Naples est incandescente. Tel le phoenix, « Neapolis », la ville toujours nouvelle, recouverte maintes fois par les laves du Vésuve, renaît toujours de ses cendres. Catacombes, dédale de souterrains secrets, mafia, superstitions, citrons amers, Naples bruisse de légendes au goût de soleil et de sang. Mais sous la main de fer de son nouveau maire, elle fait peau neuve, entreprend de grands travaux et redevient touristique. Naples fascine toujours par son atmosphère : c’est une ville où l’énergie est palpable, où les passions sont à nu. Et son pendant mélancolique, c’est Pompéi, la ville momifiée par le feu. Voyage au pays des vivants et des morts.

Retour en Italie du Sud, mon cœur bat la chamade. J’avais été fascinée par Palerme, par la langueur mélancolique, les cactus sur les pentes des montagnes et les oranges trop mûres qui s’écrasaient sur les trottoirs. Un léger parfum de décadence flottait sur les ruines de toutes les civilisations qui s’y étaient succédées, un éclat doré sous le soleil d’hiver. Goethe disait que pour comprendre l’Italie, il fallait voir la Sicile, qu’elle était la clef de tout. Il me semblait que sans Naples, il me manquait une autre clef. Naples, ville volcanique, ville phœnix, fille de mauvaise réputation, j’ai tellement désiré te voir.


La ville des morts
On arrive à Naples chargé de souvenirs culturels en vrac. J’avais lu le Montedidio d’Erri de Luca, sa Naples grouillante, « où si tu veux cracher par terre, tu ne trouves pas d’espace à tes pieds », brutale et tendre à la fois. Naples y était une Babylone, une ensorceleuse damnée.

J’ai aussi des souvenirs latins. Virgile chantait cette région, la Campanie, elle était le paradis de ses rêveries bucoliques. Mais il y plaça aussi la bouche du pays des morts, à Cumes. C’est ici qu’Enée rencontre la sibylle, et descend aux Enfers. « Ils allaient obscurs sous la nuit solitaire… », le long voyage à travers l’ombre – c’est ici, c’est tout près. Est-ce un hasard ? La deuxième vie de Naples est souterraine. Elle possède le plus grand réseau de catacombes du monde, une deuxième ville sous la surface, repère silencieux des martyrs, des tombes secrètes, des crânes par milliers. Elle fut la cachette des premiers chrétiens persécutés ; elle habite aujourd’hui des nécropoles immenses et des galeries de conspirateurs. Le jour où le Vésuve se réveillera encore, seuls les morts survivront.

San Lorenzo Maggiore est une des entrées du monde souterrain napolitain. Une ville de l’Antiquité tardive sommeille sous l’église. C’est un dédale d’échoppes, de maisons, de rues intriquées. C’est une sensation étrange que de découvrir l’inframonde qui guette sous la surface – jamais je ne me suis sentie aussi près de croire aux fantômes.

Dès mon arrivée à Naples, j’assiste à une procession funéraire dans les rues étroites du centre historique. Un corbillard roule au pas. La famille éplorée est appuyée sur son coffre, et toute la procession brandit haut des fanions à l’effigie de la vierge et de Jésus. A la taille du cercueil, on devine que c’est un enfant qui a perdu la vie. Les magasins ferment quelques instants leur rideau au passage du cortège, en signe de respect, et la police l’escorte étroitement. Qui sont ces gens en deuil, pour mériter une telle méfiance des « carabiniers » (le nom italien de la police) ?

Partout dans les murs, nichés entre les façades ou les fontaines, on trouve les autels des saints et des morts regrettés. Naples est la ville des morts, elle les loue, elle les divinise. Je retrouve les rites funéraires fétichistes et morbides qui m’avaient tant marquée à Palerme. Les églises sont remplies d’ossements et de saintes imputrescibles, au cadavre amoureusement emmaillotté.

