La Toscane, ses collines d’aquarelle, ses cyprès noirs, ses villes légendaires – Florence, Sienne, Pise – est pour tout voyageur l’objet d’une insatiable nostalgie. A la fin de l’été dernier, avant que l’automne ne vienne, j’ai voulu goûter une dernière fois la dolce vita, croquer le sud à pleines dents. Voici le récit, en plusieurs parties, d’une virée en Italie en amoureux. Premier jour : un arrêt à Portofino, puis une première soirée à Pise, au pied de la légendaire tour qui penche.

Prendre la route vers l’Italie, c’est réaliser un fantasme de Provençale : toujours j’ai voulu continuer sur la route du Sud, ne pas m’arrêter et dévaler l’azur vers des latitudes toujours plus méridionales, franchir la frontière, continuer à sauter de crête en crête, et aujourd’hui nous le faisons enfin. Je me sens comme un élastique qu’on relâche, et qui bondit dans les airs. Après Nice, le paysage change, et nous arrivons sur cette côte montagneuse qui donne à pic sur la mer et que l’autoroute transperce par ses tunnels innombrables ; chaque nouvelle traversée dans le noir révèle une baie plus somptueuse que la précédente, un flot de lumière, de pins et de palmiers qui vient se déverser sur la rive. En France et en Italie, les visions sont les mêmes : maisons colorées à même les pentes, églises jaunes et oranges surmontées d’une unique tour aux contours arrondis, et des sommets vertigineux au-dessus de nos têtes. Dans très longtemps, dans quelques éternités, quand la vie n’aura plus besoin de nous, nous viendrons peut-être habiter ici, sur une des pentes ensoleillées, entre la mer et les montagnes. Je veux vivre tout au bord de l’eau quand je serai très vieille. Seul le bruit incessant de la mer et le face-à-face avec l’infini pourrait me permettre de ne pas devenir folle à l’idée de la solitude et la mort. Quand le néant a le visage de la mer, on peut sans doute s’y accoutumer.


Nous quittons l’autoroute à Rapallo et prenons la route vers Portofino, qui épouse toutes les découpes de cette côte radieuse, jusqu’au petit port entre les rochers.

Pas de plage au sens où je l’entends, vaste, ouverte et ensablée, mais un port de plaisance, et un château corseté de cyprès d’où montent les brumes de l’eau et la fumée des feux de broussaille. Les pins qui poussent sur les parois rocheuses ressemblent à des désespérés pris d’un remords, suspendus par une main ou une branche à la falaise, et l’eau luit comme un gemme dans les petites criques.


Ici sont venus Dante, Maupassant et Nietzsche, charmés par l’idylle portuaire comme par une sirène alanguie sur les rochers colorés. La nostalgie du sud – comment ne pas la comprendre en montant vers le château, au milieu des feux de bois qui évoquent des sacrifices antiques, quand les oliviers tamisent le jour ? Nous avons plongé dans le décor des vies meilleures.


Je suis aussi séduite par Santa Margherita Ligure, avec son grand port coquet, ses façades pastel et chic, ses suspensions de surfinias blancs et mauves, ses statues de navigateurs et de héros sur la promenade festonnée de palmiers. Elle a des airs de station balnéaire pour aristocrate souffreteux et bien habillé de la Belle Epoque, elle donne envie de vivre comme dans un roman de Stefan Zweig. De descendre au grand hôtel, chargée de malles et de chapeaux, et de vivre un innamoramento secret et douloureux avec un dandy aperçu au détour d’une allée, de noircir les pages de son cahier et de mourir de consomption sans jamais avoir ouvert la bouche. Les surfinias ploient leurs cous comme des demoiselles en pâmoison.



Nous arrivons à Pise en fin d’après-midi sans même nous en rendre compte, surpris de voir soudain surgir la tour penchée au milieu d’un paysage de friches et de champs, de zone périurbaine aux petites routes où on se croise difficilement, et où je m’attendais plus à tomber sur un Ikea que sur une des merveilles de notre monde. La ville me laisse une impression étrange. On croirait qu’elle a été tranchée par un tremblement de terre ou un cataclysme inexpliqué. Elle ne respecte absolument pas la topographie classique des villes médiévales, dont elle fait pourtant partie, organisées en cercles concentriques : la Piazza dei Miracole, le fameux rectangle grand comme deux stades de foot mis bout à bout, où on trouve la tour penchée, la cathédrale et quelques autres édifices religieux, est tout en bout de ville, comme une corniche qui donnerait abruptement sur le vide des champs en jachère, et cela lui donne un air de cirque, de grand chapiteau planté n’importe comment au milieu du vague. Les rues grouillent de vendeurs à la sauvette et de bandes de filles qui rôdent comme des pies, à la recherche de ce qui brille et qui dépasse, comme un campement de fortune. Depuis la tour, je pourrai voir que Pise n’est pas aussi minuscule qu’elle le paraît au premier abord, et qu’elle s’étend derrière la Piazza, en rectangle plutôt qu’en cercle, comme une colonie de petits champignons sur un tronc abattu.


