Au cœur du désert d’Arabie, une ville de fontaines et de jardins émerge des dunes de sable brûlant. Depuis des siècles, Al Ain est un havre de vie au cœur de la fournaise, où un système d’irrigation ancestral exploite les précieuses sources du sol et fait pousser les dattiers. La ville se lit comme une histoire des peuples du désert, portant la mémoire des Emirats Arabes Unis avant la richesse du pétrole.
Cet article s’inscrit dans une série consacrée aux Emirats Arabes Unis. Vous pouvez voir ici l’article sur Abu Dhabi – le prochain explorera Dubaï. N’hésitez pas à aimer la page Facebook ou à vous inscrire à la newsletter pour suivre les prochains articles !

Au bout de quelques jours à l’ombre des gratte-ciels d’Abu Dhabi, où se dessine la métropole du futur, le voyageur est saisi d’une envie irrépressible : explorer les immensités qu’il devine au-delà des limites de la ville, voilées par la brume de chaleur qui flotte à l’horizon, aller là où les constructions s’enlisent dans les sables, et où le vide brûle les pieds. Aux Emirats Arabes Unis, s’éloigner des côtes, c’est remonter dans le temps. Al Ain est située à l’intérieur des terres, à cent cinquante kilomètres de la mer environ, à équidistance entre Dubaï et Abu Dhabi. Tout autour d’Al Ain, des dunes de sable profond perdent les hommes assoiffés, et durant des siècles, les squelettes des voyageurs imprudents ont jonché les pentes brûlantes, mais l’oasis a toujours été le refuge providentiel, le jardin d’Eden au cœur du brasier.


D’ordinaire, je n’aime pas les excursions organisées. J’ai une vision cinématographique du voyage de découverte, car j’aime m’imaginer que ma vie ressemble à un road movie américain : une voiture, la liberté totale de la route qu’on choisit soi-même, et le soleil qui se couche sur les méandres de l’asphalte dévoré à pleins poumons. Sans doute ai-je eu tort (le pays est très sûr), mais je n’ai pas osé louer une voiture aux Emirats, en tant que femme seule, et dont les cheveux blonds et l’appareil photo hurlent à dix mille kilomètres à la ronde « touriste » ! Je suis partie en excursion avec Emirates Tour, et malgré la gentillesse du guide, la beauté des sites et le confort de se laisser trimballer, j’ai passé la journée à me dire que seule, j’aurais organisé les choses autrement. Si c’était à refaire, j’aurais loué une voiture, et j’aurais passé plus de temps à me perdre dans l’ombre fraîche des jardins, je n’aurais pas mangé dans un palace sans âme et climatisé, j’aurais attendu le coucher du soleil au milieu des dunes. Vous qui voyagez aux Emirats, sachez-le : Al Ain mérite qu’on lui accorde son temps et qu’on laisse la place au rêve.

La rencontre de la journée, ce fut le dromadaire. C’est la première fois que je côtoie d’aussi près cet herbivore immense, dont l’allure dégingandée et les pieds immenses, dépourvus de sabots, m’évoquent autant la girafe que l’éléphant. Ses lèvres dolentes révèlent une denture immense et désordonnée, ses yeux sont doux et curieux, et ses mimiques permanentes lui donnent un air facétieux qui le rend terriblement attachant. Je savais son endurance incroyable, la réserve d’eau et de gras contenue dans sa bosse lui permettant de survivre à l’âpreté du désert, mais je ne savais pas son caractère joueur et familier, sa proximité avec les hommes. Je pense aux chevaux que j’aime tant. Le dromadaire a des airs de poulain.

Je vois mes premiers dromadaires quelque part entre Abu Dhabi et Al Ain, sur la piste d’Al Wathba, où des hommes les entraînent à la grande course qui tient tout le pays en haleine. Ceux-là sont des bêtes de course, dont les prix atteignent des dizaines de milliers de dirhams, sélectionnés et soignés avec un soin à la hauteur des passions qu’ils inspirent. Autrefois, on juchait des jeunes garçons légers et agiles sur le dos des grands camélidés pour la grande course, mais ceux qui tombaient étaient piétinés par la mêlée furieuse, et la liste des morts effroyables ne cessait de s’allonger. Alors aujourd’hui, ce sont de petits robots lestés qu’on place sur les selles, à la place des enfants. Etrange fusion de la tradition et de l’hyper-modernité : des courses de dromadaire dans le désert, guidées par des robots.


