Bercée par les palmiers et les orangers qui couvrent ses larges allées claires, Hyères est un jardin sur la côte d’Azur, au charme délicieusement rétro. Les villas extravagantes des écrivains qui l’ont chantée, les fontaines de bronze, les fleurs qui courent sur les façades lui donnent une douceur de carte postale aux tons sépia. Mais saviez-vous que Hyères doit son décor de film muet à un seul homme, un entrepreneur visionnaire et un peu mégalomane ? J’ai voulu remonter le temps, retrouver la Belle Epoque, sur les traces de celui à qui Hyères doit sa beauté colorée : Alexis Godillot.

J’ai toujours adoré Hyères, la ville la plus au sud de la Côte d’Azur, où on se barricade contre l’hiver à coup d’azurs étincelants, de plantes exotiques et d’oranges amères. J’ai toujours été fascinée par l’arrivée par la route depuis Toulon, où on quitte soudain l’autoroute pour arriver au cœur d’un jardin, accueilli comme un prince par une délégation de palmiers au garde à vous.




Cette allée magique est la clef des ailleurs. Depuis Hyères, on embarque pour son archipel doré, les îles de Porquerolles ou Port-Cros, on débouche sur les ravissants villages du Lavandou et de Bormes-les-Mimosas, on croque à pleines dents ce qui sera toujours, à mes yeux de provençale forcément partiale, la plus belle côte du monde.


Mais je ne vous ai pas encore assez parlé de Hyères elle-même. De la ville, ses jardins, de sa beauté d’aristocrate par un jour de grand bal.
C’est pourquoi j’inaugure une nouvelle série sur Itinera Magica : un été à Hyères.
Je vais passer de longs et beaux jours à Hyères cet été, et j’espère vous faire aimer à votre tour cette ville qui me séduit tant.

Nous commençons par une promenade au cœur de la ville 19e siècle, face à la mer et aux îles d’Or, en compagnie d’élégants fantômes. Pour fêter le bicentenaire d’Alexis Godillot (oui, celui qui a donné son nom aux fameuses chaussures), l’office du tourisme de Hyères organise des « Balades en Godillot » , sur les traces de celui qui a dessiné la ville nouvelle.


Paris a eu Haussmann, et Hyères a eu Alexis Godillot. Le 19e siècle a été la grande époque des visionnaires un peu mégalomanes, des bâtisseurs assoiffés de grandiose, et les villes sont sorties de leur chrysalide. Nous parlons d’une époque où Hyères était encore une petite bourgade d’allure médiévale, enfermée dans ses remparts, qui faisait le dos rond contre cette mer que tous craignaient tant. L’amour des rivages, c’est une invention de la modernité – ce sont de riches aristocrates, autour de 1800, qui ont commencé à se toquer d’azurs et d’écume rieuse. Pendant des siècles, on a détesté la mer, pleine de noyés, de malédictions et de pirates. En face de Hyères, les îles d’Or étaient un repaire de brigands, d’évadés du bagne de Toulon venus à la nage rejoindre ces confettis rocheux hors-la-loi, et ils détroussaient les navires marchands. Les villes se méfiaient de tout ce qui venait du large.

Puis surgit le 19e siècle. Les foules riches et cultivées font la découverte du voyage. Les Anglais se lassent du froid et de la pluie, et ils fabriquent la Côte d’Azur, cette terre bénie où les aristocrates peuvent fuir l’hiver et venir se reposer à l’ombre des orangeraies. Les Anglais affluent à Nice, d’où le nom de la célèbre Promenade, et à Hyères, qui se couvre de palaces luxueux et de jardins luxuriants pour accueillir ces nouveaux visiteurs qu’on nomme « les hivernants ». Les hivernants rêvent d’exotisme. Voilà pourquoi j’aime tant le 19e siècle, voilà pourquoi j’aime tant Hyères : c’est l’époque des folies dispendieuses, des villas mauresques et des châteaux de conte de fées, des fêtes costumées et des fleurs venues d’ailleurs.




Alexis Godillot est un homme de son siècle. Il naît d’une famille pauvre, mais aventureuse, en 1816 à Besançon. Son père est sellier – il tient de lui sa grande passion des chevaux et de l’univers hippique, qui lui fera édifier à Hyères un superbe manège, et des écuries de grand luxe.


Opportuniste et débrouillard, il parvient à une prodigieuse ascension sociale au fil des régimes qui se succèdent. Il est « malletier du roi » sous Louis-Philippe, « entrepreneur officiel des fêtes » sous la Seconde République et le Second Empire, « fournisseur aux armées » (en équipements militaires divers, notamment en chaussures : les fameux « Godillots ») sous Napoléon III et la Troisième République, comme on le raconte ici.
Détail qui a tout particulièrement plu à la voyageuse acharnée que je suis : parmi les succès de Godillot, on compte une boutique appelée le « Bazar du Voyage », qui se trouvait 3, place de l’Opéra, à Paris, où on vendait des malles, des sacs de dimension diverses, des tables pliables, des lampes de voyage, et tout ce dont on pouvait avoir besoin pour voyager au 19e siècle.