Je rêvais de visiter l’« Eglise des crânes » (Santa Maria delle Anime del Purgatorio ad Arco), mais elle est fermée pour travaux : les morts menacent de s’écrouler. J’en reste aux rêveries. Sainte Marie des Âmes du Purgatoire est vouée au culte des défunts. Ses murs sont constellés d’ossements et de crânes déterrés, que les hommes venaient s’approprier et vénérer. Ils élisaient un crâne comme objet de leur dévotion, prenaient soin de lui, le priaient et le caressaient, pensant que tous ces crânes étaient autant d’âmes piégées au purgatoire et qui, une fois arrivées au paradis, intercèderaient en leur faveur. Dans les années 1960, l’Eglise romaine a interdit ce culte. Il subsiste dans la clandestinité – un baiser volé au mort à la dérobée, une fleur qu’on glisse dans les orbites du mort, une prière chuchotée comme un mot doux.

Les reliques abondent, les morts sont minés comme des pierres précieuses, une dent, une mèche de cheveux, un fémur qu’on viendra adorer. Chaque année, des milliers de fidèles accourent dans la chapelle San Gennaro pour assister au miracle du sang liquéfié. L’histoire est baroque en diable. Un chevalier priait sur la tombe du saint, et se vit soudain guéri. Il se jette sur le cénotaphe, profane la dernière demeure, et, ouvrant le cercueil, arrache une dent au squelette. Un flot de sang jaillit ; il le recueille dans deux fioles. Ce sont ces deux fioles pour qui on va en pèlerinage à San Gennaro, plusieurs fois par an. La chaleur, le mouvement, la ferveur rendent sa fluidité au sang, pour un miracle à heures fixes.

Naples est la ville du baroque, où les corps souffrants ressemblent aux corps en extase. Mon pèlerinage à moi, c’est la chapelle Sansevero, où gît la plus belle sculpture du monde : le Christ voilé, de Giuseppe San Martino. Je rêvais de cette œuvre, et je n’en ai jamais vu de plus belle. Le Christ mort, déposé de sa croix, est recouvert d’un linceul. Le corps ainsi dissimulé s’en voit exposé avec une nudité accrue ; la transparence rend la chair martyrisée plus lancinante, plus touchante encore ; la douleur se lit dans chacun des membres que les draperies du voile soulignent. C’est le pays où l’horreur de la mort est délice.

C’est inévitable, l’Italie me fait toujours penser à Visconti. Naples, violence et passion.

Une nuit sur le port de Naples
Une nuit à Naples, face au Vésuve, sur le port de Santa Lucia.

Le Grand Hôtel Vesuvio se détache dans le crépuscule, un palace à l’ancienne, où résonnent les voix des rois, des acteurs et des grands de ce monde qui y ont dormi, depuis 1882. En face, le Castel dell’Ovo, ou château de l’œuf, est un des plus anciens édifices napolitains. Virgile dit avoir enterré un œuf sous ses fondations : tant que l’œuf ne se brisera pas, le château et Naples tiendront debout.

L’ambiance est électrique sur les grans boulevards devenus piétons pour le week-end. C’est une atmosphère de fête foraine, gorgée de bulles de savon, de barbes à papa, de fusées lumineuses. De légendaires sales gosses napolitains martyrisent les vendeurs ambulants. Bars, restaurants, pizzas, fleurs, fruits de mer, mozzarella. L’énergie est palpable, comme un cœur qui palpite dans la paume d’une main. Des hommes se battent, des amants s’embrassent. Bella Napoli, un monde à part, ici règnent d’autres lois. Quand on lit Gomorra de Roberto Saviano, sur le système mafieux napolitain, on pourrait être tenté de ne jamais mettre les pieds ici. Mais Naples n’est pas dangereuse pour le touriste innocent qui ne sait rien de ses secrets. Ce soir, je vois Naples vivante, sexy, rieuse.

J’entends quelques insultes à la volée. Ici, tout le monde déteste le nord. Les marchands ambulants vendent du papier toilette aux couleurs de la Juventus de Turin. La haine du Nord arrogant, riche et hautain soude le Sud fier et superstitieux.


