PĂšlerins Ă genoux Ă la poursuite dâune Ă©toile, enfants quâon vient plonger dans des fleuves sacrĂ©s, processions marchant vers des temples baignĂ©s de lumiĂšre : depuis la nuit des temps, la foi a toujours Ă©tĂ© associĂ©e au voyage . Dans presque toutes les religions, arpenter le globe pour rejoindre un sanctuaire fait partie du parcours initiatique du croyant, et le transforme. Le pĂšlerinage est un voyage vers Dieu et vers soi-mĂȘme : parcourir le monde pour changer son cĆur . Et mĂȘme dans nos sociĂ©tĂ©s oĂč les religions institutionnelles reculent, lâidĂ©e du voyage initiatique reste trĂšs puissante dans notre imaginaire. Nombreux sont ceux qui voyagent en quĂȘte dâune rĂ©vĂ©lation, divine ou profane, cachĂ©e dans les cieux ou nichĂ©e au plus profond de lâĂąme.
Voyage et spiritualitĂ© â jâai demandĂ© Ă des blogueurs, Ă des amis, ce que le sujet leur inspirait. Et jâai adorĂ© leurs tĂ©moignages . Voici des histoires de foi, de doutes , dâilluminations, de conversions ou de rejet brutal, Ă©grenĂ©es au rythme des pas qui foulent les sentiers.
Crépuscule à Joshua Tree. Le parc porte ce nom car les arbres qui le peuplent ressemblent à des pÚlerins implorant le ciel.
Marcher vers Dieu ou vers soi-mĂȘme : le pĂšlerinage
Rome pour les chrĂ©tiens, La Mecque pour les musulmans, JĂ©rusalem pour les juifs, le Gange pour les hindous, le Gandhara pour les bouddhistes⊠toutes les religions ou presque ont sacralisĂ© des lieux, comme sâil existait sur Terre des points de passage entre lâici et lâau-delĂ , des creusets dans lesquels se rĂ©vĂšle lâĂ©ternitĂ©. Certains lieux sont associĂ©s Ă des apparitions, dâautres, Ă la naissance de figures vĂ©nĂ©rables, mais ils ont tous en commun leur permĂ©abilitĂ© au surnaturel. Ce sont des lieux oĂč quelque chose se produit . Une vibration, une Ă©nergie. Et le cĆur du croyant se sent aimantĂ© vers cet endroit, comme le roi mage marchant vers la crĂšche de JĂ©sus, Ă la poursuite dâune Ă©toile plus brillante.
Il y a dans lâidĂ©e du pĂšlerinage quelque chose de trĂšs beau et trĂšs profond, qui a inconsciemment marquĂ© tous les voyageurs : certains lieux sur Terre sont sacrĂ©s , et nous grandissons en nous acheminant vers eux.
Cathédrale de Sienne
En Europe, lâune des routes de pĂšlerinage les plus cĂ©lĂšbres et les plus empruntĂ©es est le « camino », le chemin de Saint Jacques de Compostelle . Mon ami Florent lâa parcouru, traversant toute lâEspagne Ă pied, et garde le souvenir dâune expĂ©rience spirituelle puissante :
Sur les chemins de St Jacques. (Photo de banque d’images.)
« On ne voyage pas pour se garnir d’exotisme et d’anecdotes comme un sapin de NoĂ«l, mais pour que la route vous plume, vous rince, vous essore, vous rende comme ces serviettes Ă©limĂ©es par les lessives qu’on vous tend avec un Ă©clat de savon dans les bordels. » (Bouvier, Le poisson-scorpion)
« Parfois on fait un voyage sans trop savoir pourquoi, en se mentant Ă soi-mĂȘme et aux autres par honte de dire le rĂ©el but ou disons, le premier but, de notre entreprise. Dans une sociĂ©tĂ© bipolaire oĂč le renouveau spirituel cĂŽtoie la critique et les railleries envers les « croyants », il est mieux de partir se chercher spirituellement sans vraiment le dire, pour ne pas passer pour un gentil illuminĂ©.
