Les Orcades, les Shetland, les Féroé : voici la chaîne magique des archipels isolés, perdus dans cet autre « triangle des Bermudes » qu’est l’Atlantique nord. Quelque part entre Ecosse, Norvège et Islande, ces confettis de basalte oubliés du monde se recroquevillent dans la mer froide, peuplés de plus de moutons que d’être humains, jaloux des secrets de leurs illustres fantômes. Battues par les vents, envahies par les brumes, elles sont nimbées d’une aura gothique et désolée qui les rend irrésistibles aux âmes férues de solitudes torturées. Ce sont des terres vikings, où les rafales répètent l’écho des armes et où la grève se souvient des bateaux aux proues aiguisées. Ce sont des terres de pêcheurs intrépides, où la mer est riche de morts et la terre de tombes vides. Pour qui rêve des brumes du Nord et des sagas scandinaves, elles ont des airs d’Atlantide retrouvée.



J’ai longtemps rêvé de ces contrées âpres et monochromes – pierre noire, mer grise, lichens et mousses vert profond, couleurs tirées d’un songe ancien. Moi qui aimais l’Islande à la folie, je ne cessais de penser aux autres îles du Nord, aux autres terres des vikings. En 2017 et 2018, j’ai réalisé ce rêve : tout d’abord, Shetland et Orcades en hiver avec mon amie Marie-Pierre, éleveuse de chats norvégiens et grande amoureuse des légendes scandinaves, puis les Féroé en été avec mon amie La Lykorne Illettrée, infatigable aventurière droguée à la glace et aux confins polaires. Ce furent des voyages inoubliables, avec une sensation de solitude parfaite, d’inouï et d’exclusif. Encore épargnées par le tourisme de masse, les Orcades, les Shetland et les Féroé nous ont offert mille moments de magie solitaire et l’illusion de découvrir un nouveau monde.
Voici quelques images éparses des îles du Nord, galets roulés sur la grève par les tempêtes d’hiver, bouts de bois flotté évoquant la silhouette de quelque vaisseau fantôme, fragments de ciel, de roche et d’herbe drue – comme les morceaux d’un rêve qu’on rassemble à la hâte au réveil…

Volcans éteints, côtes tranchantes
Sur la planète Terre, le feu magmatique est un inlassable voyageur. Les « points chauds » où le manteau terrestre se craquèle et la lave jaillit ne sont pas fixes, ils dérivent sans cesse, au gré de la tectonique des plaques. Le feu bondit d’une île à l’autre, abandonne les îles refroidies et conquiert de nouveaux espaces sur l’océan en crachant la lave des profondeurs. Aujourd’hui dans l’Atlantique, le point chaud est la faille transatlantique d’où jaillissent les volcans de l’Islande et des Açores, les sœurs de feu, l’une subarctique, l’autre subtropicale. Mais il y a des millions et des millions d’années, il y a si longtemps que la mémoire humaine s’égare et se brise sur la nuit des temps, le feu a sculpté d’abord les Shetland et les Orcades, puis les Féroé, avant de continuer son chemin vers l’Ouest. Les îles du Nord sont les sœurs ancestrales de l’Islande, leur ardeur tempérée par des millénaires et des millénaires d’extinction. Plus aucun volcan ne réveille leur sol, mais tout est encore là, tout rappelle la mémoire du feu d’antan : les colonnes de basalte, les plages de sable noir, les rochers découpés solitaires dans l’océan, en qui les légendes populaires voient des trolls ou des sorcières saisis par le lever du jour.



La présence en hiver des aurores boréales renforce cette atmosphère de mythe et de magie – bien que les îles soient situées au sud du cercle polaire arctique, et que leur fréquence ne soit donc pas comparable à celles des destinations autrement septentrionales, comme par exemple Tromso en Norvège. Comme toujours avec les « lumières du Nord », la latitude compte grandement : les aurores seront plus fréquentes aux Shetland qu’aux Orcades, et plus fréquentes aux Féroé qu’aux Shetland. Mais les habitants des îles guettent avec émotion ces mirages magnétiques qui viennent draper d’une robe de bal leurs fantaisies minérales – à Shetland et aux Orcades, on les nomme « mirrie dancer », le danseur joyeux.

