Partir en Guadeloupe, entre lagon et volcan, assouvit les rêves des Robinsons et des aventuriers tout à la fois. Papillon posé sur la mer des Caraïbes, la plus grande île des petites Antilles a deux visages : la Grande-Terre est un paradis balnéaire de carte postale, la Basse-Terre un dédale de forêts nébuleuses et de sable noir. Et elle a pour moi une saveur très particulière, car c’est ici, en décembre 1998, que j’ai commencé à tenir des carnets de voyage. C’est en Guadeloupe que pour la première fois, l’émerveillement fut tel qu’il m’a poussée à raconter ces moments hors du temps. Suivez-moi pour une plongée dans les eaux claires, les jungles tropicales, et à travers mes souvenirs. La Guadeloupe, ou mon retour au paradis.



Les voyages d’hiver tiennent toujours pour moi du miracle. Dès la descente de l’avion, après huit heures de vol au-dessus de l’Atlantique, la nuit est moite, l’air est lourd et dense, et je suis au seuil d’un autre monde. Incapable d’attendre le matin pour voir la plage, j’entre à pas mesurés dans l’eau tiède, étourdie par la douceur. Les fonds de sable blanc luisent sous la lune, l’ombre gracile des palmes se reflète dans l’eau si pâle ; le jet-lag me donne l’impression d’être ivre et seule au monde, comme happée par un rêve. Très tôt, le jour se lève, une nuée grise monte de l’océan, comme une brume de chaleur ; peu à peu les couleurs s’éclaircissent, la mer est d’un bleu éblouissant, les bougainvilliers étincèlent presque, tout est saturé, tout est irréel, la vie sans limites. Des iguanes d’un vert ardent déambulent à côté des femmes en bikini, imperturbables, comme une allégorie de la tentation. Cette quête des soleils et des azurs lointains, au cœur de l’hiver européen, tient presque de l’acte de foi. Il nous faut restaurer notre sens de la beauté du monde, et la confiance en la possibilité du bonheur.

Jeanne de Kermadec, poétesse guadeloupéenne (1873-1964), chante dans l’Hymne à la Guadeloupe, Ile d’Emeraude l’amour de ces tropiques qui semble éveiller en chacun la nostalgie de l’Eden perdu.
« Doux berceau tropical parfumé de vanille
Baisé de toute part par les souffles marins,
Au sein de l’Océan, dans l’écume tu brilles,
Ainsi qu’un frais bijou, sous nos climats lointains […]
Loin du vieux monde usé, des fastes millénaires,
Celui qui voit le jour sous ton ciel lumineux
A l’amour de tes monts, de tes grandes rivières,
De tes plaines sans fin et de tes champs herbeux. […]
Et les cris, les appels, les chants de l’Atlantique,
Les ouragans portés par de sombres démons,
Les chaleurs, les méfaits du cancéreux tropique
Ont pour lui des attraits, des voix et des frissons ! »

Au sein des petites Antilles, qui forment un arc d’îles face à l’océan Atlantique, la Guadeloupe possède sans doute la forme la plus reconnaissable : un papillon, dont les deux ailes sont Grande-Terre et Basse-Terre, escorté d’un aéropage d’îlots dispersés, les Saintes, Marie-Galante, la Désirade, Petite Terre. Cette mer des Caraïbes, au creux du continent américain, fut le point d’articulation entre l’Ancien et le Nouveau monde ; le nom « Antilles » signifie « les îles d’avant », avant le continent, avant le monde, une sorte de mythe des îles du bout du monde. Lors de son premier voyage, Christophe Colomb découvrit Juana (Cuba) et Hispaniola (Haïti et République Dominicaine), et c’est à son deuxième qu’il mouilla en Guadeloupe.

Colomb mouilla d’abord à la Désirade, nommée ainsi pour l’ardente espérance qu’avaient d’elle les marins épuisés par la traversée de l’Atlantique, puis, le 4 novembre 1493, sur les rivages de la grande île papillon. L’équipage venait de traverser une effroyable tempête, dont il était convaincu de ne pas ressortir vivant, et tous les marins agenouillés sur le pont avaient imploré la vierge noire espagnole, Sainte Marie de Guadeloupe, d’œuvrer pour leur salut. Le capitaine exaucé donna le nom de la sainte à l’île qui l’avait sauvé.


