A la recherche d’un soleil d’hiver proche, je suis allée me réfugier en Sicile, et j’ai découvert Palerme. Eglises devenues mosquées et vice-versa, cocktail incroyable d’influences, Palerme, véritable carrefour des civilisations, m’a fascinée par son éclectisme. Ce voyage m’en a alors rappelé d’autres : à Séville et à Istanbul, j’avais aussi été touchée par le mélange des cultures, par la fusion harmonieuse des civilisations. A l’heure où notre monde cède partout à la haine et à la violence, et où la religion sert trop souvent de prétexte à l’horreur, ces lieux incarnent la possibilité du vivre ensemble. Ils nous rappellent que les grandes civilisations et religions ont su conjuguer ensemble de surprenantes harmonies, et quelle beauté jaillit de la tolérance. Séville, Palerme, Istanbul : des voyages qui nous rendent plus intelligents.
Trois villes à la croisée des chemins entre Orient et Occident, Europe et Afrique, chrétienté et islam, trois villes superbes et riches, qui méritent infiniment qu’on les découvre.

Palerme, « la bienheureuse » : six civilisations à l’ombre des palmiers
Je suis allée à Palerme parce que je cherchais le soleil et la mer, à l’heure où l’hiver engourdit l’Europe. Je savais que là-bas, en Sicile, le gel ne mordait jamais, et les palmiers, les orangers et les figuiers de barbarie dessinaient des jardins tropicaux. Mais au-delà de la chaleur, j’ai trouvé en Palerme une des villes les plus fascinantes et les plus originales que je connaisse.

Pour que vous compreniez à quel point Palerme est unique, voici un petit cours d’histoire en accéléré. Au huitième siècle avant Jésus Christ, les Grecs fondent Naxos sur le sol de Sicile. L’île devient ensuite romaine, puis est conquise en 535 par l’empire byzantin. C’est pourquoi tant d’églises de Palerme s’ouvrent en hautes coupoles dorées, arborées de Christ pantocrator et de mosaïques délicates. Et même si Palerme est revenue dans le giron de Rome, l’influence de l’église d’Orient ne s’est jamais démentie, et a fait de Palerme un pont entre les deux mondes, entre Rome et Constantinople. A l’heure où l’Occident romain détruisait les icônes, Palerme a pu protéger ses mosaïques, îlot oriental au coeur du monde latin. C’est une constante : Palerme a su se préserver des guerres et des conflits religieux et imposer son modèle à elle, au carrefour de différentes influences. Palerme, c’est l’exception parmi le carnage, l’île du juste milieu. Au neuvième siècle, les Arabes conquièrent la Sicile. Arrivent alors les mosquées, les arabesques, les fontaines des jardins maures, qui vont souffler un vent d’ailleurs dans les rues de Palerme. Au onzième siècle, quand les Normands prennent le pouvoir à leur tour, ils ne détruiront rien non plus, mais changeront les mosquées en églises, les jardins en cloîtres. Durant quatre siècles, c’est cette influence nordique qui marquera Palerme, jusqu’à ce que le royaume d’Aragon impose l’empreinte espagnole.

Des dizaines d’églises, de monuments et de jardins portent la marque de ces vagues successives, et conspirent à la beauté poignante de Palerme. Palerme est hypnotique : c’est comme une archéologie vivante de l’Occident, un jardin de pierre entortillé. Ici le passé ne meurt pas, il devient fleur folle, poussant subrepticement dans les interstices ; ici les siècles enfuis nous guettent derrière une colonne, comme autant de fauves ensauvagés.

Que voir à Palerme : architecture sublime et mélanges culturels
Tant de lieux témoignent de ce syncrétisme. La cathédrale de Palerme est une ancienne basilique, changée en mosquée par les Arabes, redevenue chrétienne sous l’influence normande. Dans un tombeau monumental dort le plus grand roi du Moyen-Âge, l’empereur Frédéric II de Hohenstaufen. Ce prince immensément cultivé parlait six langues, dont l’arabe, et se voulait apôtre de la tolérance et de l’harmonie entre les civilisations. Il se décrivait comme « roi de la fin des temps », venu apporter la paix et la justice sur Terre. Pendant des siècles et des siècles, ses sujets ont espéré son retour, et moi aussi je me suis surprise à le penser : reviens, Frédéric, si tu crois pouvoir apporter la paix ! La décoration a été transformée sous l’influence espagnole, d’où les airs de parenté entre la cathédrale de Palerme et celle de Séville.