Aux Féroé, le peuple de l’ombre a laissé des centaines et des centaines de formes fantasmagoriques, comme Risin et Kellingin, deux géants qu’on aperçoit depuis la plage de Tjørnuvík, la femme troll Trøllkonufingur sur l’île de Vagar, ou encore Tindhólmur, l’îlot acéré en forme de dent de monstre, comme la pointe d’une mâchoire jaillissant des flots. L’impressionnant Tindhólmur est le plus massif des centaines de rochers qui entourent les Shetland, et tout au long du voyage, sa silhouette m’a fascinée – énorme, biscornue et effroyable, on jurerait voir quelque antique léviathan ressurgir des flots pour proclamer son éternelle fureur.



Tjornuvik 
Trollkonunfingur
Aux Orcades, c’est la figure solitaire de l’Old Man of Storr qui se tient seul dans les flots, et aux Shetland, le rocher solitaire Dore Holm, bossu comme un éléphant penché sur sa trompe formant une arche, à quelques encablures des falaises d’Eshaness, toutes de lave noire et de fureur océanique.


La radicalité des falaises
Parlons-en, des falaises. Sur les îles du Nord, le paysage semble cultiver la désolation comme une forme suprême d’art, abrasant la roche avec la force des vents et la puissance des vagues, ne laissant subsister que l’herbe longue et les mousses opiniâtres sur les falaises malmenées par les siècles. De toute ma vie, je n’ai jamais vécu un vent aussi violent, aussi extrême qu’aux falaises d’Eshaness, à Shetland, un jour de janvier. Pour retourner à la voiture, j’ai dû m’accroupir et ramper par moments, le vent étant si fort que mon corps debout lui offrait trop de prise. J’ai vu la marée remplir en moins de vingt minutes une plage de plusieurs mètres de vagues déchaînées – méfiez-vous de cette mer du Nord, si perfide et si brutale, aux marées galopantes et aux courants irrésistibles.


La géologie des îles du Nord – et tout particulièrement des Féroé, plus récentes, plus cisaillées – est un perpétuel défi à l’entendement humain. Les reliefs sont si abrupts, les formes si radicales, que les perspectives semblent faussées, les lois élémentaires de la géométrie, méprisées. Tout penche, tout est tordu, les déclivités sont extrêmes, les routes semblent se jeter tout droit dans l’océan et les villages se tenir sur la pointe des pieds au-dessus du vide. Souvent, j’ai cligné des yeux au Féroé, incrédule, ne comprenant pas ce que je voyais.


Falaises de Vestmanna, Féroé 
Falaises de Kallur 
L’exemple le plus spectaculaire est le lac de Sørvágsvatn, qui semble perché sur une falaise au-dessus de l’océan et donne l’impression que la Terre s’est fracturée, démultipliée. L’effet d’optique est puissant.



Qui dit falaise dit cascade. Elles sont omniprésentes aux Féroé, bondissant des roches noires, se jetant des hauteurs intrépides. A Gásadalur, sur l’île de Vagar aux Féroé, la cascade de Múlafossur se jette dans l’océan au cœur même du village. Le coucher de soleil décuple la magie de ces visions elfiques.

Au bout du fameux lac de Sørvágsvatn se jette la cascade Bosdalafossur dans l’océan, comme une chevelure de troll dénouée.

Aux Féroé toujours, il me faut parler des falaises de Vestmanna, accessibles par bateau seulement. C’est la plus belle excursion des Féroé, l’incontournable absolu. On s’enfonce au cœur d’un canyon profond de 700 mètres, où les rochers dardent hors de l’eau comme des poings levés en révolte contre la férocité des flots. Des colonies de macareux peuplent ces vertigineuses verticalités jurassiques.





