Blogueuse de voyage et freelanceuse, pour toujours ? Dans mon dernier article, Peut-on vivre de son blog de voyage ?, j’évoquais le succès actuel des blogs de voyage, les limites du modèle, et les défis que peut représenter la vie nomade. Contre les discours un peu simplistes du type « quitte ton job, lâche tout, vis tes rêves et sois payé pour ça », j’essayais d’engager la discussion sur les limites du rêve. Le débat qui a suivi est passionnant. Vos commentaires sont très nombreux, et vous êtes nombreux à avoir parlé de vous, ce dont je vous remercie : j’ai lu vos témoignages avec énormément d’intérêt. Après vous avoir fait parler de vous – merci d’avoir répondu présents ! -, j’ai envie de vous parler de moi, de mon parcours, et d’où j’en suis aujourd’hui.
Je crois qu’un blog est intrinsèquement personnel et subjectif, et que c’est bien pour ça qu’on le lit. Je ne lis pas ou peu de blogs qui essaient de se dissimuler derrière un format « magazine », où on ignore qui écrit, où la personnalité de l’auteur, son originalité et son authenticité ne transparaissent pas. Je défends l’idée du blog associé à une voix, un visage, une histoire. Et c’est pour ça que je vais maintenant vous parler de moi. Vivre de son blog ? Etre free-lanceuse ? Voilà où j’en suis.
L’écriture pour premier moteur
Tenir un blog, c’est répondre à une passion, un besoin. J’aime par-dessus tout écrire, sur tous les supports et dans des genres différents. Trois exercices font mon bonheur : le carnet de voyage, la chronique humoristique, et la nouvelle gothique.
J’ai commencé à tenir des carnets de voyage quand j’avais sept ans, en Guadeloupe. J’ai publié mon premier recueil de chroniques, Dieu est une femme, à l’âge de quatorze ans. J’ai aussi commencé à cette époque à contribuer de façon irrégulière à différents médias (presse et télévision), et à tenir des blogs consacrés aux livres et à la musique. J’ai eu plusieurs blogs, j’ai publié d’autres livres. Le voyage a toujours été le fil rouge, le lien constant entre tous mes projets épars. Mais à vrai dire, quand je réfléchissais à ma trajectoire, je n’envisageais pas une vie de free-lanceuse. Je me voyais prof et écrivain, comme ma mère.

Le grand saut par accident : la bonne élève devenue nomade
Par ma famille, j’ai hérité de l’obsession du voyage : mes parents étaient acharnés à parcourir le globe en long en large et en travers, et ils nous emmenaient partout avec eux.

Mais j’avais autant de plaisir à partir qu’à revenir chez nous, en Provence. L’évasion se conjugait à toutes les distances. A une époque de ma vie, ado, j’ai rêvé d’être cinéaste et de partir en école de cinéma en Californie. Mais je n’ai pas eu le cran de quitter ma vie française, à laquelle j’étais (et je reste) très attachée. Après le bac, j’ai renoncé à traverser l’océan à la recherche de l’or hollywoodien, et j’ai pris une décision beaucoup plus conventionnelle : une prépa littéraire dans un grand lycée parisien.
J’ai toujours été une bonne élève, et une angoissée en quête de structure. J’ai naïvement cru que l’excellence me protègerait de l’incertitude, et je me suis acharnée à devenir une bête à concours : je me disais que si j’étais la meilleure, rien ne pourrait m’arriver. J’ai eu 19,65 au bac, j’ai réussi le concours de l’ENS Ulm du premier coup à la 9e place, j’ai été reçue première à l’agrégation d’allemand, ma thèse en littérature allemande a reçu un prix prestigieux. Sur le papier, un parcours parfait. Bête à concours, machine, tout ça. En réalité, j’étais juste morte de peur.
Ma génération sait aujourd’hui que même les meilleurs élèves ne sont pas à l’abri, et qu’un diplôme ne garantit aucune sécurité. C’est peut-être pour cela que nous sommes si nombreux à rêver de nous barrer très loin, de faire le tour du monde et de ne jamais revenir : parce qu’aujourd’hui, on est plus récompensé à être bien sage. Ce n’est plus l’époque des bons élèves.
Au bout de neuf ans d’études, je me suis retrouvée face au vide. L’allemand s’était effondré dans l’enseignement supérieur (les mauvais jours, je dis que je suis Docteur ès Titanic), et il n’y avait plus aucun poste. Ma thèse ne servait, de facto, à rien. Côté enseignement en collège/lycée, l’Education Nationale voulait m’envoyer à l’autre bout de la France, loin de mon compagnon, de ma famille et de mes amis, en remplaçante sur trois lycées dans un endroit où je n’avais jamais mis les pieds et n’avais aucune attache. Je trouvais ça injuste d’être punie ainsi après tant d’efforts. Alors j’ai pris le large.
Pour être tout à fait sincère, je n’avais pas décidé de sauter dans le vide, disons que le destin m’a poussée du haut du grand plongeoir. Le voyage était ma passion, mon bonheur, mon trésor, mais je n’avais pas imaginé qu’il serait mon métier.
Beaucoup de gens de ma génération sont comme moi. Les situations sont diverses – burn out au bureau, chômage, diplôme inutile, etc. Mais ce sont toutes des personnes qui étaient prêtes à rester dans le rang, et qu’on a poussées à bout ou mises au pied du mur. Alors elles se sont barrées.