Les Indiens, eux, la nommaient Karukéra, « l’île aux belles eaux ». Par ce mot, ils évoquaient les sources multiples qui traversent notamment la Basse-Terre, comme aux chutes du Cabret où elles se déclinent en trois cascades d’eau douce, et rendent l’île si hospitalière. Mais le compliment pourrait également s’appliquer aux plages : celles de la Grande-Terre et de Marie-Galante sont un rêve éveillé, des cartes postales qui prennent vie.

Sur chacune des ailes du papillon, la Guadeloupe offre un autre visage. La Grande-Terre est balnéaire, entre lagons protégés par une barrière de corail, où l’eau est calme et claire, et panoramas spectaculaires de côte découpée, battue par les vents et les vagues. Elle ressemble à certains endroits aux côtes sauvages de l’Atlantique, Bretagne, Portugal, et ailleurs à Tahiti.

La Basse-Terre, l’île sous le vent, est brumeuse et pluvieuse, plissée par le volcanisme, bosselée de montagnes que recouvre une jungle luxuriante. Elle me rappelle les îles de l’archipel d’Hawaï, tout à la fois Kauai, l’île du monde perdu, et Hawaï, la grande île volcanique. A 1467 mètres y trône le volcan, la Souffrière, nimbé d’un épais brouillard 330 jours par ans – ce qui m’a empêchée d’en faire l’ascension. Depuis 2005, la Souffrière est en éveil ; les sources d’eau chaude bouillonnent, des fumerolles de souffre s’échappe, le volcan respire. La surveillance est accrue, car contrairement aux volcans d’Hawaï, qui sont effusifs et présentent donc un danger moindre pour la population – on peut prévoir la trajectoire d’une coulée de lave, évacuer les zones concernées, prendre le temps de réagir –, la Souffrière est un volcan explosif, tout comme son homologue martiniquais, la Montagne Pelée. Le 8 mai 1902, la Montagne Pelée avait craché une nuée ardente, effroyable explosion de roches pyroclastiques et de gaz portés à une température de six cent degrés, rasé la ville de Saint Pierre et tué trente mille personnes. Les volcanologues craignent les signes d’activité de la Souffrière, car tout porte à croire qu’elle reproduirait l’horrible scénario martiniquais. Quand j’étais petite, j’avais visité Saint Pierre, la ville martyre, et le cachot qui avait protégé le seul survivant : un ivrogne, enfermé pour mauvaise conduite dans une prison aux murs si épais qu’ils l’avaient protégé de la nuée infernale. Les voies du Seigneur sont impénétrables.

Ce voyage en Guadeloupe a pour moi une saveur toute particulière : en décembre 1998, j’y suis venue avec mes parents, et j’y ai tenu mon tout premier carnet de voyage. C’est à partir de là que mes voyages d’enfance cessent de n’être qu’une confusion d’images et de sons qui me reviennent par bribes, selon les caprices de la mémoire, comme des tessons de rêve échoués sur la grève, et que je me souviens de tout.

Depuis ce séjour en Guadeloupe, l’hiver de mes neuf ans, j’ai décidé de ne plus oublier, de mettre la magie des lointains à sécher comme des fleurs dans un herbier, pour conserver la trace et la mémoire. Je n’ai jamais tenu de journal intime, mais je suis toujours restée fidèle à la tradition du carnet de voyages – les seuls témoignages à la première personne de celle que j’étais petite, les seules preuves objectives de ce qui me préoccupait, me fascinait et me touchait alors, sont ces carnets, de sorte que j’associe depuis toujours le voyage à une forme de retour à soi-même : c’est lorsque je suis loin que je me révèle, que je redeviens tout à fait moi. Plus je pars loin, et plus j’ai la sensation d’un pèlerinage vers l’enfant que j’étais, vers la source d’un émerveillement et d’une foi en la beauté du monde soudain rétablie. Chaque voyage est une seconde chance de tenir les promesses qu’on s’est faites à soi-même. De se souvenir qu’on a un jour rêvé d’être libre et heureux.