Histoires de vikings et de temps plus anciens encore
Vous connaissez peut-être déjà l’histoire de la colonisation de l’Islande par les vikings. Au IXe siècle de notre ère, de fortes tensions politiques agitent les côtes de la Norvège. Plusieurs jarls, des chefs vikings, se sont fait un ennemi fatal en la personne du roi de Norvège. Ils savent bien qu’ils n’ont plus que deux issues : la mort, ou l’exil. Les Vikings sont un des plus grands peuples navigateurs de l’histoire de l’humanité, ils s’élancent donc sur la mer grise. Ces jarls solitaires colonisent donc l’Islande, mais aussi les Féroé, les Shetland et les Orcades. Les îles esseulées et hostiles de l’Atlantique Nord deviennent la patrie des fils d’Odin. Elles le resteront pendant plusieurs centaines d’années.
Shetland, rallumer le flambeau viking
Les Shetland et les Orcades ne furent cédées à l’Ecosse qu’en 1471, et l’héritage scandinave reste vivace dans la culture et le cœur des hommes. Le plus beau témoignage est le festival du feu, Up Helly Aa, à Shetland en janvier. Tous les hommes de Lerwick défilent aux flambeaux, en tenue viking, et brûlent un drakkar qu’ils avaient conçu, peint et assemblé en secret toute l’année. L’un d’eux, le Jarl, mène la marche. Il a attendu 27 ans de se voir confié ce rôle, et il sait que son tour ne vient qu’une fois dans une vie. Ils entonnent des chants puissants, racontant la fierté ancestrale, les vagues qui dévorent les hommes et la gloire de cet héritage dont ils portent le flambeau. Je l’avais longuement raconté ici, dans mon récit du festival Up Helly Aa à Shetland. Une des visions les plus émouvantes de ma vie est celle du Jarl en larmes devant le navire qui flambe. Son tour ne vient qu’une fois dans une vie, et son rôle est fini. Il s’est inscrit dans la mémoire de Shetland, sa mission est accomplie. Ce n’est pas que du folklore – les torches d’Up Helly Aa embrasent le cœur des hommes d’ici.

Orcades, la cathédrale des vikings
Elle est l’émouvant témoignage de l’époque où les Shetland et les Orcades étaient administrées par la Norvège, et où c’était l’église norvégienne qui choisissait l’évêque de l’archipel. Le siège épiscopal, c’était Kirkwall, la capitale des Orcades, et la cathédrale Saint Magnus témoigne de ces longs siècles où la messe descendait du Nord. L’histoire de Magnus est rocambolesque, aussi sanglante et pleine de péripéties que les meilleures sagas islandaises : il s’agissait d’un jarl un peu trop doux, pieux et gentil qui s’est fait décapiter par ses cousins jaloux au terme d’une longue série de querelles et d’intrigues de pouvoir, parce qu’il demeura fidèle à la parole donnée. Après son enterrement dans la cathédrale, un lointain parent vint prier sur sa tombe – aveugle, il recouvrit la vue. Magnus est canonisé et devient le saint patron de Kirkwall. La cathédrale a été reconstruite à l’époque gothique en brique sombre, qui lui confère une majesté solennelle. Les innombrables pierres tombales le long de la nef disent l’histoire des rois vikings du Nord, et de leurs aventures en terres écossaises.
Aux îles Féroé, les derniers vikings d’Europe
Quant aux Féroé, elles sont toujours une terre radicalement viking. Dans le jeu des empires scandinaves, les Féroé ont été formellement associées au Danemark, mais en vérité, rien n’a changé à la vie de ces bergers et pêcheurs du bout du monde. Les Féringiens se décrivent souvent comme les « derniers indigènes d’Europe », des descendants directs des Vikings restés isolés sur une terre trop abrupte et ingrate pour attirer les candidats à la migration. La force de leurs traditions, le caractère intact de leur héritage stupéfie.
La quasi-totalité des maisons féringiennes sont couvertes d’herbe, un toit de pelouse qui procure une excellente isolation thermique, et semble particulièrement adapté à cet archipel où la pluie tombe 320 jours par an.

