Pèlerins à genoux à la poursuite d’une étoile, enfants qu’on vient plonger dans des fleuves sacrés, processions marchant vers des temples baignés de lumière : depuis la nuit des temps, la foi a toujours été associée au voyage. Dans presque toutes les religions, arpenter le globe pour rejoindre un sanctuaire fait partie du parcours initiatique du croyant, et le transforme. Le pèlerinage est un voyage vers Dieu et vers soi-même : parcourir le monde pour changer son cœur. Et même dans nos sociétés où les religions institutionnelles reculent, l’idée du voyage initiatique reste très puissante dans notre imaginaire. Nombreux sont ceux qui voyagent en quête d’une révélation, divine ou profane, cachée dans les cieux ou nichée au plus profond de l’âme.
Voyage et spiritualité – j’ai demandé à des blogueurs, à des amis, ce que le sujet leur inspirait. Et j’ai adoré leurs témoignages. Voici des histoires de foi, de doutes, d’illuminations, de conversions ou de rejet brutal, égrenées au rythme des pas qui foulent les sentiers.

Marcher vers Dieu ou vers soi-même : le pèlerinage
Rome pour les chrétiens, La Mecque pour les musulmans, Jérusalem pour les juifs, le Gange pour les hindous, le Gandhara pour les bouddhistes… toutes les religions ou presque ont sacralisé des lieux, comme s’il existait sur Terre des points de passage entre l’ici et l’au-delà, des creusets dans lesquels se révèle l’éternité. Certains lieux sont associés à des apparitions, d’autres, à la naissance de figures vénérables, mais ils ont tous en commun leur perméabilité au surnaturel. Ce sont des lieux où quelque chose se produit. Une vibration, une énergie. Et le cœur du croyant se sent aimanté vers cet endroit, comme le roi mage marchant vers la crèche de Jésus, à la poursuite d’une étoile plus brillante.
Il y a dans l’idée du pèlerinage quelque chose de très beau et très profond, qui a inconsciemment marqué tous les voyageurs : certains lieux sur Terre sont sacrés, et nous grandissons en nous acheminant vers eux.

En Europe, l’une des routes de pèlerinage les plus célèbres et les plus empruntées est le « camino », le chemin de Saint Jacques de Compostelle. Mon ami Florent l’a parcouru, traversant toute l’Espagne à pied, et garde le souvenir d’une expérience spirituelle puissante :

« On ne voyage pas pour se garnir d’exotisme et d’anecdotes comme un sapin de Noël, mais pour que la route vous plume, vous rince, vous essore, vous rende comme ces serviettes élimées par les lessives qu’on vous tend avec un éclat de savon dans les bordels. » (Bouvier, Le poisson-scorpion)
« Parfois on fait un voyage sans trop savoir pourquoi, en se mentant à soi-même et aux autres par honte de dire le réel but ou disons, le premier but, de notre entreprise. Dans une société bipolaire où le renouveau spirituel côtoie la critique et les railleries envers les « croyants », il est mieux de partir se chercher spirituellement sans vraiment le dire, pour ne pas passer pour un gentil illuminé.
Voilà que mon expérience du chemin de St Jacques de Compostelle a été officiellement pour « découvrir à pied l’Espagne », alors que si évidemment c’était un des objectifs, le premier était de faire le point sur ma vie et sur ma spiritualité. Partir seul, sous un soleil de plomb qui recharge les batteries, son sac à dos sur les épaules, ses jambes endolories par 30km de marche quotidienne rencontrer des inconnus qui apportent un nouvel éclairage à nos questions et puis, enfin, avoir la révélation. Celle d’un monsieur qui me dit, de manière anodine, alors qu’il vient de changer ma vie, une simple phrase qui m’a fait comprendre pourquoi je faisais le chemin et autour de quoi ma spiritualité tournait. En une simple phrase, l’équivalent de jours entiers de réflexion m’était livré. Pour ma part, l’arrivée à St Jacques comptait peu, c’est surtout l’expérience dans son ensemble qui compte : les réflexions, les beaux paysages, les moments de solidarité avec les compagnons marcheurs, et le simple fait de prendre du temps pour soi, pour apprécier d’être en vie, seul avec soi-même, et d’en oublier le temps. Je ne me suis même pas arrêté à St Jacques, j’ai préféré continuer vers la mer, face à laquelle on ne peut plus avancer : là où le chemin vraiment s’arrête. 600 km à ne pas voir l’océan ni même le deviner quand on est en Castille, ou dans les montagnes de Galice, puis le découvrir là, et se dire que c’est une récompense et une si belle fin après tout ce temps à marcher, penser aux choses qui comptent dans la vie ou encore aux problèmes qu’on avait besoin de régler. Finir là dans l’eau de l’Atlantique, et remercier la Vie pour cette expérience unique, à laquelle on repense bien après notre retour lorsque l’occasion s’y présente ou dès qu’on voit une flèche inscrite sur un mur, telles celles qu’on a suivies pendant des semaines comme repère précieux vers notre destination. Je conseille à tous, croyant ou non, de faire une fois dans sa vie une expérience de pèlerinage car au final, peu importe, on a tous quelque chose à apprendre, à régler ou à demander à la Vie : peut-être que vous n’aurez pas les réponses aux questions posées, mais ce voyage apportera d’autres bienfaits et bien plus que ce à quoi vous vous attendiez. On a le temps, pendant des journées entières de marche, d’oublier nos problèmes, d’en régler certains, de découvrir beaucoup sur soi-même et d’oublier le temps. Tous à vos sacs et bon voyage avec vous-mêmes ! »