VoilĂ que mon expĂ©rience du chemin de St Jacques de Compostelle a Ă©tĂ© officiellement pour « dĂ©couvrir Ă pied l’Espagne », alors que si Ă©videmment c’Ă©tait un des objectifs, le premier Ă©tait de faire le point sur ma vie et sur ma spiritualitĂ© . Partir seul , sous un soleil de plomb qui recharge les batteries, son sac Ă dos sur les Ă©paules, ses jambes endolories par 30km de marche quotidienne rencontrer des inconnus qui apportent un nouvel Ă©clairage Ă nos questions et puis, enfin, avoir la rĂ©vĂ©lation . Celle d’un monsieur qui me dit, de maniĂšre anodine, alors qu’il vient de changer ma vie, une simple phrase qui m’a fait comprendre pourquoi je faisais le chemin et autour de quoi ma spiritualitĂ© tournait. En une simple phrase, l’Ă©quivalent de jours entiers de rĂ©flexion m’Ă©tait livrĂ©. Pour ma part, l’arrivĂ©e Ă St Jacques comptait peu, c’est surtout l’expĂ©rience dans son ensemble qui compte : les rĂ©flexions, les beaux paysages, les moments de solidaritĂ© avec les compagnons marcheurs, et le simple fait de prendre du temps pour soi, pour apprĂ©cier d’ĂȘtre en vie, seul avec soi-mĂȘme, et d’en oublier le temps. Je ne me suis mĂȘme pas arrĂȘtĂ© Ă St Jacques, j’ai prĂ©fĂ©rĂ© continuer vers la mer , face Ă laquelle on ne peut plus avancer : lĂ oĂč le chemin vraiment s’arrĂȘte. 600 km Ă ne pas voir l’ocĂ©an ni mĂȘme le deviner quand on est en Castille, ou dans les montagnes de Galice, puis le dĂ©couvrir lĂ , et se dire que c’est une rĂ©compense et une si belle fin aprĂšs tout ce temps Ă marcher, penser aux choses qui comptent dans la vie ou encore aux problĂšmes qu’on avait besoin de rĂ©gler. Finir lĂ dans l’eau de l’Atlantique, et remercier la Vie pour cette expĂ©rience unique , Ă laquelle on repense bien aprĂšs notre retour lorsque l’occasion s’y prĂ©sente ou dĂšs qu’on voit une flĂšche inscrite sur un mur, telles celles qu’on a suivies pendant des semaines comme repĂšre prĂ©cieux vers notre destination. Je conseille Ă tous, croyant ou non, de faire une fois dans sa vie une expĂ©rience de pĂšlerinage car au final, peu importe, on a tous quelque chose Ă apprendre, Ă rĂ©gler ou Ă demander Ă la Vie : peut-ĂȘtre que vous n’aurez pas les rĂ©ponses aux questions posĂ©es, mais ce voyage apportera d’autres bienfaits et bien plus que ce Ă quoi vous vous attendiez. On a le temps, pendant des journĂ©es entiĂšres de marche, d’oublier nos problĂšmes, d’en rĂ©gler certains, de dĂ©couvrir beaucoup sur soi-mĂȘme et d’oublier le temps. Tous Ă vos sacs et bon voyage avec vous-mĂȘmes ! »
Statue du marcheur. Photo de banque d’images
La rĂ©vĂ©lation survient parfois en voyage sans mĂȘme quâon lâait cherchĂ©e. Certains lieux semblent dotĂ©s dâune profondeur mystique qui nous place en Ă©tat de suggestion , nous touche et nous bouleverse. Dans les annĂ©es 1800, nombre de poĂštes et de peintres romantiques allemands, Ă©levĂ©s dans le protestantisme, ont vĂ©cu des expĂ©riences mystiques en visitant Rome, en assistant Ă une messe au Vatican, et se sont convertis au catholicisme, vaincus par la puissance qui Ă©manait des lieux. Certaines personnes ressentent quelque chose de si fort dans les lieux saints que leur vie est bouleversĂ©e et quâune nouvelle foi sâimpose Ă eux. Et mĂȘme sans conversion, certaines expĂ©riences sont si puissantes quâelles marquent profondĂ©ment la vie du voyageur.
Alexis, lâauteur du magnifique blog Le petit explorateur , raconte ainsi :
« Jâai eu la chance de me trouver Ă Varsovie un dimanche. PoussĂ© par un je ne sais quoi, je me suis laissĂ© entraĂźner Ă lâĂ©glise et jâai assistĂ© Ă la messe en polonais. Ma faible connaissance de cette langue ne me permettait pas de comprendre le prĂȘche, mais les chants Ă©taient magnifiques et chaque note dâorgue me traversait littĂ©ralement le corps et me donnait des frissons. Soudain, assis tout au fond de lâĂ©glise, jâai pleurĂ© toutes les larmes de mon corps sans plus pouvoir mâarrĂȘter. JâĂ©tais Ă©mu et apaisĂ©. Jâai fondu en larmes et ça mâa fait un bien fou.
Il ne sâagit pas dâune rĂ©vĂ©lation, jâai reçu de mes parents une Ă©ducation catholique et, enfant, jâallais Ă la messe le dimanche et au catĂ©chisme aprĂšs lâĂ©cole plusieurs fois par semaine. Jâai mĂȘme failli ĂȘtre enfant de chĆur⊠Les annĂ©es ont passĂ©, jâai changĂ©, jâai grandi mais jâai toujours gardĂ© un lien fort avec la Foi. Quand je voyage, jâaime frĂ©quenter des Ă©glises. Jây vais pour prier ou tout simplement pour y trouver calme et sĂ©rĂ©nitĂ©. Câest comme un besoin. Jâaime la sensation de sĂ©curitĂ© qui sâen dĂ©gage. De mĂȘme quâau cours de mes voyages au Moyen-Orient, jâaime visiter les mosquĂ©es. LĂ aussi, il se dĂ©gage de ces lieux une force, une Ă©nergie. Ces lieux, ces murs ne sont pas quelconques. Je sens une prĂ©sence, une plĂ©nitude toute particuliĂšre.
