Voyager pour guérir ? Nous sommes nombreux à en rêver.
Face à un chagrin d’amour, un deuil, un traumatisme, changer de décor nous semble souvent salutaire. En quête de sens ou malmenés par le quotidien, nous espérons que les lointains nous offriront une seconde chance. Le voyage est comme une épreuve initiatique – la mue nécessaire afin de gommer les cicatrices du passé. La chrysalide qui révèlera, enfin, le papillon tant attendu.
Avec plus d’un milliard de touristes dans le monde chaque année, le voyage a le vent en poupe : jamais encore nous n’avons été aussi nombreux à mettre les voiles. Mais le voyage a aussi changé de visage. Parmi les nouveaux globe-trotteurs, nombreux sont ceux qui aspirent à plus qu’une semaine en transat sous les cocotiers, qui refusent les voyages organisés, qui partent seuls, longtemps, loin, à la recherche de quelque chose d’autre. Une mystique du voyage est née. Voyager, ce n’est plus seulement voir le monde, c’est se trouver soi-même. Changer, ou renaître.
En 2010, le film Eat Pray Love a rencontré un succès immense : Julia Roberts y joue une femme divorcée, malheureuse, en situation d’échec, qui a la sensation que sa vie a volé en éclats. Pour échapper au marasme, elle part pour un tour du monde. Loin de son quotidien, elle trouve Dieu, l’amour, et elle-même. Sommes-nous la génération Eat Pray Love ? Voyager peut-il nous guérir ?

J’ai recueilli les témoignages d’amis et d’autres blogueurs voyage. Des histoires de souffrance, d’amour déçu ou d’échec à surmonter, des témoignages d’espoir – mais aussi, parfois de déception. Le voyage guérit-il de tous les maux ?

Voyager pour se remettre d’un chagrin d’amour
Se voir soudain rejeté ou trahi par la personne qu’on aimait et en qui on avait confiance est toujours un traumatisme. Parfois, les conséquences directes sont lourdes : quand on est forcé de déménager, qu’on perd les amis communs, comment retrouver pied ? Se faire larguer, c’est une blessure d’orgueil profonde, qui signifie souvent perdre l’estime de soi, et sa capacité à naviguer dans la vie avec sérénité.
Pour certains, le voyage peut être l’occasion d’inventer un nouveau moi, plus fort et plus libre. Flo, du blog Make my trip, raconte :
« C’était en 2013, j’avais alors 22 ans. Cela faisait six ans que j’étais avec ma copine avant qu’elle me quitte. J’étais totalement désemparé, je ne mangeais plus, ne dormais plus et me couchais avec le mal de ventre le plus terrible de ma vie. A côte de ça, mes trois meilleurs amis me tournaient le dos sans raisons. Je me retrouvais triste et seul. Mes parents voyant que je me « laissais mourir » au fond de ma chambre, ont eu la très bonne idée de m’envoyer un mois en Floride en école de langue. M’évader loin de la « scène du crime » m’a relevé. Ce voyage m’a changé, me débrouiller seul pendant un mois m’a redonné confiance en moi et le sourire. Comme quoi, le voyage est le remède aux peines de cœur. Je n’étais plus le même en rentrant et j’ai recommencé à vivre. L’année d’après, je partais vivre 7 mois en Australie. »

Mais pour d’autres, l’expérience se révèle plus douloureuse que prévu.
Rose-Anna raconte : « Je suis partie à l’île Maurice après mon premier vrai chagrin d’amour. J’avais l’impression qu’on m’avait arraché le cœur, et j’avais besoin de mettre le plus de distance possible entre mon bourreau et moi. 9500 kilomètres, ça me paraissait être une marge de sécurité suffisante, pas de risque que j’essaie de rentrer à la nage au milieu de la nuit. L’île était de toute beauté, je trouvais des étoiles de mer grandes comme ma main, et j’étais environnée de poissons multicolores. Mais rien ne pouvait me distraire de ma peine. Je passais des heures à fixer l’horizon, mélancolique, à pleurer ce qui ne serait plus, et à l’imaginer avec moi dans ce décor de rêve, à nouveau amoureux. C’était comme si j’étais partie seule en lune de miel. Mon cœur était au paradis, et mon cœur coincé dans les glaces. J’ai la sensation d’avoir gâché un voyage de rêve (et toutes mes économies) à me morfondre. J’aurais préféré partir plus tard, une fois remise du choc, et capable de savourer. »