Blogueuse voyage, par passion
Parce que j’ai deux grandes passions depuis toujours, l’écriture et les voyages, j’ai ouvert Itinera Magica en 2015. Ce n’était pas par effet de mode : Itinera Magica s’inscrivait dans la continuité de mes blogs précédents, et des cahiers de voyage que j’accumulais depuis toute petite.

Je suis une semi-nomade : je suis free-lanceuse (journalisme et traduction) et blogueuse, volatile et toujours par monts et par vaux, mais toujours ancrée en Provence. Je ne fais pas le tour du monde en sac à dos, je ne vis pas en caravane, j’ai une adresse postale. Je suis une demi nomade qui a choisi de garder une ancre.
C’est toujours en voyage que je me sens la plus inspirée, la plus libre, que je me renouvelle et me régénère. C’est aussi pour cela que je n’ai jamais envisagé d’être une « vraie » nomade, une déracinée à long terme. J’ai besoin de préserver le caractère unique du voyage, le choc de la nouveauté et du lointain. Je suis beaucoup en déplacement, mais je repasse toujours par la case maison (ma Provence). Les éblouissements du midi me sont aussi chers que les sirènes des lointains, et je ne veux pas que le voyage devienne une contrainte ou une cage.

Je réserve toujours un billet aller-retour
Beaucoup de voyageurs ont le fantasme de l’aller-simple, je ne l’ai plus.
Mais j’ai beaucoup de rêves de voyages encore inassouvis, et rien ne me fait autant frisonner que l’appel du large.
Je rêve de deux ou trois mois à travers le Pacifique. Le plus grand océan du globe, l’éternité capturée sur Terre, m’a toujours hypnotisée. Je rêve de retourner à Hawaï, le lieu qui m’a le plus marquée à ce jour. De découvrir les Samoa, les Iles Cook, le Vanuatu. De partir aux Marquises et aux Gambiers sur les traces de mon arrière grand-mère, qui y a grandi et m’a transmis la fascination polynésienne.
J’aime les océans et les peuples navigateurs – les Polynésiens, donc, et les Vikings. Après être partie sur leurs traces à Shetland et en Islande, je rêve du Groenland. Les fjords démesurés, envahis par des icebergs plus grands que tous mes rêves, me donnent le vertige. Quand on me parle du Groenland, je ressens des frissons d’exaltation dans tout le corps, et je sais que j’irai.
Je rêve de continuer ma quête des plus belles cascades. Je rêve d’îles perdues, dans l’océan Indien ou aux Caraïbes. Je rêve des lumières des villes, des rivières au fond des gorges, des azurs éblouissants. J’ai des milliers d’envies et une vie pour les assouvir. Mais j’assume désormais la profondeur de mon amour pour ma Provence, et mon impossibilité à rester trop longtemps loin d’elle.