Voyager en IsraĂ«l a Ă©tĂ© un pĂ©riple particulier. JĂ©rusalem, Nazareth, BethlĂ©em sont autant de destinations qui ont une portĂ©e symbolique. Je nâai mĂȘme pas pu rĂ©sister Ă lâenvie de mâimmerger dans le Jourdain, Ă lâendroit supposĂ© du baptĂȘme du Christ, malgrĂ© lâeau dâapparence boueuse. »
Varsovie par Alexis. Retrouvez le sur Instagram
Alexis nâa pas Ă©tĂ© foudroyĂ© par son expĂ©rience mystique, et a continuĂ© Ă tenir la plume et prendre des photos, pour notre plus grand bonheur. Mais parfois, une vĂ©ritable crise mystique submerge les voyageurs : on parle ainsi de « syndrome de JĂ©rusalem  » pour Ă©voquer la transe qui sâempare de certains visiteurs dans la ville sainte. Mon amie Marie-Ange (prĂ©nom modifiĂ© Ă sa demande) raconte :
« Je ne parle jamais de ce qui mâest arrivĂ© Ă JĂ©rusalem, car tout le monde me prend pour une folle . DĂšs que je suis entrĂ©e dans la ville sainte, jâai senti quelque chose de grand et de beau sâemparer de moi. Il y avait comme un bourdonnement dans mes oreilles, le sang me battait aux tempes, jâĂ©tais fĂ©brile. Jâai visitĂ© lâĂ©glise du Saint SĂ©pulcre avec une prĂ©sence trĂšs douce qui mâaccompagnait. Et sur le mont Sion , oĂč Marie a rejoint les cieux, elle sâest rĂ©vĂ©lĂ©e Ă moi et jâai su quâelle Ă©tait lĂ . Jâentendais sa voix et je sentais une chaleur qui me baignait. La mĂšre de misĂ©ricorde, qui me protĂ©geait, veillait sur moi, et me serrait contre son cĆur. Je pleurais toutes les larmes de mon corps, mais je nâavais jamais Ă©tĂ© aussi heureuse. Ma sĆur mâa prise pour une folle. Pourtant, elle est catholique elle aussi, et je me demande Ă quoi cela sert de lire la Bible et de cĂ©lĂ©brer les miracles si on refuse dâadmettre que Dieu et les saints sont toujours lĂ , parmi nous , et quâils peuvent parler Ă chacun dâentre nous, Ă condition de bien vouloir les entendre. Depuis ce jour, je sais que Marie mâaime et veille sur moi, et cela mâaide Ă tenir debout. »
Jérusalem, la ville sainte, par Alexis Le petit explorateur
Les lieux de pĂšlerinage peuvent aussi toucher profondĂ©ment des gens qui ne partagent pas cette foi, mais qui sont marquĂ©s par la ferveur et lâĂ©motion qui Ă©mane de ces lieux .
Samantha, la voyageuse infatigable du blog There she goes again , raconte :
« J’ai Ă©tĂ© Ă©levĂ©e dans le catholicisme, mais on mâa toujours appris Ă respecter toutes les religions. Avec une mĂšre catholique modĂ©rĂ©e et un pĂšre juif, notre foyer gardait toujours un certain Ă©quilibre. Je ne rĂ©flĂ©chissais pas vraiment au fait dâĂȘtre catholique, et dâavoir une religion en gĂ©nĂ©ral â cela faisait partie de ma vie. La religion Ă©tait une des choses qui composaient mon monde, mais je nây prĂȘtais pas vraiment attention.
Câest en commençant Ă voyager que je me suis mise non seulement Ă respecter la religion, mais Ă comprendre son pouvoir et son influence dans le monde. En regardant les croyants en priĂšre dans une Ă©glise europĂ©enne magnifiquement dĂ©corĂ©e, ou les offrandes dĂ©posĂ©es chaque matin au pied des temples par les Balinais, jâai compris que la religion touchait le cĆur des gens de façon trĂšs particuliĂšre. Ma propre spiritualitĂ© grandit avec chaque nouveau pays que je dĂ©couvre. Quand on assiste Ă des manifestations de dĂ©votion si puissantes, si authentiques, quâon voit quelquâun se consacrer pleinement Ă son dieu, cela vous fait rĂ©flĂ©chir, et vous rapproche sans doute du vĂŽtre. »
Samantha Ă Chiang Mai, ThaĂŻlande. Retrouvez la sur Instagram
Temple à Bali, photo de banque de données.
Comme Samantha, jâai Ă©tĂ© trĂšs marquĂ©e par lâempreinte laissĂ©e par la spiritualitĂ© sur le monde, et notamment par les tĂ©moignages des civilisations anciennes, et de leurs dieux oubliĂ©s . Les temples Ă lâabandon en GrĂšce et en Italie, les pyramides mayas en ruine au cĆur de la jungle mexicaine mâont plongĂ©e dans une sorte de vertige, me faisant mesurer mon insignifiance Ă lâaune de lâĂ©ternitĂ©, puisque mĂȘme les dieux peuvent mourir .
Ville maya en ruines dans le Yucatan.
Voyage vers des lieux puissants et perturbants
Le contact avec les autres spiritualitĂ©s peut aussi profondĂ©ment vous bouleverser. Le voyage peut ĂȘtre lâoccasion de dĂ©couvrir des lieux qui vous mettent face Ă face avec la condition humaine dans ce quâelle a de plus nu et de plus brutal. Notre culture occidentale a oubliĂ© la mort , lâa mise sous clef et dĂ©robĂ©e aux regards â dâautres traditions la conçoivent autrement.