La solution idéale est peut-être celle trouvée par Amandine : un voyage proche, et à plusieurs, afin de combattre ensemble les idées noires.
« Après deux ans d’amour que je croyais sans nuages, celle que j’aimais m’a quittée du jour au lendemain. J’habitais chez elle. En deux jours, j’ai dû rassembler toutes mes affaires, trouver un studio qui présentait une densité de cafards au mètre carré acceptable, déménager, repartir à zéro. Je rêvais de vacances, mais étant donné l’état spéléologique de mes finances, ça n’était pas raisonnable. Un de mes meilleurs potes m’a alors invitée à passer quelques jours chez lui sur la côte d’Azur. Le soleil et le vin blanc ont pansé mes plaies. J’ai fait la connaissance de sa bande d’amis, adorables, ma peau couleur lavabo a découvert les UV et l’eau de mer. J’ai beaucoup ri, relativisé, et je suis revenue apaisée, plus prête à affronter la suite. »

Voyager pour guérir d’une blessure ou d’un traumatisme : le voyage thérapeutique
Le voyage thérapeutique a une longue histoire. Depuis l’Antiquité, nombre de médecins croient en ses vertus, mais c’est le XIXe siècle qui consacre son succès. La littérature du XIXe siècle est remplie d’histoires de riches aristocrates maladifs qui partent pour la mer ou la montagne en convalescence, et qui espèrent recouvrer la santé au grand air.
Languissantes et dépressives, les femmes de la haute société, qui vivaient comme des oiseaux en cage, étaient envoyées aux bains de mer pour guérir de leur mélancolie. Vêtues de longues tuniques, amenées en chaise à porteurs jusqu’à l’eau, et trempées dans les vagues. Hors de question de nager, de jouer dans l’eau : la mer était un traitement qu’elles subissaient immobiles, une mer médicament. C’est l’heure où on invente la thalassothérapie.

Jusqu’au début du XXe siècle, il n’existait pas de traitement pour la tuberculose. La seule thérapie possible était le voyage, les séjours prolongés des phtisiques dans des sanatoriums de haute montagne. Nombre de poètes romantiques souffreteux subirent ces longues vacances entre mourants, où on rendait l’âme au pied des cimes enneigées. La montagne magique, de Thomas Mann, en est sans doute le récit le plus célèbre.
La médecine a progressé, trouvé des traitements aux afflictions autrefois incurables, mais elle reste parfois impuissante. Comment gérer des douleurs chroniques et installées, qui se sont mises à faire corps avec le malade ? Comment surmonter des traumatismes émotionnels, des blocages qui rendent le quotidien impossible ? Le voyage est parfois le remède miracle – comme si le mal restait assigné à résidence, et que l’esprit et le corps s’évadaient sans lui.
Voyager pour se remettre d’une blessure
Seb, l’un des deux auteurs du blog Les globe blogueurs, raconte comment l’Amérique latine a enfin su le guérir d’une blessure à la hanche qui lui empoisonnait la vie :
« Certains pépins de santé aux débuts anodins peuvent petit à petit envahir tout votre esprit, jusqu’à ébranler vos certitudes, vous plongeant dans une spirale négative.
Pour moi, tout a commencé par une banale douleur dans la hanche. Présente uniquement lorsque je faisait des efforts, puis bientôt à chaque fois que je marchais, pour finir par être présente en permanence. Coïncidant avec un changement de travail, de ville, j’ai progressivement dû travailler à domicile, dans l’impossibilité de me déplacer, ou presque.
Le plus douloureux, c’était sans doute de ne pas connaître l’origine de cette putain de douleur, malgré une myriade de tests et de blouses blanches m’ayant examiné dans tous les recoins. Ne pas savoir si vous irez mieux un jour, s’il faut continuer à vous battre pour garder un semblant de vie sociale, ou tout chambouler pour accepter ce nouveau statut pour du long terme, c’est terrible.
Du coup s’est enclenchée une spirale négative : je ne peux plus rien faire, donc je suis un fardeau pour les autres, donc, donc, donc…
Avec cette mentalité avariée, je me suis retrouvé non seulement handicapé physiquement, mais aussi emprisonné mentalement. Et le pire, c’est que je sentais bien que j’allais dans le mur.
Heureusement, j’avais une passion à laquelle m’accrocher et sur laquelle je ne pouvais pas faire un trait. Ne plus voyager m’était inconcevable. Alors grâce à cela et surtout à Laura, toujours présente pour me pousser et m’empêcher de me laisser aller, nous avons entrepris de voyager. Voyager différemment au début, en me déplaçant très peu, avec des journées courtes. Puis la confiance revenant un tout petit peu, la santé s’est améliorée, j’ai entrepris de continuer à chercher des thérapies pour me soulager, faisant fi des multiples échecs. Après trois années dans ce schéma, j’ai très progressivement retrouvé de la mobilité, me permettant de reprendre un peu de marche, tranquillement, de tenir une demi-journée de visite, puis une journée… Mais les séquelles psychologiques restaient présentes, mon esprit ayant intégré ce que mon corps avait subi ces dernières années. Au point de me rendre malade dès que je m’éloignais un peu trop de ma zone de « confort ». C’est à dire un point de repli pour me reposer tranquille, à l’abri des regards et éventuels jugements.
Alors avec Laura nous avons pris une résolution radicale pour sortir par le haut de cette galère. Nous avons mis en branle un projet dont nous rêvions depuis que nous nous sommes rencontrés : explorer l’Amérique latine pendant une année.
Quelques mois plus tard, nous étions dans l’avion. C’était la naissance des globe blogueurs, et ma renaissance… »

