Singulière et déroutante, Abu Dhabi fascine. Là où le désert régnait en maître il y a encore un demi-siècle, la découverte du pétrole et la volonté d’un leader charismatique ont su faire émerger des sables un fabuleux jardin de culture et de raffinement, qui se veut vitrine d’une Arabie souriante et paisible. Visite de la capitale des Emirats Arabes Unis, le pays qui entend séduire le monde entier.


Quand on regarde les cartes postales d’Abu Dhabi prises depuis la mer, on retrouve une vision bien connue, dupliquée mille fois dans toutes les grandes villes littorales, de Miami à Sydney : une skyline vertigineuse qui étincelle dans le ciel bleu, les palmiers et la mer turquoise, le fourmillement du business et les délices du tourisme balnéaire. Mais il suffit de tomber sur l’image, plus rare, de la même ville vue de dos, depuis le désert, pour que le vertige surgisse. La ville émerge d’une immensité brûlante et vaporeuse, où la chaleur des sables réfléchit le soleil sur des centaines de kilomètres de vide, et elle apparaît soudain pour ce qu’elle est vraiment : un mirage devenu pierre et acier, une vision sortie du désert.

Il y a cinquante ans encore, Abu Dhabi n’était qu’un village entre les dunes et la mer, habité par un peuple fruste et fier, rompu à la violence de ce climat et à la rareté des ressources. Ces gens traversaient les étendues ardentes à dos de dromadaire, et dressaient des faucons à la chasse. Le long des littoraux, ils se faisaient pêcheurs de perles, et risquaient leur vie pour descendre dans les fonds où dorment les précieux coquillages. Ils exportaient ces bijoux rares et dangereux à travers le monde, et revendaient eux-mêmes les étoffes et les épices venues d’Inde et de Perse, transportées dans leurs bateaux à fond plat. Le dromadaire, la voile, le faucon et la perle : tels étaient les piliers de cette vie rude et traditionnelle, et ce sont aujourd’hui encore les emblèmes d’Abu Dhabi. Car malgré la course effrénée qui les entraîne vers l’ultra-modernité, toujours plus haut, plus vite, plus fort, les habitants d’Abu Dhabi n’ont pas oublié d’où ils viennent. L’ivresse futuriste se teinte d’une profonde révérence envers l’Arabie d’autrefois.



A l’Heritage Village, sous l’immense drapeau des Emirats et face aux gratte-ciels, Abu Dhabi célèbre le monde d’autrefois. Le village est une reconstitution d’une oasis, avec sa tour de guet, son fort et ses murailles, ses dromadaires et ses tentes rustiques, dressées à même le sable. On y trouve l’artisanat traditionnel d’Arabie, les dagues ouvragées, les lampes à huile, les tapis tissés fil par fil sur le métier, avec une patience infinie.



La culture de l’eau, cruciale dans ces contrées arides, organise la vie autour des puits, des fontaines et des falaj, système d’irrigation traditionnelle qui permet la culture des dattes et d’autres fruits dans les oasis. Comme partout dans le monde arabe, les chats, révérés par l’islam et symbole de pureté, sont omniprésents, et font leur toilette au bord de l’eau vivante.




Entre ce village des temps anciens et la métropole verticale et opulente d’aujourd’hui, le contraste est saisissant – quelques décennies seulement ont précipité la métamorphose.

Au début des années 60 émerge un leader visionnaire, qui sera le père de la nation émirienne : Sheikh Zayed. Cet homme élevé en prince du désert, cavalier, fauconnier, guerrier émérite, mais pétri de culture et lucide quant à la marche du monde, comprend que la manne du pétrole pourra changer le visage du pays. Il parvient à convaincre les émirats de se rallier à son commandement, et fait naître en 1971 les Emirats Arabes Unis, dont il devient le premier président, et Abu Dhabi, la capitale. A la force du poing, il bâtit cet Etat moderne et performant, dont les hôpitaux et les universités sont réputés dans toute la région. Parce qu’il décide qu’il faut que des jardins émergent du désert, et que les oiseaux qui contournaient jusqu’alors ces terres arides viennent s’y poser, palmeraies, fontaines et jardins jaillissent du sol, grâce au dessalement de l’eau de mer. Selon son vœu, chaque émirien doit pouvoir contempler depuis sa fenêtre le feuillage d’un palmier, et le minaret d’une mosquée, alors les deux sortent partout de terre. Le jour, le vert des palmiers illumine les bordures des routes et des plages ; la nuit, le vert des mosquées éclairées dessine dans l’air chargé de sable des oasis de lumière phosphorescente.