La révélation survient parfois en voyage sans même qu’on l’ait cherchée. Certains lieux semblent dotés d’une profondeur mystique qui nous place en état de suggestion, nous touche et nous bouleverse. Dans les années 1800, nombre de poètes et de peintres romantiques allemands, élevés dans le protestantisme, ont vécu des expériences mystiques en visitant Rome, en assistant à une messe au Vatican, et se sont convertis au catholicisme, vaincus par la puissance qui émanait des lieux. Certaines personnes ressentent quelque chose de si fort dans les lieux saints que leur vie est bouleversée et qu’une nouvelle foi s’impose à eux. Et même sans conversion, certaines expériences sont si puissantes qu’elles marquent profondément la vie du voyageur.
Alexis, l’auteur du magnifique blog Le petit explorateur, raconte ainsi :
« J’ai eu la chance de me trouver à Varsovie un dimanche. Poussé par un je ne sais quoi, je me suis laissé entraîner à l’église et j’ai assisté à la messe en polonais. Ma faible connaissance de cette langue ne me permettait pas de comprendre le prêche, mais les chants étaient magnifiques et chaque note d’orgue me traversait littéralement le corps et me donnait des frissons. Soudain, assis tout au fond de l’église, j’ai pleuré toutes les larmes de mon corps sans plus pouvoir m’arrêter. J’étais ému et apaisé. J’ai fondu en larmes et ça m’a fait un bien fou.
Il ne s’agit pas d’une révélation, j’ai reçu de mes parents une éducation catholique et, enfant, j’allais à la messe le dimanche et au catéchisme après l’école plusieurs fois par semaine. J’ai même failli être enfant de chœur… Les années ont passé, j’ai changé, j’ai grandi mais j’ai toujours gardé un lien fort avec la Foi. Quand je voyage, j’aime fréquenter des églises. J’y vais pour prier ou tout simplement pour y trouver calme et sérénité. C’est comme un besoin. J’aime la sensation de sécurité qui s’en dégage. De même qu’au cours de mes voyages au Moyen-Orient, j’aime visiter les mosquées. Là aussi, il se dégage de ces lieux une force, une énergie. Ces lieux, ces murs ne sont pas quelconques. Je sens une présence, une plénitude toute particulière.
Voyager en Israël a été un périple particulier. Jérusalem, Nazareth, Bethléem sont autant de destinations qui ont une portée symbolique. Je n’ai même pas pu résister à l’envie de m’immerger dans le Jourdain, à l’endroit supposé du baptême du Christ, malgré l’eau d’apparence boueuse. »