Combattre l’agoraphobie par le voyage
Le voyage est parfois la clef qui lève les inhibitions et rend le quotidien plus amène. Annie, l’auteur du blog Annie Anywhere, a longtemps souffert d’une agoraphobie qui lui pourrissait l’existence. Elle raconte sa libération :
« L’agoraphobie, ce n’est pas uniquement la peur des foules, c’est aussi celle qui vous rend incapable de sortir de chez vous. Vous vous sentez comme si quelque chose de terrible allait vous arriver. En résumé, c’est la peur d’avoir peur. Les symptômes peuvent varier, mais les crises de panique sont celui le plus courant.
Objectivement, une attaque de panique n’est pas dangereuse du tout. C’est une réaction de protection de la part de notre corps. Facile à dire, mais difficile à croire quand ça vous arrive. Après quelques épisodes, je me suis mise à avoir peur des récidives, et lentement, j’ai évité de plus en plus de lieux.
Suivre une thérapie m’a donné des outils et des connaissances sur la situation, mais rien ne combat cette peur comme faire un premier pas vers l’extérieur. A 27 ans, j’ai donc décidé de rassembler tout le courage que j’avais et de partir en voyage sac à dos au Honduras, puisque si je devais mourir en sortant de chez moi, plutôt mourir dans un endroit plus chaud que le Canada.
J’étais persuadée que je devais me débarrasser de ma part en premier, et ensuite apprivoiser tous les lieux qui m’effrayaient. La vérité, c’est qu’il n’y a pas meilleur endroit pour vaincre une peur que l’endroit même où elle se trouve. Sans aucun repère, impossible pour moi de faire des liens avec d’anciennes crises de panique. C’est certain qu’il m’a fallu un grand courage, mais voyager a été étonnamment bien plus facile que je l’avais imaginé.
Ça ne me dérangeait pas d’avoir l’air folle, puisque je ne connaissais personne. Ça ne me dérangeait pas non plus d’être en retard à cause d’une crise, puisque je n’étais attendue nulle part. Je n’avais pas non plus peur d’être trop loin de la maison, puisque n’importe quel hôtel pouvait devenir ma maison, et que ma maison était donc partout.
Au Honduras, j’ai appris que je n’étais pas physiquement malade.
De retour à Montréal, j’ai pu apprivoiser ma peur et, lentement, j’ai guéri. Depuis, j’ai voyagé dans environ une quinzaine de pays. C’est peu en comparaison avec d’autres blogueurs, mais c’est certainement plus loin que le coin de ma rue. »

Voyager pour surmonter le deuil
C’est la plus grande des douleurs morales : perdre à jamais quelqu’un qui nous était cher. Après le cataclysme, le vertige. Lisa raconte :
« Après la mort de ma mère, c’était comme si on m’avait attachée au fond de l’océan. J’avais l’impression que je ne regagnerais jamais la surface. Tout m’était intolérable. Je ne pouvais plus rester dans la ville où elle avait vécu, chaque coin de rue était comme un coup de poing dans la gueule. J’avais l’impression que si je restais, je ne surmonterais jamais ma douleur. Je suis partie et je ne suis pas revenue. Je suis allée faire mes études à New York, et je me suis installée aux Etats-Unis. Il fallait mettre un océan entre moi et ma vie d’avant. Encore aujourd’hui, j’ai beaucoup de mal à revenir en France. Je reviens pour des périodes très brèves, de plus en plus rares. C’est triste, et mes amis ont du mal à le comprendre, mais ma ville natale, c’est le lieu où j’étais heureuse autrefois et où je ne pourrai plus jamais l’être. C’est une plaie à vif. J’ai brûlé les ponts derrière moi. J’ai inventé une nouvelle vie, et je ne regarde pas en arrière. Si je n’avais pas continué d’avancer, je me serais effondrée. »