Non content d’attirer à lui les oiseaux d’Afrique et d’Asie dans son Arabie enchantée, Sheik Zayed veut aussi séduire les visiteurs du monde entier. L’hôtellerie de luxe réinterprète la légendaire hospitalité arabe selon les critères du XXIe siècle, et la construction effrénée de centres commerciaux, musées, et parcs d’attraction doit transformer les Emirats en nouveau carrefour incontournable du tourisme mondial. Un jour, le pétrole se tarira, et les Emiratis y pensent nuit et jour. C’est pour cela qu’ils multiplient les distractions, créent d’immenses parcs aquatiques et centres commerciaux, fabriquent les plus belles plages, et se veulent une sorte de Las Vegas halal : le temple du divertissement, le péché en moins. C’est pour cela qu’ils achètent à ce monde occidental, dont ils déplorent la décadence, ses plus belles réussites, la Sorbonne, le Louvre, et le Guggenheim – Abu Dhabi est plus culturelle que Dubaï la mégalomane, plus soucieuse de préserver le passé et d’édifier des tours de livres à côté des buildings futuristes. Sur l’île de Saadiyat naît le tourisme de demain, où on célèbre la mémoire du monde et en construit un autre. Sur le plan culturel, Abu Dhabi est en train de devenir le centre névralgique du Moyen-Orient, avec les trois musées dessinés par des architectes de renom qui se construisent sur l’île de Saadiyat : le Louvre, le Guggenheim, et le musée Sheikh Zayed, qui déploie ses ailes de faucon. Le site web de Saadiyat permet de prendre la mesure de l’ambition qui anime ce projet. Des gazelles ont été relâchées sur l’île de demain, et l’un des animaux emblématiques des Emirats reconquiert ainsi le terrain, symbolisant les inquiétudes écologiques d’un monde bâti sur le pétrole, mais qui sait qu’il lui faudra un jour en sortir. Le siège de l’IRENA, l’Agence internationale de l’énergie renouvelable, qui compte 139 membres et promeut la transition écologique, est à Abu Dhabi. A quelques encabulures de l’aéroport émerge au milieu du désert Masdar, la ville zéro émissions, toute en panneaux photovoltaïques, tramways et centres de retraitement des eaux. Les quinze milliards de dollars de sa construction sont pris en charge par le gouvernement émirien, et d’ici 2030, plusieurs milliers de personnes pourront aménager dans la ville verte du futur. Ils dessinent un jardin d’Eden au milieu des sables.




Le portrait de Sheik Zayed, le père de la nation, est omniprésent, et personne ne prononce ou écrit son nom sans ajouter la pieuse formule « que Dieu ait son âme ». Les chauffeurs de taxi me racontent avec enthousiasme des tonnes d’histoires fabuleuses sur lui, sans que je puisse discerner le vrai du faux. Sheik Zayed offre des maisons, rembourse des crédits, distribue des lingots d’or, sauve la veuve et l’orphelin. J’ai l’impression d’entendre des légendes médiévales, célébrant la geste mythique d’un roi infiniment puissant et bienveillant. Les grands du monde entier, de la reine d’Angleterre aux présidents européens, célèbrent eux aussi ses mérites, son intelligence et sa clairvoyance. Il appartient à ce club très select des dirigeants qui ont su relever le défi d’une croissance fulgurante, avec l’irruption soudaine de millions de dollars dans un pays pauvre, et dont le développement impeccable pourrait donner des leçons au monde entier.

Ce mirage auquel Sheikh Zayed a su donner corps force l’admiration. J’y pense en marchant le long de la Corniche, la plus célèbre avenue d’Abu Dhabi, corsetée de plages de sable fin, parée de milliers de fleurs et de palmiers, j’y pense en regardant les édifices qui sortent de terre, le Louvre qui ouvrira bientôt ses portes, les hôtels toujours plus luxueux, j’y pense en regardant la foule qui déambule dans les gigantesques centres commerciaux et occupe les terrasses des cafés. Ici, c’est l’Arabie riante, musulmane et accueillante, riche et paisible, une bulle de paix et de prospérité au bord du détroit d’Ormuz. Il est difficile de croire que nous sommes dans l’œil d’un cyclone géopolitique, au cœur d’une des régions les plus impétueuses du monde. A quelques centaines de kilomètres, le Yémen se déchire et l’Arabie Saoudite s’embarque dans la guerre fratricide. Nous sommes ici si près de l’Iran et du Pakistan, de l’Irak et de l’Ethiopie, de l’Egypte et de la Syrie, et rien ne perturbe le chant des fontaines.