Ma mĂšre mâavait racontĂ© la cĂ©rĂ©monie du retournement des morts Ă Madagascar : les morts sont exhumĂ©s, lavĂ©s, changĂ©s, et recouchĂ©s sous terre. LâidĂ©e de la confrontation avec la putrĂ©faction et lâatroce dĂ©formation de ceux quâon a aimĂ©s me terrifie, et je vous fais grĂące dâune photo. Je sais que je ne voudrais pas y assister, pour rien au monde, et que je nâirai jamais Ă Varanasi . Mais Pierre-Luc, lâauteur talentueux du blog Explorer la planĂšte , y est allĂ© pour nous, et nous raconte ce lieu unique et dĂ©rangeant
« Varanasi est lâune des villes qui mâa Ă©motionnellement le plus touchĂ©. Ici, la vie et le trĂ©pas ne font quâun. Pendant que les vivants prient et mĂ©ditent sur les rives du Gange, les dĂ©funts y sont brĂ»lĂ©s tout juste Ă cĂŽtĂ©. Une fois la crĂ©mation complĂ©tĂ©e, les cendres sont jetĂ©es dans le mĂȘme fleuve oĂč les pĂšlerins se lavent, nagent et se brossent les dents. Chaque jour, et ce depuis des millĂ©naires, les corps bien en vie et les cendres des morts se mĂȘlent . Ajoutez Ă cela lâodeur prenante des brasiers et vous obtenez une scĂšne riche en Ă©motion qui ne peut laisser personne indiffĂ©rent. Varanasi est une ville qui vient chercher le voyageur occidental par les tripes . La spiritualitĂ© et les rites funĂ©raires des lieux peuvent dĂ©finitivement dĂ©router les cĆurs sensibles. Cependant, lorsqu’on regarde toute lâaction qui se dĂ©roule autour des ghats de crĂ©mation, on est forcĂ© de se rendre Ă lâĂ©vidence que les Indiens de Varanasi sont bien en vie. Les jeunes y jouent au cricket, certains y font leur lavage alors que les vieux sages discutent tranquillement. En marchant sur les ghats le long du fleuve sacrĂ©, on croise beaucoup de sourires. Le quotidien hindou suit son cours normal . Ă Varanasi, la vie et la mort sont en symbiose. Câest ça le paradoxe de Varanasi qui la rend si prenante. »
Varanasi par Pierre-Luc – retrouvez le sur la page Facebook Explorer la planĂšte
A Palerme , jâavais Ă©tĂ© trĂšs perturbĂ©e par le couvent des capucins, oĂč depuis des siĂšcles, on fait sĂ©cher les morts et les expose, habillĂ©s, endimanchĂ©s, dans de grandes galeries souterraines, comme sâils continuaient Ă sâinscrire dans la comĂ©die humaine. Lâeffarante vision de cette normalitĂ© de la mort mâavait bouleversĂ©e, et je lâavoue : jâavais presque regrettĂ© de mây ĂȘtre rendue.
Au couvent des Capucins, Ă Palerme
Dâautres regrettent leurs voyages pour des raisons toutes autres. Car parfois, au lieu dâinsuffler la foi, le pĂšlerinage sĂšme le doute .
Crises de foi sur la route : le pÚlerinage qui déçoit
Pour certains, le pĂšlerinage est comme une rencontre amoureuse, depuis longtemps prĂ©parĂ©e et attendue⊠et lâaboutissement nâest pas toujours Ă la hauteur des espoirs placĂ©s sur ce moment. Claudia, la pĂ©tillante blogueuse de Zeeba Life , raconte le choc de sa dĂ©couverte de Rome :
Claudia face au paysage. Retrouvez la sur Instagram
« Jâai grandi en AmĂ©rique du Sud dans une famille catholique . Nous allions Ă la messe, nous priions ensemble et participions Ă presque toutes les fĂȘtes religieuses. Un Ă©tĂ©, lors dâun voyage en Europe, jâai eu lâopportunitĂ© de visiter le Vatican , LE lieu dont tous les Catholiques rĂȘvent de faire lâexpĂ©rience. JâĂ©tais trĂšs enthousiaste Ă lâidĂ©e dâapprendre Ă mieux connaĂźtre ma religion, mes racines et notre hĂ©ritage. Mais dĂšs lâinstant oĂč je suis entrĂ©e au Vatican, un sentiment dâincrĂ©dulitĂ© mâa envahie , et plus jâen voyais, plus il grandissait. CâĂ©tait sidĂ©rant pour moi de voir Ă quel point cet endroit Ă©tait riche et luxueux . De voir quels trĂ©sors avaient Ă©tĂ© accumulĂ©s et dissimulĂ©s au sein de ces murs. De voir que le Vatican Ă©tait barricadĂ©, fermĂ© aux gens dans le besoin. A chaque pas, je sentais la foi que jâavais en ma religion se dissiper. A la fin de ma visite, jâĂ©tais si surprise et intriguĂ©e par tout ce que jâavais vu que jâai commencĂ© Ă faire des recherches quant aux piĂšces exposĂ©es au Vatican, et jâĂ©tais choquĂ©e de dĂ©couvrir combien parmi eux avaient Ă©tĂ© volĂ©s, utilisĂ©s pour intimider des peuples, ou comme symbole de pouvoir. Cette expĂ©rience qui aurait dĂ» approfondir mon sentiment religieux a eu lâeffet inverse sur moi. Mais je suis heureuse de ce que jâai appris. Cela mâa aidĂ©e Ă comprendre ce en quoi je crois vraiment : il est possible de croire en Dieu sans sâattacher Ă©motionnellement Ă une religion que beaucoup ne connaissent pas vraiment. »
Vatican, image de banque de données
Mon amie Drissia , qui est franco-algĂ©rienne et musulmane, a fait la mĂȘme expĂ©rience dĂ©cevante lors de son pĂšlerinage Ă La Mecque  :
« Quand tu es musulman, aller Ă La Mecque , câest quelque chose que tu dois faire une fois dans ta vie. Câest trĂšs important pour tout croyant et dâune certaine façon, tu as lâimpression que tu nâiras pas au paradis tant que tu ne lâauras pas fait. Mes parents voulaient faire le pĂšlerinage depuis des annĂ©es, et je les ai accompagnĂ©s. Franchement ? La Mecque, câĂ©tait pas pour moi . Je nâai pas aimĂ© du tout lâArabie Saoudite, les rues complĂštement vides, les femmes entiĂšrement voilĂ©es, la sĂ©vĂ©ritĂ© de la police. Je me sentais totalement Ă©trangĂšre. La Mecque ne mâa rien fait, je nâĂ©tais pas touchĂ©e, Ă©mue, je voulais juste rentrer chez moi. Je me suis demandĂ©e si ça faisait de moi une mauvaise musulmane, mais en fait, non. Pour moi lâislam, câest le rapport que jâentretiens moi avec Dieu, câest trĂšs personnel. Et câest aussi et surtout le ramadan avec ma famille et la rupture du jeĂ»ne tous ensemble, lâAĂŻd, des moments de fĂȘte et de partage . »
Sublime mosquĂ©e Sheikh Zayed Ă Abu Dhabi. Rien Ă voir avec La Mecque, nous sommes d’accord, mais j’avais envie de repartager avec vous cette photo que j’adore. Plus de photos d’Abu Dhabi ici
Le pĂšlerinage peut vous donner le sentiment de ne pas ĂȘtre Ă la hauteur. Je me souviens dâune amie catholique trĂšs croyante, qui mâavait avouĂ© avec un sentiment de honte quâelle nâavait rien ressenti Ă Lourdes , alors quâelle en avait tant attendu, mais quâelle avait Ă©tĂ© déçue par le cĂŽtĂ© industriel du lieu, les chapelets et les Vierges Maries baromĂštres qui brillent dans le noir Ă vendre partout, la grotte entourĂ©e de bĂ©ton, les files dâattente organisĂ©es comme un concert de Johnny Halliday⊠La religion nâĂ©chappe pas Ă la disneylandisation du monde. Jâen ai souri Ă Sedona.