Alexis n’a pas été foudroyé par son expérience mystique, et a continué à tenir la plume et prendre des photos, pour notre plus grand bonheur. Mais parfois, une véritable crise mystique submerge les voyageurs : on parle ainsi de « syndrome de Jérusalem » pour évoquer la transe qui s’empare de certains visiteurs dans la ville sainte. Mon amie Marie-Ange (prénom modifié à sa demande) raconte :
« Je ne parle jamais de ce qui m’est arrivé à Jérusalem, car tout le monde me prend pour une folle. Dès que je suis entrée dans la ville sainte, j’ai senti quelque chose de grand et de beau s’emparer de moi. Il y avait comme un bourdonnement dans mes oreilles, le sang me battait aux tempes, j’étais fébrile. J’ai visité l’église du Saint Sépulcre avec une présence très douce qui m’accompagnait. Et sur le mont Sion, où Marie a rejoint les cieux, elle s’est révélée à moi et j’ai su qu’elle était là. J’entendais sa voix et je sentais une chaleur qui me baignait. La mère de miséricorde, qui me protégeait, veillait sur moi, et me serrait contre son cœur. Je pleurais toutes les larmes de mon corps, mais je n’avais jamais été aussi heureuse. Ma sœur m’a prise pour une folle. Pourtant, elle est catholique elle aussi, et je me demande à quoi cela sert de lire la Bible et de célébrer les miracles si on refuse d’admettre que Dieu et les saints sont toujours là, parmi nous, et qu’ils peuvent parler à chacun d’entre nous, à condition de bien vouloir les entendre. Depuis ce jour, je sais que Marie m’aime et veille sur moi, et cela m’aide à tenir debout. »

Les lieux de pèlerinage peuvent aussi toucher profondément des gens qui ne partagent pas cette foi, mais qui sont marqués par la ferveur et l’émotion qui émane de ces lieux.
Samantha, la voyageuse infatigable du blog There she goes again, raconte :
« J’ai été élevée dans le catholicisme, mais on m’a toujours appris à respecter toutes les religions. Avec une mère catholique modérée et un père juif, notre foyer gardait toujours un certain équilibre. Je ne réfléchissais pas vraiment au fait d’être catholique, et d’avoir une religion en général – cela faisait partie de ma vie. La religion était une des choses qui composaient mon monde, mais je n’y prêtais pas vraiment attention.
C’est en commençant à voyager que je me suis mise non seulement à respecter la religion, mais à comprendre son pouvoir et son influence dans le monde. En regardant les croyants en prière dans une église européenne magnifiquement décorée, ou les offrandes déposées chaque matin au pied des temples par les Balinais, j’ai compris que la religion touchait le cœur des gens de façon très particulière. Ma propre spiritualité grandit avec chaque nouveau pays que je découvre. Quand on assiste à des manifestations de dévotion si puissantes, si authentiques, qu’on voit quelqu’un se consacrer pleinement à son dieu, cela vous fait réfléchir, et vous rapproche sans doute du vôtre. »


Comme Samantha, j’ai été très marquée par l’empreinte laissée par la spiritualité sur le monde, et notamment par les témoignages des civilisations anciennes, et de leurs dieux oubliés. Les temples à l’abandon en Grèce et en Italie, les pyramides mayas en ruine au cœur de la jungle mexicaine m’ont plongée dans une sorte de vertige, me faisant mesurer mon insignifiance à l’aune de l’éternité, puisque même les dieux peuvent mourir.

Voyage vers des lieux puissants et perturbants
Le contact avec les autres spiritualités peut aussi profondément vous bouleverser. Le voyage peut être l’occasion de découvrir des lieux qui vous mettent face à face avec la condition humaine dans ce qu’elle a de plus nu et de plus brutal. Notre culture occidentale a oublié la mort, l’a mise sous clef et dérobée aux regards – d’autres traditions la conçoivent autrement.
Ma mère m’avait raconté la cérémonie du retournement des morts à Madagascar : les morts sont exhumés, lavés, changés, et recouchés sous terre. L’idée de la confrontation avec la putréfaction et l’atroce déformation de ceux qu’on a aimés me terrifie, et je vous fais grâce d’une photo. Je sais que je ne voudrais pas y assister, pour rien au monde, et que je n’irai jamais à Varanasi. Mais Pierre-Luc, l’auteur talentueux du blog Explorer la planète, y est allé pour nous, et nous raconte ce lieu unique et dérangeant
« Varanasi est l’une des villes qui m’a émotionnellement le plus touché. Ici, la vie et le trépas ne font qu’un. Pendant que les vivants prient et méditent sur les rives du Gange, les défunts y sont brûlés tout juste à côté. Une fois la crémation complétée, les cendres sont jetées dans le même fleuve où les pèlerins se lavent, nagent et se brossent les dents. Chaque jour, et ce depuis des millénaires, les corps bien en vie et les cendres des morts se mêlent. Ajoutez à cela l’odeur prenante des brasiers et vous obtenez une scène riche en émotion qui ne peut laisser personne indifférent. Varanasi est une ville qui vient chercher le voyageur occidental par les tripes. La spiritualité et les rites funéraires des lieux peuvent définitivement dérouter les cœurs sensibles. Cependant, lorsqu’on regarde toute l’action qui se déroule autour des ghats de crémation, on est forcé de se rendre à l’évidence que les Indiens de Varanasi sont bien en vie. Les jeunes y jouent au cricket, certains y font leur lavage alors que les vieux sages discutent tranquillement. En marchant sur les ghats le long du fleuve sacré, on croise beaucoup de sourires. Le quotidien hindou suit son cours normal. À Varanasi, la vie et la mort sont en symbiose. C’est ça le paradoxe de Varanasi qui la rend si prenante. »

