Perchée sur l’un des plus hauts sommets des Alpes tyroliennes, en Autriche, la ville d’ Hintertux cache une merveille unique en son genre. Une immense crevasse permet aux visiteurs de descendre à l’intérieur du glacier, à trente mètres sous la surface… à condition de ne pas craindre le froid ou l’enfermement. Au cœur de cette cathédrale souterraine, ornée de concrétions translucides, on découvre alors un lac d’eau liquide serti dans un lit de glace, mais qui lui ne gèle jamais… Voyage à la découverte d’un phénomène naturel extraordinaire.


Début mars, à la fin d’un hiver particulièrement doux et tiède, la neige a déjà déserté la plupart des stations de ski célèbres du Tyrol. La vallée de la Ziller (Zillertal), il y a quelques semaines encore un paradis des sports d’hiver, a revêtu les teintes boueuses de la fonte des glaces. Pour se réfugier encore dans la blancheur et le froid, il faut prendre de l’altitude, et remonter à la source des rivières grossies par le dégel : vers le glacier d’Hintertux, à 3250m. La plus haute station de ski autrichienne est aussi la seule à proposer du ski toute l’année, même en plein cœur de l’été, grâce à cette réserve de glace prodigieuse qui façonne ses cimes.


La route vers Hintertux m’enchante, car de lacet en lacet, je crois remonter les saisons. Les branches et les berges des ruisseaux se mettent à scintiller, et les croix couvertes typiques du Tyrol protègent bien mal des Jésus de bois, grelottant de froid sous l’épaisse couche de neige.

Une fois arrivée à Hintertux, trois télécabines successives m’emmèneront au sommet du glacier, vers ma destination du jour : la grotte sous la glace, surnommée Natureispalast – le palais de glace naturel.


En effet, contrairement à la plupart des féeries hivernales qui surgissent sur les plus hauts sommets des stations (comme la belle grotte de glace de l’Alpe d’Huez, ou celle du Zugspitze), la grotte d’Hintertux n’a pas été sculptée par l’homme, et ne capitule pas à la chaleur de l’été. C’est un skieur et alpiniste originaire de la région, Roman Erler, qui la découvre par hasard en 2007, lorsqu’une faille béante dans la muraille de glace attire son regard. Lorsqu’il glisse la tête à l’intérieur, il ne voit rien : l’immense cavité, qu’il pressent à l’écho de sa voix tombant dans le noir, se cache dans une obscurité épaisse. Mais la curiosité l’emporte, et Roman agrandit l’ouverture avec son pic à glace… Aujourd’hui, c’est lui qui conduit la visite : depuis la découverte de ce lieu magique, il lui a voué sa vie.

Depuis, des scientifiques sont venus du monde entier explorer cette grotte, qui semble collectionner les phénomènes naturels rares et remarquables. Malgré les variations de température et les précipitations, l’endroit semble invulnérable aux caprices climatiques : la glace ne s’enfonce pas, ne disparaît pas, et préserve été comme hiver sa beauté angoissante. Seules les déformations des colonnes transparentes révèlent la pression croissante du glacier : au lieu de rompre, la glace se tord, ondule, indulgente face aux caprices d’en haut. Un puits de 52 mètres de profondeur, creusé dans le glacier, a permis de révéler des molécules prisonnières de l’hiver depuis des centaines d’années, comme une capsule temporelle livrée à la curiosité scientifique.



Des spots de lumière colorée révèlent la splendeur fantasmagorique de cette grotte hors du temps ; la statue d’un géant pris dans les glaces rend hommage à l’une des plus célèbres légendes tyroliennes, celle d’un ogre vorace et terrifiant vaincu par la bonne fée protectrice des montagnes, la Salige Fräulein, qui l’emprisonne sous la neige.


Roman raconte que Bollywood s’est pris de passion pour la grotte et que des équipes de tournage ne cessent d’affluer à Hintertux. J’ai pourtant du mal à imaginer stars et techniciens de plateau dans ces boyaux gelés. La visite est éprouvante : c’est un parcours d’échelle en échelle, dans ces cavités froides et étroites qui ruissellent sur nous quand notre souffle dérange la glace, et qui feraient blêmir un claustrophobe. Mais le caractère inouï du lieu et sa beauté de livre de contes y attire même les familles.


Sa particularité la plus exceptionnelle, celle qui m’aura réellement fascinée, c’est le lac d’eau liquide enchâssé dans son lit de glace. Pourquoi cette eau ne gèle-t-elle pas ? Les mécanismes thermodynamiques qui œuvrent à ce petit miracle souterrain dépassent mes facultés de compréhension. Roman nous invite à prendre place un bord d’un petit bateau de rafting, et ses coups de pagaie nous transportent le long d’un couloir de glace, tandis que l’eau obscure des profondeurs envahit notre embarcation et nous transit. Je suis hypnotisée par cette eau immémoriale et immobile, que seule la lampe du bateau de Roman éclaire – la scène a des airs de traversée vers le pays des morts.

A la fin de la visite, je retrouve avec joie le soleil des cimes. Au plus haut point du glacier d’Hintertux, la vue est vertigineuse : un océan de brumes roule sous mes pieds, au milieu des crêtes innombrables.



J’ai toujours adoré la Bavière toute proche, et les paysages fabuleux de ses Alpes – je retrouve avec bonheur les mêmes beautés dans le Tirol. Si vous cherchez une destination proche et infiniment exotique, n’hésitez pas à aller découvrir cette région féerique, dont le charme semble venu d’un autre temps… comme ces créatures figées dans les glaces d’Hintertux.
N’hésitez pas à aller voir mes articles sur la Bavière, qui sauront vous convaincre : la Bavière en automne, et la Bavière en hiver.


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