L’arrivée à Al Ain est saisissante : soudain le sable cède, et les ronds-points se couvrent de fleurs, l’eau jaillit du sol, et les fontaines célèbrent le miracle des trésors souterrains. Au cœur de la vieille ville se dresse le fort d’Al Jahili, qui ressemble aux illustrations des vieux livres d’aventure, à des visions de Milles et une nuits dans un Orient fabuleux et ourlé d’étoiles. A l’époque où les guerres tribales faisaient rage, le grand père du fondateur des Emirats Arabes Unis, Sheikh Zayed Ier, a fait ériger ses murs épais et sa haute tour de défense.


Le fort abrite aujourd’hui les photographies de l’explorateur Wilfred Thesiger, celui qui disait de lui-même « être un des derniers aventuriers de l’ancien temps ». Dans les années 50, Thesiger a voyagé à travers l’Arabie à une époque où presque aucun occidental n’en connaissait les contours, a entrepris au péril de sa vie des traversées odysséennes d’un bout à l’autre du désert ardent, en craignant que son dromadaire s’effondre sous lui et signe son arrêt de mort.

« Vingt jours sans eau, c’était l’extrême limite de ce que les chameaux pouvaient supporter, eux qui marchent de longues heures dans des sables profonds, et ils ne pourraient tenir que si nous trouvions de quoi les nourrir. Trouverons-nous quelques herbes ? C’était le problème auquel les Bédouins étaient chaque jour confrontés. Si nous ne trouvions rien, les chameaux s’écrouleraient et ce serait notre fin à tous. Ce n’est pas la fin ou la soif qui effraie les Bédouins, ils affirment pouvoir survivre à sept jours de chevauchée sans eau ni nourriture. Ce qui les hante, c’est la peur de voir leur chameau s’effondrer sous eux. Si cela se produit, la mort est certaine. » (Wilfred Thesiger, Le désert des déserts)
Il faut imaginer ce jeune Anglais maigre et pâle rêvant de tracer des routes imaginaires au cœur des sables, cherchant les protections successives de tribus ennemies qui lui offraient pourtant toutes une hospitalité inespérée. C’est ainsi qu’il a rencontré le jeune Sheikh Zayed, cavalier et fauconnier hors pair, et s’est noué avec lui d’une amitié qui durera jusqu’à la fin de leur vie. Thesiger sait qu’il « découvre l’Arabie juste à temps », avant que les traditions anciennes ne disparaissent à jamais. « Je voulais la couleur et la sauvagerie, les épreuves et l’aventure ». Thesiger est le dernier héraut d’un exotisme à l’ancienne, et il conçoit une nostalgie inépuisable de ces paysages redoutables.

« Un nuage se forme, la pluie tombe, les hommes vivent ; le nuage se dissipe sans averse, les hommes et les animaux meurent. Dans les déserts de l’Arabie du sud, il n’y a pas de rythme des saisons, pas de montée de sève, juste des étendues vides où seules les températures changeantes marquent le passage des années. C’est une terre amère, desséchée, qui ne connaît ni douceur ni facilité… Les hommes y vivent car c’est le monde dans lequel ils sont nés ; ils mènent la vie que menaient leurs ancêtres avant eux, ils acceptent les épreuves et les privations ; ils ne connaissent pas d’autre vie. Lawrence a écrit : « Les mœurs des Bédouins étaient rudes, même pour ceux qui les connaissaient depuis l’enfance, et terribles pour les étrangers : une mort dans la vie. » Aucun homme ne peut vivre cette vie et en ressortir inchangé. Il portera avec lui l’empreinte du désert, la brûlure qui marque le nomade, et il sera possédé par le besoin de revenir, plus ou moins ardent selon sa nature. Car ce pays cruel jette un sort auquel aucun climat tempéré ne peut se mesurer. » (Wilhelm Thesiger, Le désert des déserts)