Grande-Terre
Autour de Sainte-Anne, la côte sud de la Grande-Terre, protégée des assauts de l’Atlantique, est une collection de plages idylliques, de visions qui semblent inscrites au plus profond de notre imaginaire : sable blanc, eau cristalline et peu profonde, rangées de palmiers, douceur des contours et des fonds bercés par une mer sans colère. A neuf ans, c’est la plage du Bois Jolan qui incarnait mon idéal. « Elle est limpide, turquoise, sublime », disais-je. Cette fois-ci, j’ai jeté mon dévolu sur la plage de la Caravelle. Entre deux baies de sable blanc, sa pointe forme une langue de pierre qui s’avance dans l’océan et d’où on peut suivre la course du soleil d’est en ouest, tandis qu’il se lève sur Sainte Anne et se couche sur Saint François. Tout ici est si beau, si parfait qu’il faut renoncer à le décrire, et se laisser porter par cette eau à la tiédeur presque irréelle, comme un long songe amniotique.


La face nord de Grande Terre est moins amène. C’est la côte qui dévisage l’Atlantique, et dont les reliefs découpés rappellent ces paysages que nous connaissons, sur l’autre rive. J’entends un groupe râler : « j’ai fait six mille kilomètres et je me retrouve à Quimper, quel intérêt, franchement ? » Quel intérêt – une question que je n’oserais même pas me poser face à la pointe des Châteaux, à l’extrémité Est de l’île.

Les courants convergent au bout de la péninsule, et des vagues énormes viennent se briser sur les falaises et les grands rochers jetés dans l’océan par des millénaires d’érosion. Un crucifix se tient au sommet de la colline, et partout sont déposées des bougies, des offrandes ; c’est un paysage mystique.

Au pied de la grande croix qui surplombe, la vue semble infinie. Toute la Guadeloupe semble ouvrir ses ailes sous mes yeux, les étendues blanches et salées de la Grande-Terre, et au loin les nuages de la Basse-Terre, la silhouette de la Souffrière qu’on devine à travers une colonne de brouillard.

Et lorsqu’on se retourne vers l’océan, c’est l’île de la Désirade qu’on semble pouvoir toucher du doigt – il faut imaginer Colomb au terme de son deuxième voyage, bien plus âpre que le premier, l’équipage épuisé par les tempêtes successives, terrifié et certain de courir à sa perte, les mâts brisés et les voiles déchirées par une série d’avanies dantesques, et soudain, la terre, cette petite île de onze kilomètres sur deux, à laquelle ils purent aborder et enfin trouver la terre, un refuge. Mais ce ne fut qu’un arrêt bref, car la Désirade n’est pas hospitalière. Ses côtes arides sont battues par les vents, sa Pointe Doublé présente un paysage lunaire, de sables et de cactées. Colomb est reparti vers la Basse-Terre, et trouva enfin la forêt et les sources.

Au sommet de la pointe des Châteaux, on lit plusieurs citations de Saint John Perse, poète né en Guadeloupe, ayant passé une grande partie de sa carrière diplomatique aux Etats-Unis, et mort à Hyères. Je sais qu’on le commémore dans deux maisons, une à Pointe-à-Pitre, une à Aix-en-Provence, et ce symbole qui lie ma terre natale à ces îles exotiques me touche. J’aime son lyrisme voué à la célébration des lointains, ce vent du large qui gonfle les pages.
« Mer magnanime de l’écart et mer du plus grand laps
Où chôment les royaumes vides
Et les provinces sans cadastre
Elle est l’errante sans retour… »
« Écoute, et tu nous entendras ; écoute, et nous assisteras.
Ô toi qui pèches infiniment contre la mort et le déclin ces choses,
Ô toi qui chantes infiniment l’arrogance des portes, criant toi-même à d’autres portes,
Et toi qui rôdes chez les Grands comme un grondement de l’âme sans tanière,
Toi, dans les profondeurs d’abîme du malheur si prompte à rassembler les grands fers de l’amour,
Toi, dans l’essai de tes grands masques d’allégresse si prompt à te couvrir d’ulcérations profondes,
Sois avec nous dans la faiblesse et dans la force et dans l’étrangeté de vivre, plus haute que la joie,
Sois avec nous celle du dernier soir, qui nous fait honte de nos œuvres, et de nos hontes aussi nous fera grâce,
Et veuille, à l’heure du délaissement et sous nos voiles défaillantes,
Nous assister encore de ton grand calme, et de ta force, et de ton souffle, ô Mer du très grand Ordre !
Et le surcroît nous vienne en songe à ton seuil nom de Mer !… »