A Palerme, j’avais été très perturbée par le couvent des capucins, où depuis des siècles, on fait sécher les morts et les expose, habillés, endimanchés, dans de grandes galeries souterraines, comme s’ils continuaient à s’inscrire dans la comédie humaine. L’effarante vision de cette normalité de la mort m’avait bouleversée, et je l’avoue : j’avais presque regretté de m’y être rendue.

D’autres regrettent leurs voyages pour des raisons toutes autres. Car parfois, au lieu d’insuffler la foi, le pèlerinage sème le doute.
Crises de foi sur la route : le pèlerinage qui déçoit
Pour certains, le pèlerinage est comme une rencontre amoureuse, depuis longtemps préparée et attendue… et l’aboutissement n’est pas toujours à la hauteur des espoirs placés sur ce moment. Claudia, la pétillante blogueuse de Zeeba Life, raconte le choc de sa découverte de Rome :

« J’ai grandi en Amérique du Sud dans une famille catholique. Nous allions à la messe, nous priions ensemble et participions à presque toutes les fêtes religieuses. Un été, lors d’un voyage en Europe, j’ai eu l’opportunité de visiter le Vatican, LE lieu dont tous les Catholiques rêvent de faire l’expérience. J’étais très enthousiaste à l’idée d’apprendre à mieux connaître ma religion, mes racines et notre héritage. Mais dès l’instant où je suis entrée au Vatican, un sentiment d’incrédulité m’a envahie, et plus j’en voyais, plus il grandissait. C’était sidérant pour moi de voir à quel point cet endroit était riche et luxueux. De voir quels trésors avaient été accumulés et dissimulés au sein de ces murs. De voir que le Vatican était barricadé, fermé aux gens dans le besoin. A chaque pas, je sentais la foi que j’avais en ma religion se dissiper. A la fin de ma visite, j’étais si surprise et intriguée par tout ce que j’avais vu que j’ai commencé à faire des recherches quant aux pièces exposées au Vatican, et j’étais choquée de découvrir combien parmi eux avaient été volés, utilisés pour intimider des peuples, ou comme symbole de pouvoir. Cette expérience qui aurait dû approfondir mon sentiment religieux a eu l’effet inverse sur moi. Mais je suis heureuse de ce que j’ai appris. Cela m’a aidée à comprendre ce en quoi je crois vraiment : il est possible de croire en Dieu sans s’attacher émotionnellement à une religion que beaucoup ne connaissent pas vraiment. »

Mon amie Drissia, qui est franco-algérienne et musulmane, a fait la même expérience décevante lors de son pèlerinage à La Mecque :
« Quand tu es musulman, aller à La Mecque, c’est quelque chose que tu dois faire une fois dans ta vie. C’est très important pour tout croyant et d’une certaine façon, tu as l’impression que tu n’iras pas au paradis tant que tu ne l’auras pas fait. Mes parents voulaient faire le pèlerinage depuis des années, et je les ai accompagnés. Franchement ? La Mecque, c’était pas pour moi. Je n’ai pas aimé du tout l’Arabie Saoudite, les rues complètement vides, les femmes entièrement voilées, la sévérité de la police. Je me sentais totalement étrangère. La Mecque ne m’a rien fait, je n’étais pas touchée, émue, je voulais juste rentrer chez moi. Je me suis demandée si ça faisait de moi une mauvaise musulmane, mais en fait, non. Pour moi l’islam, c’est le rapport que j’entretiens moi avec Dieu, c’est très personnel. Et c’est aussi et surtout le ramadan avec ma famille et la rupture du jeûne tous ensemble, l’Aïd, des moments de fête et de partage. »