A nos yeux européens, le bonheur des Emirats est presque une provocation. A l’heure où nos démocraties à bout de souffle sont tiraillées par des tentations autoritaires et se claquemurent dans l’état d’urgence, à l’heure où nombre de printemps arabes ont tourné en catastrophe obscurantiste, le succès éclatant de cette monarchie autoritaire, mais éclairée, semble nous narguer. Tous les postes clefs du gouvernement sont occupés par des membres de la famille du chef, même si celui-ci vient tout juste de s’élargir et d’intégrer des personnalités issues de la société civile, dont plusieurs femmes. L’une d’elles est une jeune femme de vingt-deux ans, qui a fait ses études à Oxford, porte un voile aux couleurs chatoyantes et le titre incongru de « ministre du bonheur ». Elle a été élevée au rang de ministre d’Etat, tout comme sa consoeur ministre de la tolérance. Le titre est éminemment symbolique. Le bonheur, telle est la quête des Emirats, figure de proue de ce paternalisme bienveillant qui voit des rois riches et sages prodiguer leurs trésors et leurs vertus à un peuple de mains tendues.

Les Emiratis ne représentent que 15% de la population, et ils appartiennent à la race des Seigneurs – tels les Dieux de l’Olympe, ils construisent les palais au-dessus des nuages et les jardins des Hespérides, se parent d’or et de lumière, et consentent à se mêler aux affaires des simples mortels. A eux, tout est dû. Le gouvernement leur a offert des maisons afin de développer les villes nouvelles, et des études brillantes dans les plus grandes universités de la planète, pour former l’élite de demain. Le reste, ce sont les artisans du miracle, les travailleurs aimantés par la prospérité infinie des villes de demain. Je demande aux chauffeurs de taxi et aux serveurs d’où ils viennent. « Inde, Pakistan », répondent-ils le plus souvent, « Philippines, Ouganda, Kenya ». Ils racontent que l’Europe et les Etats-Unis ont refusé leurs demandes de visa, mais que les Emirats les ont accueillis à bras ouverts. Certains font vivre des dizaines de personnes restées au pays avec l’argent qu’ils envoient, d’autres ont pu faire venir leur famille, et bâtissent leur vie ici, dans ce pays qu’ils louent et qu’ils apprennent à aimer, bien qu’il leur fasse perpétuellement sentir la différence qui existe entre eux et les citoyens émiriens. Tous les postes dans l’administration, l’enseignement, l’armée, etc, leur sont interdits. The National, le journal des Emirats, qui célèbre les mille succès du pays prodigue, raconte aussi qu’un Pakistanais a menti sur sa nationalité pour intégrer la police ; lorsqu’au bout d’un an, sa fausse identité a été éventée, il a dû rembourser l’intégralité des salaires perçus en douze mois de travail. Il avait usurpé la place de l’un des seigneurs. Sous les vitres fumées des tours tentaculaires et des lunettes de grand prix, cette société aux allures d’Ancien Régime assigne à chacun un rôle précis, et la félicité appartient à ceux qui joueront le jeu.


Les expatriés louent une société cosmopolite et ouverte – les 85% d’étrangers me font penser à la chanson de Starmania, Monopolis : « Il n’y aura plus d’étrangers/ On sera tous des étrangers/ Dans les rues de Monopolis… » Aux Emiratis en tenue traditionnelle, les hommes en blanc, la tête ceinte de la coiffe rouge des bédouins, les femmes en longue abaya noire, se mêlent Asiatiques et Occidentaux en jean et chemise. Je constate dans les rues, et lis dans le supplément mode de The National, que les abayas s’allègent et se transforment, se parent de couleurs vives et gaies. Abu Dhabi change.
L’islam est bien sûr la religion d’Etat, mais les autres cultes sont respectés et protégés : les Indiens hindous ont leurs temples, et les Européens chrétiens leurs églises.


La plus célèbre mosquée du pays porte le nom du chef bien aimé, Sheik Zayed. Je crois que c’est la plus belle que je connaisse à ce jour, plus belle encore que la mosquée bleue d’Istanbul, plus belle encore que celle de Casablanca avec ses fabuleuses mosaïques – il paraît que les plus belles du monde sont à Ispahan, mais je n’ai pas encore osé m’aventurer en Iran, même si la situation semble aujourd’hui s’apaiser. La mosquée Sheikh Zayed me fascine avec ses innombrables dômes de marbre blancs, la multiplicité parfaite de ses ovoïdes, et les mille reflets des bassins et des fontaines, qui m’évoquent le Taj Mahal. Quand le soir s’avance, le chant du muezzin et l’ombre marine qui monte des eaux et colore de nuit les coupoles immaculées plonge le spectateur dans une transe infiniment douce. Quatre immenses minarets surmontés de croissants dorés clignotent à tout heure du jour et de la nuit comme une vigie en haute mer, et lui donnent des airs de palais céleste. A l’intérieur, d’immenses lustres colorés et des océans de fleurs sculptées célèbrent le souffle d’Allah habitant la création, et les déclinaisons de sa grandeur en mille expressions de beauté. Musulmans venus en prière ou non-musulmans curieux, tous sont éblouis par la beauté des lieux, et une grande quiétude baigne le coucher du soleil.