Autre lieu de mélange qui m’a marquée : le Palazzo dei Normanni, le palais de Frédéric II. Au cœur du palais, la Cappella Palatina est une église byzantine, où on célébrait la messe en rite romain, et où le toit d’ébène est sculpté de muqarnas et couvert de calligraphies arabes. J’aime imaginer l’empereur écoutant la messe latine sous les mosaïques dorées et les versets du Coran.

Allons voir encore l’église San Cataldo, ancienne mosquée devenue église normande, qui frappe par sa rugosité nordique et ses coupoles rouges, tandis que sa voisine immédiate, l’église de la Martorana, est purement byzantine. A quelques pas, le cloître de l’église San Giovanni degli Eremiti est un spectaculaire jardin sauvage, lui aussi mi-arabe, mi-chrétien.

Enfin, montez à la cathédrale de Monreale, qui fascinait Wagner et Maupassant, dont le jardin est envahi de gigantesques figuiers étrangleurs et kapoks hérissés de pointes, et d’où la vue sur Palerme est saisissante. Car Palerme présente tous ses joyaux dans un cadre naturel exceptionnel, entre la mer étincelante, les montagnes couvertes de cactus, et les plages de sable clair.


Je laisse le dernier mot à Alexandre Dumas : “Plus favorisée du ciel que Girgenti, Palerme mérite encore aujourd’hui le nom qu’on lui donna il y a vingt siècles: aujourd’hui, comme il y a vingt siècles, elle est toujours Palerme l’heureuse. En effet, s’il est une ville au monde qui réunisse toutes les conditions du bonheur, c’est cette insoucieuse fille des Phéniciens qu’on appelle Palermo Felice, et que les anciens représentaient assise comme Vénus dans une conque d’or. Bâtie entre le monte Pellegrino qui l’abrite de la tramontana, et la chaîne de la Bagherie, qui la protège contre le sirocco; couchée au bord d’un golfe qui n’a que celui de Naples pour rival; entourée d’une verdoyante ceinture d’orangers, de grenadiers, de cédrats, de myrthes, d’aloès et de lauriers roses, qui la couvrent de leurs ombres, qui l’embaument de leurs parfums; héritière des Sarrasins, qui lui ont laissé leurs palais; des Normands, qui lui ont laissé leurs églises; des Espagnols, qui lui ont laissé leurs sérénades, elle est à la fois poétique comme une Sultane, gracieuse comme une Française, amoureuse comme une Andalouse. Aussi son bonheur à elle est-il un de ces bonheurs qui viennent de Dieu, et que les hommes ne peuvent détruire. Les Romains l’ont occupée, les Sarrasins l’ont conquise, les Normands l’ont possédée, les Espagnols la quittent à peine, et à tous ces différents maîtres, dont elle a fini par faire ses amants, elle a souri du même sourire : molle courtisane, qui n’a jamais eu de force que pour une éternelle volupté. »


Séville, entre l’Andalousie et le Maghreb
Palerme m’a fait me souvenir de Séville, que j’avais adorée il y a quelques années, lors d’un voyage qui s’est poursuivi à Lisbonne et sur la côte portugaise, de l’Algarve à Porto. Je crois que Séville est, à ce jour, la ville espagnole que j’ai le plus aimée et qui a le plus marqué mon imagination. Là aussi, j’avais eu l’impression d’une fabuleuse efflorescence architecturale, d’une ville où les torsades baroques et les arabesques maures se mêlaient aux troncs des palmiers dans une harmonie esthétique incroyable. L’architecture imite la nature, Séville est une forêt de tours et de flèches en fleurs.

La région de Séville a été romaine, wisigoth, puis arabe du 8e au 12e siècle – ce sont les Arabes qui donnèrent son nom à l’Andalousie, « Al Andalus ». Séville fut une des villes les plus opulentes et grandioses de l’empire maure, riche en mosquées et palais somptueux. Qui visite l’Alcazar comprend la puissance des rois arabes espagnols, et leur empreinte sur le pays. Puis vint la Reconquista, et au lieu de détruire les merveilles arabes, les chrétiens choisirent de les transformer, de changer les minarets en clochers, les mosquées en cathédrales. L’art qu’on nomme « mudejar », c’est la fusion de l’influence arabe et chrétienne, le prodigieux syncrétisme architectural qui rend cette région si belle. Jusqu’au 15e siècle, les mudejars, musulmans sujets des rois chrétiens, purent vivre en Espagne et pratiquer leur religion – quatre siècles d’intelligence, avant qu’on les force à la conversion ou à l’exil. Séville, c’est le mariage de deux mondes, le trait d’union.