Le pèlerinage peut vous donner le sentiment de ne pas être à la hauteur. Je me souviens d’une amie catholique très croyante, qui m’avait avoué avec un sentiment de honte qu’elle n’avait rien ressenti à Lourdes, alors qu’elle en avait tant attendu, mais qu’elle avait été déçue par le côté industriel du lieu, les chapelets et les Vierges Maries baromètres qui brillent dans le noir à vendre partout, la grotte entourée de béton, les files d’attente organisées comme un concert de Johnny Halliday… La religion n’échappe pas à la disneylandisation du monde. J’en ai souri à Sedona.
Le voyage vers soi-même
Même les religions « new age » ont conservé une forme de pèlerinage. Pour le courant new age, la Terre est parcourue par des énergies puissantes, qui émanent des pierres, du sol, des montagnes et de la nature, et certains endroits sont des « vortex » particulièrement puissants, où l’énergie est si forte qu’elle en devient tangible. La ville de Sedona, en Arizona, est considérée comme l’un des trois lieux au monde où les vortex sont les plus puissants. Les gens accourent du monde entier pour entre dans l’énergie, ressentir la métamorphose, se disent transformés. Des « vortex tours » en 4×4 sont organisés pour les voyageurs pressés. Sedona est devenue la capitale du yoga, des cristaux, du kombucha et de la recherche de soi-même. Cette dernière peut sans doute se vivre de façon moins mercantile, et plus profonde.

Sedona incarne une tendance lourde des spiritualités modernes : placer la révélation non pas dans une divinité extérieure, ou dans une religion institutionnelle, mais en soi-même. L’idée n’est pas nouvelle. En 1799, le poète romantique allemand Novalis racontait dans Les disciples à Saïs l’histoire d’un jeune homme qui rêve de découvrir le secret du monde, la plus haute vérité, et qui brave l’interdit suprême : il soulève le voile qui dissimule la figure cachée de la déesse du temple de Saïs. « Et alors il vit – miracle des miracles ! – son propre visage. » Novalis faisait le lien avec des spiritualités très anciennes. Nombre de cultures millénaires ont développé l’idée selon laquelle la guérison et la révélation étaient en nous.
Mike, l’un des deux auteurs du magnifique tandem Lovetrotters, nous raconte son initiation aux techniques de guérison énergétiques en voyage.
« Dans nos sociétés modernes, nous avons pris l’habitude de gober un comprimé pour se débarrasser, ou du moins masquer, chacun de nos maux. En voyageant et en me frottant à d’autres croyances millénaires, j’ai petit à petit adopté une vision plus holistique sur le pouvoir de guérison du corps humain, qui prend en considération autant son bien-être physique, mais aussi son équilibre mental, émotionnel, social, culturel et spirituel. De passage en Amérique du sud, je me suis intéressé aux rituels de chamanisme à l’Ayahuasca sans toutefois avoir eu la chance de m’y adonner, ensuite j’ai appris plusieurs techniques de méditation en Indonésie, puis j’ai reçu des traitement ayurveda en Inde, avant d’être initié au Reiki. Le Reiki est une technique de thérapie énergétique ancestrale originaire du Japon, qui intervient sur le champ vibratoire de la personne pour libérer des énergies bloquées afin de rétablir un équilibre et un bien-être naturel.
J’étais dorénavant convaincu qu’il existe une force vitale universelle en nous et autour de nous. On parle de cette énergie dans toutes les cultures et pratiques spirituelles ancestrales, mais sous des termes différents: Les Hindous l’appelle « prâna », les Quichuas la « Pachamama », les chinois le « Chi », les Grecs le « pneuma », et les chrétiens la « lumière » ou « l’Esprit-Saint », et plus récemment dans « Star Wars », on l’appelle « La Force ». Dans une séance de Reiki, le praticien est un medium de cette énergie universelle et, à l’aide de symboles ésotériques et de sons sacrés, la transmet en imposant ses mains sur différentes parties du corps du patient. Tandis que la médecine moderne considère le corps malade comme une machine brisée qu’il faut réparer par une intervention extérieure à travers des traitement chirurgicaux ou médicamenteux sans aucune participation active du « patient », la médecine énergétique cherche à stimuler les capacités naturelles de guérison, en rééquilibrant les énergies du corps pour atteindre un état d’harmonie global. Nous sommes tous capable de canaliser l’énergie, le réflexe d’apposer notre main sur un maux que nous avons provient peut-être de là.
Après avoir reçu quelques traitements de Reiki qui m’ont miraculeusement guéri d’une douleur chronique aux genoux (entre autres), j’ai décidé de devenir praticien en suivant une série d’initiations ritualisées ou l’énergie se transmet de maître à disciple. J’ai passé mon premier stage en Inde, et mon 2ème niveau de Reiki au Maroc. Finalement, mon voyage autour du monde était, plus que tout, un voyage intérieur qui m’en a beaucoup appris sur moi-même et qui m’a ouvert l’esprit sur d’autres croyances et écoles de pensées diamétralement opposées à mon éducation, et le voyage se poursuit tous les jours. »