Parmi ces maisons typiques des Féroé, chaumières de carte postale qu’on jurerait peuplées de trolls ou de fées, les plus emblématiques sont celles de Saksun, des fermes qui se tiennent là esseulées face à la lagune de sable noir depuis le 17e siècle. C’est une vision d’une rare poésie.

Au hameau de Mula, nous voyons les Féringiens ramasser les foins selon la méthode ancestrale, en les rassemblant à la fourche et les suspendant dans des filets de pêche. Le temps semble suspendu.


Torshavn, une idylle scandinave éternelle
Torshavn, la capitale des Féroé, est la ville viking dont j’avais toujours rêvé. La péninsulte de Tinganes, le quartier historique de Torshavn, rassemble des maisons datant du XIIIe au XVIIe siècle, entièrement traditionnelles avec leurs murs de bois peint et leurs toits couverts d’herbe. Le plus étonnant, c’est qu’elles abritent aujourd’hui les ministères des îles Féroé. L’effet est enchanteur : vous tombez nez à nez avec une ravissante chaumière de hobbit, et vous découvrez qu’il ne s’agit pas du tout du bungalow d’un troll, mais bien du ministère des Finances. J’avais l’impression d’avoir obtenu ma lettre pour Poudlard.
Au bord de Tinganes, le très beau port coloré me rappelle le quartier de Nyhavn à Copenhague, et de nombreux cafés et restaurants invitent à s’installer au bord de l’eau.

Torshavn a un charme incroyable. Juste au-dessus du centre-ville s’élève une colline, sur laquelle des moutons et des poules se promènent en liberté, en pleine capitale.
Les nombreux cafés, boutiques, galeries d’art me rappellent l’effet que m’avait fait Reykjavik il y a bientôt 20 ans, lors de mon premier voyage en Islande à l’âge de onze ans. Torshavn, c’est la prochaine destination scandinave à la mode, reproduisant le savant mélange d’authenticité et de design qu’on aime tant dans ces pays du Nord.

Pour s’en convaincre, il suffit de faire un tour à The Nordic House, sur les hauteurs au-dessus de la ville : ce magnifique centre d’exposition consacré à la culture de tous les pays scandinaves a été conçu dans les années 1980 par un architecte visionnaire qui voulait la fondre entièrement à la colline, comme « la tanière d’un elfe ». On vient pour des concerts, des expositions, et un café avec un très bon brunch le week-end.
Souvenirs de la nuit des temps : des sites d’exception
Parce que le tourbillon des aventures humaines les a un peu délaissées, que la mousse et le sable ont tout recouvert et préservé, les îles du Nord comptent des vestiges archéologiques uniques au monde.
J’avais raconté dans mon article sur Shetland mon émotion immense à la découverte du site du Jarlshof, au sud de l’île principale des Shetlands. A un ancien site néolithique se superpose le village viking le mieux préservé au monde, datant du Xe siècle. On entre au cœur de maisons rondes, à demi enterrées sous la mousse, ainsi préservées des ravages du temps, et nous sommes chez eux, il y a mille ans. Tout est là, la trace du foyer, les outils, les couchages autour du feu – l’émotion est vertigineuse, j’en ai eu les larmes aux yeux.