Je comprends la fascination du désert depuis que je suis allée dans la Vallée de la Mort, en Californie – une expérience bouleversante, que je raconte ici. Mais à Al Ain, ce qui m’a séduite, c’est la luxuriance et la douceur, le contraste des immensités et de la vie qui fleurit, dans les jardins du palais royal d’Al Ain, une des résidences de Sheikh Zayed, et surtout, au cœur de la palmeraie, où le système d’irrigation ancestral noue un réseau de falaj (canaux) dans lesquels on place des tissus et des sacs de sable pour réguler et orienter le flux, et permettre la culture des fruits. Des hommes montent pieds nus en haut des palmiers pour cueillir les dattes, aidés par une corde qu’ils font glisser sur le tronc. La lumière est verte et fraîche.



Au musée national d’Al Ain, une exposition retrace les temps reculés de l’histoire de nos mondes. Nous parlons de l’âge de bronze et de fer, des hommes et des femmes qui peuplaient l’Asie mineure il y a plus de cinq ou six mille ans. La culture moderne a germé quelque part en Mésopotamie, entre les rives du Tigre et de l’Euphrate ; à Sumer, on trace dans la glaise les caractères cunéiformes qui constituent la première écriture ; en Egypte s’élèvent les pyramides. De l’Indus au Nil, le berceau de notre civilisation se trouve ici, dans ce croissant fertile que l’Arabie borde de déserts. Déjà il y a cinq mille ans, des hommes et des femmes bravaient la rudesse du climat et avaient trouvé refuge dans l’oasis d’Al Ain. A Hili, on a retrouvé des tombes gigantesques, véritables cathédrales mortuaires dans lesquelles des dizaines d’hommes étaient ensevelis, génération après génération, au côté d’urnes et de poteries fabriquées en Mésopotamie. Le secret des mondes dort sous les sables.


Au marché aux chameaux d’Al Ain, les bêtes sont traitées avec bien moins d’égards que ceux qui se livrent aux courses. Des dizaines de chameaux, élevés principalement pour le lait, le cuir et la viande, attendent leur acquéreur. Les stabulations permettent de les toucher ; ils sont joueurs, tendres et curieux, et j’ai le cœur serré quand les acheteurs viennent embarquer un grand chameau noir d’Arabie Saoudite avec qui notre groupe venait de jouer, direction l’abattoir. Incapable de manger un cheval, un cochon, une vache ou un agneau, j’ai toujours de la peine quand on emmène au couteau des créatures aux yeux tendres. Vous avez sans doute vu les terribles reportages de L214, ces derniers jours – ici ou ailleurs, la mort des animaux d’élevage soulève le cœur…


La journée s’achève au sommet de la montagne Jebel Hafeet, au pied de laquelle jaillissent à l’air libre ces sources sans lesquelles Al Ain ne pourrait vivre. Le paysage est extraterrestre, des crêtes de roches agglomérées qui semblent avoir fondu au soleil, jetées au-dessus des nombreux lacets de la route qui mène en haut.



Au sommet, la vue fascine, et permet de prendre conscience du caractère exceptionnel d’Al Ain : à perte de vue, le désert, brouillé par la chaleur qui monte des sables, raviné comme un front qui se plisse, et soudain Al Ain, comme une île au milieu de la tempête.



Il est déjà temps de retourner vers Abu Dhabi. Les dunes sont partout autour de nous, à portée de main ; je rêve de m’arrêter juste un instant, de voir le soleil descendre sur le désert, mais le programme l’interdit, probablement parce que le privilège de fouler les sables est soumis à l’achat d’une autre excursion, à laquelle je n’ai pas participé. Mais un ami l’a faite pour moi, Florian Colomb de Daunant, propriétaire du merveilleux Mas Cacharel, auquel j’ai consacré cet article, et il a eu la gentillesse de me permettre d’utiliser ses photos. Je l’en remercie très chaleureusement : les images qui suivent sont de lui, et me font regretter de ne pas avoir, moi aussi, vécu un crépuscule désertique. Là où mes photos sont écrasées par la lumière de la pleine journée, lui a su capturer la lumière dont je rêvais, enfermée dans la voiture nous ramenant à Abu Dhabi, celle de la dernière heure du soir… Il me faudra revenir à Al Ain, vivre la fin du jour au milieu d’une telle splendeur.






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