Blogueuse de voyage, mon modèle hybride
Mes proches disent toujours de moi que je suis « intense« . (Cela peut vouloir dire que je les fatigue, je sais. J’ai été livrée sans bouton pause. Je suis le genre de fille qu’on envoie courir ou lancer des poids quand elle devient trop insupportable.) Je suis obsessionnelle dans mes engouements, follement enthousiaste. Je renoncerais au blog de voyage si je ressentais de la froideur, du cynisme ou de l’ennui. Et c’est pour ça que je reste suspendue sur le fil – pro ou amatrice passionnée ?
Itinera Magica me rend heureuse et répond à un besoin fondamental d’expression et de partage. Je suis une extravertie, une passionnée à l’enthousiasme presque obsessionnel, qui étouffe quand elle ne s’exprime pas. Et je suis follement curieuse des autres, de toutes les vies que je ne vivrai pas. Grâce à Itinera Magica et aux réseaux associés, j’ai pu tisser des relations que je sais aussi vraies, profondes et enrichissantes que celles qu’on rencontre dans la vie réelle. Des milliers de coeurs et d’intelligences à portée de clic, une myriade de gens fascinants et divers, c’est le miracle d’internet et je ne m’en lasserai jamais.
Itinera Magica a de plus en plus de succès, grâce à vous, ce dont je vous suis infiniment reconnaissante. Est-ce que je gagne de l’argent avec mon blog ? C’est une de mes sources de revenus, mais ce n’est pas la principale. Mon blog est une belle vitrine et un tremplin pour les autres projets que je porte, mais sur ma fiche d’impôts, je suis plus journaliste et traductrice que blogueuse.
Parce qu’Itinera Magica est en train de prendre de l’importance, je suis de plus en plus obligée de me mettre dans la « catégorie 1 » que j’évoquais dans mon dernier article. Pourquoi ? Parce que je n’ai pas de salaire fixe, et que quand je voyage, je ne peux pas me consacrer à mes travaux en freelance. Et quand on revient d’un merveilleux voyage, il y a toujours les impératifs de la vraie vie qui se manifestent, les factures, les assurances et les courses. Je n’envisage pas de vivre de mon blog – comme je le disais dans l’article précédent, je doute de la viabilité du modèle économique. Mais je suis obligée de veiller à ce qu’il m’apporte aussi des revenus si je veux garder la tête hors de l’eau.
Comme je le disais dans l’article précédent, les voyages évoqués sur mon blog appartiennent tantôt aux trois catégories : opérations de promotion (payées), invitations et blog trips, voyages personnels. Je les vis toujours avec le même enthousiasme, car je ne vais que dans les lieux qui font battre mon cœur plus fort. Je cherche à cultiver des relations de confiance avec les destinations qui choisissent de travailler avec moi, et j’ai pu vivre des choses merveilleuses grâce à ceux qui m’ont fait l’honneur de me choisir. Ce sont des moments très précieux, non formatés, que je choisis par instinct et par amour. Si je n’étais plus à même de réunir ces conditions, je renoncerais. Je me méfie de la boulimie du « toujours plus », ou du voyage à tout prix. Et c’est pour ça que j’oscille toujours entre les trois catégories, que je zigzague entre les différentes options.

La fatigue du funambule et l’amour du monde
Je me sens funambule. Devenir une vraie pro ou revenir à une vie plus normale ? Je suis à la croisée des chemins. J’espère être encore là dans vingt ans, et inscrire ce blog dans une très longue durée. Et à ce stade, je ne sais pas quelle est la meilleure option pour me permettre de le faire.
Depuis deux ans, je suis devenue traductrice et journaliste free-lance à plein temps – ce qui n’avait été qu’un à côté durant les dix années précédentes. Ma vie est belle, riche et passionnante. J’ai beaucoup de chance. Mais je ne montre que le côté solaire sur le blog et les réseaux sociaux, pas les déceptions, les contrats loupés, les factures en retard et les moments d’épuisement. Je ne suis pas sûre d’être faite à long terme pour cette vie très précaire. Je sens bien que je me fatigue d’être suspendue dans le vide, et je regrette de ne pas pouvoir mettre en valeur mes longues années d’études. Revenir à un métier plus stable ? J’y pense souvent. J’ai parfois envie d’avoir des collègues, un salaire qui tombe à date fixe, une distinction claire entre mon temps de travail et mon temps de loisir. J’ai parfois la nostalgie de ma vie d’avant, plus simple. Mais je rêve de garder le temps et l’énergie nécessaires pour pouvoir écrire et voyager. Allier sa passion et son métier : la chance d’une vie, ou le meilleur moyen de se gâcher les deux ? Beaucoup d’entre vous êtes ambivalents sur le sujet dans vos réponses, et je le comprends tout à fait.
Un voeu au génie de la lampe
Si vous êtes le génie d’Aladdin, ou que votre carnet d’adresses est la caverne d’Ali Baba, laissez-moi faire un vœu : mon rêve absolu, ce serait d’écrire un jour pour le magazine d’Air France. Il est pour moi le Graal du magazine de voyage, follement littéraire et inspirant. Qui sait. Les rêves sont notre combustible à tous.
Et quoi qu’il en soit, je vais continuer à tracer mon chemin, et à laisser des petits morceaux de mon cœur aux quatre coins du globe, pétale après pétale, jusqu’à ce que la nuit vienne.
La Terre est si vaste, et la vie est si courte. Les blogs de voyage ne seront peut-être qu’une mode, qui sait ? Mais l’acharnement à parcourir la Terre avant de la quitter nous restera toujours.


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