Sous la chaleur de l’Andalousie, Séville a hérité des Arabes la culture de l’eau, des canaux, des profondes citernes souterraines qui ressemblent à des châteaux gothiques inondés. J’ai été fascinée par l’Alcazar, palais maure d’une incroyable beauté, avec ses jardins remplis d’oiseaux, ses canaux où l’eau jaillit, son fastueux Salon des Ambassadeurs à la voûte d’or. Dans la série Game of Thrones, l’Alcazar de Séville a servi de décor aux jardins de Dorne, et vous croirez voir passer la « vipère du désert » sous une voûte ouvragée.

A côté de l’Alcazar, la cathédrale de Séville est surmontée d’une tour devenue symbole de la ville : la Giralda, ancien minaret almohade changé en clocher chrétien. La vue sur l’Alcazar depuis le sommet de la tour est fabuleuse – l’histoire de l’Europe devient un tableau mouvant, un cœur qui bat sous le soleil.

Istanbul, la sublime porte entre Orient et Occident
C’est avec tristesse que j’écris le nom d’Istanbul. Ensanglantée par des attentats à répétition, menacée par une crise politique inquiétante, Istanbul est dans l’incertitude la plus totale. J’ai eu la chance de voir la ville en 2014, avant que tout bascule. Je suis heureuse de l’avoir vue, mais désolée d’avouer qu’aujourd’hui, en l’état actuel des choses, je n’irais plus à Istanbul. Ce n’est pas de la paranoïa, juste du bon sens face à la dégradation terrible de la situation… et je suis triste pour les habitants d’Istanbul, triste aussi de voir le monde se rétrécir sous l’effet des crises et des menaces. Je regrette de n’avoir jamais vu Kaboul, Bagdad, Alep, et de ne pas savoir quand cela sera à nouveau possible…
Entre Europe et Asie, le berceau de notre civilisation
Istanbul. Je n’avais que des clichés en tête, et aucun ne m’avaient trahi. La ville aux trois noms – Constantinople, Byzance, Istanbul – et aux deux mondes, la « Sublime porte » de l’empire ottoman, la dernière ville européenne sur le Bosphore avant les secrets capiteux de l’Asie. J’avais tout l’héritage de l’orientalisme, de l’Orient Express, de tous ces Européens qui frissonnent à Paris et rêvent d’embarquer pour Vienne et Istanbul, de prendre un train vers les délices pour abreuver nos fantasmes.

Je savais que le berceau de notre civilisation était ici, quelque part entre le Tigre et l’Euphrate, que c’était ici qu’on avait inventé notre agriculture, notre écriture et nos dieux. Jamais je ne l’ai ressenti aussi clairement qu’à Istanbul. Au musée Pera, j’ai vu les mesures, les poids et les pièces, les tableaux d’équivalence portés par les marchands et les marins, tous ces étalons avec lesquels les hommes de notre monde se mesuraient les uns aux autres, échangeaient, négociaient, se tâtaient, dessinaient la carte de notre civilisation de port en port. Phéniciens, Romains, Grecs, Ottomans, ils soupesaient l’or, le bronze et le poids des mondes.
Le dialogue de la Torah, la Bible et le Coran
A Istanbul, chaque musée, chaque édifice religieux, chaque musée répète combien les religions du livre sont liées, et que juifs, chrétiens et musulmans sont bien une même famille. Au palais Topkapi, on expose le bâton d’Abraham et autres reliques du temps de l’Ancien Testament, appartenant à Jésus ou à Mahomet. Tout est une même généalogie, Juifs attendant le messie, chrétiens le trouvant en Galilée et musulmans à La Mecque. Moïse et Jésus sont les descendants d’Isaac, Mahomet le descendant d’Ishmael –, tous ces prophètes mis au service de la même histoire. A la mosquée Süleymaniye, une exposition présente les versets que le Coran consacre à Jésus et à Marie, ainsi que l’histoire fascinante de l’ange Gabriel qui vient enlever Mahomet une nuit, le transporte de La Mecque à Jérusalem, afin qu’il rencontre tous les grands noms de la Bible, tous les prophètes et les patriarches.