Les sites des Orcades sont encore plus anciens, et sont souvent cités parmi les plus exceptionnels au monde. A Skara Brae, vous remontez 5000 ans dans le temps, plus loin encore que les pyramides d’Egypte. Considéré comme le village néolithique le mieux préservé au monde, Skara Brae est inscrit à l’UNESCO à ce titre, et souvent surnommé « le Pompéi écossais ». Le site est réellement magique, et visuellement très proche de celui du Jarlshof : en bord de mer, des habitations semi souterraines appelées middens déploient leurs formes rondes et leurs portes de pierres plates superposées, nous faisant entrer dans un étrange labyrinthe circulaire qui relie tout droit à la nuit des temps. Le site est de toute beauté.
Mais je crois que j’ai encore plus aimé la splendeur sauvage et solitaire du Broch of Gurness, sur les Orcades toujours. Cette spectaculaire fortification datant du IIe siècle avant notre ère se dresse comme un château abandonné, colossale et massive, au milieu de ces solitudes insulaires. Ces trois sites, Jarlshof, Skara Brae, Broch of Gurness m’ont fascinée par leur cadre : rien n’a changé, rien n’a été déplacé, et on découvre les monuments dans leur antique beauté, en bord de mer, au milieu des herbes longues et des dunes de sable. On vient sur les lieux véritables, et cela donne toute sa force à l’expérience.
Aux Féroé, on a retrouvé deux villages vikings datant du Xe siècle, avec les maisons typiques dites « longhouses », à Kvikik et à Tjørnuvík, mais les sites sont moins spectaculaires, car la majeure partie des trouvailles ont été déplacées au musée historique de Torshavn. Pour les amoureux du Nord et de l’histoire ancienne, ce sont les Orcades et les Shetland que je recommande chaleureusement.
Des confettis de terre au cœur de la fureur des flots
L’Atlantique Nord est souvent cité parmi les mers les plus dangereuses, les plus brutales du globe. Longtemps, des bateaux ont disparu corps et bien dans ce triangle maudit entre Norvège, Ecosse et Islande, sans aucune trace de leur naufrage. Les rares marins survivants ont raconté des vagues géantes, grosses comme plusieurs fois le mât, des mâchoires d’eau rugissante dévorant les navires comme la baleine biblique revenue avaler Jonas. Personne ne les croyait. On disait que ces vagues scélérates n’étaient que des contes d’ivrognes. Jusqu’à une nuit d’hiver, à la fin des années 1990, où une expédition scientifique munie de tous les instruments de mesure les plus précis au monde s’est retrouvée piégée dans une violente tempête au large de l’Ecosse. Leurs mesures étaient implacables : des vagues de plus de 28 mètres s’étaient abattues sur eux. Cette mer fourbe, traîtresse, assassine, c’était la « mer patrie » des Vikings. Quand ils s’élançaient entre la côte norvégienne pour aller conquérir le nouveau monde, jusqu’au Groenland et plus loin encore, ils naviguaient parmi les monstres, les vagues les plus cruelles du monde. J’admire infiniment ces explorateurs intrépides.

Les Orcades, et a fortiori les Shetland et les Féroé, sont en plein cœur de cette zone de tous les périls. J’ai moi-même essuyé une tempête lors de ma traversée en ferry de Shetland à Orcade, et je n’ai jamais été secouée comme ça de ma vie. Des siècles durant, les flots ont englouti les marins et laissé sur le rivage veuves éplorées et enfants orphelins. Les îles du Nord sont remplies de tombes vides, de mausolées qu’aucun corps n’habite, prisonnier des profondeurs insondables. A Shetland, la pêche en haute mer reste une source de revenus essentielles pour l’économie de l’archipel. Les eaux poissonneuses sont remplies de morues et d’autres grands poissons atlantiques prisés du fish and chips. Partout à Shetland, dans les restaurants, les églises, les lieux publics, j’ai vu des urnes et des troncs appelant aux dons pour les familles des marins disparus en mer.

Les tempêtes continuent de prendre des vies sur le pont des chalutiers, la mort continue de prélever son lourd tribut aux terriens.
Aux Féroé, j’ai souvent vu des bateaux suspendus dans la nef des églises, un pont tendu entre le navire céleste et les frêles esquifs abandonnés aux vagues.
Pays de poissons
Cette culture maritime reste très puissante dans les îles du Nord. Aux Shetland et aux Orcades, on vous servira partout le « clam chowder », délicieuse et roborative soupe de poissons, coquillages et crème fraîche, et bien entendu le « fish’n’chips » sacro-saint au Royaume-Uni.


Partout dans les villages aux Féroé, on découvre de petites maisons de bois appelées kallur, où on met à sécher la morue. Ce mets fermenté au goût puissant appelé « raest » est le plat traditionnel des îles Féroé. Mais l’archipel se targue aussi de servir « le poisson le plus frais du monde », et les restaurants du quartier de Tinganes à Torshavn sont nombreux à se spécialiser dans la gastronomie maritime. Nous avons mangé dans un restaurant délicieux appelé Katrina Christiansen, situé dans une maison du XIXe siècle où est né l’écrivain le plus célèbre des îles Féroé, et où on vous sert les poissons à peine rapportés du port tout proche – un régal.