Puis il découvre Hyères. Alexis Godillot raconte : « En arrivant ici, je fus littéralement ébloui. Il me sembla avoir trouvé la terre promise et je résolus de ne pas aller plus loin. » Il décide de tourner la ville entière vers la mer – d’ouvrir les portes, et de descendre vers le rivage. Il fait percer de larges allées, notamment l’avenue qui porte son nom, l’avenue Alexis Godillot, et les couvre de fontaines.


Il reprend le Grand Hôtel des Iles d’Or, et le transforme en paradis verdoyant. Alexandre Dumas racontera son émerveillement devant les jardins à perte de vue – un océan de feuillage, jusqu’aux vagues de la Méditerranée.


Après une Exposition universelle, il rachète à la Norvège son pavillon, un immense chalet scandinave, et l’installe sur la colline de Costebelle. Mais ses maisons à lui sont plus spectaculaires encore. Après avoir amené la Scandinavie à Hyères, il y fait venir le Maghreb. Pour lui, son architecte fétiche, Pierre Chapoulart, édifie la Villa Tunisienne et la Villa Mauresque, symboles des mystères de cet Orient qui fascine.


Avec ses tourelles et ses pignons, la villa Saint Hubert reprend les codes de l’architecture normande, soudain transportée sur une côte autrement méridionale, et inondée de lumière par ses verrières multicolores.

Et pour les hivernants anglais nostalgiques de leurs îles abandonnées, il fait construire une église anglicane, petit morceau de campagne britannique sous le soleil du midi.

Si nombre de Hyérois sont fascinés par l’industriel génial et extravagant mécène, d’autres lui en veulent de plier leur ville au goût d’étrangers oisifs, et s’en sentent exclus. Près de l’église anglicane, on a conservé un panneau anachronique, qui témoigne des tensions entre paysans et vacanciers : sur la flamboyante avenue Alexis Godillot, on interdit les « véhicules non suspendus », soit les charrettes des cultivateurs, dont le bruit perturbe le sommeil des aristocrates…

Les écrivains, eux, aimeront passionnément cette ville nouvelle. Victor Hugo, Léon Tolstoï, Alphonse de Lamartine, Anna de Noailles, Edith Wharton, Alexandre Dumas tomberont amoureux de Hyères.

En me baladant dans les hauteurs de la ville, je tombe soudain par hasard sur ce panneau qui orne la façade d’une maison, et commémore le passage d’un des auteurs préférés de mon adolescence, le merveilleux Robert Louis Stevenson (Dr Jekyll & Mr Hyde).

Je continue mon chemin et pars sur les traces de la romancière Edith Wharton au Castel Sainte Claire, qui surplombe Hyères et offre un panorama jusqu’aux îles d’Or. C’est un jardin sauvage, emmêlé, comme ceux qu’aimaient tant les Anglais romantiques, un des quatre jardins remarquables de la ville. En haut des remparts dort à jamais Olivier Voutier, héros de l’indépendance grecque, qui découvrit la beauté sans bras de la Vénus de Milo sur une île de la mer Egée. Un orage gronde sur l’archipel, je vois les trombes noires s’abattre au loin. La vue est grandiose, et je songe avec nostalgie à la Hyères que je n’ai pas connue, où on allait en robe blanche pique-niquer sous des pavillons et des kiosques à musique, sous les palmiers.



Les grands hôtels n’ont pas survécu à la Seconde guerre mondiale, aux réquisitions et aux dégradations. Tous ont peu à peu mis la clef sous la porte, et sont devenus des logements privés, des hôpitaux ou des bâtiments militaires. Il ne reste plus qu’un palace aujourd’hui à Hyères : le mas du Langoustier, sur l’île de Porquerolles. Il y a deux ans, j’avais eu la chance d’y passer une nuit, et je me souviens de la nuit étoilée depuis le balcon, au milieu des bougainvilliers et des braseros qui crépitent.

Un tourisme plus démocratique a vu le jour. Aujourd’hui, on ne vient plus seulement à Hyères pour se réfugier de l’hiver, on célèbre l’été, en bikini, en palmes de plongée, ou en godillots. Alexis a réussi son pari. Hyères n’a plus peur de la mer, elle l’aime à la folie. Elle est devenue la terre promise qu’il imaginait, l’azur idéal, celui vers lequel on revient toujours.


Et il me reste tant de choses à voir.

Laisser un commentaire