Le voyage vers soi-mĂȘme
MĂȘme les religions « new age » ont conservĂ© une forme de pĂšlerinage. Pour le courant new age, la Terre est parcourue par des Ă©nergies puissantes, qui Ă©manent des pierres, du sol, des montagnes et de la nature, et certains endroits sont des « vortex  » particuliĂšrement puissants, oĂč lâĂ©nergie est si forte quâelle en devient tangible. La ville de Sedona, en Arizona , est considĂ©rĂ©e comme lâun des trois lieux au monde oĂč les vortex sont les plus puissants. Les gens accourent du monde entier pour entre dans lâĂ©nergie, ressentir la mĂ©tamorphose, se disent transformĂ©s. Des « vortex tours » en 4×4 sont organisĂ©s pour les voyageurs pressĂ©s. Sedona est devenue la capitale du yoga, des cristaux, du kombucha et de la recherche de soi-mĂȘme . Cette derniĂšre peut sans doute se vivre de façon moins mercantile, et plus profonde.
Sedona. Plus de photos et d’histoires sur cet endroit hors du commun : par ici
Sedona incarne une tendance lourde des spiritualitĂ©s modernes : placer la rĂ©vĂ©lation non pas dans une divinitĂ© extĂ©rieure, ou dans une religion institutionnelle, mais en soi-mĂȘme . LâidĂ©e nâest pas nouvelle. En 1799, le poĂšte romantique allemand Novalis racontait dans Les disciples Ă SaĂŻs lâhistoire dâun jeune homme qui rĂȘve de dĂ©couvrir le secret du monde, la plus haute vĂ©ritĂ©, et qui brave lâinterdit suprĂȘme : il soulĂšve le voile qui dissimule la figure cachĂ©e de la dĂ©esse du temple de SaĂŻs. « Et alors il vit â miracle des miracles ! â son propre visage. » Novalis faisait le lien avec des spiritualitĂ©s trĂšs anciennes. Nombre de cultures millĂ©naires ont dĂ©veloppĂ© lâidĂ©e selon laquelle la guĂ©rison et la rĂ©vĂ©lation Ă©taient en nous .
Mike, lâun des deux auteurs du magnifique tandem Lovetrotters , nous raconte son initiation aux techniques de guĂ©rison Ă©nergĂ©tiques en voyage.
« Dans nos sociĂ©tĂ©s modernes, nous avons pris l’habitude de gober un comprimĂ© pour se dĂ©barrasser, ou du moins masquer, chacun de nos maux. En voyageant et en me frottant Ă d’autres croyances millĂ©naires, j’ai petit Ă petit adoptĂ© une vision plus holistique sur le pouvoir de guĂ©rison du corps humain , qui prend en considĂ©ration autant son bien-ĂȘtre physique, mais aussi son Ă©quilibre mental, Ă©motionnel, social, culturel et spirituel. De passage en AmĂ©rique du sud, je me suis intĂ©ressĂ© aux rituels de chamanisme Ă l’Ayahuasca sans toutefois avoir eu la chance de m’y adonner, ensuite j’ai appris plusieurs techniques de mĂ©ditation en IndonĂ©sie , puis j’ai reçu des traitement ayurveda en Inde, avant d’ĂȘtre initiĂ© au Reiki . Le Reiki est une technique de thĂ©rapie Ă©nergĂ©tique ancestrale originaire du Japon, qui intervient sur le champ vibratoire de la personne pour libĂ©rer des Ă©nergies bloquĂ©es afin de rĂ©tablir un Ă©quilibre et un bien-ĂȘtre naturel.
J’Ă©tais dorĂ©navant convaincu quâil existe une force vitale universelle en nous et autour de nous. On parle de cette Ă©nergie dans toutes les cultures et pratiques spirituelles ancestrales, mais sous des termes diffĂ©rents: Les Hindous l’appelle « prĂąna », les Quichuas la « Pachamama », les chinois le « Chi », les Grecs le « pneuma », et les chrĂ©tiens la « lumiĂšre » ou « lâEsprit-Saint », et plus rĂ©cemment dans « Star Wars », on l’appelle « La Force ». Dans une sĂ©ance de Reiki, le praticien est un medium de cette Ă©nergie universelle et, Ă lâaide de symboles Ă©sotĂ©riques et de sons sacrĂ©s, la transmet en imposant ses mains sur diffĂ©rentes parties du corps du patient. Tandis que la mĂ©decine moderne considĂšre le corps malade comme une machine brisĂ©e qu’il faut rĂ©parer par une intervention extĂ©rieure Ă travers des traitement chirurgicaux ou mĂ©dicamenteux sans aucune participation active du « patient », la mĂ©decine Ă©nergĂ©tique cherche Ă stimuler les capacitĂ©s naturelles de guĂ©rison, en rééquilibrant les Ă©nergies du corps pour atteindre un Ă©tat d’harmonie global. Nous sommes tous capable de canaliser l’Ă©nergie, le rĂ©flexe d’apposer notre main sur un maux que nous avons provient peut-ĂȘtre de lĂ .