Au XIXe siècle, Théophile Gautier évoquait dans ses contes fantastiques la puissance du folklore napolitain. La Jettatura – mauvais œil – rôde autour de ceux qui n’y prennent garde. Qu’on vous fixe trop longtemps, et déjà on vous jette un sort. On peut être jettatore sans le savoir. On peut tuer ceux qu’on aime à petit feu, en faisant peser sur eux le poids de sa propre malédiction.
J’ai appelé l’une de mes chattes Jettatura, en hommage à Gautier, et à cette région que j’aime tant. Une amie italienne me dit « Malheureuse, ne le dis jamais à un Napolitain ! Pourquoi se maudire soi-même ? »

Pompéi, la beauté de la désolation
Un autre conte de Théophile Gautier m’avait marquée : Arria Marcella, l’histoire d’un étudiant qui visite les ruines de Pompéi, et ramène à la vie par la force de son espérance une belle jeune femme, morte dans l’éruption de l’an 79.

Pendant près de deux millénaires, Pompéi a dormi sous la lave, parfaitement préservée dans sa gangue de magma séché. Ce n’est qu’au dix-huitième siècle que les fouilles ont mis au jour cette cité glorieuse, rayée de la carte en quelques heures. Les artistes, les peintres et les amoureux de l’Antiquité se sont alors tous rués en Campanie, et se sont pris de passion pour ces ruines si émouvantes.


Tout a été si bien conservé sous la cendre grise – Pompéi est une capsule temporelle, une porte vers les mondes oubliés. La ville est immense, si vivante, si proche. Je découvre les colonnes du forum, des temples, des maisons, de grands escaliers sur le néant, le colisée abandonné.


On a trouvé ici les plus belles statues de l’Antiquité – elles sont conservées au musée archéologique de Naples, dont la visite est un ravissement –, des fresques, des mosaïques, des dizaines d’objets, comme si la catastrophe avait eu lieu la veille. Et des corps.





Je me souviens de mes cours de latin, de la lettre de Pline le Jeune qui voit mourir son oncle dans l’éruption de 79. Fin observateur de la nature, Pline l’Ancien veut voir le volcan furieux de plus près, et jette ses voiles à travers la baie. La nuée ardente aura raison de lui.
« Il se rend à la hâte vers des lieux d’où tout le monde s’enfuyait ; il va droit au danger, la main au gouvernail, l’esprit tellement libre de crainte, qu’il décrivait et notait tous les mouvements, toutes les formes que le nuage ardent présentait à ses yeux.
Déjà sur ses vaisseaux volait une cendre plus épaisse et plus chaude, à mesure qu’ils approchaient ; déjà tombaient autour d’eux des éclats de rochers, des pierres noires, brûlées et calcinées par le feu ; déjà la mer, abaissée tout à coup, n’avait plus de profondeur, et les éruptions du volcan obstruaient le rivage. Mon oncle songea un instant à retourner ; mais il dit bientôt au pilote qui l’y engageait : « La fortune favorise le courage. Menez-nous chez Pomponianus. » »

Je ressens une vive émotion dans le jardin des fugitifs. Hommes, femmes et enfants y sont figés dans la cendre brûlante, depuis deux mille ans, suffoqués par les gaz volcaniques, morts en tentant de s’abriter, de s’enlacer, de vivre. Je n’aurais pas pensé que Pompéi me toucherait à ce point. Soudain, ce ne sont plus les figures lointaines, presque imaginaires, de mes leçons de latin, des silhouettes abstraites et cousines des déclinaisons. Ce sont des hommes, des femmes et des enfants. Je les vois recroquevillés, en souffrance, je ressens leur peur et leur agonie. L‘angoisse de la mort – par delà les millénaires, je la reconnais.

Je vois Pompéi après la pluie, au coucher du soleil. Presque seule. Les vignes sont verdoyantes, le Vésuve ourlé de fleurs. C’est un merveilleux jardin d’apocalypse. Sur les pentes infernales, les maisons et les cultures s’amassent à nouveau, un défi à l’inévitable.



Le Vésuve bouillonne toujours. On peut monter à son chevet, se tenir au bord de la caldeira, sentir le souffre et la promesse d’une autre catastrophe.

En 79, 1631, 1906, 1944, il a détruit et tué. Chacun sait que la série n’est pas finie. Alors on brandit les crucifix et les fioles de sang, on sauve les morts et on embrasse les vivants, on s’embrasse au pied de l’ogre, on se protège du mauvais oeil. Naples se sait immortelle.


A suivre sur Itinera Magica : de Sorrente à Amalfi, en passant par Positano, la plus belle côte d’Italie. Ou du monde. A ne pas manquer en tout cas !

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