Par le voyage et en s’éloignant de sa culture d’origine, Mike s’est tourné vers des formes de spiritualité plus anciennes, plus holistiques, qui recréent l’harmonie avec le monde. Pour d’autres, la notion de spiritualité se fait plus diffuse encore, sans lien avec une tradition précise, mais animée d’une foi en une sorte de magie du quotidien – correspondances, coïncidences, appels, la sensation que « cela devait se passer ainsi ». C’est ce que décrit Lucie, qui raconte ses jolis voyages sur le blog Worldtravelheart :
« J’ai l’impression que tous mes voyages ont été des voyages spirituels.
Pourtant, je ne suis jamais partie réellement pour cela, mais à chaque fois, j’en suis revenue changée.
Je ne sais pas réellement si c’est les voyages qui m’ont fait développer ma spiritualité ou si c’est à cause de ce besoin de sens que j’ai pris le départ. En 2015, infirmière en soins palliatifs, mon cœur me murmurait chaque jour de remettre de l’ordre dans mes priorités. Un désir que j’ai fait taire, jusqu’au jour où je n’en pouvais plus. J’ai acheté mon premier guide de développement personnel, j’ai écris mes objectifs pour l’année à venir et noir sur blanc j’ai inscrit sur mon carnet : Partir vivre en Angleterre. Sur ma route, à cet instant, j’ai fait la rencontre de mon compagnon. Il revenait d’Australie et avait déjà vu plus de pays que je ne pouvais en compter… C’est le coup de pouce qu’il me fallait, la plus belle synchronicité que j’ai pu vivre. Avec lui, la décision s’est concrétisée avec une facilité déconcertante: j’ai rompu tous mes contrats, mon bail et on est partis. C’était loin d’être raisonnable, pas dans la norme mais tellement positif. A ce moment, pour la première fois, je me suis donné le droit de vivre mes rêves, j’ai laissé de la place à mes aspirations profondes, un engrenage s’est enclenché.
On a continué à voyager car c’est ce qui nous faisait vibrer. Au-delà des frontières, on s’est réellement ouvert l’un à l’autre, étape après étape, entre nos joies, nos larmes, nos déceptions. Je suis certaine qu’un quotidien plus tranquille ne nous aurait jamais permis une telle cohésion tous les deux.
Et puis il y a eu la Réunion, on voulait un endroit pour se poser un moment. Ça aurait pu être un échec car mes projets de recherche de travail n’ont jamais abouti, mais l’Univers en a décidé autrement. J’avais du temps, un temps fou que j’aurai pu laisser filer dans un autre contexte, mais à 10 000 km de mes habitudes, ça a été une occasion magique de renouer avec moi-même. Un voyage pour se découvrir. J’ai réfléchis énormément et j’ai fait avancer d’autres projets plus personnels, ceux qu’on garde dans un coin de notre tête quand on est trop pris par le train-train. J’ai avancé d’un bond en quelques mois, ce que ma vie en France ne m’a jamais permis. Je me suis reconnectée avec moi-même, comme si j’avais fait la paix avec une partie de moi que je voulais renfermer à tout prix. Aujourd’hui, je continue à développer cette part de spiritualité car le voyage m’a permis de renouer pleinement avec elle et je ressens que c’est vers là que je dois aller. Il m’a permis de donner plus de sens à mon passage sur Terre. Désormais, j’ai l’intention de faire de mon mieux pour aider d’autres personnes à cette prise de conscience, maintenant que ça me semble tellement important dans ma vie. Je me suis éveillée et j’aimerai aider notamment mes lecteurs à en faire autant. «