AprĂšs avoir reçu quelques traitements de Reiki qui m’ont miraculeusement guĂ©ri d’une douleur chronique aux genoux (entre autres), j’ai dĂ©cidĂ© de devenir praticien en suivant une sĂ©rie d’initiations ritualisĂ©es ou l’Ă©nergie se transmet de maĂźtre Ă disciple. J’ai passĂ© mon premier stage en Inde, et mon 2Ăšme niveau de Reiki au Maroc . Finalement, mon voyage autour du monde Ă©tait, plus que tout, un voyage intĂ©rieur qui m’en a beaucoup appris sur moi-mĂȘme et qui m’a ouvert l’esprit sur d’autres croyances et Ă©coles de pensĂ©es diamĂ©tralement opposĂ©es Ă mon Ă©ducation, et le voyage se poursuit tous les jours. »
MontgolfiÚres au lever du jour en Birmanie, au milieu des temples de Bagan. Photo de banque de données
Par le voyage et en sâĂ©loignant de sa culture dâorigine, Mike sâest tournĂ© vers des formes de spiritualitĂ© plus anciennes, plus holistiques, qui recrĂ©ent lâharmonie avec le monde. Pour dâautres, la notion de spiritualitĂ© se fait plus diffuse encore , sans lien avec une tradition prĂ©cise, mais animĂ©e dâune foi en une sorte de magie du quotidien â correspondances, coĂŻncidences, appels, la sensation que « cela devait se passer ainsi ». Câest ce que dĂ©crit Lucie , qui raconte ses jolis voyages sur le blog Worldtravelheart :Â
« Jâai lâimpression que tous mes voyages ont Ă©tĂ© des voyages spirituels.
Pourtant, je ne suis jamais partie rĂ©ellement pour cela, mais Ă chaque fois, jâen suis revenue changĂ©e.
Je ne sais pas rĂ©ellement si câest les voyages qui mâont fait dĂ©velopper ma spiritualitĂ© ou si câest Ă cause de ce besoin de sens que jâai pris le dĂ©part. En 2015, infirmiĂšre en soins palliatifs, mon cĆur me murmurait chaque jour de remettre de lâordre dans mes prioritĂ©s. Un dĂ©sir que jâai fait taire, jusquâau jour oĂč je nâen pouvais plus. Jâai achetĂ© mon premier guide de dĂ©veloppement personnel, jâai Ă©cris mes objectifs pour lâannĂ©e Ă venir et noir sur blanc jâai inscrit sur mon carnet : Partir vivre en Angleterre. Sur ma route, Ă cet instant, j’ai fait la rencontre de mon compagnon. Il revenait dâAustralie et avait dĂ©jĂ vu plus de pays que je ne pouvais en compter… Câest le coup de pouce quâil me fallait, la plus belle synchronicitĂ© que jâai pu vivre. Avec lui, la dĂ©cision sâest concrĂ©tisĂ©e avec une facilitĂ© dĂ©concertante: jâai rompu tous mes contrats, mon bail et on est partis. CâĂ©tait loin dâĂȘtre raisonnable, pas dans la norme mais tellement positif. A ce moment, pour la premiĂšre fois, je me suis donnĂ© le droit de vivre mes rĂȘves, jâai laissĂ© de la place Ă mes aspirations profondes, un engrenage sâest enclenchĂ©.
On a continuĂ© Ă voyager car câest ce qui nous faisait vibrer. Au-delĂ des frontiĂšres, on sâest rĂ©ellement ouvert lâun Ă lâautre, Ă©tape aprĂšs Ă©tape, entre nos joies, nos larmes, nos dĂ©ceptions. Je suis certaine quâun quotidien plus tranquille ne nous aurait jamais permis une telle cohĂ©sion tous les deux.Â
Et puis il y a eu la RĂ©union, on voulait un endroit pour se poser un moment. Ăa aurait pu ĂȘtre un Ă©chec car mes projets de recherche de travail nâont jamais abouti, mais lâUnivers en a dĂ©cidĂ© autrement. Jâavais du temps, un temps fou que jâaurai pu laisser filer dans un autre contexte, mais Ă 10 000 km de mes habitudes, ça a Ă©tĂ© une occasion magique de renouer avec moi-mĂȘme. Un voyage pour se dĂ©couvrir. Jâai rĂ©flĂ©chis Ă©normĂ©ment et jâai fait avancer dâautres projets plus personnels, ceux quâon garde dans un coin de notre tĂȘte quand on est trop pris par le train-train. Jâai avancĂ© dâun bond en quelques mois, ce que ma vie en France ne mâa jamais permis. Je me suis reconnectĂ©e avec moi-mĂȘme, comme si jâavais fait la paix avec une partie de moi que je voulais renfermer Ă tout prix. Aujourdâhui, je continue Ă dĂ©velopper cette part de spiritualitĂ© car le voyage mâa permis de renouer pleinement avec elle et je ressens que câest vers lĂ que je dois aller. Il mâa permis de donner plus de sens Ă mon passage sur Terre. DĂ©sormais, jâai lâintention de faire de mon mieux pour aider dâautres personnes Ă cette prise de conscience, maintenant que ça me semble tellement important dans ma vie. Je me suis Ă©veillĂ©e et jâaimerai aider notamment mes lecteurs Ă en faire autant. «Â
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DĂ©christianisĂ©e, moins religieuse, mais toujours en quĂȘte de sens, notre gĂ©nĂ©ration a de plus en plus tendance Ă se bricoler sa propre spiritualitĂ© personnelle , un cocktail syncrĂ©tique qui mĂȘle diffĂ©rentes influences et une bonne dose de crĂ©ation originale. Certains critiquent vertement cette tendance. Le pasteur Lilian Daniel adore se moquer des gens de notre Ă©poque, dĂ©nonçant le culte du Moi, le narcissisme de ceux qui « pensent que les religions conventionnelles sont ennuyeuses mais se trouvent eux-mĂȘmes parfaitement fascinants ». Lâoubli de soi, lâabnĂ©gation professĂ©e par les religions anciennes a Ă©tĂ© remplacĂ©e par une floraison dâegos en quĂȘte dâautorĂ©vĂ©lation. Mais les religions Ă©tablies ont-elles vraiment rendu le monde meilleur ? Le repli sur soi, son propre destin, ses buts et ses rĂȘves est comprĂ©hensible Ă lâheure oĂč nous vivons de nouvelles guerres de religion. Et dans notre quĂȘte de nouveaux dieux profanes, une tendance lourde se dessine.
