilés en grande pompe, parade des ambassadeurs, nuptiales ou de couronnement, sont stupéfiants, de véritables monstres, aux panses difformes et aux roues pantagruéliques, les arceaux surchargés d’or et de bois sculpté à la gloire du Portugal conquérant. Sur l’un des plus beaux, l’océan Atlantique et l’océan Indien, éphèbes éternels aux barbes de vieillards, se donnent la main sous l’œil étincelant de la Renommée.
Musée des coches.
Voici enfin ce qui est à mes yeux le véritable joyau de Lisbonne, sans doute le plus bel exemple d’art chrétien que je connaisse : le Mosteiro dos Jeronimos, Monastère des Hiéronymites, l’apothéose du style manuélien.
Monastère des Hiéronymites.
La verticalité vertigineuse, la puissante intériorité et l’anguleuse perfection du gothique demeurent, mais le vent de la Renaissance a soufflé sur elles, les lointains s’engouffrent par les vitaux, et invoquent cette efflorescence inspirée ; les piliers sont une éclosion à l’assaut du ciel, les corolles se déploient sur la voûte comme une forêt de pissenlits en graines, prêts à être portés aux quatre vents, par-delà les murs. La richesse visuelle et symbolique de tous les ornements invite à des lectures infinies. La lumière est douce, chaude, enveloppante. Je suis rompue aux splendeurs de l’architecture chrétienne, j’ai vu et aimé des églises, cloîtres et cathédrales sur tous les continents, mais ici je retrouve l’émerveillement primitif, la sensation d’harmonie parfaite entre lumière et l’ombre, entre les charmes d’ici-bas et la pureté du très haut. C’est un éblouissement d’une infinie douceur.
Eglise des Hiéronymites.
Au XIXe siècle, dans ce même mouvement de construction nationale vécu par toutes les nations européennes, le monastère est devenu une sorte de Panthéon des gloires lusitaniennes. Dans l’église trônent deux tombeaux monumentaux, celui de Vasco de Gamma, et celui de Luis Camoes, auteur de l’épopée Os Lusiadas, qui chante les grandes découvertes portugaises, dans le style de l’Enéide. Le couvent est nationalisé en 1833 ; une exposition retrace la vie et l’œuvre d’Alexandre Herculano, artisan de cette nouvelle sanctification identitaire des murs, un historien, militant opposé à la monarchie absolue, lecteur avide, auteur de romans à la Walter Scott, figure accomplie de l’homme total du XIXe.
Infinie beauté de cette église.
Dernière station avant le soir : le Musée de la marine. C’est pour la salle des grandes découvertes que je suis venue. La fresque d’Henri le Navigateur, auréolé des terres nouvellement révélées et entouré de prêtres, de géomètres, de juristes et de guerriers, est de toute beauté. Je découvre l’évolution des bateaux, la barca, puis la nau et la caravelle de la Renaissance, le galion ventru du XVIIe, et au XVIIIe, la superbe frégate, blanche, élancée et rapide. Comme toujours, mon fétichisme des reliques est en émoi face à la collection d’instruments de navigation – si j’avais vécu au XIIe siècle, je pense que j’aurais collectionné les morceaux de croix du Christ et de couronne d’épines, amoncelé les ossements de saints ; si j’avais été du XIXe, j’aurais caché un cabinet de curiosités délirant dans mon manoir. Soudain, une curieuse symétrie vient me frapper au travers des océans : en Floride, dans le musée des trésors des naufrages, j’avais admiré l’or retrouvé de la Nuestra Senora de Atocha, coulée en 1622 au large des Keys. Je découvre ici un astrolabe de bronze fondu la même année, témoignage de ces projections fantasmagoriques de l’Europe par-delà les océans, et de tous les fantômes qui reposent sur les grands fonds marins. Le soir tombe, des voiles se gonflent dans le ciel lisboète.
Extrait de mon cahier de voyage.
Le blason de Lisbonne associe une barque, emblème de cette ville de marins, et un corbeau. L’oiseau noir est l’héritier d’une vieille légende chrétienne, celle du martyre Saint Vincent jeté aux flots, mais dont les corbeaux protégeaient le corps à la dérive, au lieu de le dévorer. Ses reliques, portées par les vagues au Cap qui porte aujourd’hui son nom, le point le plus occidental du continent européen, furent ramenées à Lisbonne en grande pompe. On retrouve le corbeau imprimé sur les tee-shirts « Lisboa Lovers », avec tout un tas d’autres symboles de la capitale portugaise, le poisson séché, tel qu’on le sert dans les restaurants de l’Alfama, la croix ou encore le cœur. Pourquoi un cœur ? Je ne crois pas devoir l’expliquer – qui viendra à Lisbonne aura aussitôt compris.
Une des tours de la cathédrale, entre les palmiers.