Il est si facile d’être séduit par Abu Dhabi, et les touristes qui accourent par milliers ne s’y trompent pas. Un séjour ici est une virée dans la caverne aux merveilles : c’est comme si le génie d’Aladin avait choisi de réaliser tous nos vœux. Les hôtels rivalisent d’inventivité, de luxe et de charme, le soleil est radieux, les plages sont belles et les piscines chauffées, il est possible d’acquérir tout ce qu’on a un jour pu rêver d’acheter, tout est propre, beau, accueillant. La nourriture est exquise : si l’inspiration orientale prédomine, avec des plats de type libanais, la très forte communauté indienne a aussi su importer sa cuisine, et le cosmopolitisme est là encore de mise. Je suis à Abu Dhabi pour la Saint Valentin, et je vois les rues se couvrir de cœurs en pétales de roses, et le Beach Rotana Hotel installer des ballons rouges et des fontaines de champagne, et déplier des chaises longues sur la pelouse pour une projection de Love actually. Il semble si facile d’être heureux au pays de l’abondance.



Mais je suis une femme, profondément féministe, et je ne peux pas oublier l’inégalité profonde de cette société traditionaliste, où une femme hérite moitié moins que son frère, où la parole d’un homme vaut le témoignage de deux femmes, et où il est légal de battre sa femme « dans la mesure du raisonnable ». Sheikh Zayed, le monarque éclairé, avait quatre femmes, et ses nombreuses filles ne figurent pas sur les arbres généalogiques. Ce n’est pas l’Arabie Saoudite, ici, bien loin de là – les femmes font de la politique, possèdent des yachts et des immeubles, conduisent, choisissent de se voiler ou non, et à la télévision, les présentatrices en abaya côtoient celles en tailleur et cheveux libres. Le pays s’occidentalise et se transforme, les droits des femmes progressent, mais je ne partage pas les envies d’expatriation des Allemandes que je rencontre un soir, qui me disent leur rêve de vivre et travailler ici. Je ne vivrai jamais dans un pays où ma voix a moins de valeur que celle d’un homme, et où je risque d’être condamnée pour relation sexuelle hors mariage si je vais dénoncer à la police un viol. Les reliquats de l’ordre ancien sont autant d’épines qui m’empêchent de serrer la belle, la riante, la palpitante Abu Dhabi contre mon cœur.

Malgré la religion de l’amour et la célébration des couples, dont la Saint Valentin est le symbole le plus éclatant, hommes et femmes continuent d’évoluer souvent dans des sphères séparées, ce qui crée une étrange atmosphère de gynécée. Je décide d’aller prendre un cours de zumba dans un club de fitness, et j’assiste à une scène surprenante à mes yeux. Nombre de femmes arrivent entièrement voilées dans leur abaya noire, et je me demande si elles comptent danser ainsi, jusqu’à ce que la prof obscurcisse les vitres de la salle avec des panneaux noirs. Libérées du risque des regards masculins, les femmes se déshabillent et révèlent des shorts et petits hauts de couleur, et dansent avec abandon, joyeuses, rieuses, presque lascives, entre femmes. Le jour de la Saint Valentin, elles mettent du rouge à lèvre rose et se couvrent mutuellement de baisers, et j’ai l’impression d’avoir été entraînée dans un clip de Katy Perry. Ce sont les paradoxes de ce pays catapulté dans le XXIe siècle, infiniment soucieux d’offrir au monde un visage progressiste et accueillant, mais aussi de ne pas oublier qui il est, et qui ne cesse de redéfinir son identité, au gré de l’expansion galopante et des mille métamorphoses d’Abu Dhabi. Partout, des grues, des graines et des crayons esquissent la ville de demain, encore plus belle et plus étourdissante. Abu Dhabi est un lieu étonnant, en proie à mille défis, environnementaux, sociétaux, politiques, économiques, comme un catalyseur des enjeux de demain, et dont je continuerai de scruter les mille métamorphoses – en croisant les doigts pour qu’il continue de prendre le bon chemin.


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