Déchristianisée, moins religieuse, mais toujours en quête de sens, notre génération a de plus en plus tendance à se bricoler sa propre spiritualité personnelle, un cocktail syncrétique qui mêle différentes influences et une bonne dose de création originale. Certains critiquent vertement cette tendance. Le pasteur Lilian Daniel adore se moquer des gens de notre époque, dénonçant le culte du Moi, le narcissisme de ceux qui « pensent que les religions conventionnelles sont ennuyeuses mais se trouvent eux-mêmes parfaitement fascinants ». L’oubli de soi, l’abnégation professée par les religions anciennes a été remplacée par une floraison d’egos en quête d’autorévélation. Mais les religions établies ont-elles vraiment rendu le monde meilleur ? Le repli sur soi, son propre destin, ses buts et ses rêves est compréhensible à l’heure où nous vivons de nouvelles guerres de religion. Et dans notre quête de nouveaux dieux profanes, une tendance lourde se dessine.
Le voyage comme religion
« Voir Naples et mourir ». L’expression consacrée, désignant le summum de l’extase esthétique, après quoi la mort devient plus acceptable, peut se décliner de mille manières. « Voir le Grand canyon et mourir », « voir Bora-Bora et mourir », « voir Angkor-Wat et mourir », et ainsi de suite. Nous sommes nombreux à avoir réinventé le pèlerinage et transformé la Terre en réseau de sanctuaires qui doivent être vus impérativement avant la fin de nos jours, sous peine de ne pas mourir en paix, et d’emporter d’amers regrets dans sa tombe. La beauté du monde s’est changée en urgence – nous sommes comme le musulman très croyant qui craint de mourir sans être allé à La Mecque. Etre Terrien et ne pas avoir vu le Machu Picchu, la grande barrière de corail, les montgolfières au-dessus de Bagan au lever du jour, ou les collines de Toscane, devient sacrilège. Nous rêvons de mille lieux que nous changeons en mythes, qui prennent à nos yeux les contours de la terre promise.

Nous inventons des rituels. Nous nous levons avant le jour et escaladons des montagnes pour voir le soleil levant au sommet, car « il faut avoir vu ça », et nous sommes alors envahis d’un sentiment de plénitude et de vertige inexplicable – nous pensons ne croire en rien, mais c’est bien de la dévotion que nous ressentons alors. La Terre est devenue notre déesse. Comme les pèlerins qui marquent leur passage dans les temples en allumant des cierges, en déposant une offrande aux pieds du dieu ou en clouant un ex-voto sur le mur, les amoureux attachent des cadenas dans les lieux qui les ont marqués, pour laisser un morceau d’eux-mêmes et sanctifier leur amour, et d’autres emportent une photo, une poignée de sable, un caillou, comme autant de reliques. Le voyage n’est plus un hobby, c’est un état d’esprit, une philosophie, une religion.

Nous parlons de nous perdre pour mieux nous retrouver, de donner un sens à notre vie, de nous sentir plus vivants, de rentrer en communion avec le monde. Nous ne sommes jamais à court de lyrisme pour évoquer la passion que nous inspire les paysages, et les révélations de la route. Nous imaginons que chaque voyage sera un « nouveau départ », une page blanche, comme Clovis qui reviendrait cent fois se plonger dans l’eau baptismale. Certains partent en voyage comme on entre dans les ordres : sans argent, sans date de retour, sans attaches. D’autres avouent pleurer la veille du départ, ressentir violemment l’arrachement, la perte de soi, mais persévérer malgré tout, avec une résolution presque masochiste, parce qu’il faut le faire, que la vraie vie est là. D’autres encore recherchent toujours plus loin le dépassement de soi – traverser l’Antarctique en kayak ou l’Asie centrale à pied –, et ceux qui réduisent cette pulsion de l’extrême à du m’as-tu-vu ne mesurent pas la soif de sens qui anime ces nouveaux ascètes, semblables au moine du Moyen-Âge qui jeûnait toujours plus longtemps, parcourait les chemins à genoux et dormait sur des chardons pour être plus proche de Dieu. Nos blogs et nos Instagrams seront peut-être un jour témoins de cette époque où nous vénérions les levers et les couchers de soleil, comme les païens d’autrefois.