Petite, j’avais déjà vu avec mes parents la pointe nord de la Grande-Terre, la Grande Vigie et la Porte d’enfer. Voici ce que je racontais alors de cette journée :
« 29.12.98 Nous sommes allés au Moule, petit village, en passant par la maison Zévallos. C’est une superbe maison coloniale qui a été le lieu de tueries sanglantes vers 1870 et serait depuis hantée (nous avons vu le jardinier qui nous a confié que depuis qu’un médecin la possédait, elle ne l’était plus du tout). Nous sommes allés à l’Anse Maurice, plage claire, avec quelques rochers plats, sublimes. Puis nous sommes allés à la pointe de la Grande Vigie. De là, on a une vue plongeante sur l’Atlantique et les falaises découpées. D’ailleurs, nous nous sommes baignés dans un lagon (que l’on aperçoit de la pointe de la grande vigie). L’eau était calme, couleur émeraude. Au bout du lagon, protégé par une barrière de corail, l’Atlantique se déchaînait de toute sa fureur. Sur un rocher dansaient des milliers de poissons, les uns noirs, les autres jaunes avec une bande bleue. De longs poissons sautaient hors de l’eau. Cela s’appelait la Porte d’Enfer. Sur la pointe de la Grande Vigie, Papa s’est ouvert l’orteil, je suis tombée, Guillaume a pris un gros coup de soleil et Marianne s’est piquée sur une plante venimeuse. Il n’est rien arrivé à Maman ». Bénie soit-elle, la seule épargnée par la topographie diabolique.


Basse-Terre
Voici l’île des pluies, des jungles et du volcan, plus profonde et plus secrète que la Grande-Terre, sans doute aussi plus pittoresque. Alors que la côte de Sainte-Anne à Pointe-à-Pitre offre le spectacle désolant d’une urbanisation anarchique et insalubre, le sud de l’île sous le vent, les communes de Basse-Terre ou Saint-Claude, sur les flancs fleuris de la Souffrière, possèdent un charme pavillonnaire rétro. Elles ont pour moi un air coquet de Troisième République sous les tropiques.


La Basse-Terre a souvent une allure de vieux film glamour, comme par exemple sur l’allée Dumanoir, qu’on voudrait parcourir en décapotable fifties. Cette route bordée de palmiers royaux m’avait déjà séduite petite, et je ne savais plus vraiment si je l’avais vraiment parcourue, ou si c’était un souvenir cinématographique, fabriqué par des rêveries en 16/9. Mais mon cahier l’atteste, j’y suis bien venue – et revenue.

La Basse-Terre est aussi un merveilleux jardin tropical. Petite, j’avais passionnément aimé le domaine de Valombreuse, où les fleurs exotiques se déployaient comme dans un bestiaire du rêve, les anthuriums ou langue de feu, avec leur corolle en forme de cœur, les strelitzias ou oiseau de paradis, hérissées de pétales jaunes comme une crête de dinosaure, les alpinias rouge vif, et ma fleur préférée, la délicate rose de porcelaine.

Cette fois, j’ai visité le parc zoologique et botanique des Mamelles, situé sur la Route de la Traversée, magnifique route de montagne qui passe au cœur de la jungle de Basse-Terre. Aux Mamelles, j’ai retrouvé cette végétation que j’avais tant aimée, et eu la joie de monter au sommet de la canopée, dans un vertigineux parcours de planches et de cordes aménagé à la cime des arbres. Les arbres immenses, tels que les gommiers blancs, sont recouverts d’une flore parasite tentaculaire, figuiers étrangleurs, ananas sauvages, et toutes ces plantes épiphytes dont les racines flottent dans les airs, et puisent leurs nutriments dans l’atmosphère moite de la jungle.



Partout, des crabes, des mangoustes, des oiseaux bruyants jaillissent du sol et des troncs. Le parc est aussi un zoo, où l’on découvre la faune des Caraïbes et d’ailleurs, et notamment des félins de toute beauté – jaguars, ocelots, pumas, panthères noires – et des singes d’une agilité stupéfiante – je reste hypnotisée par les atèles, qui se jettent dans le vide en utilisant leur longue queue préhensile comme une corde de rappel.