En regardant la Piazza dei Miracoli, où sont concentrées les merveilles – la cathédrale, la tour, le baptistère, le cimetière et le cloître –, je comprends soudain la violence de la lutte qui a opposé, des siècles durant, le pouvoir temporel des empereurs et des rois, et le pouvoir spirituel des papes et des évêques, et le miracle de leur alliance ponctuelle. Cette place a quelque chose de babélien, c’est un cri de triomphe des hommes au nom de Dieu. Je comprends aussi l’acuité du rejet protestant de cette église-état infiltrée dans tous les pays, force politique redoutable et richissime qui avait le pouvoir d’actionner ses leviers à travers tout l’Europe – et la foi de ceux qui sont morts pour elle, bien plus que pour un Dieu, plutôt pour l’idée d’une institution si puissante qu’elle serait à même de serrer le continent tout entier dans sa main. L’église romaine est une armée et la Piazza dei Miracoli, sous son immense raffinement, la beauté de ses dentelles minérales, la lumière de ses murs de marbre et de pierre blancs, est une machine de guerre. Jamais je n’ai vu une telle rigueur doctrinale à l’œuvre en architecture, un ensemble si cohérent, si profondément théologique. Le baptistère n’est pas dans l’église, il lui fait face, bulbe de jacinthe corseté de toiles d’araignée, pour signifier que le baptême est la porte, le seuil à franchir avant de faire corps avec le grand ensemble couché en croix – corps de Jésus, corps de l’église.

Vertus cardinales sur les piliers, vertus théologales sur les arches, chapiteaux organisés comme un conclave d’hommes et d’esprits à la puissance conjuguée pour asseoir le dogme – apôtres, saints, pères de l’Eglise et papes, tous réunis comme des cariatides pour porter l’édifice ecclésiastique, et verrouiller les portes pour les siècles des siècles. Je comprends toutes les théories conspirationnistes, les Da Vinci Code, les Nom de la rose, et autres histoires de moines aveugles et cabalistes, quand je vois cette église qui a eu le pouvoir et l’argent d’édifier de telles merveilles somptuaires à l’heure où les hommes crevaient de froid, de faim et de peste, de lancer des générations d’hommes sur des chantiers qu’ils ne verraient jamais achevés de leur vivant, quand j’entends bruisser la foule discrète mais tenace qui continue de faire vivre ces murs, prêtres, nonnes, organistes, et tous ceux des échelons au-dessus.

La Piazza dei Miracoli donne le tournis – c’est un cliché basique s’il en est, mais tellement vrai. Vertige de cette concentration de pierre sublime au service de l’invisible, de la permanence et du pouvoir – l’église, le seul empire qui aura duré deux mille ans. Vertige réel de ce sol limoneux et instable. La tour est bien plus penchée que tout ce que j’avais imaginé. A l’intérieur, on se croirait dans le trou d’Alice. Mais surtout, tout penche, la cathédrale, le baptistère, et puisque la construction a duré deux siècles, les architectes ont eu le temps de constater l’inclinaison et de tenter de la compenser au fur et à mesure, donc aucune ligne ne répond à celle du dessus, les perspectives sont folles, biscornues, incompréhensibles, les photos semblent toujours tordues, on ne trouve jamais deux parallèles exactes, et le sol semble tanguer. Pise est une hallucination.


Dans le Campo Santo, le cimetière, je suis happée par la sublime fresque du Triomphe de la mort de Buffalmacco, peinte au début du quatorzième siècle. Puissance de l’évocation, beauté des visages, perfection de la composition – la Toscane m’aura confirmé ce que je crois depuis longtemps : le Moyen Âge et la Renaissance n’existent pas vraiment. Tout est cycle, disparition et retour, évolution imperceptible et volte-face brutale. Les visages de Buffalmacco ne ressemblent pas aux caricatures de l’art gothique qu’on voit parfois placardées – bébés dessinés comme d’immondes homunculi, faces plates et blafardes, absence de relief, étouffement de la feuille d’or – elles ont la grâce et l’harmonie de ce Moyen-Âge ptoléméen qui croit en la musique des sphères, et déjà le réalisme, la vie, la douceur diffuse du Cinquecento. Est-ce que la Renaissance existe ? Si oui, elle a commencé bien avant 1492 en Italie. Peut-être même qu’elle est l’Italie – qu’elle est toute cette débauche de lumière et de beauté dont nous nous approchons peu à peu. A Pise, nous ne sommes pas encore au cœur du sanctuaire, mais déjà je sens mon cœur battre plus vite. La terre promise est tout près. Demain, Florence…

Nous nous éloignons de la Piazza dei Miracoli, dans le dédale sombre du cœur de Pise, à la recherche d’un restaurant qui ne se soit pas spécialisé dans l’arnaque sans vergogne de touristes innocents, à qui on annonce à la fin du repas qu’ils doivent payer quinze euros par personne pour le pain et le couvert. On dit souvent que la qualité d’un restaurant est inversement proportionnelle à sa proximité d’avec les sites touristiques, et cela est particulièrement vrai en Italie, je le sais pour l’avoir vécu à Venise. Nous nous perdons, et nous mangeons merveilleusement bien.

Les rues sont mal éclairées et traversées par des Vespa et des scooters qui slaloment autour de nous à toute allure, je me croirais dans un film noir des années 60.


Durant cette première nuit à Pise, bercée par les fontaines d’un petit hôtel qui joue à recréer l’Italie des princes et des Césars, je me sentirai étrangement en apesanteur, comme si j’avais traversé l’écran. N’est-ce pas ce qu’on attend du voyage – cette suspension volontaire de l’incrédulité ? Nous sommes les héros d’un vieux film glamour, deux amoureux en Toscane, et demain, Florence est à nous.

To be continued…

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