Et nous en sommes certains : le voyage est une sorte de mission sacrée, où l’univers va nous envoyer des messages. Astrid, l’auteur du joli blog Histoire de tongs, nous parle du karma du voyageur :
« Je n’ai jamais été une grande adepte des religions, je ne m’attendais donc pas à développer une quelconque forme de spiritualité durant mes trois années de voyage. Pourtant, au fur et à mesure que se déroulait mon aventure, j’ai découvert que je croyais en quelque chose de supérieur. J’ai mis du temps à identifier ce en quoi j’avais foi, d’ailleurs, cela ne m’intéressait pas tant que ça. Après avoir pris le temps d’y réfléchir, il m’a semblé qu’il existait un certain karma du voyageur.
Plus le temps passait, et plus je m’apercevais que l’Autre était bon envers moi, bien que je ne méritais pas plus qu’autrui ces différents traitements de faveur. J’ai alors décidé de m’améliorer, et d’essayer de rendre au monde ce qu’il m’avait apporté. Mois après mois, j’ai eu la confirmation qu’en faisant de mon mieux, c’est toute une chaîne positive qui s’activait autour de moi. Pas une mauvaise rencontre n’a terni mon tour du monde : j’ai eu l’impression de recevoir le meilleur de chaque personne que je rencontrais.
S’il est une activité qui m’a particulièrement transformée, c’est bien l’auto-stop. Chaque jour, je réalisais que c’était comme si la totalité de mon trajet était planifiée par ce fameux karma. Je crapahutais d’une voiture à l’autre comme si je jouais à saute-moutons, les conducteurs semblant arriver comme par magie au bon endroit, et au bon moment.
J’ai également été très marquée par mes différentes expériences de voyage sans argent. Bien que j’en dépense parfois un peu, le glanage et la récupération ont été mes principales sources d’approvisionnement. Combien de fois ai-je été surprise de voir ce que je pouvais trouver sur ma route ! Nourriture, vêtements, pièces de monnaie, j’en venais presque à me demander qui avait déposé tous ces trésors sur mon chemin. Pour toutes ces raisons, je me suis donc mise à croire à ce prodigieux karma du voyageur. C’est en entretenant ce dernier du mieux possible que mon aventure autour du monde m’a rendue sereine, heureuse, et enrichie de toutes ces magnifiques rencontres. »

Nous avons tous, en voyage, ressenti ces coïncidences magiques, ces rayons de soleil qui trouent les nuages au moment précis où nous étions lassés, ces rencontres fortuites qui nous révèlent un lieu secret, ces petits clins d’œil de la bonne étoile. Mais notre zèle de convertis peut parfois agacer notre entourage. Je retranscris librement le coup de gueule d’une amie proche (qui ignore que son agacement va se retrouver sur mon blog ;)) :
« Vous nous faites chier avec vos voyages, avec vos petites phrases inspirées sur Facebook, il faut se perdre pour trouver son chemin ; si vous pensez que l’aventure est dangereuse, essayez la routine, elle est mortelle, et tous ces trucs dans le genre. Vous faites comme si on ne pouvait pas comprendre le sens de la vie sans être parti pieds nus en stop à Pétaouchnock et s’être fait bouffer par des punaises de lit, comme si vous étiez les seuls à avoir capté les SMS de l’univers, et que nous on était des nazes qui ont rien compris à la vie. Vous n’arrivez pas à concevoir qu’on puisse très bien vivre sans avoir grimpé des tas de cailloux ou nagé avec des crocodiles ou je ne sais quoi, qu’on puisse se passionner pour son job, son couple, ses enfants, ses bouquins, ou autre chose. Mais vous nous saoulez ! Vous êtes des espèces de talibans du voyage ! »

J’ai ri et je me suis un peu reconnue. Je l’avoue : les voyages sont devenus ma religion. J’ai rarement vécu le monde qui m’entoure avec une telle acuité, avec une telle prégnance que sur la route, comme si chaque sensation était décuplée, que le monde s’abattait sur moi comme une pluie de braises sur une peau nue, et que je me tenais face au grand miroir de l’éternité, mesurant la place qui échoit à chaque chose et louant chaque seconde qu’il m’est donné de passer sur Terre. En septembre dernier, je suis partie seule pour un road trip californien, et en voyant les vagues rouler sur le Pacifique, le soleil se coucher sur les yuccas décharnés de Joshua Tree, je me sentais follement vivante, submergée d’une indicible émotion. Je me suis dit que je ne voulais pas mourir sans avoir tout vu, le feu dans les cratères du Vanuatu et l’atoll de Kure, les îles blanches de Whitsundays et les glaciers de Patagonie, les immensités de Sibérie et le saut de l’ange au Venezuela. Je sais que voir la Terre tout entière est un fantasme de Sisyphe. Mais je ne peux pas renoncer.
Sans devenir trop prosélyte. Sans devenir une talibane du voyage.
Et vous ? Le voyage est-il votre religion ?

Photo ci-dessus : Salvation Mountain, dans le désert de Californie. Un des endroits les plus mystiques et dérangeants que je connaisse. Je vous en parle très bientôt, dans ma série d’articles sur la Californie qui commencera la semaine prochaine.
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