La Basse-Terre a quelque chose de sauvage, de presque inquiétant quand les vents poussent un grain vers la terre, et que soudain des averses diluviennes s’abattent sans crier gare, ou quand le brouillard descend sur les collines de feu dormant.

Au sud de l’île, le sable des plages est noir, témoignage de l’intense activité volcanique de la Souffrière. J’ai tenu à revenir sur une plage que j’ai revue dans mes cauchemars des dizaines de fois, qui m’a longtemps hantée depuis ce jour de décembre 98 où j’ai failli m’y noyer : la plage de sable noir de Bananier, entre Capesterre-Belle Eau et Trois Rivières. C’était au lendemain d’une tempête, et nous n’aurions pas dû entrer dans l’eau, mais j’aimais la mer, j’aimais les vagues, il était impossible de me garder sur le sable.
« Nous sommes allés à la plage de Trois Rivières, qui a du sable noir. Papa, Guillaume et moi sommes allés là où les vagues ont déjà cassé. Elles sont grosses. Sans m’en rendre compte, j’ai été entraînée par un courant. Et quand j’étais loin de la rive, je n’avais plus pied du tout, une vague de trois mètres est arrivée. Je suis passée dessous, elle a cassé sur moi, j’ai tourbillonné sous l’eau et me suis cogné la tête contre du corail. En ressortant, j’ai vu que c’était une série d’énormes vagues. J’avais peur, peur de cette affluence d’eau qui empêchait de remonter rapidement, de cette sensation étouffante, de ces tourbillons que me faisait effectuer la vague, qui me menaient je ne sais où, de cette série de montagnes d’eau. J’entendais Papa mais n’arrivais pas à le localiser. »

J’ai failli me noyer trois fois dans ma vie. La première fois, je n’en ai aucun souvenir, mais mes parents me l’ont souvent raconté : j’avais deux ans, nous étions à la plage, mes parents m’ont quittée des yeux un instant, et j’en ai aussitôt profité, j’ai foncé vers l’eau comme une petite machine infernale, couru à toute vitesse et suis tombée droit dans les vagues, tête la première. C’est un autre plaisancier qui a vu mon petit chapeau flotter à la surface et m’a sortie de l’eau. La deuxième fois, c’était à Trois Rivières. La troisième, au Costa Rica – une histoire que je raconterai dans un autre article. J’ai longtemps cru que je mourrais noyée, poursuivie presque toutes les nuits par des rêves de submersion, de raz-de-marée, d’apocalypse hydrique. Aujourd’hui, j’ai appris la prudence. Mais les vagues n’ont rien pour moi rien perdu de leur puissance de fascination.

La mer était calme, lors de mon retour sur la plage où j’ai cru mourir, mais le ciel gris, les averses menaçantes et le bois flotté qui jonchait le sable noir étaient fidèles aux couleurs du cauchemar. Les palétuviers s’avançaient vers la mer, portés par les sources d’eau douce qui cascadent des pentes de la Souffrière, une armée d’arbres qui marchent aux longs doigts. Puis la pluie s’est abattue et j’ai dû battre en retraite, sans être entrée dans l’eau. Pas de lutte avec le démon du passé.

Marie-Galante
J’aurais voulu découvrir toutes les îles de Guadeloupe. Petite-Terre, avec sa réserve marine, ses coraux, ses poissons multicolores et ses dauphins. La Désirade, son cimetière marin, son église solitaire, ses déserts de cactées. Les Saintes, leur archipel d’îlets innombrables, la magnifique baie de Terre-de-Haut. Mais il a fallu choisir, et la chanson de Laurent Voulzy résonnait à mes oreilles, « Belle-Ile-en-Mer, Marie-Galante… Comme laissé tout seul en mer/ Corsaire/ Sur terre/ Un peu solitaire », alors ce fut Marie-Galante. La compagnie Passion Caraïbes proposait une excursion en catamaran depuis Sainte-Anne – je les cite, car j’ai adoré cette journée bien menée, avec un équipage sympa et chaleureux.