Même si on vous en parlera moins, car cet aspect est moins folklorique, plus industriel, les Féroé sont aussi leaders de la pisciculture en pleine mer, notamment de l’élevage de saumon. Le saumon des Féroé est massivement exporté vers les Etats-Unis, qui apprécient sa taille importante. Partout le long des côtes, de vastes cercles au milieu de la mer trahissent la présence des élevages.

Les phares dans la tempête
Sur ces îles où les côtes sont acérées comme les dents d’un loup, où les rochers affleurent partout au ras de l’eau, et où la brume et les embruns enveloppent souvent la mer d’une chape opaque, les phares sont une question de vie ou de mort.
En allant à Shetland, j’ai découvert que la majeure partie des phares de ces îles écossaises avaient été édifiés par la famille Stevenson, dont le plus illustre représentant est Robert Louis Stevenson, l’auteur de l’Île au trésor. Depuis toute gamine, Stevenson est un de mes auteurs préférés au monde, car j’aime à la folie son monde de vaisseaux égarés, de rencontres extraordinaires et de lointains exotiques. Rêveur de pirates, explorateur du Pacifique, mort et enterré aux îles Samoa – j’ai eu l’impression de mieux comprendre Robert Louis en découvrant que sa famille avait consacré sa vie aux côtes des îles du Nord, et que son enfance avait été baignée de récits de naufrages et de sauvetages prodigieux. L’un des plus beaux phares de Shetland, c’est celui de Sumburgh Head : une immense colonie d’oiseaux vit sur ces falaises, notamment des guillemots et des sternes, une des plus importantes du Royaume-Uni. On vous raconte aussi le rôle extraordinaire que le phare a joué pendant la Seconde Guerre mondiale, sauvant le Royaume-Uni d’une attaque dévastatrice – le site est poétique et évocateur.


Aux Féroé, le plus beau phare de tous, l’incontournable, c’est celui de Kallur. Il est situé sur l’île de Kalsoy, qui – contrairement aux 3 îles principales de l’archipel, Vagar, Streymoy et Esturoy – n’est pas accessible par la route et doit se rejoindre en ferry. La randonnée vers le phare de Kallur, au milieu de pentes vertigineuses ourlées d’herbe et de mousse, pour atteindre cette crête solitaire aux allures de tableau romantique, fut l’une des plus belles de ma vie.




Phoques, kopakunan et selkie
Contrées maritimes, les îles du Nord partagent le même mythe : celui de la selkie (Shetland et Orcades) ou kopakunan (Féroé). Les noms diffèrent, mais la légende est identique, et propre à ces îles où les phoques viennent souvent fondre leurs couleurs à celles des roches, dans un parfait camaïeu camouflage d’ocre et de gris.

Selon la tradition, la selkie ou kopakunan est un phoque qui, les nuits de pleine lune, retire sa fourrure et devient une femme qui danse sur la grève. Mais une nuit, un pêcheur l’aperçoit et tombe amoureux de sa beauté dénudée. Il cache sa peau de phoque dans un coffre et attend le jour. Tandis que les autres femmes-phoques plongent dans les eaux, la selkie reste, paniquée, sur le rivage. Mais contre toute attente, il parvient à l’apprivoiser et s’en faire aimer. La selkie épouse le pêcheur, et lui fait trois enfants. Mais elle reste mélancolique, regardant souvent par la fenêtre jouer ses sœurs les phoques dans les vagues. Un jour où le pêcheur est parti au large, elle retrouve cachée sous une planche de leur chaumière sa peau de phoque. La tentation est irrésistible – elle retourne dans les eaux et rejoint sa famille. Pourtant la mélancolie ne la quitte pas, et la selkie est cette créature élégiaque, perpétuellement tiraillée entre deux mondes, qui rôde près du rivage pour revoir ses enfants terrestres, et dont le chant répète « malheur à moi qui ai trois enfants sur la Terre, et trois enfants dans la mer »… Elle est devenue le symbole de ces îles suspendues au milieu des flots.