Le voyage comme religion
« Voir Naples et mourir ». Lâexpression consacrĂ©e, dĂ©signant le summum de lâextase esthĂ©tique, aprĂšs quoi la mort devient plus acceptable, peut se dĂ©cliner de mille maniĂšres. « Voir le Grand canyon et mourir », « voir Bora-Bora et mourir », « voir Angkor-Wat et mourir », et ainsi de suite. Nous sommes nombreux Ă avoir rĂ©inventĂ© le pĂšlerinage et transformĂ© la Terre en rĂ©seau de sanctuaires qui doivent ĂȘtre vus impĂ©rativement avant la fin de nos jours, sous peine de ne pas mourir en paix , et dâemporter dâamers regrets dans sa tombe. La beautĂ© du monde sâest changĂ©e en urgence â nous sommes comme le musulman trĂšs croyant qui craint de mourir sans ĂȘtre allĂ© Ă La Mecque. Etre Terrien et ne pas avoir vu le Machu Picchu, la grande barriĂšre de corail, les montgolfiĂšres au-dessus de Bagan au lever du jour, ou les collines de Toscane, devient sacrilĂšge. Nous rĂȘvons de mille lieux que nous changeons en mythes, qui prennent Ă nos yeux les contours de la terre promise .
Moi face au grand canyon.
Nous inventons des rituels. Nous nous levons avant le jour et escaladons des montagnes pour voir le soleil levant au sommet, car « il faut avoir vu ça », et nous sommes alors envahis dâun sentiment de plĂ©nitude et de vertige inexplicable â nous pensons ne croire en rien, mais câest bien de la dĂ©votion que nous ressentons alors . La Terre est devenue notre dĂ©esse. Comme les pĂšlerins qui marquent leur passage dans les temples en allumant des cierges, en dĂ©posant une offrande aux pieds du dieu ou en clouant un ex-voto sur le mur, les amoureux attachent des cadenas dans les lieux qui les ont marquĂ©s, pour laisser un morceau dâeux-mĂȘmes et sanctifier leur amour, et dâautres emportent une photo, une poignĂ©e de sable, un caillou, comme autant de reliques. Le voyage nâest plus un hobby, câest un Ă©tat dâesprit, une philosophie, une religion.
Coucher de soleil Ă Key West
Nous parlons de nous perdre pour mieux nous retrouver, de donner un sens Ă notre vie, de nous sentir plus vivants, de rentrer en communion avec le monde. Nous ne sommes jamais Ă court de lyrisme pour Ă©voquer la passion que nous inspire les paysages, et les rĂ©vĂ©lations de la route. Nous imaginons que chaque voyage sera un « nouveau dĂ©part », une page blanche, comme Clovis qui reviendrait cent fois se plonger dans l’eau baptismale. Certains partent en voyage comme on entre dans les ordres  : sans argent, sans date de retour, sans attaches. Dâautres avouent pleurer la veille du dĂ©part, ressentir violemment lâarrachement, la perte de soi, mais persĂ©vĂ©rer malgrĂ© tout, avec une rĂ©solution presque masochiste, parce quâil faut le faire , que la vraie vie est lĂ . Dâautres encore recherchent toujours plus loin le dĂ©passement de soi â traverser lâAntarctique en kayak ou lâAsie centrale Ă pied â, et ceux qui rĂ©duisent cette pulsion de lâextrĂȘme Ă du mâas-tu-vu ne mesurent pas la soif de sens qui anime ces nouveaux ascĂštes, semblables au moine du Moyen-Ăge qui jeĂ»nait toujours plus longtemps, parcourait les chemins Ă genoux et dormait sur des chardons pour ĂȘtre plus proche de Dieu. Nos blogs et nos Instagrams seront peut-ĂȘtre un jour tĂ©moins de cette Ă©poque oĂč nous vĂ©nĂ©rions les levers et les couchers de soleil , comme les paĂŻens dâautrefois.
Pompéi.
Et nous en sommes certains : le voyage est une sorte de mission sacrĂ©e, oĂč lâunivers va nous envoyer des messages. Astrid, lâauteur du joli blog Histoire de tongs , nous parle du karma du voyageur :
« Je n’ai jamais Ă©tĂ© une grande adepte des religions, je ne m’attendais donc pas Ă dĂ©velopper une quelconque forme de spiritualitĂ© durant mes trois annĂ©es de voyage. Pourtant, au fur et Ă mesure que se dĂ©roulait mon aventure, j’ai dĂ©couvert que je croyais en quelque chose de supĂ©rieur. J’ai mis du temps Ă identifier ce en quoi j’avais foi, d’ailleurs, cela ne m’intĂ©ressait pas tant que ça. AprĂšs avoir pris le temps d’y rĂ©flĂ©chir, il m’a semblĂ© qu’il existait un certain karma du voyageur.