J’étais heureuse d’être sur un catamaran, et non un bateau à moteur, de voir les marins hisser la grande voile, puis la détendre, tourner et ralentir le bateau pour éviter un grain qui menaçait de nous inonder, voir le jeu des cordages et des nœuds, et le bruit du vent dans la toile. Trente kilomètres de mer entre Sainte-Anne et Marie-Galante, une heure et demi de navigation, ce n’est rien, et pourtant tout le monde sur le bateau a le regard rêveur en voyant passer les nuages de tempête, en sentant les bosses de la houle et en songeant aux voyages autrement plus longs et risqués d’autrefois. Etre en mer décuple l’imagination.


Marie-Galante est une île toute ronde et rurale, où on cultive et transforme la canne à sucre, où on en fait du rhum ou du sirop de batterie, en exploitant les récoltes de ces champs de canne à perte de vue, travaillés au char à bœufs traditionnel. Deux bœufs tirent le char, et on les retrouve partout dans les champs de l’île, ainsi que de petites chèvres (cabris) ravissantes qui sont souvent en semi-liberté et gambadent comme une meute de chiens dans les villages. Au bord des champs, les petites maisons de bois ont des airs d’idylle tropicale, avec leur terrasse ouverte sur le jardin, et leurs couleurs acidulées.


Marie-Galante est peu peuplée et encore à l’écart du tourisme, donc notre guide insiste : « Dites-le chez vous en métropole, dites-le que Marie-Galante est magnifique et mérite d’être vue ! » Je le dis avec plaisir, car il a mille fois raison. Cette île m’a infiniment séduite, peut-être plus encore que les deux îles du papillon, et restera sans doute dans ma mémoire comme un joyau sous verre, un souvenir parfait. Ses côtes, qui ressemblent à celles de la Grande-Terre, présentent elle aussi un versant âpre et sauvage, fait de reliefs aux dimensions fantasmagoriques, comme à Gueule Grand Gouffre, où l’océan bouillonnant a creusé une arche dans la roche.

Ailleurs, sur la côte douce, c’est un véritable essaim de plages impeccables et presque désertes, comme l’étourdissante plage de Capesterre. Elles s’ouvrent toujours sur une petite forêt littorale, peuplée de raisiniers bord de mer, de filaos et de mancenilliers, l’arbre ardent de la Guadeloupe, dont le fruit recèle un poison foudroyant et dont la sève elle-même est toxique – qui se trouverait surpris par une averse soudaine ne doit jamais s’abriter sous un mancenillier, sous peine de subir de graves brûlures. Puis dans les trouées, le sable remonte, la mer surgit, belle comme un songe. Le mouvement des vagues qui agitent doucement le sable blanc donne au bleu une épaisseur laiteuse, l’étoffe du rêve.

A l’anse Canot, une petite crique en marge de la plage du Massacre (lieu d’affrontement entre Arawaks et Caraïbes), des falaises qu’on jurerait friables comme la craie isolent les baigneurs du monde, comme s’ils avaient déniché quelque refuge magique, où les arbres viennent se pencher sur l’eau.

Au large, la vision romantique du minuscule îlet Vieux fort, confetti de sable coiffé de quelques palmiers, au milieu des vagues, parfait la scène. Nous sommes ailleurs ou nous sommes il y a très longtemps, tombés entre les pages d’un vieux livre. Quelque part en nous, cela doit être écrit : nous avons connu ces lieux, il y a quelques éternités, nous avons été bercés par ces flots, et de vie en vie, notre nostalgie est insatiable.

J’ai retrouvé la Guadeloupe comme une bouteille jetée autrefois à la mer, un trésor d’enfance qui attendait que je le déterre. J’ai retrouvé le goût de la goyave, qui me rendait folle et avait pour moi un goût de nectar d’ambroisie – de boisson des dieux, dans un Olympe tropical. Pourtant quelque chose a changé. Une ombre plane sur le paradis, car je n’ai plus neuf ans, et je sais l’envers du décor, l’héritage du sang et l’ambiguïté de l’identité créole, la douloureuse histoire de la Guadeloupe.
J’ai découvert la Guadeloupe de façon autonome en famille, mais pour bénéficier d’un voyage déjà organisé avec location de voiture, hôtels et suggestions de visites, je vous propose de découvrir les circuits FRAM en Guadeloupe : cliquez ici.








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