C’est sur l’île de Kalsoy que j’ai vu cette magnifique statue de la « kopakunan » férigienne, hiératique reine du fjord.
Les îles du Nord ou les villages du bout du monde
Rouler dans les îles du Nord, c’est partir à la chasse au trésor : les villages isolés.



Lorsqu’on découvrit du pétrole en mer du Nord dans les années 1970 et que les Shetland, jusqu’alors peuplées de bergers et de pêcheurs sans le sou, devinrent soudain prospère, les habitants décidèrent de réaliser un rêve : construire des maisons comme en Scandinavie, des maisons à pans de bois multicolores, rouge Falun, bleu éclatant. Les maisons arrivent en kit, directement de Norvège, et les habitants les assemblent eux-mêmes, fiers de perpétuer la tradition viking en faisant ressembler les côtes de Shetland aux fjords scandinaves. Les plus jolis villages de Shetland, ce sont sans doute Voe et Brae – on jurerait être arrivé quelque part au cœur des îles Lofoten.

Les villages des Féroé m’ont fascinée – ils comptent sans hésitation parmi les plus beaux, les plus magiques de ma vie. Ils incarnent à mes yeux une perfection viking idyllique, hors du temps et loin du monde. J’ai déjà cité celui de Saksun, où des maisons du XVIIe siècle au toit d’herbe s’endorment doucement face à la lagune, ou de Tjørnuvík, le village le plus au Nord des Féroé, où les surfeurs viennent enrouler leurs combinaisons polaires dans les rouleaux de ce spot subarctique et pourtant très prisé.

Mais il me faut aussi parler de Gjógv, sublime illusion d’optique où le village perché sur la crête des falaises semble s’effondrer au cœur d’un fjord.
Ou encore de Vidareidi, avec son cimetière ancien solitaire si beau et poétique qu’il donnerait (presque) envie d’être mort. Aux Féroé, chaque hameau, chaque maison isolée revêt une poésie intemporelle et émouvante.
Des Shetland aux Féroé, des chevaux et des moutons
Les Shetland et les Féroé ont un point commun : elles comptent (beaucoup, beaucoup) plus de moutons que d’habitants. Jugez donc : 150 000 moutons pour 23 000 habitants aux Shetland, 70 000 moutons pour 49 000 habitants aux Féroé. Quand Google Maps a voulu cartographier ces îles, ils ont dû accrocher des caméras au cou des ovins, renommant avantageusement le « Street View » en « Sheep View ». Seuls les moutons peuvent tirer partie de ces terres rases, escarpées, pauvres en nutriments – on les voit aller pâturer dans des endroits incroyables, manger les lichens à même la falaise, à se demander s’il s’agit bien de moutons ou plutôt de chamois.
Aux Shetlands comme aux Féroé, le must est de rapporter en souvenir un pull en laine tissé main, même si cela vous coûtera la peau des fesses – ils sont de toute beauté.

Les chevaux se sont astreints à la même exigence de rusticité. Tout le monde connaît le poney shetland, célèbre dans le monde entier par sa petite taille, son fort caractère et sa résistance à toute épreuve. En janvier à Shetland, je les ai vus en plein vent manger dans les rochers les pieds dans l’eau – ces poneys des îles du Nord sont eux aussi de vrais vikings. Ce que j’ignorais, c’est que les Féroé ont aussi leur propre race, le poney des îles Féroé, petit cheval noir ou bai brun dont la morphologie ressemble à celle du cheval islandais. J’étais heureuse d’en croiser sur les hauteurs de Torshavn, poilus et chevelus comme il se doit dans ces ébouriffantes contrées.