L’emblème d’Istanbul, c’est l’Hagia Sophia ou Sainte Sophie, fabuleuse église byzantine devenue tour à tour mosquée, puis de nouveau église, et ainsi de suite, riche de mosaïques et de calligraphies, aujourd’hui suspendue entre les deux statuts, plus vraiment église mais pas totalement mosquée, coupole majestueuse qui semble refléter toute l’histoire du dialogue entre Orient et Occident. Son dôme est le plus grand du monde ; le nom « Sophia » signifie « sagesse », et celui qui a dessiné l’église était un mathématicien, un avide lecteur de philosophie, amoureux de la lumière et de l’équilibre, voulant insuffler au culte de Dieu le respect des grands principes logiques qui portent la création. L’Hagia Sophia, c’est la religion éclairée, intelligente, venue réconcilier le monde plutôt que le déchirer…

Et ce qui surprend le plus, c’est combien les autres grandes mosquées d’Istanbul lui ressemblent. Il y a quelque chose de vertigineux à cette pensée : la Mosquée bleue (Sultanahmet) et la mosquée Süleymaniye ont été façonnées par des sultans éclairés sur le modèle de l’Hagia Sophia, une église byzantine devenue symbole de l’œcuménisme.
Voir Istanbul sombrer dans la violence et la radicalité me désespère – cette ville a tant apporté au monde et à l’intelligence humaine. A l’époque où j’y suis allée, en 2014, les mosquées d’Istanbul étaient un modèle d’ouverture et de tolérance. On distribuait aux touristes (femmes mais aussi hommes) de grands foulards roses, bleus ou verts très gais afin qu’ils puissent couvrir leurs têtes, leurs jambes et leurs épaules, on trouvait des panneaux « Chrétiens, venez découvrir l’islam » et autres mains tendues.


Je repense aux séraphins de l’Hagia Sophia, à la lumière du crépuscule sur le Bosphore. J’aimerais pouvoir retourner un jour à Istanbul. J’aimerais que voyager continue de nous ouvrir les yeux et les cœurs.
Petit carnet pratique : comment aller et où dormir à Palerme, Séville et Istanbul
Comment aller et où dormir à Palerme
Deux aéroports français ont des vols directs réguliers vers Palerme : Paris Orly et Marseille. D’autres aéroports proposent des vols charters avec séjour, ou des vols aves escale.
Pour une bonne affaire, je vous recommande vraiment Palerme hors saison, à l’heure où les prix s’effondrent. J’ai pu dormir au sublimissime et légendaire Grand Hôtel Et Des Palmes, hôtel cinq étoiles adoré par Wagner, Maupassant, Dumas, Visconti, pour le prix ahurissant de 50 euros par nuit en février. Ma chambre était grande comme un aérogare et incroyablement luxueuse, le petit déjeuner succulent. Jetez un coup d’œil à leurs offres hivernales. Pour moi, c’était plus qu’un hôtel, c’était un mythe.
Je n’y ai pas dormi, mais j’avais eu un gros coup de cœur pour le Mondello Palace Hotel, un hôtel « rétro » somptueux sur la très belle plage de Mondello (vous trouverez une photo dans mon montage plus haut : l’espèce de palais blanc sur la plage de Mondello, c’est lui).

Comment aller et où dormir à Séville
Vous avez des vols directs pour Séville depuis Paris, Lyon, Marseille et Toulouse. J’avais atterri à Séville et continué vers le Portugal, pour un road trip dans l’Algarve. Je regrette de ne pas avoir vu Tolède et Cordoue – ça n’est que partie remise.
J’avais adoré faire le tour de la ville en calèche (choisissez bien sûr des chevaux en bonne santé, sans blessure, bien dodus !) pour avoir une vue d’ensemble des monuments.
L’Andalousie me paraît être un endroit génial pour des vacances entre amis, avec énormément de villes superbes à visiter, la beauté des paysages, le sens de la fête, et le coût de la vie assez faible.

Comment aller et où dormir à Istanbul
Je suis navrée d’écrire cela, mais sincèrement, je ne vous recommande pas d’aller à Istanbul en ce moment. La situation politique est trop instable, et les attentats meurtriers fréquents… Nous ne sommes à l’abri nulle part, je le sais bien, mais nous sommes plus en danger dans certains endroits. Si vous décidez d’y aller malgré tout : vous avez des vols directs depuis Paris, Nice, Marseille et Toulouse. Une fois à Istanbul, réfléchissez bien à où vous voulez dormir : la partie européenne (la plus animée, la plus touristique et riche en monuments) ou la partie asiatique (plus « village », plus éloignée aussi, il vous faudra traverser le Bosphore pour revenir dans le coeur). Ne manquez pas la croisière sur le Bosphore, c’est sublime…
Parce que j’étais à Istanbul dans le cadre d’une conférence, j’avais eu la chance de dormir au Hilton Bomonti Istanbul, qui présente le défaut d’être excentré, mais qui propose une vue superbe sur la ville, des chambres immenses et un spa absolument magnifique dont je me souviens encore avec nostalgie !
Tant d’articles à écrire et si peu de temps ! Où vais-je vous emmener la semaine prochaine en voyage – Maroc, Californie, Ecosse, Provence ? Inscrivez-vous à la newsletter pour ne rien manquer !


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