Mais contrairement à Lisa, d’autres ont besoin d’expériences plus douces, moins radicales. Nombreux sont ceux qui partent se ressourcer au bord de l’océan, se réconcilier avec l’idée d’éternité face à l’infini des flots. Qui partent en randonnée dans les montagnes, ou marcher dans les forêts. Le mouvement apaise le corps, et peu à peu, le cœur s’habitue…

Voyager peut se révéler salutaire, mais il est essentiel de se ménager, car le deuil peut aussi accentuer l’angoisse de l’éloignement, de la solitude, de la perte de repères. Comme on ne conseillerait pas à une personne en convalescence de grimper l’Everest, peut-être faut-il éviter les voyages trop radicaux, trop extrêmes quand on est en deuil, au risque de se sentir submergé. Une blogueuse qui a souhaité rester anonyme raconte :
« Ma meilleure amie est morte d’un accident de scooter quand j’avais vingt-et-un ans. J’étais dans un état de colère et d’accablement que j’ai du mal à décrire. Ça faisait longtemps que je rêvais d’Inde. On s’était dit qu’on irait ensemble, elle et moi, on refaisait les chorégraphies de Bollywood en mangeant du poulet tandoori, on s’imaginait faire des selfies devant le Taj Mahal. Sur un coup de tête, quelques semaines après sa mort, je trouve un billet last minute à prix cassé, et je débarque à New Delhi. Je n’ai pas un centime, donc je tombe sur une auberge miteuse, où l’odeur de pisse est insupportable, et où un rat vient voler le Mars qui traînait dans mon sac. Je sors dans la rue, et je tombe sur un vieil homme décharné, un squelette vivant, en train de déféquer devant moi. Partout, des gens malades, couverts de plaques rouges et de boutons, des bouches noires sans dents, des moignons sanglants, des gamins couchés par terre, affamés. Quelques centaines de mètres plus loin, le cadavre d’une vieille femme, morte en pleine rue, autour de qui les gens s’affairent avec indifférence. J’ai cru que je devenais folle. J’ai eu une crise de panique monstrueuse, l’impression que mon cœur allait bondir hors de ma cage thoracique, le monde qui tournait autour de moi. J’étais à deux doigts de m’évanouir en pleine rue. J’ai pris mes affaires, et je suis retournée à l’aéroport. J’étais en mode survie, je ne voulais plus qu’une chose, me barrer.
Il m’a fallu des années pour me remettre à voyager. Je n’évoque jamais l’Inde, et je ne veux plus en entendre parler. Je ne voyage que dans des pays sûrs et propres, où personne ne meurt en pleine rue. « Là, tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté » : si le pays ne correspond pas à ces critères, je n’y mets pas les pieds. Voyager pour se torturer, non merci. »

Face à l’irrémédiable, peut-être sont-ce les petits voyages qui guérissent.
Il y a plusieurs années, j’ai perdu une amie très chère, et sa mort m’a bouleversée. Je me souviens avoir marché dans les champs de Franconie, où elle vivait, en silence et recueillie. D’avoir pleuré en regardant le jour se coucher sur les vignes, et embrassé toute cette beauté du monde, qu’elle ne verrait plus. D’avoir fait des choses sans bien savoir pourquoi, caressé les arbres, parlé à des oiseaux, ramassé une poignée cailloux dont l’éclat me semblait mystérieux, comme s’ils avaient quelque secret à me chuchoter à l’oreille. Je me souviens d’avoir voulu célébrer la Terre et la vie, et la beauté poignante des bonheurs fugaces.

Peut-être est-ce en cela que le voyage guérit. Corps fragiles, esprits ardents, nous sommes si vulnérables, des grains de chair dans le sablier éternel. La vie abîme, mais la soif de beauté et de joie donne des ailes. Voyager fait de nous un phœnix.

Et vous ? De quoi voyager vous guérit-il ?
Merci à toutes celles et tous ceux qui m’ont honorée de leur confiance en témoignant dans cet article. Prochain article de la série « Réflexions sur le voyage » : Voyage et spiritualité. Avez-vous entrepris un pélerinage ? Vous êtes-vous mis à croire (ou à ne plus croire) en voyage ? Avez-vous été touché par des spiritualités étrangères à celle de votre enfance ? Vous êtes-vous converti(e) ? Avez-vous développé une spiritualité personnelle en voyage ? Racontez moi à itineramagica[a]gmail.com ! Et n’hésitez pas à vous inscrire à la newsletter pour suivre la série.

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