Plus le temps passait, et plus je m’apercevais que l’Autre Ă©tait bon envers moi, bien que je ne mĂ©ritais pas plus qu’autrui ces diffĂ©rents traitements de faveur. J’ai alors dĂ©cidĂ© de m’amĂ©liorer, et d’essayer de rendre au monde ce qu’il m’avait apportĂ©. Mois aprĂšs mois, j’ai eu la confirmation qu’en faisant de mon mieux, c’est toute une chaĂźne positive qui s’activait autour de moi. Pas une mauvaise rencontre n’a terni mon tour du monde : j’ai eu l’impression de recevoir le meilleur de chaque personne que je rencontrais.
S’il est une activitĂ© qui m’a particuliĂšrement transformĂ©e, c’est bien l’auto-stop. Chaque jour, je rĂ©alisais que c’Ă©tait comme si la totalitĂ© de mon trajet Ă©tait planifiĂ©e par ce fameux karma. Je crapahutais d’une voiture Ă l’autre comme si je jouais Ă saute-moutons, les conducteurs semblant arriver comme par magie au bon endroit, et au bon moment.
J’ai Ă©galement Ă©tĂ© trĂšs marquĂ©e par mes diffĂ©rentes expĂ©riences de voyage sans argent. Bien que j’en dĂ©pense parfois un peu, le glanage et la rĂ©cupĂ©ration ont Ă©tĂ© mes principales sources d’approvisionnement. Combien de fois ai-je Ă©tĂ© surprise de voir ce que je pouvais trouver sur ma route ! Nourriture, vĂȘtements, piĂšces de monnaie, j’en venais presque Ă me demander qui avait dĂ©posĂ© tous ces trĂ©sors sur mon chemin. Pour toutes ces raisons, je me suis donc mise Ă croire Ă ce prodigieux karma du voyageur. C’est en entretenant ce dernier du mieux possible que mon aventure autour du monde m’a rendue sereine, heureuse, et enrichie de toutes ces magnifiques rencontres. »
Astrid, inépuisable baroudeuse. Retrouvez la sur Facebook
Nous avons tous, en voyage, ressenti ces coĂŻncidences magiques, ces rayons de soleil qui trouent les nuages au moment prĂ©cis oĂč nous Ă©tions lassĂ©s, ces rencontres fortuites qui nous rĂ©vĂšlent un lieu secret, ces petits clins dâĆil de la bonne Ă©toile . Mais notre zĂšle de convertis peut parfois agacer notre entourage . Je retranscris librement le coup de gueule dâune amie proche (qui ignore que son agacement va se retrouver sur mon blog ;))  :
« Vous nous faites chier avec vos voyages, avec vos petites phrases inspirĂ©es sur Facebook, il faut se perdre pour trouver son chemin ; si vous pensez que lâaventure est dangereuse, essayez la routine, elle est mortelle, et tous ces trucs dans le genre. Vous faites comme si on ne pouvait pas comprendre le sens de la vie sans ĂȘtre parti pieds nus en stop Ă PĂ©taouchnock et sâĂȘtre fait bouffer par des punaises de lit, comme si vous Ă©tiez les seuls Ă avoir captĂ© les SMS de lâunivers, et que nous on Ă©tait des nazes qui ont rien compris Ă la vie. Vous nâarrivez pas Ă concevoir quâon puisse trĂšs bien vivre sans avoir grimpĂ© des tas de cailloux ou nagĂ© avec des crocodiles ou je ne sais quoi, quâon puisse se passionner pour son job, son couple, ses enfants, ses bouquins, ou autre chose. Mais vous nous saoulez ! Vous ĂȘtes des espĂšces de talibans du voyage ! »
Illumination mystique en maillot de bain aux Seychelles. La photo qui énerve tout le monde sur Facebook
Jâai ri et je me suis un peu reconnue. Je lâavoue : les voyages sont devenus ma religion. Jâai rarement vĂ©cu le monde qui mâentoure avec une telle acuitĂ©, avec une telle prĂ©gnance que sur la route, comme si chaque sensation Ă©tait dĂ©cuplĂ©e, que le monde sâabattait sur moi comme une pluie de braises sur une peau nue , et que je me tenais face au grand miroir de lâĂ©ternitĂ©, mesurant la place qui Ă©choit Ă chaque chose et louant chaque seconde quâil mâest donnĂ© de passer sur Terre. En septembre dernier, je suis partie seule pour un road trip californien , et en voyant les vagues rouler sur le Pacifique, le soleil se coucher sur les yuccas dĂ©charnĂ©s de Joshua Tree, je me sentais follement vivante, submergĂ©e dâune indicible Ă©motion. Je me suis dit que je ne voulais pas mourir sans avoir tout vu , le feu dans les cratĂšres du Vanuatu et lâatoll de Kure, les Ăźles blanches de Whitsundays et les glaciers de Patagonie, les immensitĂ©s de SibĂ©rie et le saut de lâange au Venezuela. Je sais que voir la Terre tout entiĂšre est un fantasme de Sisyphe . Mais je ne peux pas renoncer.
Sans devenir trop prosélyte. Sans devenir une talibane du voyage.
Et vous ? Le voyage est-il votre religion ?
Salvation Mountain
Photo ci-dessus : Salvation Mountain, dans le dĂ©sert de Californie. Un des endroits les plus mystiques et dĂ©rangeants que je connaisse. Je vous en parle trĂšs bientĂŽt, dans ma sĂ©rie dâarticles sur la Californie qui commencera la semaine prochaine .
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