Poney des Féroé 
Féroé
Et bien sûr, des Orcades aux Féroé, partout sur ces pays de falaises et de lichens, les oiseaux sont innombrables…
Souvenirs et livres des îles du Nord
Quelques idées en vrac de choses à rapporter des îles du Nord, ou de livres à lire pour un voyage imaginaire :
* un pull en laine de mouton
* un bonnet en laine de mouton tendance faux casque viking
* un petit collier runique – le mien arbore le R de Rida, la rune du voyageur
* une peluche, un porte-clefs ou un coussin arborant un macareux – emblème des Féroé, cet oiseau mythique est aussi très présent à Shetland
* le récit Isles of the North de Ian Mitchell, magnifique voyage en bateau à travers les Orcades, Shetland et Féroé, à la rencontre des pêcheurs et des traditions
* aller écouter sur YouTube les chansons d’Up Helly Aa, The Up Helly Aa song et The Galley Song, pour se mettre dans l’ambiance du festival du feu
* le petit guide insolite Secrets of the Faroe Islands, de Guðrið Syderbø, qui plonge avec beaucoup d’humour dans la vie quotidienne des îles Féroé – j’y ai par exemple appris que les Férigiens comptaient le plus grand nombre de trampolines par habitant d’Europe
* lire les livres d’Ann Cleeves, dont tous les romans policiers se déroulent aux Shetland. Elle a aussi rédigé un récit poétique, Shetland, où elle révèle les coulisses de son île adorée
* lire les livres de George Mackay Brown, considéré comme l’un des plus grands écrivains écossais, conteur et styliste extraordinaire. Originaire des Orcades, il a été profondément inspiré par ses îles adorées. Mon livre préféré à ce jour est Beside the Ocean of Time, magnifique ode au passé viking et highlander des Orcades, où un jeune garçon rêveur remonte le temps et revisite les aventures qui ont sculpté son archipel natal. Les livres de George Mackay Brown me mettent toujours en joie par leur poésie parfaite et leur extraordinaire sens épique.


Voyager en ferry : aller aux îles Féroé, aux Orcades et aux Shetland
J’ai une bonne nouvelle pour les amoureux des voyages au long cours et ceux qui cherchent à réduire leur utilisation de l’avion : les Orcades, les Shetland et les Féroé sont facilement accessibles en ferry, et il est possible de poursuivre jusqu’en Norvège à l’est, en Islande à l’ouest.
Lors de mon voyage en janvier 2017, j’avais pris le ferry à Aberdeen jusqu’à Lerwick (Shetland) : départ à 19h, nuit en cabine couchette, stop aux Orcades à 23h, arrivée aux Shetland à 7h du matin. Au retour, j’ai de nouveau pris un ferry Shetland-Orcades. Depuis les Orcades, je souhaitais cette fois rejoindre la ville de John’o’Groats, située au nord de l’Ecosse et visible depuis les Orcades : il s’agissait d’un ferry très court, et qui circule souvent.
Je suis allée aux Féroé en avion, mais j’aurais pu y aller en ferry depuis Shetland, le Danemark, la Norvège ou l’Islande. Lors de mon voyage en juillet 2018, il fallait faire Paris-Copenhague, puis Copenhague-Vagar, avec Atlantic Airways, la compagnie des Féroé. En 2019, il existait, toujours avec Atlantic Airways, une ligne directe Paris-Vagar.

Je vous recommande vivement de louer une voiture sur place. Les transports en commun sont sporadiques sur ces îles isolées et peu peuplées, particulièrement en dehors de l’été, et la météo (320 jours avec pluie par an aux Féroé, et je pense que le chiffre est analogue aux Shetlands) me dissuaderait de me déplacer en vélo. Aux Shetland, beaucoup de routes n’ont seulement qu’une seule voie, avec de nombreux « passing places » tous les 100 mètres environ permettant de se croiser. Aux Féroé, les routes sont plus normales, à deux voies.
En faisant ces voyages, j’ai été prise d’un rêve de grand voyage en van : traverser l’Angleterre et l’Ecosse, rejoindre les Shetland, puis les Féroé, puis l’Islande ou la Norvège, me prendre pour un viking roulant des temps modernes, et retrouver la mesure du voyage, avec lenteur et en savourant chaque détour…
Et vous, rêvez-vous des îles du Nord ?
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